SUITE DE LA LETTRE
« Ma chère Emilie.
« Que d'événements , que d'aventures depuis que je t'ai quittée, ou plutôt depuis ce matin que j'ai cessé de l'écrire jusqu'à ce moment où je reprends le récit que je t'ai promis !
« Mais comment faire pour repartir de l'endroit où je me suis arrêtée, pour reprendre les événements un à un? C'est bon pour les romanciers qui inventent; mais tout ce qui sépare mon voyage des derniers événements de cette journée est si peu de chose que je me décide à le franchir.
« Tout ce que je puis dire seulement, pour que tu me comprennes, c'est que le soir même du jour où j'étais très-décidée à retourner à Paris, j'avais reconnu que M. Camille Perrin était tout simplement un bonhomme très-complaisant, trèsfacile, spirituel à sa manière, plein d'instruction. C'est qu'avec son bonnet de coton et ses favoris, ce n'en est pas moins un
fort beau garçon, qui ne s'en doute pas ou qui ne veut pas le montrer. C'est qu'avec ce qu'il a vu, ce qu'il possède d'avantages personnels, un autre serait très-remarque partout, et qu'il n'a aucun souci de ce genre de succès.
« Cela bien établi, je me bâte de te dire que nous sommes arrivés au château de Chevalaino le lendemain à midi. Notre appartement était prêt, et le reste de la famille y était arrivé.
« Je t'ai promis des portraits ; mais les événements me pressent, et je ne puis me résoudre à les ajourner.
« D'ailleurs, cette famille lu la connais, puisque je t'ai montré une copie de cette singulière nomenclature d'héritiers, où je suis comprise comme la femme de M. Cros etC'e; ce qui a fait tant rire mon mari.
« Seulement ajoute à madame de Fernic un fils, officier de marine, beau jeune homme de vingt-cinq ans, très-pâle, très réservé, très-froid, mais brave et plein de bons sentiments.
« Quant au numéro cinq, au dernier des Chevalaine, c'est un marmot de deux ans, représenté par un M. Blancbet, qui ressemble singulièrement à tout homme qui peut s'appeler Blanchet.
« C'est un nom qui désigne l'impuissance dans toute son étendue.
« Maintenant je continue :
« J'en suis demeurée au moment où nous allions pour faire une visite à ce qu'on appelle ici les buttes. Cette visite n'avait pas seulement un motif de curiosité : c'était le résultat d'une combinaison, comme dit M. Cros, et M. Perrin était chargé de prendre là des renseignements relatifs à celte combinaison, tandis que mon mari allait d'un autre côté vérifier l'étendue des domaines incultes laissés par mon oncle.
« Tu sais de quelle façon M. Cros mène les affaires. Il a persuadé à tous nos cohéritiers d'entrer dans une spéculation qu'il veut tenter dans ce pays, et pour cela il leur a offert des avantages assez considérables pour les séduire.
« Mais je ne puis non plus t'expliquer cette combinaison, car le temps me presse et l'heure de mon rendez-vous approche.
« Car j'ai un rendez-vous au milieu de la nuit, un rendezvous avec un jeune homme, avec un véritable héros de roman, au regard d'aigle, au visage passionné, à la tournure fière ; esprit sauvage, âme ulcérée de remords ou de douleurs, mais assurément noble et grande; avec un véritable
héros de roman, à la voix impérieuse, aux paroles pi îines de mystères, avec l'illustre Maricou enfin.
« Mais voilà deux fois que j'écris ce nom ue Maricou en y ajoutant celui d'illustre, et assurément tu me demanderas à quel titre mon beau héros l'a mérité.
« Je le sais déjà un peu, et bientôt j'espère le savoir tout à fait, car, ma chère Emilie, dans tout ce roman, je ne remplis que le rôle très-secondaire de confidente, et j'ai bien peur que l'héroïne n'en soit une grande énorme demoiselle annoncée dans la nomenclature de mon oncle sous le nom de mademoiselle Lucie de Cheval aine. C'est un colosse de brin de fille, belle, après tout, pour poser en guise de ville sur la place de la Concorde, mais dans des proportions faites pour épouvanter îout autre que le rude et ambitieux paysan dont j'ai à te parler.
« Et quand je me sers du mot paysan, ne l'imagine pas que je veuille parler de quelque gentilhomme campagnard, qui tient assez du rustre pour qu'il soit nécessaire de l'appeler par son nom afin de ne pas le confondre avec quelque fils de fermier. Le paysan dont je te parle est un véritable paysan, fils d'uue paysanne, portant la blouse , n'ayant pas un centime de revenu, travaillant pour vivre, et c'est là mon héros.
« Mais, je te le jure (et il faut que tu me croies), tu auras beau faire, tu auras beau chercher au bois , chercher aux courses, chercher partout, tu n'en trouveras pas un plus admirable. Mon héros réunit tout, beauté, jeunesse, courage, amour, misère, ambition; c'est un prodige, aussi je l'aime et je le crains peut-être aussi un peu; il va venir, ma chère enfant, il va escalader ma fenêtre, comme un véritable amant, car les femmes de Paris n'ont pas des amants : chez nous l'amour entre et sort par la porte avec toutes sortes de politesses et de sécurités.
