‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 5 sur 91 · Dampmabtin, Coup a" œil sur les campagnes des Emigrés · texte numérisé non relu

Dampmabtin, Coup a" œil sur les campagnes des Emigrés

INTRODUCTION 3ï>

Quant aux souffrances, aux épreuves de tous les instants qu'entraîna cette retraite, il suffit de citer ce passage du Mémorial de Norvins, pour se rendre compte du degré de misère et de désespoir où étaient arrivés ces pauvres gens, si promptement revenus de leur folle équipée. « Rien n'égalait, écrit-il, la misère des malheureux émigrés après la défaite du duc de Brunswick, Obligés de fuir, tenus sans cesse en alerte par les progrès de l'envahisseur, ils semaient les roules de leurs malades; ils étaient suivis, d'étape en étape, par les Juifs, qui leur achetaient à vil prix leurs dépouilles, leurs armes, leurs uniformes, leurs chevaux, et cet argent leur était à peine suffisant pour se procurer le pain nécessaire et éviter la proscription qui s'acharnait après eux. »

Les Prussiens, ces alliés tant vantés, ce Roi, TAgamemnon moderne, comme on le nommait à Coblentz, ne sont plus que d'indignes brigands. L'allié devient un ennemi plus redoutable que les républicains. « Alors commença pour nous, ajoute-t-il, la plus épouvantable débAcle. Le langage ne saurait rendre les indignes traitements dont nous fûmes l'objet, ni le juste ressentiment dont un cœur généreux dut se remplir contre les Prussiens, nos alliés. Nos Princes dégradés, méconnus, nos personnes bassement

insultées, nos équipages pillés, tels nous fûmes pêle-mêle poussés et revomis en dehors de la frontière par nos amis et nos alliés ! »

Ainsi s'évanouirent en six semaines les espérances de deux années. A partir de ce moment, une partie de l'émigration dut se mettre à la solde de l'étranger; l'autre, fut réduite à chercher des moyens d'existence de ville en ville, selon le bon plaisir des princes allemands ; elle dut accepter les amertumes et les misères d'une vie précaire et sans lendemain assuré. L'abbé de Préneuf l'éprouva autant que personne ; on le voit, à chaque instant, obligé de changer de résidence, allant demander asile aux endroits les plus éloignés les uns des autres, et ne pouvant trouver, en définitive, le calme et le repos. Les plus grands noms, comme les plus modestes, étaient souvent dans le même cas ; en vérité, dit le général d'Andigné dans ses Mémoires^ il nous fallait une grande résignation pour supporter notre triste sort. Parfois nous étions bien embarrassés. La plupart étaient sans ressources, et si nous trouvions beaucoup de bonhomie dans les populations (remarque que l'on retrouve dans les Souvenirs de notre abbé), les gouvernements de tous les petits États Allemands qui bordaient le Rhin, nous abreuvaient d'humiliations et de tracasseries

de toutes sortes. Il était tel village où nous voyions affichée l'interdiction de recevoir les Juifs, les vagabonds et les Emigrés.

En effet, si Ton voit les émigrés changer si souvent de résidence, c'est que leur sort devint, peu après 1792, fort incertain et que les divers Etats ou principautés qui leur avaient, jusquelà, offert une retraite, changèrent bientôt d'attitude à leur égard. Les succès des années républicaines donnèrent à réfléchir aux princes allemands. Encore les ecclésiastiques bénéficiaientils parfois d'un traitement privilégié. Dès 1793, un décret de la diète de Ratisbonne obligeait tous les émigrés à prendre place dans les armées. Les communes du canton de Fribourg se plaignaient de leur affluence et surtout de celle de prêtres qui avaient éludé une première ordonnance en partant et en revenant plus nombreux. Le canton de Berne interdisait son territoire à tous les émigrés et les chassait sous vingtquatre heures. On ne les souffrait pas plus en Piémont. A Stuttgard, on leur donnait Tordre de quitter le pays. Enfin, dans les Pays-Bas, le Conseil privé de Brabant rendait une ordonnance très sévère contre eux et, même à Bruxelles, sous le prétexte qu'à la veille de recevoir l'Empereur, on avait à loger une nombreuse cavalerie, ils étaient chassés, et Ton n'exceptait de

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rctto mesure que MM. de Bretcuil et de Villetjuier.

