Un des membres les plus éclairés de l'Assemblée Na
Si l'on considère, d'ailleurs, les intérêts réels de la noblesse de province, noblesse agricole et militaire, il est certain que les pertes de cette noblesse étaient surtout d'opinion, et, qu'en empêchant, par son influence et son exemple, les excès qui suivirent son départ, elle aurait réalisé des avantages positifs et certains. Elle gagnait, en effet, plus qu'elle ne perdait, à l'extinction des droits féodaux, et si sa vanité pouvait être atteinte, la classe nombreuse de la petite noblesse trouvait, au contraire, dans le privilège de l'égalité civile, l'accès à toutes les onctions, quelles qu'elles fussent, accès fort
tionale, Malouet s'exprime ainsi a ce sujet : « Ce n'est pas dans les temps de troubles, alors que les haines s'exaltent jusqu'à la fureur, qu'on peut raisonner froidement; mais lorsqu'il ne reste plus de tant d'atrocités qu'un souvenir douloureux, si l'on a pu échapper à cette éclipse de la raison, alors on éprouve quelque consolation à se rappeler le souvenir du passé. Alors v il est utile de confirmer ou de modifier les jugements qu'on a portés pendant la tempête. J'étais aussi pronencé que tous les émigrés contre la Convention; j'étais loin de voir en elle une puissance légitime et, si J'avais pu la combattre et la détruire, je ne doutais pas que je n'eusse le droit de me déclarer son ennemi. Mais les armées françaises qui défendaient le territoire contre les années étrangères, n'avaient plus pour moi le même caractère. Partisan de la guerre civile en France, je me serais rangé du côté des Français royalistes, contre les républicains : mais la coalition armée contre la France était pour moi tout autre chose... Etranger au métier des armes, et sans blâmer ceux de nos militaires émigrés qui ont servi dans les armées étrangères, la proscription prononcée contre nous justifiant tous les moyens de défense, il me semble que c'est dans la Vendée que devaient se réunir tous les Français royalistes. »
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difficile autrefois pour quelques-uns et gardé jalousement par les grandes familles.
Il est très possible, et de fortes présomptions militent en faveur de cette opinion, que cette noblesse, restée propriétaire de ses champs, quoique privée de ses droits de fief sur les champs d'autrui, aurait pu, grâce à l'importance de ses propriétés, à l'influence des anciennes habitudes, à son éducation et à ses lumières, être envoyée en majorité aux assemblées politiques. Aurait-elle été assez puissante et assez unie pour s'opposer aux passions de la populace et canaliser la Révolution ? Peut-être : dans tous les cas il eût été plus raisonnable ci plus pratique de tenter ainsi le salut du pays et de la royauté, que d'abandonner Tun et l'autre.
Du reste, les effets de ce mouvement hâtif et Bans cohésion ne tardèrent pas à se faire sentir; les plus enthousiastes virent bientôt au fond de quels abîmes ils étaient entraînés, mais il était trop tard pour prendre un autre parti et il fallut èubir les conséquences des fautes commises.
Ce qui domine, en effet, dans les Souvenirs de l'abbé de Préneuf, c'est la désillusion rapide qui le saisit très peu de temps après sa sortie de France. Parti, comme la grande majorité de ses confrères, avec la conviction que le retour de Tordre et la restauration du gouvernement
royal étaient certains dans un avenir rapprocha, conviction qui ne faisait alors de doute pour personne, il s'aperçut bientôt que la réalité des faits ne permettait pas un tel espoir, et que la désorganisation, les rivalités, les haines même, qui se manifestaient au milieu de cette cohue sans discipline, achèveraient de perdre une cause déjà fort compromise. « Le soulagement, écrit-il, que j'avais éprouvé en me trouvant hors de France et qui, jusque-là, m'avait soutenu, fît bientôt place à une notion plus exacte de notre situation. J'eus besoin de tout mon courage pour envisager, avec sang-froid et résignation, les épreuves qui nous attendaient et que, mainlenan t, je voyais arriver sans me faire d'illusions. »
Les désastres de l'armée de Condé et du duc de Brunswick achevèrent de renverser toutes ses espérances, et il dut se résigner, en s'inclinant devant les décrets de la Providence, à commencer cet exode, qui, pendant huit ans, l'obligea, pour trouver un abri, à parcourirl 7 Allemagne dans tous les sens.