« Mais comprends-tu? au milieu de la nuit, dans un vaste château gothique où il y a des salons de cinquante pieds de long et de trente pieds de large, couverts de chêne sculpté, où les corridors gémissent au moindre vent, où les pas retentissent sur les dalies, répétés par les voûtes de pierre; dans un château où il y a encore une galerie de portraits de toute la famille des Chevalaine, depuis celui qui accompagna saint Louis à la croisade jusqu'à celui qui vient de mourir; dans un château où l'on prétend qu'il y a des souterrains où ont péri, dans des cachots humides, quatre filles de celle noble
re huit jours au château.
race, pour avoir manqué à leurs devoirs, comprends-tu qu'une descendante de ce noble sang attende, à minuit, un jeune
liomme de rien et que pour monter jusqu'à moi, cejeune
homme va gravir les vieux murs gothiques d'une chapelle au-dessus de laquelle se trouve ma chambre, au risque de sa vie?...
« Mais en vérité sais-tu, ma chère, que si je n'étais pas mariée j'aurais peur de moi, et que, toute mariée que je suis, je ne sais pas ce qui arriverait s'il venait me parler d'amour? Mais, hélas ! c'est pour parler de son amour pour une autre qu'il vient...
« N'est-ce pas être bien complaisante de s'exposer ainsi pour si peu, car, je te le jure, elle n'en vaut pas la peine.
«Une autre qu'elle eût fait déjà de ce jeune homme quelque chose de distingué et de grand; mais cette grande Chevalaine ne comprend rien. Je ne sais même si elle se doute de l'amour qu'elle a inspiré à ce garçon, et cependant elle en abuse... et tout en abusant elle a peur de lui...
« L'horloge du château, car il y a une horloge, fait retentir les douze coups solennels, l'écho des voûtes les répète... et mon héros va paraître... N'est-ce pas une aventure singulière? Je l'entends, ce me semble... C'est lui... mon cœur bat...
« C'est vrai, ce que je te dis, je suis tout oppressée. J'ai véritablement peur...
« C'est lui enfin... c'est lui. »
Au moment où madame Cros finissait cette phrase, Maricou parut à la fenêtre de sa chambre et entra.
Deux bougies, allumées sur la vaste table devant laquelle écrivait madame Cros, éclairaient faiblement la pièce où elle se trouvait.
Comme elle l'avait écrit, un singulier effroi s'empara d'elle à la vue de cejeune homme, et elle se repentit de l'imprudence qu'elle avait faite. Ce sentiment s'accrut encore lorsque Maricou lui dit :
— Il eût peut-être mieux valu que vous eussiez éteint cette lumière avant que j'entrasse chez vous, Madame, car on a pu voir mon ombre se dessiner dans le cadre éclairé de
cette croisée, et qui sait ce qui peut m'arriver si je suis reconnu?
— Mais fasse le ciel qu'on vous ait reconnu, si quelqu'un a pu vous voir entrer ici! dit madame Cros effrayée de la supposition de Maricou.
— Et pourquoi cela, Madame?
— Pourquoi cela?... C'est que tout autre homme que vous pourrait donner matière à des propos.
— Qui sont impossibles avec un homme comme moi ! dit Pierre d'un ton triste... N'est-ce pas cela que vous voulez dire, Madame?...
C'était précisément là ce que voulait dire madame Cros, mais elle ne se sentait pas le courage de jeter à cet homme, qui semblait tellement souffrir Je son infériorité, une vérité qui la lui ferait sentir trop cruellement, et elle lui dit :
— Non, Monsieur; mais, après ce qui s'est passé aujourd'hui, on peut concevoir aisément que vous ayez à me dire des choses, à me donner des éclaircissements qui exigent le plus profond secret.. Et quand on a besoin d'un secret, on l'assure comme on peut, quoique vous ayez maintenant l'air de douter de l'excellence du moyen que vous m'avez indiqué vous-même.
— Sous ce point de vue, Madame, repartit Maricou, votre justification sera facile, car j'ai à vous dire des choses qui prouveront dans quel but vous avez consenti à m'entendre.
— Eh bien! dit madame Cros, restez où vous êtes, dans l'angle de cette chambre, je vous écouterai de la place où je suis et d'où l'on peut me voir s'il y a des yeux intéressés a m'observer. J'attends ce que vous avez à me dire, je suis prête à vous donner le conseil que vous m'avez demandé.
— Ce que j'ai à vous dire, Madame, reprit Maricou, est peut-être bien long pour la patience que vous pouvez m'accorder, et, d'après ce qui vous est échappé, je dois prévoirie conseil que vous me donnerez.
Madame Cros comprit, avec la sagacité particulière aux femmes dans toutes les choses où il est question de sentiments d'amour, ce que voulait dire cette crainte que témoignait Maricou. Ce devait être un amour qui s'adressait trop haut, et auquel il craignait qu'on ne lui conseillât de renoncer ainsi qu'à toute espérance, puisque madame Cros avait semblé se croire à l'abri de tout soupçon, par cela seul que l'on reconnaîtrait quel homme s'était introduit dans sa chambre.
Mais de même que madame Cros possédait la sagacité de son sexe, elle en avait l'extrême curiosité ; curiosité qui est nien moins générale qu'on ne pense, en ce sens qu'elle ne s'applique pas indifféremment à toutes sortes d'objets, mais qui est, pour ainsi dire , implacable avec les choses où une autre femme est en jeu, surtout lorsque celte femme est jeune, belle comme Lucie, et semble compromise dans une mystérieuse relation avec un homme te! que Maricou.
