LES HUSSARDS AUTRICHIENS
connaissance, pendant quelque temps, car, lorsque je revins à moi, il faisait jour et j'étais entouré de hussards autrichiens. Un régiment passait.
L'un de ceux qui me tenaient, voyant que je revenais à moi, me fit avaler quelques gouttes d'eau-de-vie. Ce cordial me redonnades forces et je pus .xie lever. Ces militaires ne paraissaient pas me vouloir de mal ; je les priai de me conduire devant leur chef et je leur dis que j'étais un pauvre prêtre émigré qui se rendait à Augsbourg.
Celui qui m'avait secouru et qui tenait son cheval par la bride, me prit sous le bras et me mena à quelque distance, devant un groupe d'officiers qui donnaient des ordres à des paysans dont les voitures étaient arrêtées en file sur la route. L'un d'eux, qui était un officier supérieur, me questionna en me témoignant un intérêt dont je lui exprimai le mieux que je pus ma reconnaissance. Il donna ensuite des ordres à un aide de camp qui partit et revint bientôt avec un autre officier, qui m'adressa la parole en français. C'était M. de B..., émigré, au service de l'Autriche. La Providence venait à mon secours, et grâce à cet excellent compatriote, je
pus obtenir de monter dans une des voitures, qui suivaient la colonne, et M. de B..., qui veillait sur moi, me promit de me procurer, à un village «lonl j'ai oublié le nom, les moyens de me rendre à Àugsbourg.
Il voulut me faire prendre quelque nourriture, tuais je me sentais trop mal et ne pouvais rien avaler» Sans ce secours providentiel, je ne sais ce qui serait advenu de moi. Arrivé au village dont il m'avait parlé, M. de B... s'enquit d'une voiture, la paya généreusement et fit promettre au voiturier de me remettre à Augsbourg, chez le prêtre allemand pour lequel j avais une lettre de recommandation. 11 poussa môme la générosité jusqu'à vouloir me faire accepter un secours, que je ne voulus prendre qu'à titre de prêt et je me séparai de lui avec les effusions de la plus vive reconnaissance. Hélas ! je me suis informé plus tard de ce généreux Français, mais je ne pus jamais, soit en Autriche, soit en France, obtenir aucun renseignement.
<jue de malheurs, que d'épouvantables drames se sont écoulés au milieu de ces années de sang et i\ abomination ! Je ne saurai trop, malgré nies malheurs, remercier le Ciel de m'avoir mis parmi les privilégiés et de m'avoir secouru tant
SÉJOUR A AUG5BÛURG 215
de fois, au moment où je pouvais désespérer.
Le voiturier, qui paraissait un brave homme, fut obligé de s'arrêter plusieurs fois. La voiture était affreusement dure et me causait des étouffements pénibles, à cause des cahots. Je me sentais fort malade. Nous arrivâmes tard à Augsbourg. Grâce à ma lettre, je fus reçu charitablement. Je me mis au lit tout de suite, et je pus à peine remercier le voiturier des soins qu'il avait pris de moi.
Je restai deux jours couché, sans prendre de nourriture, sauf quelques gorgées de tisane.
Heureusement, le troisième jour, la fièvre tomba et je pus me lever. Petit à petit, mes forces revinrent; mon bon curé avait bon cœur et me traitait bien. J'avais hâte pourtant de partir, craignant toujours l'invasion des Français. D'ailleurs, mon hôte me dit que si les autorités connaissaient ma présence dans la ville, elles me donneraient immédiatement l'ordre d'en sortir.
Les bruits étaient contradictoires : le curé espérait beaucoup de l'archiduc Charles et haïssait les républicains.
Mon appétit était revenu; les jambes étaient encore faibles, et ce n'est que le 28 qu'il me fut possible de reprendre mes habitudes. Je résolus
de partir le lendemain. Grâce au secours de M. de B..., j'avais pu acheter deux chemises et une paire de souliers dont j'avais le plus pressant besoin. Pendant Jes deux derniers jours, j'étais sorti et j'avais dit la messe. Le 29 juillet 1796, je dis adieu à mon hôte et le remerciai bien sincèrement de ses bontés pour moi ; cette réception m'avait fait oublier mon premier passage dans cette ville où je n'avais pu trouver un gîte.
I THFNEW YORKl /PUBLIC LIBRARY
ASTOR, LENOX AND | TtLDCN FOUNOATIQNS. |
Départ. — Geisenfeld. — Ratisbonne. — Bamberg. — Bayreuth. «— Un bon chapelain. — La maison -volière. — Le général Bonaparte. — Une mutinerie militaire. — Une ville en état de siège. — Exécutions sommaires.
Je fus coucher à Geisenfeld et le 3o juillet j'arrivai à Ratisbonne. Fatigué, mes forces n'étant pas encore brillantes, j'y séjournai le 3i. J'y dis la messe dans l'église de Saint-Emeran, et dînai à l'abbaye. J'en repartis le 1 er août et passai par Bamberg, capitale du Haut Palatinat, où j'eus de la peine à trouver place dans une auberge encombrée.
Le 2, j'étais à Creussen, dans le margraviat de Bayreuth et le 3, j'arrivais dans cette ville. Mon bon curé d'Augsbourg m'avait donné le nom d'un prêtre, chez lequel, m'avaitril assuré, je
21» SOUVENIRS DE l'aKKÉ DE PRÉNEUF
pouvais me présenter en toute confiance, en me recommandant de lui. Ma santé laissant toujours un peu à désirer, je me décidai à m'arrêter quelques jours.
Je fus bien accueilli chez un excellent vieillard, autrefois chapelain d'une communauté, qui vivait alors retiré dans une petite habitation, entre une vieille gouvernante et des volières remplies d'oiseaux de toute sorte. Il y en avait partout et c'était, du matin au soir, un concert continuel. Le bonhomme, dont c'était le seul plaisir, était très fier de ses élèves et les montrait avec complaisance. A moins d'y être habitué, on ne pouvait pas dormir tard chez lui, et, dès le premier matin, un vacarme assourdissant se chargeait de vous réveiller.
Ce brave homme me prit si bien en affection qu'il insistait pour me garder davantage. Je me reposai tranquillement chez lui où j'eus cependant une alerte dont je vais bientôt parler.
Il me fit faire la connaissance de plusieurs de ses confrères qui voulaient me détourner d'aller à Hof, ville, disaient-ils, où je me trouverai beaucoup moins bien que dans une autre. Je savais, en effet, qu'il n'y avait pas beaucoup de catholiques, mais j'avais des raisons particulières