Ces désastres, que l'histoire a commentés et dont elle n'a pu donner que des explications assez peu satisfaisantes *, se comprennent mieux,
1. On lit dans les Mémoire* de Mme la Comtesse de la Houletière de Sainl-Mars, publiés à Angers, on 1881, la conversation suivante entre le roi de Prusse cl un prêtre émigré.
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pour la pari qui en incombe aux émigrés, à la lecture d<?s documents comme le nôtre.
Par l'impression générale qui s'en dégage, on sent combien les malheureux émigrés furent abandonnés à leur triste sort. Et quanta Tannée des Princes, il suffit de voir comment elle fut organisée pour se rendre compte que cette foule sans lieu solide, où dominaient les vices de Tancieime coui- et la partialité la plus éhonlée, était, des le début, destinée à un échec certain, si elle ne trouvait pas, à son entrée en France, les défections et les appuis qu'on espérait, mais qui ne vinrent pas.
On avait si peu le sentiment des difficultés à surmonter, on se croyait si sûr du lendemain, que lu vie des dirigeants, de ceux, du moins, qui auraient dû donner l'exemple, était plus scanda-
IVti de temps après la retraite désastreuse des Prussiens, ordre fui dunné i\ tous les émigrés de sortir de Trêves. « Le curé de Clin rm ce, qui était à la tête d'une réunion de prêtres du diocèse de Nancy, avait été accueilli par le roi de l'ni^sc avec une bienveillance toute particulière et s'était nus sous ho protection immédiate. Ayant connaissance des ordr«fl donnés p;ir Sa Majesté, il fut dans son camp, à quelques lieues de Trêves. 11 demanda une audience : elle lui fui accordée bu Me -champ. Le bon roi le recul avec la plus gronde affabilité et lui dit: « Monsieur le curé, on me juge bien mal, d après mon non-succès. Si l'on savait que j'ai Sacrifié, pour ainsi dire, mon bonneur et celui de ma brave armée, fJOûr sauver votre Roi, on me rendrait plus de justire. » Tout en lui disant cela, les larmes lui roulaient dans les yeux. ■ Ah ! ajouta-t-il, si je m'étais trompé, que de regrets j'aurais ! »
leuse peut-être qu'elle n'avait jamais été à Versailles. Coblentz fut la Capoue des Français, dit un témoin et un acteur de ce drame, le marquis de Maleyssie. Le luxe, le jeu, la débauche, les intrigues, l'intérêt personnel, l'ambition, la hauteur, la sottise, l'égoïsme, la mauvaise foi, y régnaient en maîtres, avec autant d'empire que dans aucune autre cour de l'Europe. Chacun y flattait la passion du maître, chacun ne songeait qu'à son intérêt particulier. Sans cesse on trompait les Princes, en leur déguisant la vérité pour ne leur laisser voir que ce qui pouvait les flatter davantage. Les femmes conduisaient tout, et celles qui conduisaient, éloignées, elles-mêmes, du chemin de la vertu, ne pouvaient qu'égarer. Encore si elles eussent trouvé dans leurs cœurs cette espèce d'héroïsme qui fait préférer à tout la gloire de ce que Ton aime, elles eussent été moins dangereuses. Mais non : ces femmes n'étaient qu'intrigantes et avaient tous les défauts de leur sexe, sans en avoir les qualités. Elles ont fait un tort considérable aux princes ; elles les ont avilis aux yeux des puissances étrangères et le luxe insolent qu'elles affichaient a fait plus d'une fois refuser les secours que ceux-ci sollicitaient.
Les gens qui composaient la maison des princes ne mettaient pas une plus grande déli-
catesse dans leur conduite. Presque tous plus riches que la majeure partie de la noblesse éraigrée, ces Messieurs faisaient revivre à Coblenlz les droits de leurs charges et toutes leurs dépenses étaient payées par l'intendant.