Ce sentiment domina toutes les appréhensions de madame Cros, et elle répondit à Maricou une phrase où se trouvait une singulière flatterie pour cet homme.
— Je ne sais pourquoi vous semblez redouter le conseil que j'ai à vous donner. Il sera dicté probablement par ce que vous allez m'apprendre, et si, comme je le crois, ce sont des actions dignes de la générosité et du courage que vous avez montrés aujourd'hui, peut-être sera-t-il plus consolant que vous ne le pensez. Nous vivons à une époque où les rangs sont comptés pour bien peu de chose dans les relations sociales, et désormais une naissance obscure ne saurait être un obstacle aux projets d'un homme qui a la volonté et le pouvoir d'arriver.
— Vous m'avez donc compris, Madame, que vous m'encouragez ainsi? lui dit Maricou; cependant vous ne savez ni qui je suis ni la fatalité qui pèse sur moi, puisque vous me parlez comme vous le faites : vous êtes trop jeune pour avoir appris en leur temps les événements qui ont influé sur ma vie, et peut-être n'en avez-vous jamais entendu parler?
— Je ne le pense pas, dit madame Cros ; votre nom ne me rappelle aucun souvenir.
— Ni celui de Marianne Maricou?
— Aucun.
— Et lorsqu'on vous a parlé de moi ici, votre mari, ou madame de Fernic, ou l'abbé ne vous ont rien dit de relatif à moi?
— Rien, sinon que vous êtes comme le roi absolu de cette espèce de peuplade de sauvages où vous nous avez conduits.
— Pas un mot de plus ?
— Non, Monsieur.
— Ah 1 le pacte du silence est bien gardé entre eux! et ils ont eu peur que vous seule, en dehors peut-être de leurs préjugés ou de leur haine, vous n'avez pensé qu'il n'était pas juste de m'abandonner ainsi.
— Mais expliquez-vous plus clairement, car je ne vous comprends pas.
— Écoutez-moi donc, Madame, et ne vous étonnez pas si je vous parle si franchement de choses qui ne se disent guère; mais je suis arrivé à une heure où il faut que ma vie se décide. C'est vous qui prononcerez. J'attendais depuis longtemps une occasion, car dans ce pays où je suis un objet de réprobation, personne n'eût daigné m'écouter. Lorsque vous êtes arrivée, j'ai d'abord pensé à M. Cros ; mais il estime trop chaque instant de sa vie pour en perdre une minute avec un misérable comme moi. Quant à M. Perrin, il eût compris peut-être le chagrin que j'éprouve à être ce que je suis : il eût encouragé mon ambition, mais non pas dans les voies que je rêve et pour le but que je me propose. M. de Fernic dépend trop de sa mère pour consentir à m'entendre; il ne restait que vous, et, à ma première demande, vous à'avez pas hésité. Je vous remercie, Madame, et vous verrez que je ne suis pas ingrat.
— Je vous écoute, Monsieur, dit madame Cros avec une légère impatience; et s'il est important pour vous qu'on ne sache pas que vous êtes entré chez moi, je vous ferai observer que l'heure se passe, et qu'une nouvelle entrevue, pareille à celle-ci, serait peut-être impossible.
— Je commence donc , dit Pierre en faisant un violent effort sur lui-même.
Un profond soupir s'échappa do sa poitrine, et il commença ainsi :
— Si j'avais pu prévoir, Madame, dans quel but vous vouliez visiter les huttes, je ne vous y aurais pas menés. Mademoiselle de Chevalaine n'aurait pu prévenir ma mère et les habitants, et ce qui s'est passé ne serait pas arrivé.
Du reste, Madame, en faisant remonter mon récit à une époque fort éloignée, peut-être y verrez-vous des raisons qu empêcheront ces Messieurs de persévérer dans leur dessein.
M. Camille Perrin, Madame, n'est pas le premier qui ait rêvé qu'on pouvait arracher la race maudite que vous avez visitée aujourd'hui à la misère, à la fainéantise et à la lèpre qui la ronge.
Un fameux médecin, dont la renommée a dépassé les limites de la province, le docteur Buq..., voulut le persuader, il y a de longues années , à l'intendant du Maine, et pour le prouver, il fit enlever do ce misérable village, alors plus
considérable qu'aujourd'hui (car cette race se meurt) , il fit enlever par la force deux jeunes gens, un jeune homme et une eune fille. Au bout d'un an de soins, les scrofules, hérédités dont tous les habitants de ce pays sont dévorés disparurent presque complètement.
Le docteur maria ces deux malheureux, et c'est de ce mariage qu'est née ma mère, qui, grâce aux soins qui lui furent prodigués par le docteur, ne fui jamais atteinte de ce mal hideux qui détruit cette race.
L'intendant de la province avait promis de s'occuper de cette expérience, mais la révolution arriva; on ne pensa plus à ce projet, et mon grand-père et ma grand'mère, emportés par cet instinct particulier à ceux de leur sang, échappèrent à la surveillance du docteur, abandonnant leur enfant qu'ils n'avaient pu emporter. Mamère demeura donc avec M. Buq..., qui prit soin d'elle et qui crut faire beaucoup en lui faisant apprendre à lire et à écrire, et en la rendant une très-bonne cuisinière.