Ajoutez à ces misères les mouvements imprévus des armées belligérantes qui forçaient à une fuite encore plus précipitée, la pénurie des ressources, l'impossibilité de se nourrir et de se loger dans des contrées épuisées par le passage dos troupes, et Ton aura une idée des difficultés el des souffrances que l'abbé de Préneuf, comme la plupart des exilés, eut à supporter.

fous ces revers, toutes ces infortunes avaient aigri l'esprit de certains émigrés. Quelques-uns même, en présence des concessions acceptées pnr le Roi, ne cachaient pas des sentiments peu généreux et parfois nettement hostiles. L'exéculion de Louis XVI donna lieu à des propos dont nous trouvons la trace dans les Souvenirs, cl qui ne font honneur, ni à la discrétion, ni à la fidélité de ceux qui s'en firent les échos. Plus royalistes que le roi, qu'ils traitaient depuis longtemps avec une dureté singulière, ils eurent, ii cette nouvelle, une attitude si peu décente, que l'abbé de Préneuf s'en montre indigné et leur reproche, en termes émus, l'odieux de leur conduite devant le malheur et le sang répandu.

Vlais ceux-là n'étaient qu'une faible minorité, cl cet acte d'un parti résolu à braver tous les périls et à jeter à la face de l'Europe un or-

gucilleux défi, fut, pour l'immense majorité des émigrés, un coup douloureux où les sentiments de vengeance et de honte dominèrent Ions les autres. Nous ne sommes pas de ceux qui, tout en déplorant les fautes commises et leurs tristes conséquences, enveloppent dans un même blâme les causes et les effets. Ces émigrés, qui, en politique, montrèrent si peu de logique et d'union, furent, au contraire, admirables, pour la plupart, de résignation et de courage. Ils renoncèrent, sans hésiter, à ce que l'homme a de plus cher icibas, la patrie, les biens, les honneurs, le repos, la famille, pour aller, pauvres et sans foyer, vivre sur la terre étrangère, une vie de privations et de souffrances. Le malheur a droit au respect de tous, et celui-là môme qui blâme le plus des erreurs fatales, s'honore en rendant hautement aux victimes la justice qui leur est due.

H ne faut pas chercher, dans ces Souvenirs, des observations sur les mœurs ou les habitudes des pays traversés, dès descriptions de villes, de monuments ou d'églises; le pittoresque n'existe pas pour l'abbé de Préneuf; la nature perd ses charmes pour l'exilé, et il faut bien reconnaître

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que ses courses à travers l'Allemagne n'étaient pas précisément un voyage d'agrément.

En revanche, il note soigneusement tout ce qui lui arrive et l'anecdote personnelle abonde. Bien que ses notes ne commencent qu'après sa fuite en Flandre, les détails dans lesquels il entre lui rappellent parfois les impressions des mauvais jours où il se cachait à Paris, et c'est ainsi qu'il est amené à parler incidemment de l'état des esprits à cette époque.

Témoin et victime à la fois, Pabbé de Préneuf a tracé un saisissant tableau de ce qu'était devenu le séjour de Paris pendant la Terreur. Obligé de se réfugier chez des amis dévoués qui oubliaient leurs propres dangers pour ouvrir leur porte au malheureux fugitif, il vit de près les angoisses des familles, sujettes à chaque instant aux visites domiciliaires et aux mesures les plus vexatoires. La plus épouvantable des tyrannies, la tyrannie démagogique, pesait alors sur la capitale et il suffisait, non d'un fait, mais du moindre soupçon, d'une basse vengeance, ou d'un simple propos, détourné de son sens et paraphrasé par un dénonciateur, pour être arrêtéet traîné devant le Tribunal révolutionnaire. Et ce tribunal n'avait point pour habitude de relâcher ses victimes, même innocentes.

Cette existence de continuelles appréhensions

rendait la vie chez soi, les relations, les liens de parenté, impossibles et obsédants. On en vint à préférer une situation nette, un emprisonnement dans un de ces couvents transformés en maisons de détention, à une existence si précaire que les âmes les plus fortement trempées ne parvenaient pas à la supporter. En prison, on pouvait être oublié, et, de plus, on y retrouvait les habitudes, les manières et les ressources de conversation et de vie commune qu'il était alors difficile de rencontrer ailleurs.

Ce singulier état d'esprit nous est attesté par les contemporains. On préférait la prison à la liberté équivoque dans laquelle vivaient les suspects. Le chancelier Pasquier, qui traversa ces temps affreux, et dut, comme tant d'autres, en subir les épreuves, ressentit les mêmes influences. Q uan d les portes de la prison se refermèrent sur lui, il sembla renaître à la vie sociale ; un calme, une tranquillité auxquels il n'était plus habitué, remplacèrent les continuelles alarmes d'une existence frémissante et vagabonde. « Hors de prison, dit-il, on n'osait se rencontrer, se voir, se parler, presque se regarder, tant on craignait de se compromettre réciproquement.

