‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 37 sur 91 · UN ABBÉ, TOURNEUR DE CRÊPES · texte numérisé non relu

UN ABBÉ, TOURNEUR DE CRÊPES

et qu'il eût été ridicule de se montrer difficile. Bien heureux encore de pouvoir ainsi échapper à la cruelle énigme du lendemain.

Un abbé faisait des crêpes chez un traiteur.

Il y réussissait si bien que la clientèle de rétablissement devint considérable et la bourse de l'abbé des mieux garnies. Nous y allions quelquefois, et le bonhomme, enchanté de l'aubaine que lui procurait un de nos confrères, nous traitait gratis. Aussi fut-il au désespoir quand l'invasion des Français obligea l'abbé de s'éloigner.

J'ai connu un chanoine qui s'était placé comme cellerier chez un gros marchand de vin de Bruxelles, Les mauvaises langues — cela devait fatalement arriver, — prétendaient qu'il avait exercé autrefois les mêmes fonctions dans une abbaye et que le diable n'y perdait rien.

Les travaux de tapisserie et de broderie, si à la mode en France, sous Louis XVI, même parmi les hommes, permirent à une quantité de familles de trouver des moyens de subsistances. Des gentilshommes faisaient dans la perfection la tapisserie, et les commandes ne manquaient pas. Le chevalier de FL-. que je rencontrai à Ratisbonne, dut a un talent de cette nature de pouvoir vivre à Taise pendanl plusieurs années.

Il vint même souvent au secours de ses malheureux confrères en émigration.

Un grand nombre de réfugiés savaient aussi faire, sur le tour, toutes sortes d'ouvrages en buis. C'était encore une mode française qui vint à propos. Le plus difficile était de se procurer l'instrument nécessaire, mais, une fois qu'on était parvenu à l'avoir, l'écoulement des produits était assuré et rémunérateur.

Je n'en finirais pas si je voulais noter les souvenirs de ce genre qui me reviennent à la mémoire *. J'en citerai un dernier, bien connu de

1. Les émigrés ne recevaient rien ou presque rien de France. Leurs biens étaient séquestrés, les familles appauvries ou dispersées. 11 était aussi compromettant que difficile de leur faire passer des secours. La plupart d'entre eux se virent bientôt réduits à une gène voisine delà détresse et durent s'ingénier pour ne pas mourir de faim. Le marquis de Romance s'associa avec la comtesse d'Asfeld pour un commerce de vins et de comestibles, à Hambourg. M. d'Apchon se fit maître de dessin à Kiel ; Mme de Baumont, marchande de modes à Schewrin. M. de Laënière était maître d'armes ; le comte deGimcl, distillateur ; M. du Vivier, marchand de musique. A Vittmold, près de Ploi ; n, la comtesse de Tessé, fille du maréchal de Noailles, se trouvait dans une abondance relative, qu'elle partageait généreusement avec de nombreux amis ; ses revenus consistaient dans le produit du lait de trente vaches. C'était Mlle d'Ayen, marquise de Montaigu, sa nièce, qui surveillait les étables et la laiterie.

La duchesse de Lorges, née de Jaucourt, ourlait des chemises et bordait des souliers. La marquise de Virieu était couturière; la marquise de Jumilhac, lingère ; la comtesse de Périgord, institutrice ; Mlle de Montmorency, porteuse

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