Le rouge monta au front de Maricou en prononçant ce mot.
Sans doute il lui avait coûté beaucoup à dire; mais il l'aborda comme un homme qui ne veut pas s'y prendre à deux fois pour faire un aveu pénible.
— Le docteur Buq... avait voulu prouver que cette race était tout aussi apte que les autres à faire des domestiques, et il y était parvenu.
Ma mère était encore au service au docteur lorsque celuici mourut subitement, sans lui laisser le modeste héritage qu'il lui avait cent fois promis. Il fallait que ma mère travaillât pour vivre, et, je dois vous l'avouer, elle préféra la vie de paresse de bohème au travail, et retourna aux huttes.
Vous savez sans doute, Madame, que ces huttes sont élevées sur la lande dont la propriété est à M. de Chevalaine, et quoique l'origine de cet établissement remonte à plusieurs siècles, jamais la prescription n'a pu rendre les bohèmes propriétaires du sol ingrat qu'ils habitent. La prévision des seigneurs de Chevalaine les a forcés à reconnaître en temps utile que c'était par tolérance qu'ils habitaient en cet endroit.
D'ordinaire, les seigneurs se rendaient aux huttes à des époques déterminées, accompagnés de beaucoup de leurs vassaux.
C'était d'abord pour leur sûreté, mais c'était encore une sorte de partie de plaisir où tous ceux qui venaient avaient
HUIT JOURS AU CHATEAU. 6t
le droit de pourchasser ces misérables comme des bêtes fauves , de les piller, si quelque chose leur convenait dans ces misérables huttes; et peut-être, Madame, n'était-ce pas une injustice aussi grande que vous le pensez, car il y avait bien peu d'habitants de ce pays qui n'eussent à se plaindre de quelque vol exercé sur leurs personnes ou sur leurs propriétés.
La révolution, qui avait détruit tous les privilèges, sans que la nouvelle de ce changement eût, pour ainsi dire, pénétré jusque dans ce lieu sauvage, avait enlevé à M. de Chevalaine le pouvoir d'effrayer ces malheureux. Aussi se résolut-il à s'y rendre seul, et, cachant son impuissance sous un air de protection, il leur dit qu'il n'avait pas voulu les exposer aux mauvais traitements dont ils étaient accablés en pareille occasion, et il leur demanda amiablement les reconnaissances qu'il voulait avoir.
Mais ma mère était déjà parmi eux, ma mère qui avait cent fois entendu dire au docteur que c'en était fait des droits des Chevalaine, si les bohèmes voulaient résister (car c'étaient cent procès à intenter en expulsion , et aucun huissier du pays n'aurait osé s'exposer à aller porter les actes nécessaires).
Or, sans comprendre précisément ce qui pouvait faire leur force, elle les avait poussés à refuser cette reconnaissance, et ils s'y étaient résolus, sans savoir davantage comment ils réussiraient.
Lorsque M. de Chevalaine vit la tournure que prenaient ses affaires, il s'imagina d abord que c'était l'esprit de l'époque qui dictait leur refus aux habitants des huttes, mais peu à peu, et en discutant avec eux, il reconnut qu'ils étaient poussés par des conseils dont, comme jevousl'ai dit, ilsn'appréciaient pas la portée et la valeur. Il voulut savoir qui les influençait ainsi, et il apprit que c'était ma mère.
M. de Chevalaine la connaissait pour l'avoir vue chez le docteur Buq..., où elle avait été, pendant son enfance, un objet de curiosité, comme le serait une jeune louve apprivoisée; elle était d'une grande beauté, et il l'avait souvent complimentée à ce sujet. Il voulut la voir, et sut si bien faire qu'il la détermina à parler contre sa première opinion.
Il obtinl ce résultat grâce à la promesse qu'il lui fit de lui donner une partie de cette propriété, qu'il ne voulait pas laisser usurper par les autres. Ainsi elle est la seule qui pos-
sède véritablement le sol sur lequel notre maison est bâtie.
Mais ce qui n'avait été qu'une démarche d'affaires changea de caractère au bout de quelques heures; la beauté de ma mère, son esprit hardi, entreprenant, séduisirent M. de Chevalaine; il lui proposa de le suivre au château, et, pour la séduire, il lui promit de lui donner un jour la propriété de celte partie de la lande occupée par les huttes , de façon à ce qu'elle serait véritablement la reine et la maîtresse des siens.
Ma mère, dont la nature est ambitieuse, se laissa tromper à ces fausses promesses et suivit M. de Chevalaine.
Ici, Pierre suspendit un moment son récit, et, semblable à un homme qui ramasse en un seul tas tous les lambeaux éparpillés dans une chambre pour les jeter d'un coup en dehors, il reprit :
— Elle était jeune et belle, ambitieuse et ardente. M. de Chevalaine était jeune encore, pouvant tenir tout ce qu'il promettait, et il promettait tout ce qu'on osait lui demander.
Au bout de quelques mois, Marianne était la maîtresse de M. de Chevalaine, avec la promesse de devenir sa femme.
Les regards de madame Cros s'attachèrent avec une curiosité particulière sur Maricou, qui, baissant la tête en signe d'assentiment, lui dit :
— Oui, Madame, je naquis à cette époque. Mais, rassurezvous, aucun acte, aucun écrit, excepté peut-être le testament pour lequel vous êtes venue , n'atteste et ne prouve cette naissance.
