ARRIVÉE A HOF
et le temps agit mieux que tous nos remèdes improvisés.
Les roues de la diligence n'avaient pas subi d'avaries graves. Avec le concours des gens du pays, le conducteur parvint i\ la redresser, et, au bout de trois mortelles heures, nous pûmes repartir non sans quelques appréhensions. Inutile de dire que la dame aux nerfs sensibles ne voulut jamais remonter dans la voiture et que nous la laissâmes avec son mari dans la ferme où elle s'était réfugiée.
C'était heureusement dans la saison la plus favorable, où les jours étaient longs. Nous arrivâmes très tard à Hof, avec des vêtements en mauvais état et des figures entourées de foulards et autres bandages de circonstance.
C'est ainsi que je fis mon entrée dans cette ville, située dans un margraviat appartenant au roi de Prusse. Pour y arriver, j'avais fait, soit en diligence, soit en voitures quelconques et même à pied, cent vingt-deux lieues de poste, à partir de Constance.
Pendant mon séjour à Hof, j'ai été privé d'entendre la messe et de la dire, parce qu'il n'y avait pas d'église catholique. On m'avait écrit que je trouverais facilement à donner des le-
çons de français Je fus quelques jours à attendre, mais je réussis cependant à m'en procurer J'étais très peu payé; il ne fallait pas être exigeant et pourvu que je trouvasse à couvrir mes frais de nourriture et de logement, c'était tout ce que je demandais.
Je me souviens notamment d'une vieille dame qui s'était mise en tête d'apprendre le français et qui, avec les manières les plus respectables, avait les manies les plus ridicules. Elle ne pouvait prendre sa leçon qu'avec ses deux bêtes : son chat sur ses genoux et son chien, couché à ses pieds. Or, comme ces deux animaux, malgré les ordres de leur maîtresse, se faisaient une guerre acharnée, il ne se passait pas cinq minutes sans des aboiements ou des miaulements furieux.
Mon français se trouvait très mal de cette collaboration bizarre, et j'étais obligé de recommencer mes phrases à chaque instant. Au bout d'un mois, la bonne dame me répondait encore en allemand et pour tout français, savait prononcer (et encore) oui et non. J'espère qu'à mon départ, elle aura trouvé (les candidats ne manquaient pas) un professeur plus apte que moi à concilier l'étude du français avec les égards dus à ses favoris à quatre pattes.