Les parents, les amis les plus intimes vivaient dans un isolement absolu. Entendait-on frapper à sa porte, on supposait aussitôt que les membres

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du comité révolutionnaire arrivaient pour vous enlever. Derrière les verrous, au contraire, on se trouvait, en quelque sorte, rentré dans la vie sociale; on était entouré de ses parents, de ses amis. On les voyait sans contrainte, on causait librement avec eux. »

Un des côtés les plus bizarres de cette époque néfaste est, en effet, la liberté relative dont les détenus jouissaient dans les maisons d'arrêt. Pendant le jour, les portes des cellules, donnant sur les corridors, étaient ouvertes et Ton pouvait se réunir, se parler, se distraire et se consoler. Certaines cellules devenaient des centres de conversation, comme jadis les salons à la mode, et les femmes distinguées par leur intelligence et leurs agréments, savaient reprendre, dans ces sinistres locaux, l'ascendant qu'elles exerçaient autrefois sur la foule empressée de leurs admirateurs. Cette influence, on doit le reconnaître, fut toujours heureuse et réconfortante, et Ton ne saurait énumérer les traits de courage et d'héroïsme dont elles semèrent, à chaque pas, l'histoire de ces temps de sang et de deuil.

Au dehors, la vie du proscrit était intolérable. Il était impossible de séjourner longtemps au même endroit. Il faut ajouter qu'on vit alors d'admirables dévouements. « J'en aurais à signaler beaucoup, dit l'abbé de Préneuf, qui

n'hésitèrent pas à cacher dans leurs maisons mes malheureux confrères. Plusieurs familles de ma paroisse avaient même établi une sorte de roulement ; n'osant garder trop longtemps un suspect chez elles, on le conduisait, pendant la nuit, chez une autre, qui le remettait plus tard à une nouvelle. En quinze jours, j'ai vu changer cinq à six fois d'asile. Il fallait, surtout, ne pas éveiller la méfiance des portiers, qui, de tous, étaient les plus dangereux. »

Parmi les épisodes de cette époque dont il nous a conservé le souvenir, le récit de l'évasion d'un de ses confrères de la prison de La Force, au moment des massacres de septembre, est un des plus émouvants. Les circonstances particulièrement tragiques au milieu desquelles se déroula cette évasion, en font un des points curieux et attachants de l'histoire de ces sanglantes journées.

Nous avons dit grâce à quels dévouements l'abbé put échapper aux recherches et passer h l'étranger. Jeté, sans préparation et sans soutien, dans un milieu tout nouveau pour lui, il ne savait trop d'abord où diriger ses pas ; heureusement, il rencontra bientôt plusieurs membres du clergé de Paris, qui lui donnèrent des conseils pratiques et lui prêtèrent les secours dont ils pouvaient disposer. Nous citerons, entre autres, les abbés

d'Argent et de Floirac, vicaires généraux de Mgr de Juigné.

Nous ne suivrons pas l'abbé de Préneuf dans ses pérégrinations aucoursdes huit années de son exil. D'autres ont, certes, souffert autant et plus que lui; on vil alors de malheureuses femmes, livrées à elles-mêmes, puiser dans une touchante résignation chrétienne et dans une admirable puissance de volonté, le courage nécessaire pour exercer les métiers les plus incompatibles avec leur éducation, et faire vivre ainsi des vieillards et des enfanls. L'abbé de Préneuf n'eut un sort ni meilleur, ni pire, que celui de beaucoup de ses confrères. On verra dans le cours de ses Souvenirs, que les aventures, même les plus tragiques, ne lui manquèrent pas et que, dans les divers Etats allemands qu'il fut obligé de traverser, sa vie fut presque toujours précaire et livrée aux hasards les plus déconcertants. Les fuites précipitées, les privations rigoureuses, les espérances trompées, les dangers d'un siège, suivi d'une épidémie terrible à laquelle il n'échappa que par miracle, tout concourut à lui faire une existence dure et acci-

dentée que des caractères moins bien trempés que le sien, n'eussent peut-être pas supportée.

Il faut cependant ajouter, pour être juste, que s'il eut trop de fois à se débattre contre des situations pénibles, il eut aussi la consolation de se voir parfois accueilli avec la bienveillance et la sympathie dues à son mérite et à ses malheurs.

A Bruxelles, à Maëstricht, à Auerbach, à Constance, l'abbé de Préneuf rencontra des hôtes aimables et compatissants et fréquenta les salons des meilleures familles du pays. Il y fit connaissance avec des dames et des gentilshommes de la haute société flamande et allemande, chez lesquels il trouvait, outre la distinction de l'esprit et des manières, les qualités du cœur et des ressources matérielles qui réconfortaient le malheureux proscrit et formaient comme des oasis dans une vallée de misères.