Je suis seulement le fils de la bohémienne Marianne, et je ne veux pas être autre chose ; et si je vous ai parlé de cette circonstance, c'est qu'elle est nécessaire à vous faire comprendre ce qui s'est passé et ce qui pèse éternellement sur ma vie.
— Comme je vous disais tout à l'heure qu'une naissance obscure n'était point un obstacle à la fortune, de môme le préjugé qui condamnait les enfants naturels...
Maricou éleva la main comme pour imposer silence à madame Cros, et lui dit :
— Je sais, Madame, ce qu'on peut dire en pareil cas ; mais, croyez-moi, de pareilles banalités (pardonnez- noi l'expression) sont au-dessous de vous.
Une naissance pareille est un obstacle moi îs invincible qu'il ne l'était autrefois, mais elle en est un enco e. Toutefois,
soyez-en sûre, Madame, ce ne serait pas ce qui m'eût réduit en l'état où je suis. Je me sens la force de surmonter ce qu'une telle position peut mettre d'entraves à ma vie; mais ce que je vous ai dit n'est que le préambule de l'histoire fatale que j'ai à vous conter.
Ne vous étonnez pas de la naïve audace de mes aveux, je ne crains pas une dénonciation de votre part, et j'en suis ar rivé à ce point extrême où il faut que je décide de ma vie. Vos conseils seront pour moi un jugement sans appel.
Vous ne me connaissez pas, vous ne me connaîtrez que par moi-même. Je ne puis donc croire que vous ayez contre moi des préventions qui vous rendent trop sévère, et, si j'ai voulu tenter cet entretien, c'est pour que vous puissiez m'entendre avant que personne vous eût dit rien qui pût vous faire une opinion favorable ou défavorable sur mon compte.
Madame Cros, à qui ce qu'elle venait d'apprendre expliquait en partie les manières de Maricou, lui fit un signe d'assentiment, comme pour l'engager à continuer.
.Maricou reprit :
— J'étais encore un enfant au berceau lorsque arrivèrent les événements de 1814. M. de Chevalaine, demeuré fidèle à la cause des Bourbons, alla à Paris pour obtenir la récompense qu'il croyait avoir méritée pour sa silencieuse opposition, et promit à ma mère de réaliser à son retour les promesses qu'il lui avait faites, et qui n'avaient encore reçu aucun commencement d'exécution, car ma mère était toujours au château dans le même état de domesticité où elle y était entrée, elle était encore la cuisinière de M. de Chevalaine.
Cependant, elle se croyait si sûre d'obtenir à la longue ce qu'elle avait espéré, qu'elle le vit partir sans crainte. Elle prévoyait qu'il rapporterait de Paris une déception comme avaient fait tant d'autres, et elle comptait sur la colère chagrine qu'il en éprouverait pour le déterminer au mariage qu'il lui avait promis. Les prévisions de ma mère s'accomplirent.
M. de Chevalaine fut renié et écarté lestement. Mais ma mère n'avait pas pensé que peut-être il rencontrerait à Paris les consolations qu'elle croyait qu'il viendrait chercher près d'elle.
En effet il trouva, durant son voyage, un de ses anciens compagnons d'armes de Vendée, dont la fille était une charmante personne. M. de Gamby était pauvre, et mademoiselle de Gamby accueillit avec reconnaissance la proposition que M. de Chevalaine lui fit de sa main et de sa fortune.
Ce ne fut qu'au moment où il lui fallut ramener sa femme dans son château que M. le comte pensa à l'inconvenance de la présence de ma mère dans sa maison.
Ce fut M. de Chevalaine le curé qui fut chargé d'apporter à ma mère la fatale nouvelle, et de lui offrir, comme compensation de son départ, le droit de propriété sur les landes, avantage qui était si peu de chose après ce qu'elle avait espéré. A celte nouvelle, je ne puis vous dire quelle fut la colère de ma mère. Le curé frémit de ses menaces, mais il fut sans pitié pour sa douleur.
Ma mère, demeurée seule, resta vingt-quatre heures enfermée sans prononcer une seule parole, sar.s voir qui que ce soit, sans prendre aucune nourriture, sans sommeil. Elle m'a bien des fois raconté depuis l'histoire de ces vingt-quatre heures, Madame, et ce serait une histoire merveilleuse.
Je pourrais vous dire tous les projets qui passèrent dans son esprit, rapidement conçus, plus rapidement détruits e abandonnés; ce serait un horrible plaidoyer contre la société, que les réflexions que lui suggéra l'abandon de M. de Cheyalaine et qui déterminèrent la conduite qu'elle tint.
Le lendemain elle alla retrouver le curé, et parut devant lui aussi résolue, aussi résignée, qu'il l'avait vue la veille furieuse et désespérée.
M. de Chevalaine le curé est un pauvre homme, Madame, il se laissa aisément persuader que l'influence des quelques paroles insignifiantes qu'il avait opposées, la veille, aux vio lentes réclamations de manière avaient suffi à la ramener à des sentiments de repentir.
