‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 39 sur 91 · UN OFFICIER DE FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

UN OFFICIER DE FRÉDÉRIC II

mais je crois que le vieil officier leur était assez affectionné pour leur résister beaucoup moins qu'il ne l'eût fait à l'ennemi, à la tête de son régiment.

Il me parlait souvent d'un savant français que Frédéric avait appelé à Berlin et placé comme professeur dans son École militaire, M. Thiébault, avec lequel il avait entretenu des relations suivies. Ce nom ne m'était pas inconnu, et j'avais entendu parler de ce littérateur philosophe qui était revenu à Paris quelques années avant la Révolution. Je savais qu'il était d'abord entré, dans sa jeunesse, à la Société de Jésus et qu'il avait même professé. Plus tard, il avait abandonné l'état ecclésiastique et s'était marié. Sa vaste érudition l'avait fait remarquer et nos grands hommes l'avaient envoyé à Frédéric. J'ai su, depuis, qu'il avait trempé dans les idées nouvelles, et avait même dû être envoyé dans les Pays-Bas, comme administrateur.

Mon vieil officier se souvenait avec plaisir des disputes littéraires qu'ils avaient ensemble. Du reste, ni les armes, ni la vieillesse ne lui avaient fait abandonner l'étude des lettres, et c'était encore, me disait-il, une consolation pour lui, de lire ses vieux auteurs classiques, et aussi,

malheureusement, les œuvres de nos philosophes modernes.

C'est ainsi que se passait le temps chez ces bonnes dames, dont le souvenir est toujours présent à ma mémoire. Dieu puisse avoir protégé leur intérieur et donné à leur vie le calme qui manquait si souvent à ces fatales époques ! Les tribulations ne leur ont point été épargnées, mais j'espère que la divine Providence aura veillé sur des vies si pures, faites de vertus modestes et d'inépuisable charité !

Pendant que nous étions à Leuthe, je disais la messe au Château ; je voyais souvent le curé du lieu, vieillard de 84 ans, sourd, et avec lequel on ne pouvait pas parler français.

Mais ce bon temps fut de courte durée. L'invasion redevint menaçante. Il fallut au plus tôt songer à sa sûreté. M mes de Merven, obligées de fuir elles-mêmes pour se soustraire aux maux qui fondaient sur tous les environs, et qui bientôt se rapprochèrent de Maastricht, me quittèrent en me comblant de bontés. Elles me forcèrent généreusement à accepter dix louis d'or, pour m'aider à subsister et je me séparai d'elles avec le plus grand chagrin et les craintes les plus graves.

Aix-la-Chapelle. — Ai-cideiit de voiture, — Abandonné en roule, — Voyage, en ebariol de routier* — Arrivée à Cologne. — M- J. Werner Mareke. — MM. de MontalemherL — Vie à Cologne*

Je pris donc In fuite, c'est le mot, car tout cela fut rapide et imprévu, le 11 juillet 1794- Grâce aux ressources que je devais aux dames de Merven, je n'étais pas embarrassé pour quitter Maastricht Je me rendis, avec trois de mes confrères, en voiture à Aix-la-Chapelle. De là, je devais continuer mon chemin sur Cologne, oh je pensais trouver facilement à réinstaller , diaprés ce que Ton m'avait dit.

Dans la cour de l'auberge où nous étions descendus, je remarquai quatre émigrés. Comme le nom de Cologne revenait souvent dan* leur

conversation, je présumai qu'ils s'y rendaient et je les abordai pour leur demander quelques renseignements. Ces Messieurs, fort poliment, me dirent qu'ils partaient le lendemain matin pour cette ville, dans un char à bancs qu'ils avaient loué, et que, si je ne craignais pas d'être un peu pressé et cahoté, ils feraient en sorte de me ménager une place. J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain, de très bonne heure, nous étions en route pour Cologne.

La voiture, trop petite et peu solide, n'était pas sans m'inspirer des craintes qui, malheureusement, se réalisèrent. La route, par surcroît, était mauvaise, et, à chaque instant, de formidables cahots nous jetaient les uns sur les autres.

A une bonne lieue de Duren, deux des jantes d'une de nos roues, engagées dans une ornière, cassèrent net. Furieux, jurant et pestant, comme si cet accident eût été de notre faute, le conducteur nous invectiva grossièrement et déclara que nous pouvions continuer seuls notre chemin. Le fait est que la voiture demandait une réparation assez longue ; mais, bien que payé pour tout le voyage, il ne voulut rien restituer, et nous étions dans l'impossibilité de nous faire rendre justice.

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