‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 30 sur 91 · UNE ÉVASION A LA FOBCE · texte numérisé non relu

UNE ÉVASION A LA FOBCE

le mieux qu'il put, après avoir reçu l'assurance que le lendemain on lui porterait à boire et à manger. L'aide lui recommanda de ne pas bouger et de ne faire aucun bruit et le quitta en refermant soigneusement la porte.

Le malheureux abbé ne pouvait ni se lever, ni s'asseoir complètement. Il passa dans des angoisses que Ton comprend, la On de la nuit et une partie de la matinée. La 3oif surtout le tourmentait horriblement. Il y avait plus de douze heures qu'il n'avait rien pris. Il lui fallut cependant endurer toutes ces souffrances jusqu'à la nuit, son sauveur n'ayant trouvé aucune occasion de se rendre auprès de lui. Les membres ankylosés, la tête brûlante, n'osant faire un mouvement, sa position étaitdes plus tristes. A la nuit tombée, sans qu'il ait entendu le bruit des pas, sa porte s'ouvrit doucement et l'aide compatissant posa à côté de lui une bouteille d'eau et des morceaux de pain, avec quelques débris de viande, enveloppés dans un chiffon. Il lui recommanda encore le silence, lui dit que « ça se calmait », et qu'il espérait, le lendemain, trouver un moyen de le faire sortir.

L'abbé possédait quelque argent, qu'il avait réussi & soustraire à la perquisition faite à son

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entrée à La Force. Il lui mit trois louis dans la main en le priant de lui procurer des vêtements civils pour le cas où il pourrait s'évader. L'autre promit et se retira.

Après avoirbu toute son eau et très peu mangé, l'abbé, accablé de fatigue et d'émotions, tomba dans un sommeil profond. Il dut dormir toute la nuit et la plus grande partie de la journée du lendemain, car, lorsqu'il se réveilla, les rayons du soleil couchant pénétraient dans son réduit à travers les tuiles brisées et il vit, à ses côtés, du pain et de l'eau qu'on avait apporté pendant son sommeil. Avec les plus grandes précautions, il réussit à déplacer une partie des débris sur lesquels il reposait et parvint à s'asseoir dans une position plus tolérable.

Très tard dans la soirée, l'aide entr 'ouvrit la porte et lui dit qu'il ne pouvait encore essayer de le faire sortir, que la prison était toujours remplie de municipaux et de gendarmes, et que, ce qu'il avait de mieux à faire était de patienter, en évitant de faire le moindre bruit. Il espérait le lendemain avoir plus de facilités. Pendant cette longue nuit, l'abbé ne dormit pas ; il entendit le bruit des portes qui se refermaient avec fracas. Les cellules vidées dans ces af-

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freuses journées recevaient de nouveaux hôtes.

H dut encore passer ainsi la journée du lendemain etune grande partie de la soirée. Livré à ses réflexions, il se sentait gagner par une faiblesse et une prostration invincibles, quand la porte de sa soupente s'ouvrit et on le saisit par le bras. C'était son sauveur qui, cette fois, venait le chercher. 11 faisait une obscurité presque complète, et comme celui-ci n'avait aucune lumière, il lui fallut observer la plus grande prudence pour sortir sans bruit de son réduit. Une fois debout, il avait même éprouvé une telle faiblesse et ses membres étaient si bien raidis par son séjour prolongé dans cette soupente, qu'il se demanda un moment s'il pourrait marcher,

Enfin, soutenu par son compagnon et n'avançant qu'à petits pas, à cause de l'obscurité et du danger d T éveiller le moindre écho T il put descendre jusqu'au rez-de-chaussée de la prison. Arrivé là, son conducteur le fit entrer dans une sorte de magasin, où il lui fit revêtir une carmagnole et lui donna un vieux chapeau. 11 le cacha ensuite sous de vieilles toiles et lui dît qu'il allait tout préparer pour sa sortie*

L'ébranlement causé par les épreuves qu'il venait de traverser depuis trois jours avait tel-

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lement déprimé les forces morales ei physiques de l'abbé qu'à partir de ce moment, il ne se rappelait plus que vaguement ce qui lui était arrivé. Il avait traversé deux cours où l'air l'avait un peu ranimé, il avait ensuite longé des couloirs et il était sûr, qu'au moment où on lui fit descendre un petit escalier dont la porte donnait sur une rue étroite et obscure, son libérateur étaitaccompagné par un autre homme, dont il n'avait pu distinguer les traits et qui avait gardé le mutisme le plus complet.

Il se trouva subitement dehors, accompagné de son jeune ami, qui le conduisit avec toutes sortes de précautions, à l'encoignure d'une rue assez éloignée, où il s'arrêta et le quitta, en lui recommandant de ne pas bouger. Il allait bientôt revenir le chercher. L'air frais de la nuit ranima l'abbé, qui reprit assez de forces pour se rendre compte de sa situation et reprendre courage.

Jusque-là, Dieu l'avait si visiblement protégé, que son premier mouvement fut de se jeter à genoux et d'adresserau Tout-Puissant d'ardentes actions de grâces.

A ce moment, me disait-il, sa pleine et entière connaissance lui était revenue, il s'était senti plus fort et plus dispos, et, bien que n'ayant

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