Aussi, lorsqu'elle lui dit qu'elle consentait à s'éloigner du château, mais que la seule grâce qu'elle demandait, était qu'on ne lui fit pas perdre sa place ; lorsqu'elle lui remontra qu'elle ne pouvait plus se retirer aux huttes, où sa trahison l'exposerait aux plus grands dangers; lorsqu'elle dit combien elle comprenait qu'elle avait été folle, et que du moment que M. de Chevalaine consentirait à la garder avec lui, et à m'assurer la plus modique existence, elle deviendrait une servante soumise et dévouée, il fut ravi de son succès.
La teneur que le pauvre curé avait éprouvée la veille, la crainte des scandales qui eussent résulté de la résistance de Marianne, de ses clameurs, de ses accusations, tout cela lui fit accepter avec empressement les propositions de ma mère, et il se porta fort de les faire approuver par son frère. Le jour même je fus envoyé aux huttes, où je fus confié à une pauvre femme qui avait une fille de mon âge. Cette fille était celle qui est devenue la femme de Farrenc ; c'était Albine, celle dont le cadavre repose sans doute au fond de l'abîme que nous sommes allés visiter.
Pauvre femme qui a payé de sa vie le malheur d'avoir aimé qui ne l'aimait pas!
Oh! quelle effroyable histoire que la mienne! quelle malédiction Dieu a jeté sur moi... et pourtant... j'aurais voulu être bon.., mais j'étais marqué pour le malheur...
Maricou pressa un moment sa tête dans ses mains, puis se redressant tout à coup :
— Ce n'est pas cela cependant qui me rend indigne d'être entendu de vous. Les crimes qui pèsent sur moi ne m'appartiennent pas, car il y a des crimes dans tout ce qui me touche.
Vous verrez, je vous les dirai tous, et vous serez épouvantée.
Huit jours après celui gti le curé accepta les propositions de ma mère, M. de Chevalaine arriva avec sa femme.
Malgré les protestations de son frère, malgré l'assurance qu'il lui avait donnée de la soumission de ma mère, M. de Chevalaine redoutait le moment de son arrivée.
Ma mère était d'un caractère trop décidé pour rien montrer quand elle était résolue à tout cacher; elle fut présentée à sa nouvelle maîtresse avec tous les domestiques de la maison, et si madame de Chevalaine la remarqua, ce n'est pas que ma mère ne se fût convenablement tenue à sa place, c'est que la jeune comtesse ne put s'empêcher d'être frappée delà beauté de ma mère et de sa jeunesse, et qu'elle put s'étonner qu'une pareille femme fût depuis deux ans au service d'un homme non marié.
Cependant elle n'osa croire que M. de Chevalaine lui eût fait dans sa maison une position si inconvenante; elle ne témoigna rien du soupçon qui s'était glissé dans son esprit, et la conduite de ma [noie l'eut bientôt entièrement effacé. Jamais une parole, un regard, un soupir, ne purent avertir
madame de Chevalaine qu'elle avait dans sa maison une rivale ou plutôt une ennemie.
Madame Cros montra quelque surprise d'entendre un fils parler avec cette liberté des sentiments de sa mère, et le regard qu'elle attacha sur Pierre fat assez significatif pour qu'il comprît ce sentiment. Aussi y répondit-il comme s'il avait été formellement exprimé.
— Je vous ai dit que c'était une chose grave que j'avais à vous révéler, Madame , je parlerai donc sans ménagements.
Le secret que je vais vous confier doit vous être assez indifférent, pour que vous n'ayez aucune volonté de vous en armer contre personne.
Quant à la façon dont je parle de ma mère, elle est blâmable peut-être; mais je suis arrivé à une extrémité où ce serait une faute de vous cacher aucun de mes sentiments, puisque je vous ai prise pour juge de ma vie.
Si je vous dissimulais le ressentiment et la rage que j'éprouve, vous pourriez me donner de ces conseils qui n'apportent qu'un vain palliatif à des positions désespérées; quand je vous aurai montré le mal dans toute son horreur, vous jugerez qu'il me faut dire franchement si je dois vivre ou mourir.
Malgré les choses bizarres dont madame Cros avait été témoin dans la journée, elle s'imagina qu'il y avait plus d'exaltation que de vérité dans les paroles de Maricou.
Fort accoutumée à lire des romans qui la faisaient frémir en lui racontant des drames qu'elle traitait de billevesées dès que l'émotion était passée, elle pensa qu'elle écoutait au lieu de lire ; elle engagea donc Maricou à continuer, plutôt pour observer jusqu'où pourrait aller une imagination active et malade, que pour se persuader et éclairer la singulière autorité qu'on lui avait déléguée et qu'elle avait acceptée.
— Pendant une année entière, dit Maricou, rien ne vint troubler le bonheur des deux époux. M. de Chevalaine avait, pour ainsi dire, complètement oublié ma mère. Volontaire et changeant, désirant avec violence et se détachant avec facilité, il ne pouvait comprendre qu'une âme pût garder patiemment une pensée unique et attendre l'occasion sans la précipiter.
Le bonheur de M. de Chevalaine lui semblait assuré pa la charmante douceur et la distinction de sa femme, et bien-
tôt il conçut un espoir qui flattait à la fois son cœur et son orgueil.
On sut bientôt, dans tout le pays, que l'aîné des Chevalaine espérait transmettre son nom à un héritier, car le noble gentilhomme ne doutait pas que ce ne fût un fils qui devait lui naître.