Pouvaient-ilscependantignorer que les Princes n'avaient rien par eux-mêmes, que les secours qu'ils recevaient appartenaient à toute la noblesse malheureuse, et que c'était du sang de cette noblesse infortunée, repoussée parfois avec dédain, quand elle n'avait pas mis assez d'empressement à passer la frontière 1 , qu'ils s'engraissaient par leurs odieuses prétentions el leurs infâmes rapines ?
Comment, d'ailleurs, fut organisée cette armée des Princes, dont on parlait avec tant d'emphase? Aucune règle ne fut établie; on formait des cadres hors de proportion avec les moyens
1. En 1792, les dates de l'Emigration étaient tellement calculées à Goblentz, qu'un grand nombre des arrivants était repoussé comme coupable d'avoir hésité et tardé trop longtemps à prendre une résolution, souvent semée d'obstacles. Le marquis d'Ecquevilly raconte dans ses Mémoires, que le prince de Saint-Maurice, fils du prince de Montbarey, ancien ministre de la guerre, dont la conduite avait paru équivoque dans les premiers moments des troubles, s'étant présenté à Coblentz, fut menacé d'être jeté dans le Rhin, s'il osait coucher dans la ville. Ce ridicule exclusivisme fut cause de malheurs irréparables. Le général d'Arçon, chassé ainsi de Coblentz, fut ensuite un des meilleurs collaborateurs de Dumouriez, de Danton et de Bonaparte. On lui dut la plupart des plans qui assurèrent la victoire aux années de la République.
dont on disposait. La faveur et l'intrigue donnaient les grades. L'ancienneté des services, le mérite personnel, les talents militaires étaient presque toujours dédaignés. Une foule d'officiers qui n'avaient jamais eu de troupes, se trouvèrent réduits, comme le marquis de Polignac, à prendre des instructeurs, qui venaient leur donner les premiers éléments des manœuvres militaires.
Le corps d'officiers de l'armée française qui avait émigré en grande majorité, se vit dans le rang, le fusil sur l'épaule, et le sac au dos, commandé par ces nouveaux gradés, qui n'avaient souvent de militaire que le titre. Ceux qui appartenaient à la marine ou à l'infanterie étaient souvent placés dans la cavalerie et vice-versa. Enfin, on croyait si peu à une résistance énergique que cette armée si hétérogène ne fut même pas sérieusement organisée en fait, les bureaux et les émissaires occasionnant des dépenses hors de proportion avec les ressources disponibles. On ne paya bientôt plus la maigre solde qui avait été allouée et la misère devint navrante. Beaucoup de gentilshommes furent réduits à ne manger que du lait et des pommes de terre. Le pain était un objet de luxe. Un Normand, M. de Banville, écrivait à son père : « Les Princes nous avaient promis quatre sols
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par jour. Ils ne nous les donnent plus. Nous mourons de faim : l'armée manque de tout. »
De plus, la mauvaise humeur et l'indiscipline remplacèrent, au bout de peu de temps, l'enthousiasme des premiers moments. Une ordonnance avait enjoint à toul émigré de s'enrôler dans les deux jours de son arrivée, sous peine de déguerpir comme suspect. La composition des troupes, déjà fantaisiste, s'en ressentit encore davantage. Le militaire riait de voir à ses côtés le magistrat trottant pour la première fois sur un cheval de guerre, dont il craignait les mouvements presqu'autant que ceux de l'ennemi : le gentilhomme frémissait de se voir soldat comme le financier. Une foule de jeunes gens, accoutumés à une vie voluptueuse et dissipée, ne cessaient de murmurer contre les corvées, la nourriture et les logements 1 .
On s'est étonné ensuite des conséquences d'un tel état de choses. Ce qui est plutôt étonnant, c'est qu'avec ces moyens et une organisation pareille, les émigrés aient pu encore donner les preuves de courage et d'endurance que la funeste issue de la campagne du duc de Brunswick rendit inutiles.