SÉJOUR A YPRES
trer une figure de connaissance, je ne me pressais pas de les aborder.
L'heure du dîner étant depuis longtemps passée, je me décidai à entrer chez un traiteur, où Ton me servit, moyennant un prix que je trouvai bien élevé pour ma bourse, un repas, que mon appétit, excité par le voyage et nies courses de la matinée, n'estima pas trop abondant. Je me dis, h part moi, que s'il en était ainsi tous les jours, je verrais bientôt mon dernier écu.
Heureusement, je rencontrai, peu après ma sortie, M. l'abbé P..., dont j'avais fait jadis la connaissance à l'archevêché. Cet aimable confrère voulut m'aider dans mes recherches pour trouver un logement, ce qui était très difficile, eu égard à l'encombrement. Nos recherches restèrent infructueuses le premier jour et il me donna asile dans la petite chambre qu'il occupait. Le lendemain, je pus enfin découvrir une Ame charitable qui me procura un abri.
Je remerciai le bon abbé P. . . de son hospitalité, mais sa mansarde était tellement étroite qu'à peine pouvait-on y faire un mouvement. Je pris mes repas avec lui pendant quelques jours.
Nous étions en commun, avec plusieurs autres
prêtres émigrés, chez une marchande de bois el de charbon qui nous nourrissait pour un prix très modique. Cependant, il devint bientôt trop élevé pour nos ressources. Aussi, quand, peu de jours après, l'abbé P... me quitta pour se rendre à Bruges, je fus obligé de chercher ailleurs. C'est alors que j'allai demeurer chez le sieur Smaclen.
On m'avait promis de me faire passer des ressources, à mon départ de Paris, et j'attendis des nouvelles. Mais les mesures révolutionnaires étaient si rigoureuses et la frontière si bien gardée, que je ne pus rien recevoir. Ce n'est qu'à Bruxelles qu'il me fut possible d'avoir quelque argent, par l'abbé de Floirac, qui voulut bien s'entremettre pour moi, et vint même plus tard à mon secours.
Après avoir échappé à tant de dangers, j'étais cependant heureux de me trouver libre et de pouvoir, sans me cacher, célébrer les Saints Mystères. Cette vie nouvelle, précaire et sujette à tant d'imprévu, mettait à une dure épreuve les vieillards el même ceux qui, sans avoir passé l'ûge mur, n'étaient pas habitués aux privations et à la gêne. Triste habitude à prendre et qui devait durer longtemps !
SÉJOUR A YPRE8 fil
Je dois rendre justice aux habitants de cette ville, où, il faut bien aussi le dire, nous avons éprouvé pas mal de déboires. Quelques ecclésiastiques nous y ont accueilli en frères ; plût à Dieu que c'eût été le grand nombre ! Quelques nobles et riches habitants, également en petit nombre, nous ont aidé. Mais où nous avons trouvé le plus d'appui, c'est dans la classe de la bourgeoisie, dans le peuple et môme chez les gens peu aisés, qui nous ont ouvert les bras comme des confesseurs de la foi de Jésus-Christ: Dieu veuille leur rendre ce qu'ils ont fait pour nous !
Je citerai plus spécialement ceux dont j'eus à me louer et qui me témoignèrent un intérêt bien désintéressé, notamment M. Van Houke, maître à danser, homme plein de piété, de religion et de charité, dont la maison a été ouv^Me pour tous les ecclésiastiques.
Pendant mon séjour, j'ai demeuré aussi chez un sieur Smaëlen, doreur et peintre et, de là, je fus chez un nommé Quermompré, brasseur, qui se montra très bon pourmoi. Mais tout cela était encore trop cher pour ma bourse.
Enfin, j'ai obtenu un logement chez M. Van Houke, où je vivais moyennant une très mo-
dique pension. Je disais la messe dans l'hôpital de Saint-Laurtmt, dont les religieuses nous ont toujours fort bien reçus.
Cette ville était trop près de la frontière, et les habitants, surtout ceux de la haute classe, redoutaient de nous voir nous y arrêter, à cause des passions surexcitées qui, en cas de succès des républicains, les auraient exposés à des vengeances et au pillage. La ville, en outre, était encombrée; beaucoup de mes confrères, arrivés absolument sans ressources, hésitaient à s'engager plus loin dans le pays; un grand nombre croyait à une réaction prochaine et à leur rentrée en France. Les illusions, sur ce point, étaient si fortes, que presque personne ne mettait en doute le renversement de l'odieux comité qui ensanglantait notre pays et la défaite de ses séides.
Aussi vivait-on dans un espoir que l'avenir, hélas! ne réalisa pas. A ce moment, on endurait les plus dures privations, la faim môme, sans perdre l'heureuse confiance, souvent bien peu réfléchie, qui faitle fond du caractère français 1 .
1. La gaieté inhérente au caractère national ne les abandonnait pas au milieu des épreuves qu'ils n'eussent peutêtre pas supportées sans elle. I/esprit les consolait parfois du malheur et se vengeait de la mauvaise fortune, par des