‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 62 sur 91 · UN GENTILHOMME ÉMIGRÉ · texte numérisé non relu

UN GENTILHOMME ÉMIGRÉ

A la modeste pension où je mangeais, je rencontrai un vieux gentilhomme qui, malgré ses 76 ans, n'avait pas hésité à quitter le manoir qui abritait sa vieillesse. Il est vrai qu'on l'avait menacé d'emprisonnement et qu'il était suspect. Les autorités de Francfort l'avaient forcé de partir ; d'étape en étape, il était venu se réfugier à Hof.

Modèle accompli d'antique politesse et de distinction fine et aisée, il aimait à parler avec moi de sa jeunesse et de la cour de Louis XV, auquel il avait eu l'honneur d'être présenté. Il avait gardé de toutes ces choses un souvenir attendri et il ne se serait jamais douté, disait-il, d'être réduit, dans sa vieillesse, à parcourir en vagabond cette Allemagne qu'il avait jadis sillonné avec son régiment. Il avait vu sans enthousiasme la convocation des États Généraux et, bien que vivant retiré dans sa province, il n'avait pas tardé à prévoir les catastrophes que la trop grande faiblesse du roi allait entraîner. « Je suis vieux, ajoutait-il, et les vieillards sont toujours les apôtres du passé. Mais soyez certain que pareille aventure ne serait jamais arrivée avec le grandpère. »

Il n'avait cependant pas hésité à venir mettre

230 SOUVBWfiS DE L ABBE DE PBENEUF

au service de Louis XVI son bras affaibli par l'âge et les infirmités. Compromis au 10 août, il avait pu s'échapper et passer la frontière. Veuf, sans enfants, il supportait gaiement l'adversité et je n'ai jamais vu, pendant ces années néfastes, d'esprit plus calme et de vie plus doucement résignée. Il vivait tant bien que mal de quelques fonds qu'un ami sûr, fixé à Bruxelles, lui faisait passer de temps en temps et il avait fait noblement le sacrifice de sa vie, se doutant bien, qu'à son âge, il avait peu de chances de revoir la France.

Trop faible pour servir dans l'armée de Condé, il avait suivi de loin cette malheureuse odyssée et il ne s'était pas fait illusion sur les suites qu'elle devait avoir. A Coblentz, il avait vu de près les intrigues de la petite cour des princes et les divisions qu'entretenaient, au sein de cette foule sans cohésion, des passions et des rancunes que le malheur commun n'avait pas atténuées.

« L'émigration, disait-il, a été une nécessité pour quelques-uns, mais une mode pour beaucoup *. On a dégarni la France de forces tout au

1. C'était l'opinion de bien des émigrés, qui comprirent trop tard la situation ou se crurent obligés de faire comme les autres : « Je pourrais, dit. le comte de Puymaigre, dans ses Souvenirs sur iEmigration, défendre l'émigration, lors-

APPRÉCIATION SUR l/ÉMIGRATION 231

moins morales qui auraient pu opposer une résistance efficace aux entraînements et aux excès des exaltés. » Il ne tarissait pas sur ce sujet et regrettait de voir sa patrie livrée, sans contrepoids, à une bande d'agitateurs et d'anarchistes.

Je l'écoutais en silence et n'étais pas loin de l'approuver. Mais, hélas ! qui pouvait prévoir d'aussi terribles catastrophes? Il n'était venu à l'idée de personne, pendant les débuts de la Révolution, que l'exil momentané imposé à la plus grande partie de la noblesse pût durer longtemps ! Je ne suis pas de ceux qui pensent que cet exode en masse fût absolument nécessaire et justifié. Il eût été préférable de ne pas déser-

qu'elle fut Tunique moyen de se soustraire à la mort et qu'elle devint alors une nécessité; mais nul doute que l'émigration, comme système politique, ne fut une très grande faute et qu'elle ne dépopularisât une belle cause, en semblant l'associer aux prétentions cupides et malveillantes de nos vieux ennemis. »§FA Mme de Stafil ajoute, dans ses Considérations sur la Révolution Française: « Loin que l'émigration ait maintenu la considération de la noblesse, elle y a porté la plus forte atteinte. Une génération nouvelle s'est élevée pendant l'absence des gentilshommes, et, comme cette génération a vécu, prospéré, triomphé sans les privilégiés, elle croit encore pouvoir exister par elle-même. Les émigrés, d'autre part, vivant toujours dans le même cercle, se sont persuadé que tout était rébellion, hors leurs anciennes habitudes. »

Chateaubriand, qui émigra. appelle l'émigration. <« une sottise et une folie ».

232 SOrVENIRS HE L'ABBE DE PRÉNEUF

1er son poste, de combattre énergiquement les idées nouvelles en ce qu'elles avaient de néfaste et surtout de lutter, ense et calamo, contre les énergumènes qui entraînèrent l'Assemblée dans les pires excès. 11 eût été préférable de ne pas abandonner notre malheureux roi et j'estime que la place des sujets de Sa Majesté était plutôt à ses côtés qu'à Coblentz.

(Juand le vieux gentilhomme de Hof parlait de ces tristes temps et qualifiait de mode l'engouement qui porta presque toute l'aristocratie au delà des frontières, il n'avait pas tout à fait tort et n'exagérait pas autant qu'on pourrait le croire. J'ai eu sous mes yeux des exemples qui confirment cette appréciation un peu sévère et je dois dire que si j'ai moi-même émigré, c'est à mon corps défendant, parce que j'étais mis hors la loi et obligé à fuir pour sauver ma tête.

