‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 25 sur 91 · LA CHAPELLE DE SALAZAR · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DE SALAZAR

où le sacristain, M- Stossc, avait hcaucoup d'attentions pour moi, Je n'oublierai pas non plus de braves gens, les Vandercante, dont les enfants nie repond aient la messe tous les jours fort décemment et qui, eux-mêmes, me montrèrent beaucoup d'amilié. Je fis aussi la connaissance de deux libraires, MM. Le Maire, rue de l'Impératrice, et Collard, derrière l'Hôtel de Ville, qui furent excellents pour moi et me prêtèrent des livres.

J'allais souvent passer quelques heures dans leurs boutiques et causer avec eux. Il y avait aussi des émigrés, la plupart fort instruits, qui fréquentaient ces libraires. Parmi eux, il en était un, ancien officier, possesseur d'une grande fortune et d'un fort bel hôtel, choses qu'il avait pourtant quittées, sans hésitation, quand l'honneur lui en avait fait un devoir. Engage dans l'armée des Princes, une blessure qu'il avait reçue, dès le début, l'avait forcé de renoncer à servir. Son bras gauche était a peu près ankylosé.

Ce qu'il regrettait le plus, disait-il T c'était une magnifique bibliothèque qu'il avait mis tous ses soins à former, et au milieu de laquelle il vivait. Amateur et bibliophile, il aimait à me conter,

bien que je sois toujours resté étranger h celle science, ses bonnes fortunes et ses trouvailles. H prenait un plaisir infini à manier les livres rares, les reliures remarquables ou historiques. Connaissant admirablement la science du Blason, il mettait, tout de suite, un nom sur les armoiries Frappées sur les volumes et renseignait fréquemment MM. CoIIard et Le Maire.

Il avait connu Voltaire et plusieurs de nos grands philosophes, avec lesquels il avait entretenu des rapports littéraires, lien parlait peu, et j'espère, pour son salut, que leurs néfastes doctrines n avaient pas exercé sur lui une trop funeste influence. Non qu'il fût extérieurement irréligieux, mais on sentait parfois, dans des traits ou des remarques qui lui échappaient, un esprit dégagé, comme on disait alors, des vieux préjugés, et trop enclin à se moquer de certaines pratiques que messieurs nos philosophes avaient remplacées par la raison libre, adaptée surtout à leurs convenances matérielles.

Il parlait souvent de l'abbé Morellet, qui lui avait fait connaître Marmontel ; il avait lié avec eux un commerce d'amitié qu'il espérait bien reprendre par la suite. Cependant, bien que nourrissant, au Tond du cœur, un secret espoir

Page 1