DÉPART POUR CONSTANCE
elle me parvint dans un état qui me prouvait qu'elle avait été ouverte et qu'on en avait pris connaissance.
Je regrettai beaucoup alors de ne pas pouvoir accepter les offres du cardinal; mais, outre qu'une longue période s'était écoulée depuis l'envoi de celte lettre et que je ne savais plus où le cardinal résidait, je me trouvais aussi sans ressources suffisantes pour faire ce grand voyage à travers l'Allemagne. Il devait habiter dans le nord, Munster ou Minden, et je ne pouvais songer à entreprendre une route qui, d'ailleurs, m'aurait forcé à des détours considérables pour éviter le voisinage des armées.
Cette offre, toutefois, me fit souvenir que, plusieurs fois, l'archevêque de Paris 1 m'avait
1. Juigné (Antoine-Éléonore-Léon Leclerc de), né à Paris le 2 novembre 1728, était fils du marquis de Juigné, d'une famille ancienne du Maine, tué à la bataille de Guastalla. M. de Bezons, évéque de Carcassonne, le nomma son grandvicaire et il fut choisi, en 1760, comme agent du clergé. Il fut promu, le 22 avril 1764, à l'évéché comté-pairie de Chalons, où il se fit remarquer par sa piété et sa charité. Après avoir refusé, par humilité, l'archevêché d'Auch, Louis XVI, de son propre mouvement, rappela à l'archevêché de Paris, en 1781, à la place de M. de Beaumont. Élu député aux États généraux, il assista à la séance du 4 août 1789 et fit célébrer un Te Deum, pour solenniser cette journée. Mais peu après, ne se faisant plus d'illusions sur le but poursuivi, il quitta la France et se retira à Constance où il fut rejoint par beaucoup d'évêques et de prêtres émigrés. Il les aida de sa bourse et parvint, avec l'aide des cours de
offert ses bons offices et qu'il m'avait assuré que je trouverais toujours, auprès de lui, à Constance, aide et protection. Dans un si urgent embarras, je résolus de consacrer mon dernier argent à faire ce trajet. Je pris donc le parti de me retirer à Constance, auprès de M. de Juigné.
Je dis ma dernière messe à Augsbourg, dans l'église de Sain te-Croix, où est une hostie miraculeuse^le 10 octobre 1795 et je partis le même jour.
Le 11 octobre, j'étais à Memmingen, où je m'arrêtai dans une auberge tenue par un Allemand qui avait épousé une Française, d'un village auprès de Strasbourg. Cette femme n'avait pas oublié le français et le parlait bien. Ils me comblèrent tous les deux d'attentions. Elle me dit qu'elle avait eu autrefois un frère dans les ordres et qu'elle était heureuse d'avoir déjà pu rendre quelques services à des prêtres émigrés, qui étaient passés par cet endroit. Ils m'avertirent, ce que je savais, qu'à Constance, je trouverais une foule de mes confrères; ils me proposèrent même de rester chez eux, quand ils apprirent que j'étais du diocèse de Paris.
Russie et d'Allemagne, à fonder un asile. Après le Concordat, M. de Juigné donna sa démission de son archevêché et vécut dans la retraite, à Paris, où il mourut le 19 mars 1811, à l'âge de 83 ans.