Par une assez triste ostentation, M. de Chevalaine lit une solennité de cette nouvelle; et, ne pouvant en faire une annonce officielle, ce fut devant tous ses gens assemblés par ses ordres qu'il publia l'état de grossesse de madame de Chevalaine.
Ma mère avait été appelée comme les autres ; ma mèrr parut ravie comme les autres. Elle savait ce secret avant M. de Chevalaine lui-même, et avait su cacher à tous les yeux le désespoir qu'il lui avait inspiré.
Cependant madame de Chevalaine avait appris mon existence ; et, quoiqu'on ne lui eût pas dit toute la vérité, elle l'avait devinée.
C'était une femme d'un grand cœur et d'un esprit élevé. Elle tint compte à ma mère de son admirable résignation, et, avec ce tact si difficile de bien faire le bien, elle voulut que l'enfant exilé et la pauvre délaissée eussent une part de la joie qui arrivait à l'auteur de leur malheur. Elle annonça publiquement qu'elle entendait marquer ce jour par une libéralité envers tout le monde, et, lorsqu'elle eut satisfait à la cupidité des uns, à la vanité des autres, elle essaya d'arriver au cœur de ma mère.
— Vous avez un fils, lui dit-elle, je le sais, un fils que vous ne voyez que quelques moments à la dérobée-, je vous aurais donné de l'argent pour le faire mieux soigner, si je n'avais su que tout ce que vous gagnez lui est donné, et qu'une mère est jalouse délie la seule protectrice de son enfanl. Je ne vous offre donc aucun présent pour lui ni pour vous; mais, si vous le voulez, le fermier du château, qui est assez près d'ici, le prendra à ma recommandation, et vous pourrez le voir tous les jours.
.Ma mère, à ce qu'il parait, regarda madame de Chevalaine avec une stupéfaction inouïe; elle paraissait douter delà possibilité d'un sentiment si délicat et si généreux... si bien que madame de Chevalaine , pour donner à cette pauvre femme toute la joie qu'elle pouvait encore espérer, ajouta :
— Plus tard, nous ferons mieux, et si le ciel m'accorde un
fils... je demanderai à mou mari que le vôtre vienne avec lui au château.
Cette proposition détruisit tout l'effet delà première, et ma mère répondit d'un ton respectueux, mais décidé :
— Je vous remercie, Madame, mais mon fils ne sera point le valet du vôtre.
— Ce n'est pas ainsi que je l'entendais, reprit madame de Chevalaine, qui crut comprendre alors qu'un profond ressentiment couvait au fond de cette âme, en apparence si calme. Mais, puisque ce que je vous ai proposé ne vous convient pas, voici une somme égale à celle que j'ai donnée à tous vos camarades.
C'était une nature de fer que celle de ma mère, car, à ce mot, à cette horrible insulte qui la rejetait si bas et qui la blessa comme si on l'eût frappée d'un fouet ignominieux, elle prit un air satisfait, tendit la main, reçut l'argent et répondit :
— Merci, Madame, c'est de quoi l'habiller à neuf... merci. 11 y eût dans cette réponse un accent si simple, si naïf, que
madame de Chevalaine crut s'être trompée sur le compte de ma mère; elle lui parut de ces natures grossières qui réduisent tous les bienfaits à la quantité de l'argent donné ; elle traduisit l'expression de surprise que ma mère avait montrée par un sentiment de cupidité déçue, et elle s'estima heureuse de pouvoir faire tout ce qu'elle avait rêvé pour ma mère et moi, avec un peu d'argent.
Peut-être que si madame de Chevalaine avait fait part de cette scène à son mari, il l'eût autrement commentée : il savait mieux que personne que ma mère n'était point avide d'argent, et il eût cherché quelle pensée l'avait guidée lorsqu'elle avait refusé défaire venir son fils au château.
Mais madame de Chevalaine ne pouvait faire une pareille confidence à son mari sans aborder un sujet pénible pour tous deux ; personne n'en fut instruit, et ma mère passa pour avoir reçu les libéralités de madame de Chevalaine comme les autres domestiques de la maison.
Cependant, Madame, la grossesse de madame de Chevalaine avançait et rien n'était changé autour d'elle.
Ma mère, reléguée dans sa cuisine, recevait les ordres de chaque jour par l'intermédiaire d'une femme de chambre, de façon qu'il est littéralement vrai que madame de Chevalaine ne l'avait pas vue depuis trois mois, lorsqu'un médecin vint
s'établir au château, dans l'attente très-prochaine de la délivrance de madame de Clievalaine.
L'accouchement fut heureux; mais l'attente de M. de Clievalaine fat trompée jusqu'à un certain point: il lui naquit une fille. On lui donna comme à sa mère le nom de Marie.
— C'est elle qui est morte si malheureusement il y a trois ans, n'est-ce pas? dit madame Cros.
— Ah! .Madame, reprit Maricou, ne m'interrompez pas; en vous faisant ce récit, je vais de jour en jour, de circonstance en circonstance, comme si je récitais un livre que je sais par cœur; mais s'il me fallait détacher cet événement des autres» je n'oserais plus parler... Écoutez-moi, par grâce, écoutezmoi.
La naissance de Marie fut cêli'brëe par des fêles et de nouvelles libéralités : ma mère y fut comprise; ma mère les accepta comme une servante ; rien ne pouvait avertir personne.
