UN VIEILLARD DE 120 ANS
courbé, mais sans aucune apparence de débilité ; la figure ridée et imberbe ; le corps sec et les jambes fines. Tout en lui annonçait un tempérament nerveux, et je ne lui aurais pas donné plus de la soixantaine. Il tint à nous recevoir chez lui et nous fit entrer dans une pièce très propre ettrès simplement meublée. Il vivait seul. Il avait été marié deux fois, mais il était veuf depuis plus de quarante ans.
Sa mémoire était très présente. Il se plut à me citer divers faits que j'avais appris dans l'histoire et auxquels il avait assisté. Il me parla notamment des guerres de Louis XIV et surtout de la guerre de la succession d'Espagne, qu'il avait faite tout entière, dans l'armée du prince Eugène. Il avait été blessé à Denain et il me décrivit le nord de la France et de la Flandre comme quelqu'un qui l'avait longtemps parcouru et dont il se rappelait fidèlement.
Il n'avait pas gardé le souvenir d'avoir fait une maladie grave. Je lui demandai comment il s'était nourri. Dans sa jeunesse, me dit-il, il avait, comme tant d'autres, sacrifié à la dive bouteille, mais il m'affirma, qu'à partir de quarante ans, il ne s'était jamais enivré, et que, depuis près d'un demi -siècle, il ne buvait que de Peau. C'était,
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du reslc, ce que m'avait dil le curé. Il ne mangeait de la viande que le dimanche, et se nourrissait de légumes que lui fournissait son jardin, ainsi que de laitage. Couché de très bonne heure, il se levai! assez toi ; mais cependant il avouait qu'avec l'âge (et quel âge!, il devenait paresseux et quittait plus difficilement- son lit,
Il vivait de son jardin et d'une pièce de terre qu'il faisait exploiter, ne pouvant plus le faire luimôme. Ses besoins étaient minimes et il trouvail encore moyen d'avoir du superflu. 11 me dit qu'il savait bien que les années dont il jouissait étaient des années de grâce ; que le bon Dieu l'oubliait ; mais qu'il s'attendait à être bientôt appelé auprès de lui. Il était tout prêt, ajoutait-il, car sa vie avait été bien remplie et il n'avait pas de mal à se reprocher.
Ce brave homme m'intéressa vivement, et nous dem eu rames assez longtemps chez lui- Le curé m'en avait dit tout le bien possible et je pus jflgef qu'il n'avait rien exagéré. En nous séparant, il me donna un bouquet de Heurs de son jardin cl je lui souhaitai de conserver encore pendant de longs jours sa belle santé et sa douce philosophie.
La musique au chAteau. — Un major prussien. — Bonnes nouvelles de France. — Avant le 18 fructidor. — Départ pour Paris. — Arrivée à Eger. — Mauvaises nouvelles. — Le 18 fructidor. — Espoir perdu.
Je reviens au château de M. de Welhoff. Parmi les distractions, je dois dire que la musique était en grand honneur. Ces dames jouaient à merveille du clavecin et de la harpe ; elles interprétaient souvent les morceaux des plus grands maîtres allemands. C'est là que j'entendis, avec un plaisir et une émotion qui me sont encore restés présents, les sublimes productions de Mozart, qui venait de mourir. Celte musique, d'une harmonie si belle et d'une inspiration si élevée, d'une pureté et d'un accent à la fois triste et doux, jouissait alors d'une renommée univer-
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selle et me faisait oublier, en l'entendant, nies misères passées et celles que me réservait peutêtre l'avenir.
Je tâchais de me rendre utile autant que cela m'était possible et j'avais entrepris d'apprendre le Français à ces Messieurs, qui n'en savaient que quelques mots. -Je dois dire que mes efforts ne furent pas couronnés de succès et que j'avais en eux des élèves dont je n'eus pas à m'applaudir, A la fin de mon séjour, nous n'étions guère plus avancés qu'au commencement. D'ailleurs, la chasse et les autres attractions du nié me genre me faisaient une concurrence trop désastreuse pour pouvoir espérer un bon résultat*
Il venait assez souvent au château des parents et des amis de la famille de Welhoff. Certains y passaient quelques jours, reçus avec cette affabilité qui était daus les habitudes de mes hôtes, aussi généreux que respectables. Presque tous m T ont laissé le meilleur souvenir. Un seul, bien que restant dans les limites dune froide politesse me fil faire, malgré moi, une comparaison fort peu à son avantage entre mes protecteurs et lui. C'était un major au service du roî de Prusse, originaire du Brandebourg. Sanglé dans son uniforme et raide comme les gens de son pays,
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ses manières ne démentaient point son apparence. L'on sentait, auprès de lui, que même dans un salon, il fallait observer une certaine disciplihe. Il resta peu de temps et ne m'adressa que fort peu la parole. Je n'avais pas l'heur de lui plaire, cela était visible. Comme, de mon côté, je me tenais prudemment à l'écart, nous nous quittâmes sans nous dire adieu.
Au milieu de cette vie paisible et douce, le mois de septembre arriva et je me crus un instant ix la veille de voir la fin de mon exil.
Depuis quelque temps, je recevais des lettres de mes paroissiens qui me pressaient de retourner chez eux. Au mois d'août 1797, j'avais reçu des nouvelles rassurantes. Les affaires, me disait-on, avaient été si bien menées, que le rétablissement de la royauté n'était plus qu'une question d'opportunité. Le Directoire était gagné et l'on m'écrivait que les troupes, dans Paris, étaient prêtes à acclamer le nouvel état de choses. Mes bons correspondants se félicitaient déjà de me revoir et je me croyais presque rendu à ma paroisse. Des larmes coulaient de mes yeux quand je relisais ces lettres, et il faut avoir passé, comme je venais de le faire, des années en exil, pour comprendre l'émotion qui vous saisit au
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moment où les portes de la patrie vous sont ouvertes.
Habitué depuis longtemps à l'adversité, je ne pouvais parfois y croire, et, cependant, M. de WelhoflF me confirmait aussi ces nouvelles* Il recevait quelquefois, par l'intermédiaire d'un parent, établi à Paris, des indications sur la marche du gouvernement et l'état des esprits en France* 11 fui le premier à se féliciter, avec moi, d'un aussi heureux événement et ces dames ne voulurent laisser à personne le soin de préparer mon petit bagage, pour un retour si désiré. Je ne leur serai jamais assez reconnaissant des attentions louchantes dont je fus l'objet, et c'est un de ces moments dont j'ai gardé le souvenir, au milieu de cette longue série d'épreuves.
Hélas! je devais bientôt m'apercevoir qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et la Providence devait encore m 'imposer un nouveau sacrifice qui me fut bien pénible et que j'acceptai, comme mes malheureux confrères, agenouillé au pied de la Croix, en expiation des sacrilèges et dea attentats dont TKglise avait eu à souflrir.
J'avais également reçu une lettre de M. I archevêque de Paris, qui avait raffermi mes espé-