‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 53 sur 91 · SON HISTOIRE · texte numérisé non relu

SON HISTOIRE

disait-il, lui était resté profondément gravé dans le cœur, et c'était du temps passé au service de nos Rois, dont il aimait le plus à parler.

Il avait fait la guerre de Sept Ans sous nos drapeaux; il était dans le corps d'armée du maréchal de Belle-Isle à la retraite de Prague. Ce brave homme, tout en rendant justice à ses chefs, n'avait vu de cette fameuse retraite que les souffrances terribles, endurées au milieu de fatigues inouïes et d'un hiver exceptionnel. Il ne tarissait pas sur ce chapitre et la retraite de Prague nous menaçait chaque fois que nous dirigions nos pas vers sa maisonnette.

Nous nous étions pris, en effet, d'une mutuelle affection et mes promenades se tournaient souvent de son côté. Mais son histoire n'en était pas restée là.

Il avait fini, en France aussi, par avoir une mauvaise affaire, et, pour en prévenir les suites, il n'avait rien trouvé de mieux que de déserter une seconde fois et de passer au service du roi de Prusse. Là, disait-il, il n'était pas demeuré longtemps. Les coups de bâton pleuvaient dru comme grêle, môme pour les vétérans et l'on n'entendait point plaisanterie. Ces quartiers ne

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valaient pas les garnisons françaises et il regrettait son vieux régiment.

Il ne devait pas le revoir. Profitant d'un mouvement qui l'avait rapproché de la Silésie autrichienne, il avait déserté une troisième fois et s'était engagé dans les troupes de Joseph II.

Au cours de ses nombreuses désertions, il n'avait jamais couru de danger d'être repris, que cette seule fois. Il lui avait fallu se cacher, pendant deux jours, sous un tas de fagots, sans autre nourriture qu'un peu d'eau-de-vie qu'il avait dans une gourde. Deux de ses camarades, partis avec lui, étaient retombés entre les mains des Prussiens et il avait vu le moment où il allait subir le même sort.

Les désertions, prétendait-il, étaient alors assez fréquentes, et il avait connu des soldats qui en faisaient, pour ainsi dire une habitude, malgré les dangers à courir. Les punitions, mOmc les plus sévères, ne les arrêtaient pas.

Cette fois, pourtant, il s'en était tenu là, et, son congé fini, l'âge arrivant, il s'était marié et était venu s'établir aux environs de Constance, pays de sa femme. Il y avait vécu de son métier de jardinier.

Il était veuf depuis quelque temps, et, malgré son âge (il était sexagénaire), il continuait à

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