Il se plaît à citer, entre autres, les noms de la baronne de Merwen et de ses filles, qui lui rendirent, à Maëstricht à deux reprises, les plus grands services ; des barons de Mulhz de Horscheim, de Welhoff et de Steingrab; enfin du prince-évêque de Ratisbonne, qui eut pour lui toutes sortes de bontés, et du grand doyen de la cathédrale, le comte de Thurn et Taxis, qui pourvut à ses besoins pendant les trois

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dernières années de son exil. Nous en passons beaucoup el des plus qualifiés.

Il avait également retrouvé à Cologne, où il séjourna quelque temps, le comte de Montalembert et son neveu, qui faisaient leurs préparatifs pour passer en Angleterre et dont il regretta fort le départ.

Il rencontrait parfois des types singuliers, dont il nous a tracé de curieux et piquants portraits et, pendant ses voyages, nombre de fois il fut en contact avec des émigrés dans des situations plus ou moins critiques. Il fait même une intéressante peinture des difficultés que Ton avait à vivre, et des métiers les plus divers et les plus excentriques auxquels étaient forcés de recourir ceux dont les ressources étaient épuisées. Et ceux-là étaient la majorité.

Au cours de ses Souvenirs, il est un épisode qui nous réservait une surprise. Dans ses notes, l'abbé signale une rencontre qu'il fît à Augsbourg, au mois de septembre 1800, au moment d'une suspension d'hostilités. Un matin, pendant qu'il se rendait à l'église pour dire sa messe, il fut abordé par un militaire français, qui cherchait un prêtre, réfugié dans cette ville et du môme pays que lui. Il lui demanda quelques renseignements; l'abbé s'y prêta et, après sa messe, le conduisit dans une pension où les

prêtres français prenaient leurs repas. Malheureusement, celui qu'on cherchait était absent d'Augsbourg. Mais le brave homme ne voulut point se séparer de son guide sans le remercier de sa complaisance et l'abbé de Préneuf dut accepter, avec quelques autres ecclésiastiques émigrés, un déjeuner où Tamphytrion fit preuve des meilleures intentions. « A table, il nous découvrit d'excellents sentiments et nous parut si franchement honnête que j'ai toujours gardé de cette rencontre un souvenir consolant, écrit l'abbé. Nous fûmes pénétrés de reconnaissance pour l'acte affectueux et cordial de ce brave soldat qui, en nous quittant, nous assura que, s'il avait été le maître, nous n'aurions pas été persécutés et forcés d'émigrer. Il espérait, ajoutait-il, nous revoir bientôt dans nos églises. »

L'abbé de Préneuf n'entre pas dans de longs détails sur cette anecdote, qui lui avait cependant laissé un souvenir très vif. Il avait même oublié le nom de son compatriote, quand, par un heureux hasard, nous avons retrouvé le nom et l'anecdote dans un livre publié récemment: les Campagnes d'un musicien d'êlal-major, pendant la République et l'Empire, publiées par M. Frédéric Masson.

Ce militaire s'appelait Philippe-René Giraull

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et était alors musicien d'état-major au 5 e régiment de hussards. Nous reproduisons son récit que Ton pourra comparer à celui des Souvenirs. Ils se complètent l'un par l'autre.

« Nous nous dirigions sur Augsbourg. J'avais appris, par un de mes pays, qu'il y avait dans cette ville un prêtre de Poitiers. Comme nous ne devions que traverser la ville, je demandai à mon colonel la permission de m'y arrêter. Il me l'accorda, avec quelque difficulté. En entrant en ville, je vis un prêtre assez mal vêtu ; c'était un émigré français 1 . Je l'arrêtai et lui demandai s'il connaissait l'abbé Cherprennet et s'il pouvait m'indiquer son logement. « Je le « connais, me dit-il, et si je n'étais pas obligé « d'aller dire ma messe, je me mettrais de suite à « votre disposition pour vous conduire auprès «de lui. Indiquez-moi un endroit où je pourrai « vous retrouver, et, après ma messe, j'irai vous « rejoindre. » Dans la rue où. nous étions, se trouvait un café qui avait pour enseigne Café des Emiyrês. Je lui dis que je l'attendrais là. J'allai mettre mon cheval à l'écurie et j'entrai dans le café. 11 était rempli d'émigrés et d'officiers de tout grade qui, en passant, étaient venus embrasser des parents, des arnis éloignés

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