LISTE DE MES I ÎRITIEHS
« 1° Bernardine de Chevalaine, comtesse de Fernic, ma sœur, âgée de soixante-quatorze ans , l'héritière directe ;
« 2° Le comte Laurent de Chevalaine, mon neveu, et mademoiselle Lucie de Chevalaine, ma nièce, héritiers par représentation de M. le vicomte Lancelot de Chevalaine, mon frère cadet;
« 3° Le chevalier de Chevalaine, curé de Magname, mon frère, héritier direct;
« 4° Louise Vermont, ma nièce, fille de Prospérinede Chevalaine , ma sœur cadette , mariée au sieur Louis Vermont ; ladite Louise Vermont, mariée à sou tour à M. Cros et C" (textuel), banquier à Paris, héritière par représentation de sadite mère, Prospérine de Chevalaine ;
« 5o Enfin Charles de Chevalaine, mon petit neveu, issu de minor de Chevalaine, lequel minor de Chevalaine était lui-même fils de major de Chevalaine, écuyer, mon frère; ledit chevalier de Chevalaine, héritier par représentation du son père et de son grand- père, tous deux décèdes.
« C'est en présence de tous ces héritiers, et d'aucunes autres personnes, à l'exception du notaire chaigé d'en fairtf la lecture, que ledit testament sera ouvert comme il est ai! plus haut.
« Le comte de Chevalaine.
« En Dieu château de Giievalaine, commune de Martigny, le 3 avril 1839. »
En veitu d'autres dispositions écrites, ledit testament était placé dans une petite armoire fermée d'un carreau détendu par un grillage en cuivre. 11 était posé sur un petit coussin de velours cramoisi , et tous les habitants du voisinnge avaient été admis à venir visiter ce curieux autografi moi-même j<- déclare l'avoir vu, et je me rappelle avoir dit dans ma jeune inexpérience;
— Ce testament ne seia pas lu.
— Pourquoi cela? me dit le notaire qui m'accompagnait.
— Parce qu'il doit y avoir parmi tous ces héritiers un in dividu au moins qui doit craindre que le testateur ne lui ait rien laissé, et cet individu, en refusant de venir et en anéantissant ainsi le testament, s'assure au moins la portion que la loi lui réserve. Vous dites qu'il n'y a pas moins de quatrevingt mille livn s de rente à partager, n'y a-t-il pas un héritier pour lequel seize mille livres de renie assurées sont une fortune?
— Il y a, repartit le tabellion, dans le nombre des héritiers, des individus pour qui seize mille livres de rente devraient être une fortune inespérée; il y en a qui sont assez riches pour que cela entre inaperçu dans l'océan de leurs spéculalions; il y en a aussi pour qui cette augmentation de leurs revenus serait une bonne fortune raisonnable; il y en a de vieux et de jeunes , il y en a de mâles et de femelies; mais tous viendront, j'en suis sûr. C'est une loterie qu'on va tirer (chacun d'eux le pense, du moins), loterie où il peut gagner, et personne ne résistera à cet attrait.
— Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras! répondisje, et il me semble que si j'éiais un des élus. .
— Vous viendriez, eussiez-vous été chassé et maudit par cet oncle bizarre. L'originalité de celte suscription vous persuaderait que les dispositions testamentaires seront affectées du même caractère, ei moins vous auriez de droits à espérer, plus vous vous en croiriez, grâce à ce raisonnement. Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui se savaient dans les bonnes grâces du testateur ; ceux-là se trouveraient des niais d'abandonner les bonnes chances qu'ils ont. Je ne les connais pas personnellement ; je ne sais pas quels sont leurs défauts ou leurs qualités, leur caractère ni leurs habitudes; mais je parierais avec conliance, dix contre un , que pas un ne manquera. Du reste, si vous pouvez attendre quelques jours, vous verrez si je me trompe, car l'ouverture de ce testament a lieu le 14 de ce mois de mai, et nous sommes au 6.
— Et personne n'est encore arrivé cependant.
— Je parie pour le 14, de minuit à midi.
Je refusai le pari. Je quittai Martigny, et je priai le notaire de me tenir au courant de ce qui se passerait. Il n'en fit rien. Mais, il y a peu de jours .je reçus avec un billet de fairepari de la mort du notaire le manuscrit suivant.
Qui l'a écrit, je n'en sais rien; comment celui qui l'a écrit s'est-il procuré les actes aulhentiques, les lettres originales qu'il rapporte, je ne le sais pas davantage. J'insère le manuscrit (U,v)s ces mémoires, comme j'y ai déjà inséré le récit de M. P.-., sous le tilre de Malheur complet, et je laisse à d'autres a découvrir comment on peut apprendre des choses comme celles qu'on va lire. Ce préambule a aussi pour but de dénommer les divers individus qui figurent dans cette histoire, et surtout de dire leurs divers degrés de parenté, qui ne me paraissent pas bien établis dans ledit manuscrit.