‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 48 sur 91 · UNE HÔTELIÈRE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

UNE HÔTELIÈRE FRANÇAISE

Le père et la mère de mon hôtesse étaient, en effet, des Parisiens, qui, au commencement du dix-huitième siècle, étaient venus s'établir auprès de Strasbourg, et ils avaient gardé, ainsi que leurs enfants, des relations suivies avec la grande ville. Elle y avait même un parent rapproché et me disait que, par son intermédiaire, je pourrais facilement avoir des nouvelles de ma paroisse. J'entretenais, d'autre part, une correspondance avec des amis sûrs, et, comme j'étais décidé à aller retrouver mon archevêque à Constance, je ne donnai pas de suite à la proposition. Ils m'offraient pourtant le gîte et le couvert à des conditions bien modiques et leur excellent cœur me fît regretter un peu ma détermination.

Mon hôtesse avait été à Paris et me parla pendant toute la soirée des souvenirs qu'elle avait conservés de son voyage, déjà fort éloigné.

Elle avait gardé de très bons sentiments et me dit qu'elle ne voudrait, pour rien au monde, retourner en France, en présence de tout ce qui s'y passait. Nous causâmes longtemps du passé et ils me contèrent, tous les deux, les maux qu'ils avaient éprouvés depuis cette fatale révolution. Ils avaient déjà vu passer bien des émi-

188 SOUVENIRS DE l/ABBÉ DE PRÉNEUF

grés et beaucoup dans un dénuement qui faisait impression.

Le curé du lieu, qu'ils avaient fait avertir, vint me voir chez eux. La conversation se prolongea fort tard; ma bonne hôtesse avait une langue pour quatre et aurait parlé jusqu'au matin, si nous l'eussions laissé faire. Le curé me donna, pour Constance, une lettre, adressée à un de ses confrères, qui se mit obligeamment à ma disposition et me facilita la location d'une chambre.

Jepriscongé, le lendemain matin, demes hôtes, après avoir dit la messe à l'église du lieu et remercié le bon curé. Je me rappelle avec plaisir cette étape dans mes nombreux déplacements. En partant, ces braves gens me disaient encore de revenir chez eux, si je ne trouvais pas, à Constance, à m'établir facilement. Mais alors, on ne pouvait faire de projets, et tout était subordonné aux événements qui se succédaient avec une rapidité souvent déconcertante.

Je ne fus pas toujours reçu avec cette cordialité, et bien que cela fût assez rare, il m'arriva cependant de rencontrer des gens moins accommodants. A plusieurs reprises, les aubergistes m'ont rançonné sans pitié, quand ils voyaient que je ne pouvais trouver de gîte ailleurs et les

LES AUBERGES EN ALLEMAGNE lfl9

chambres que Ton me donnaitquelquefois étaient de misérables soupente* où des domestiques n'auraient pas voulu coucher.

Je fus même, une foie, si mal reçu dans une auberge où la nécessité m'avait forcé de m'arréter, que je fus sur le point de me trouver sans asile. Les prétentions étaient Iclles, qu'il m'eût été impossible de payer le prix exigé pour la chambre et le repas. Je dus me contenter, et encore me fit-on payer assez cher cette faveur, d'aller m'établir dans la grange, où, heureusement, le foin ne manquait pas. J'y passai la nuit, tant bien que mal, après avoir soupe de quelques pommes de terre, car on ne voulut jamais me donner de pain.

Dans une autre circonstance, mon hôte, au moment dudépart, entendit m'obliger h lui compter un prix double de celui convenu et se mit h crier si fort, pour couvrir mes protestations, que je fus bientôt entouré d'un cercle nomfa reux. Ses injures n'eu re ni pas, toutefois, le succès qu'il attendait. Contrairement à ce qu'il pensait, les gens du peuple prirent parti pour moi et je montai en diligence, approuvé et soutenu par la foule, qui l'obligea h se contenter de ce que je lui devais véritablement.

Dans certaines villes, les magistrats faisaient prévenir les émigrés d'avoir à se présenterdevant eux et leur indiquaient les endroits où ils pouvaient aller loger et le prix qu'on leur prendrait. Quelques-uns, à ces indications, ajoutaient des conseils et des offres de service, dont, pour ma part, j'ai parfois profité. Ils m'ont même aidé à trouver des leçons de français.

Arrivée à Constance. — M. de Juigné. — Bon accueil. — Pension d'ecclésiastiques.— Un confrère dans l'embarras. — Douleurs rhumatismales. — Un empirique. — Guérison.

Je suis arrivé, le i3 octobre 1796, à Constance, où M. l'archevêque de Paris m'a accueilli avec bonté. Il m'a placé et j'ai vécu à une table commune où étaient nourris cent cinquante ecclésiastiques français. Cette table avait été fondée avec les bienfaits des habitants, de plusieurs princes et évêques * d'Allemagne, de l'impératrice de Russie et de ses sujets.

1. Le prince évoque de Constance était alors Charles Théodore, baron de Dalberg, coadjuteur de Mayence, électeur, archi- chancelier de l'Empire, archevêque métropolitain et primat de l'Allemagne, grand politique, négociateur, savant, penseur et écrivain. Une des époques les plus mémorables de sa vie fut celle de 17 92, à 1804. Il fut l'Ame de la défense des intérêts allemands. Devenu électeur de

Cette institution rendit les plus grands services. Certains d'entre nous étaient dans un état voisin de la misère et même pis. Soit, ce qui ne se comprend que trop, qu'ils n'osassent pas demander aux personnes que le bruit public nous désignait comme favorables à notre cause, soit aussi, défaut d'occasions et affaissement moral, résultat de tant d'épreuves, j'ai vu des prêtres français tomber d'épuisement.

J'ai pu en assister moi-même quelquefois, bien qu'obligé de recourir aux secours d'autruî et j'ai recueilli de bien tristes confidences. J'aime mieux passer sous silence certaines considérations sur la conduite de plusieurs émigrés de haut parage, disposant de fonds considérables, et qui n'ont su, ni faire réussir les soulèvements armés, ni pratiquer une charité que tout leur commandait.

En face deces tristesses, il y avaitdes exemples de désintéressement et de sensibilité, dignes des

Mayence en 1801, il assista au démembrement, puis à la reconstitution de l'Electorat, dont le siège fut transféré à Ratisbonne. Lors de la Confédération du Rhin, ce fut lui qui présida les deux collèges créés par Tac te fédéral et particulièrement, le premier collège, dit Collège des Rois. Après la victoire de Wagram, la ville de Ratisbonne avait été réunie à la Bavière et le prince primat indemnisé par le grand-duché de Francfort, dont la succession fut déclarée acquise à Eugène de Beauharnais. Resté Adèle à Napoléon dans ses revers, il fut dépouillé d'une partie de ses États. Il mourut en 1817.

Page 1