Il n'aimait pas à s'appesantir sur ces événements, qui avaient brisé sa vie et plongé ses derniers jours dans la misère. Aussi détournaitil toujours. la conversation.

Je le quittai sur ces entrefaites et n'en ai plus entendu parler depuis.

Je restai deux mois et demi à Hof. Dans cet intervalle, je fus, sur une invitation, dans le pays

DÉPART POITft ÀUERRACH 23H

*ta Bamhcrg, a Enigml \ où je célébrai la sainte messe. J'y séjournai deux jours, bien soigné par le curé, brave et digne homme, dont je me souviens avec plaisir. (Juelques préires catholiques des environs me montrèrent aussi un intérêt dont je leur suis reconnaissant, et s employèrent pour me trouver une situation plus sûre. (> n'était pas facile et les meilleures bonnes volontés se heurtaient, In plupart du temps, à des impossibilités ou à des refus décourageants.

Je n'aurais pas si vile quitté [lof, si, par un hasard imprévu, Ton ne mavail proposé une place de précepteur dans une famille de la noblesse, à Auerbach. Je devais apprendre le français aux deux fils du châtelain, qui avaient déjà un précepteur allemand. Je trouverais là, m'assurai l-on, tout réuni p logement, nourriture, cl le reste. Tout le bien qu'on m'en dit me décida.

1, IL nous a ëtrt impossible du lire exactement, dnnf- ta iu.ui h ac j i t ,. |i> nom de cette localité et nous n'avons pu l'identifier.

Arrivée à Auerbach. — Le baron de Beùlwitz. — Professeur de français. — Mauvais procédés. — Persécution. — Entrée chez le baron de Welhoff. — Heureux changement. — Le salon de la famille Welhoff. — Excursions aux environs. — Kulm. — Un sous-officier de Dumouriez. — Plauen. — Un vieillard de 120 ans.

Je quittai Hof le jeudi, 27 octobre 1796, pour venir à Auerbach, chez mon nouvel hôte, M. le baron de Beùlwitz. J'y donnais des leçons de français à ses enfants.

J'ai trouvé dans celte résidence l'avantage de pouvoir aller dire, de temps à autre, la messe en Bohême. Je l'ai dite, à différentes reprises, notamment le 3o septembre, à Stein ; j'ai célébré la grand'messe et les fêtes de la Conception, le i3, à Newkirchen. Je fus invité pour les fêtes de Noël à Schauenbach. Le i er janvier 1797, je

LE lïARON DE BEÛLWtTZ 23.~>

me rendis a Eger, grande ville où j'ai passé trois jours, et où j'ai dit la messe à niolel-de- Ville et aux Dominicains. Le i5 janvier, tète du saint nom de Jésus, j'étais àGrasIilz, où jofliciai avec toute la solennité possible.

Si j avais pu me douter de lout ce qui m'attendait chez |f. le baron de BciihviU, je n'y serais point venu. Je ne pus y rester longtemps par suite des mauvais traitements que j'éprouvais de la part des enfants et de l'instituteur allemand, qui étaient vraisemblablement soutenus par les parents et surtout par le père, qui ne pouvait supporter un catholique. Mes déplacements pour aller dire la messe n'étaient pas de son goût. S'il ne m'empêchait pas de m'abseuter, il n'en pensait pas moins. La baronne, plus raisonnable, pensait au contraire qu'on devait me laisser cette liberté et m'y autorisait.

Bientôt cependant, celle demi-tolérance devint plus agressive. L'instituteur ne se gênait pas pour trouver fort mauvais que je ne m'intéressasse pas aux offices de leur église, et voulait me forcer a y assister. Plus tard, on essaya, par tous les moyens, à nTcmpéehcr de m'a usinier pour aller dire la messe chez les catholiques. Il n'y a pas de vilains tours que l'instituteur et les

236 SOUVENIRS DE l'aBBÉ DE PRÉ NEUF

enfants ne m'aient joué pour arriver à ce résultat.

Un matin, après en avoir reçu l'autorisation la veille, je recevais du baron Tordre d'avoir à ne pas sortir pour surveiller les enfants ; une autre fois, c'étaient les heures des leçons qui étaient changées. On allait même jusqu'à cacher mes chaussures et mon manteau, ce qui me mettait dans l'impossibilité de sortir par le froid glacial qu'il faisait. Pendant que j'étais à leur recherche, j'entendais les enfants rire de ma déconvenue et l'instituteur, en passant, ne manr quait jamais de me lancer une raillerie ou quelque mauvais propos.

Un matin, ces méchants gamins s'avisèrent de m'enfermera clef dans ma chambre et j'eus beau appeler, comme la chambre était dans une partie retirée de la maison, personne ne voulut m'entendre, bien que, plusieurs fois, j'eusse vu le cocher porter du foin aux écuries. N'osant enfoncer la porte, je dus me morfondre pendant toute la matinée, sans déjeuner et sans feu ; ce ne fut que vers midi, au moment du repas, qu'une fille qui descendait du grenier, put me délivrer. Je me plaignis au baron, mais il ne fit qu'en rire et ne daigna pas même faire une observation à ses fils.

Page 1