UNE FORTUNE DANS UN GÂTEAU
la première émigration à Bruxelles. Un émigré, dont je tairai le nom (il est de ceux qu'on trouve dans l'histoire), se fit une petite fortune avec une sorte de gâteau à l'anis, qui eut un succès fou. Logé chez un boulanger, l'idée lui vint un jour de prier son hôte de lui laisser essayer une recette qu'il s'était autrefois amusé à mettre en pratique dans les cuisines de son château.
Le boulanger, flatté de rencontrer un confrère dans un représentant de la plus haute aristocratie, mita sa disposition tout ce qu'il lui demanda, et, trouvant le produit excellent et nouveau, le mit en vente avec une pancarte ad hoc. Ce gâteau eut un succès inespéré, et, comme le boulanger était un honnête homme, il proposa au comte de monter une boutique à côté de la sienne et de partager ses profits.
Tout Bruxelles voulut goûter de cette pâtisserie d'émigré, etquand, forcé comme les autresd'ahandonner la ville, le pâtissier improvisé dut gagner une autre contrée, ce fut en emportant une somme qui le mettait pour longtemps à l'abri du besoin.
d'eau. La marquise de Chabaniips dirigeait une école et la comtesse de Boisgelin donnait des leçons de piano. Un La Vieuville était commissionnaire à Erlang et un Mailly, typographe ; M. de Vas se, teinturier, et le comte de Caumont, relieur.
\52 SOUVENIRS DE L V ABBè DE PRÉNEUF
Mais nous étions encore trop au début de l'émigration, les guerres et l'adversité étaient encore trop récentes pour avoir épuisé tout l'argent emporté de France et le zèle charitable des populations, aussi ne faut-il pas trop, à cette époque, généraliser ces exemples. Plus tard, et j'en sus quelque chose, ce fut presque la loi universelle, et bienheureux ceux qui purent échapper à la misère !
Retour à Maëstricht. — Les dames de Merven. — Séjour à Maëstricht et à Leuthe. — Le salon des dames de Merven. — Un officier de Frédéric II. — L'invasion. — Fuite précipitée.
Je vivaisainsiaujourlejourà Bruxelles, quand la Providence permit qu'une famille que j'avais connue à Maëstricht, lors du siège, et avec laquelle j'avais entretenu les meilleurs rapports par l'intermédiaire du Cardinal, se souvint de moi et me fit dire qu'elle serait heureuse de me revoir et de continuer des relations qui m'avaient laissé le plus agréable souvenir.
Ce fut le cœur plein de reconnaissance et en bénissant le ciel de cette faveur insigne, que je retournai à Maëstricht, où j'ai trouvé un asile chez les dames de Merven, qui me logeaient, me nourrissaient gratis pro Deo et pourvoyaient
à tous mes besoins. Mme la baronne de Merven, Mlle Joséphine et Mlle Louisede Merven, dignes de leur mère, m'ont comblé de bontés. Tout ce que je peux et dois en dire, c'est ce que le Saint-Esprit dit de la femme forte. Modèles et exemples de toutes les vertus, ces dames pratiquaient au grand jour les enseignements de l'Évangile et venaient au secours de tous les déshérités.
En partant de Bruxelles, j'étais passé par Liège, où je retrouvai le bon curé de Saint-Lambert et où je dis la messe dans son église.
A mon retour à Maëstricht, j'ai repris ma place dans mon couvent dçs bonne3 dames Sépulchrines, où je célébrais la Sainte Mçsse. Elles mont accueilli avec la même affabilité qu'auparavant. Je disais aussi la messe dans TÉglise des R. P. Récollets, à Saint-Gervais, à Saint-Jacques, à Saint-Nicolas, à Sainte-Catherine des Dames blanches et à la chapelle de Sainte-Catherine de Hall, où, pendant le siège, je la disais tous les jours. C'était l'endroit le plus commode à ce moment-là.
J'ai prêché assez souvent à Saint-Jacques et j avais même commencé, à Saint-Gervais, une station de deux mois, quand je fus forcé de partir.
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J'avais, chez ces dames, une existence des plus douces, et toute la maison était aux petits soins pour moi, aussi bien à Maastricht qu'à Leuthe, où elles possédaientunchâ beau, dans lequel elles se rendaient souvent. Le personnel de ces deux maisons imita , a mon égard, les procédés de tnn généreuse et respectable bienfaitrice.
Malgré les guerres et les alertes continuelles, la société qui fréquentait le salon des dames de Mrrven était des plus aimables et des plus distinguées. Peu nombreuse, mais choisie, une exquise politesse présidait à tous tes rapports et donnait à la conversation un ton de haute convenance et de bienveillance aimable, aussi éloignée de la pruderie germanique que de la légèreté française. On n\ trouvait peut-être pas l'esprit brillant et primesautier de nos salons de Paris, la verve frondeuse et les connaissances littéraires, qui leur valut une renommée universelle ; mais, en revanche, il n'y régnait pas non plus cet esprit philosophique el irréligieux, <*'s théories soi-disant humanitaires, mises a la mode par tout ce que Paris comptait de sommités dans la noblesse, les arts et la littérature, théories, ou plutôt utopies, qui ont été la cause de tous nos maux*
Ceux-là même qui pouvaient, au fond du cœur, être partisans ou secrets admirateurs de ces doctrines, n'auraient pas osé Je faire paraître devant ces dames. Pendant les quelques mois, trop courts, que j'ai passés en leur compagnie, je n'ai connu qu'un vieux gentilhomme, fort original sous tous les rapports, qui se permit, de loin en loin, une allusion discrète à ce genre d'idées.
Ce vieillard avait longtemps servi sous Frédéric II, et avait rapporté de ses campagnes et de son séjour à la cour de Prusse, outre une admiralion profonde pour le système militaire de ce pays, une sympathie non moins profonde pour ce Roi philosophe et les théories qu'il professait. Ces sentiments, dont il ne faisait point parade et que l'on devinait plutôt au sourire moqueur qu'il laissait errer sur ses lèvres, qu'aux réparties qui lui échappaient quelquefois, n'avaient jamais cependant altéré les bons rapports de confiance et d'amitié qui l'unissaient à ces dames. « Il n'est pas mauvais au fond, disaient-elles souvent, et nous le convertirons. » Les événements auraient dû faire au moins autant que mes bienfaitrices. Je ne sais si, plus tard, elles ont été assez heureuses pour arriver à leur but,