‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 55 sur 91 · SEUL DANS LA NUIT · texte numérisé non relu

SEUL DANS LA NUIT

en feu et une soif excessive. La voiture était arrêtée devant une auberge de campagne, isolée sur le bord de la route. La porte était fermée et je ne voyais personne.

Je descendis de la charrette et appelai le voiturier. La porte ne s ouvrant pas, je me décidai à entrer et je vis cet homme attablé avec un autre et deux grands gars, qui n'avaient pas des figures bien sympathiques. Une femme allait et venait.

Mon voiturier me dit qu'il ne pouvait pas me conduire aussi loin qu'il l'avait promis, vu l'heure avancée ; qu'il s'arrêtait là, et qu'il valait mieux m'arrêter aussi, car j'étais trop loin d'Augsbourg. Je ne pus en tirer d'autre renseignement.

Tout cela me parut louche, mais j'étais seul, dans un pays inconnu de moi, et après avoir demandé un peu de bière, je me mis à réfléchir sur ma situation. Partir sans guide était difficile et la nuit viendrait bientôt. Il est vrai qu'au mois de juillet, les nuits sont courtes ; toutefois, souffrant comme je l'étais, j'aurais été réduit probablement à me coucher dans un fossé.

Je résolus donc de faire contre fortune bon cœur et d'attendre, dans cette auberge, décidé à ne pas me coucher et à veiller le plus long-

temps que mes forces me le permettraient. Je restai assis dans la salle, malgré les instances de l'aubergiste. Accablé par la fatigue, je finis, assez tard, par m'endormir. Je fus réveillé par le bruit d'une troupe de cavalerie, qui passait sur la route. Peu après, j'entendis les gens de Tauberge ouvrir une porte et crier dans la cour après des soldats qu'ils avaient surpris vidant leur poulailler. La discussion s'envenima et les coups se mirent de la partie.

Je craignis de me trouver pris au milieu de la bagarre, et, saisissant mon léger bagage, j'ouvris une fenêtre qui donnait sur les champs.

Elle était presque à ras de terre et je la franchis sans difficulté. Je m'éloignai le plus vite possible de ce taudis.

Il faisait petit jour ; je réussis à me dissimuler et côtoyai la route pendant quelque temps, ne sachant où me diriger. Après une demi-heure de marche environ, je finis par m'asseoir sur un talus, brisé par les émotions et la fatigue. Deux routes se croisaient et formaient un carrefour : un bois s'étendait à droite et une des routes le traversait. Je ne savais à quel parti me résoudre et je m'appuyai contre un arbre, me sentant près de défaillir. Je dus, en effet, perdre

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