‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 6 sur 91 · L'abbé de Preneur · texte numérisé non relu

L'abbé de Preneur

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de France depuis bientôt dix ans. J'assistai tout ému à plus d'une scène touchante.

« L'abbé ayant dit sa messe, vint me chercher et je me dirigeai avec lui vers la pension dev, prêtres français où il espérait trouver celui que je cherchais. A notre arrivée, je fus entouré de plusieurs prêtres qui pensaient avoir par moi des nouvelles de leur pays. J'appris que l'abbé Cherprennet était parti depuis quelques jours pour la Suisse.

« Comme je voyais qu'on allait servir h dîner, je demandai si je pouvais, en payant, m'asseoir à la table, pensant que c'était une table d'hôte. On me dit que la table n'était point commune, que chacun se faisait servir suivant ses ressources, que je pouvais demander ce que je voudrais, et qu'on me servirait. Je priai alors mon guide et deux de mes interlocuteurs de vouloir bien accepter de dîner avec moi. « Je suis, « leur dis-je, un ancien serviteur de PKglise ; les « prêtres ont nourri mon enfance el je serais « heureux de rendre à quelques-uns les bienfaits « que j'en ai reçus. » Ils acceptèrent volontiers, car la plupart de ceux qui fréquentaient cette pension faisaient maigre chère, faute de ressources. Je fis servir un bon dîner maigre, car c'était un vendredi et la conversation s'engagea. Naturellement il ne fut question que des mal-

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heurs de la Révolution et de la persécution de l'Eglise. Je ne pouvais pas en dire grand'chose, car, pendant toute la Terreur, j'avais été hors de France. Pendant notre conversation, je voyais que tous les prôlres qui entraient dans la salle venaient faire un grand salut à l'un de mes convives. L'un d'eux eut à lui parler et le traita de Monseigneur. J'appris de cette manière que je traitais un évoque et je crus devoir m'excuser de la familiarité de mes manières avec lui. Mais il n'accepta pas mes excuses et me dit qu'il était au contraire très touché de mes bons procédés envers de pauvres prêtres qui, probablement, n'auraient jamais l'occasion de me rendre la politesse que je leur faisais. « On nous fait «espérer, contimia-t-il, que d'ici quelque temps, u la religion catholique sera rétablie en France « et que nous pourrons rentrer dans notre pays. «Alors, si le hasard voulait que nous nous ren- « contrions, soyez assuré que ce serait un grand « bonheur pour moi de vous recevoir à ma table, « dans mon palais épiscopal. »

« Je le remerciai de ses bonnes paroles et le dîner continua gaîment, arrosé de quelques bouteilles de vin de France. Ma bourse était bien garnie et je ne l'épargnai pas; aussi je laissai ces bons prêtres fort contents de moi et moi enchanté de l'accueil que j'en avais reçu. »

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Tel est le récit de Philippe Girault. On voit qu'il ne diffère que par de légers détails de celui de Pabbé de Préneuf. Ni l'un, ni l'autre des acteurs ne se sont revus. L'évêque lui-même, si tant est qu'il ait existé, ne reçut jamais, dans son palais épiscopal, le mucisien du 5 e hussards. Mais il est intéressant de les faire revivre et de constater, en même temps, les sentiments qui animaient ces soldats après dix ans de luttes fratricides et de guerres sanglantes.

Nous bornerons ici nos remarques sur les Souvenirs. On a pu se faire une idée de l'intérêt qu'ils présentent. Il est bon de vivre quelquefois avec ceux qui nous ont précédés, de connaître leurs vertus et leurs faiblesses, de profiter de leurs épreuves et de leurs exemples. Il s'en dégage un enseignement dont l'intérêt se double avec l'attrait historique, et l'expérience, en ce monde, vaut mieux que les utopies les plus généreuses et les tentatives au moins prématurées.

Nous ne voulons pas terminer cette étude sans adresser aux aimables collaborateurs qui ont bien voulu nous aider dans notre tâche, nos remerciements les plus sincères. C'est grâce à eux que nous avons pu reconstituer la généalogie et certaines phases de la vie de Pabbé de Préneuf. Nous n'aurons garde d'oublier notamment M. Paul Duchon, avocat, Térudit et obli-

géant chercheur, auquel nous devons des documents et des indications dont nous lui sommes vivement reconnaissant.

Nous associons à l'expression de ces remerciements M. l'abbé Grente, l'historien apprécié du Culte Catholique à Paris, de la Terreur au Concordat, qui a dépouillé pour nous plusieurs dossiers aux Archives Nationales; M.Paul Lacombe, trésorier de la Société de l'Histoire de Paris; M. Léon Mirot, archiviste paléographe aux Archives Nationales; M. le Chevalier Edm. Marchai, secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Belgique; M. le docteur Gustave Rulh, de Liège; MM. les curés doyens de Bruxelles, Liège, Maëstricht, Stadt Prozelten, Augsbourg, Ratisbonne et Constance; enfin, MM. Panel, curé actuel de Saint-Leu, et Lémond, curé de Saint- Lambert de Vaugirard, qui, tous, par leurs obligeantes communications, ont largement facilité notre travail.

G. Van el.

SOUVENIRS DE UABBÉ DE PRÉNEUF

Arrivée en Flandre. — Séjour à Ypres. — Mansarde partagée. — Situation des émigrés. — Confiance et illusions.

Je suis arrivé à Messines, en Flandre, le 19 septembre 1792. J'y ai passé quelques jours pendant lesquels le brave M. Billaud, maître cordonnier de Paris, qui avait eu la bonté de m'accompagner et que j'ai appris, depuis, avoir été guillotiné pour la bonne cause, est allé à Tournay, pour me procurer un témoignage qui attestât qui j'étais et quels étaient mes principes. Sa mémoire sera toujours gravée dans mon cœur.

Le 25 septembre, j en suis reparti pour aller

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à Ypres. Je me suis arrêté en route, à cause du mauvais temps et des mauvais chemins, à l'abbaye At\ Wormselle 1 , oùj'ai couché une nuit. Le lendemain, j'ai eu la consolation de célébrer la saiuLe messe dans cette abbaye; c'était la première fois depuis ma sortie de France. J'en suis reparti le lendemain, jour où je suis arrivé h Ypres, J'y ai trouvé un très grand nombre d'ecclésiastiques français qui s'y étaient réfugiés.

J'avais fait le trajet en compagnie d'un prôtre flamand, auquel l'Abbé m'avait recommandé, mais qui ne me rendit que peu de services. 11 me quitta, en effet, à la descente de voiture, en ne me donnant que des indications vagues, dont je ne pus tirer aucun profit.

Je ne sus d'abord commentmediriger. Nouveau venu et point initié aux démarches nécessaires, jVrrais dans les rues, portant mon modeste bagage et ne sachant où m'adresser pour trouver un logement. Je voyais pourtant beaucoup de nies confrères, mais, espérant toujours rencon-

1. LViMmye de Vorinetfoele (et non pas Wormselle) n'existe pi lia, Elk- était située à cinq kilomètres d'Ypres, sur la route tTYprcft à Lille, par Warneton. Sa chronique et son cartuiaire ont été publiés, en 1874, par la Société d'Emulation de Brades. {Note communiquée par le chevalier Ed. Marchai, secrétaire perpétuel de l Académie Royale de Belgique.)

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