‹ Huit années d'émigration: souvenirs de l'abbé G.-J. Martinant de Préneuf, curé de Vaugirard, deChapitre 80 sur 91 · RENTRÉE DES ÉMIGRÉS · texte numérisé non relu

RENTRÉE DES ÉMIGRÉS

J'avais eu, toutefois, des renseignements qui ne présentaient pas la situation sous un jour aussi optimiste, et je les en avertis. Il était, au contraire, fort difficile, m'écrivait-on, de se faire restituer les biens saisis. Il fallait, pour cela, des protections et des formalités sans nombre. De plus, le danger, pour Atre moindre, n'était pas encore entièrement passé. Tout cela modifiait, à chaque instant, mes impressions et me faisait, de jour en jour, retarder mon départ.

Une famille que je connaissais et avec laquelle j'avais eu, pendant ces dernières années, des relations épistolaires assez suivies, avait, comme tant d'au ti es, regagné la France au début de ce mouvement. J'appris, peu de temps après, qu'arrivés à Paris, avec les espérances que Ton sait, ces malheureux n'avaient jamais pu se faire rendre la plus petite partie de leurs biens, faute d'argent pour subventionner les bureaux tout puissants dans ce genre d'affaires 1 . Ils en

1. Sur cette matière, même avec tous les droits et en s'appuyant sur la légalité, on ne pouvait réussir qu'à force de présents, auprès de la police. Le comte de Puymaigre avait attaqué la vente de ses biens, faite illégalement. 11 réussit; on va voir comment. «< Je dois dire toutefois, dit-il, qu'il me fallut séduire un vieux coquin de jacobin, chef de bureau à la préfecture. Cet homme avait la manie des diamants : je mels donc à mon doigt une bague de mon père ornée d'un brillant de la valeur d'une quinzaine de louis

avaienl été réduits à reprendre, en France, le petit commerce qui les avait fait vivre en Allemagne, et, de plus, leur fils aîné avait été pris et envoyé aux armées. Ils regrettaient, maintenant, d'être partis si tôt et je crois que leur cas n'était pas isolé.

Ce n'est cependant pas les lettres et les instances de mes paroissiens qui me manquaient.

Ils s'étonnaient de me voir rester si longtemps dans le fond de la Bavière et me disaient que je trouverais chez eux un abri assuré et des cœurs sur lesquels je pouvais compter. Hélas ! ils m'en avaient donné bien des preuves et ma reconnaissance ne pourra jamais égaler le dévouement, les soins désintéressés et les services de toute sorte qu'ils m'ont prodigués.

Vers la fin de cette année (1800), je reçus des avis de personnes envers lesquelles je pouvais

cl je vais hardiment entretenir le chef de bureau de mon alîaire. Il commença par me rudoyer, mais, à la vue de ma bague scintillante, il se radoucit et sa transition fut : * Vous avez la un joli diamant; il est d'une belle eau. — Gardez-le, Monsieur; je n'ai plus besoin de ces colifichets et nous en réglerons le prix plus tard. — Monsieur, me répondit- il, sans plus de façons oratoires, vos acquéreurs sont des gueux et vous gagnerez votre affaire. » En effet, je la gagnai deux jours après, et j'en tirai, par transaction, douze à quinze mille francs. »

Malheureusement, tous ceux qui rentraient ne pouvaient pas user de ce moyen.

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