Enfin, au bout d'une nouvelle année, une seconde grossesse se déclara; mais cette fois on la tint cachée, car on avait trop raillé M. de Chevalaine sur son espoir d'avoir un héritier de son nom, pour qu'il s'exposât une seconde fois à la moquerie de ses voisins.
L'événement arriva, et celte fois le bonheur de M. de Chevalaine fut complet : ce fut un fils que lui donna sa femme.
Le bonheur de M. de Chevalaine ne put se contenir; une fête splendide fut annoncée pour le jour du baptême, qui devait avoir lieu dans le château même ; tout le pays était convié.
La maison fut envahie dès la veille par tous ceux qu'on avait appelés au festin, au bal, à tous les plaisirs que l'argent peut donner.
Le médecin était encore au château, et il couchait dans une chambre continue à celle de madame de Chevalaine; la nourrice de l'enfant couchait de même dans un cabinet de toilette qui fl'était séparé de cette chambre que par une cloison vitrée ; la garde de madame de Chevalaine passait la nuit dans cette chambre même , et cependant , le matin même du jour -de la cérémonie, madame de Chevalaine fut trouvée morte dans son lit et son lils étouffé dans son berceau.
Il y avait eu un crime commis.
Madame Gros, qui était une enfant quand ces événements étaient arrivés, les avait entendu raconter, mais sans en garder un souvenir précis, et surtout sans en comprendre l'horrible secret. Elle tressaillit et pâlit à ces derniers mots de Mari cou.
— Quoi ! lui dit-elle d'une voix altérée, ce fut un crime, et celui qui l'a commis...
— Ce fut un crime! dit Maricou, mais la nourrice et la garde-malade ne purent être convaincues ; le médecin n'avait rien entendu, et la seule porte par où on eût pu pénétrer dans la chambre de madame de Chevalaine ouvrait sur la chambre de son mari, par laquelle il eût nécessairement fallu passer.
— Mais, dit madame Gros en hésitant, on n'accusa que la garde-malade et la nourrice?
— Ma mère , Madame , dit Maricou avec un sourire amer, demeurait à une extrémité du château; ma mère était remontée à minuit dans sa chambre, située dans un couloir où logeaient les autres domestiques, qui l'avaient vue rentrer chez elle et en sortir comme à l'ordinaire.
— Mais quel était donc l'auteur de ce crime?
— Écoutez-moi, Madame, reprit Maricou d'un ton sombre, et vous saurez peut-être alors ce que c'est que les passions.
Vous croyez vivre à Paris... dans ce Paris si plein de bruits, et qui est si vide de réflexions.
Vous donnez les forces les plus vives de votre existence au monde, aux plaisirs, à des luttes de vanité, à des triomphes de parure, à des intrigues de coquetterie, et vous ne pouvez ,'ien comprendre à ces tristes tragédies qui se jouer.î dans nos solitudes, ici où l'âme se resserre, se concentre sur une seule pensée, où rien ne la distrait, ne l'arrache à d'horribles préoccupations.
Dans votre vie dissipée, la colère, un mouvement de délire pourraient enfanter un crime pareil à ceiui qui fut commis dans cette fatale nuit; mais il n'y a pas d'âme assez forte pour en garder la pensée et en assurer l'exécution durant trois années. Mille choses fussent venues l'arrachera cette funeste préoccupation : il n'en fut pas de même ici; ce projet, enfanté le jour où ma mère accepta sa position de servante
résignée, s'accomplit au jour et à l'heure où il devait s'ac complir.
— C'était donc elle? fit madame Cros d'une voix altérée.
— C'est mon histoire et non pas la sienne que je vous raconte, reprit Maricou, dont les idées semblaient s'égarer.
Ecoutez-moi, je vous en supplie. Laissez mon récit comme je le ferai.
Ce crime fut-il Ta-uvrerfe ma mère? Qui le sait i
Mais cette œuvre infernale fut couverte d'un si sombre mystère, que la justice n'y put rien pénétrer; car ma mère fut mise en accusation : toutes les probabilités morales l'accusaient; mais aucune preuve matérielle ne pat être invoquée contre elle, et elle sortit acquittée par ses juges, mais condamnée par l'opinion. Comme vous pouvez bien le penser, le château lui fut fermé, et l'horreur qu'elle inspirait était si grande, que ce ne fut qu'aux huttes qu'elle put échapper à l'animadversion universelle qui la poursuivait de toutes parts.
Cet événement, cependant, ne me rendit pas ma mère. A peine fut-elle revenue parmi ceux de sa race, qu'elle me fit partir.
J'étais déjà en âge de comprendre ce qui se passait autour de moi et de peser à leur juste valeur les horribles félicitations de ceux qui l'accueillaient comme vengeur. Je partis; et ce fut alors que ma mère m'envoya au collège des jésuites qui venaient de se reconstituer aux enviions de L...
Par quel secret, par quelle protection, elle qui était sans fortune, parvint-elle à me faire recevoir dans cette maison? c'est ce qui étonnait tout le monde; et lorsque chacun se rappelait avec quelle modération M. de Chevalaine avait témoigné contre ma mère, on se disait que c'était lui qui m'avait protégé. C'est là que j'ai reçu celte instruction inachevée qui vous a si fort étonnée.
Il semblait qu'une transaction eût eu lieu entre ma mère et M. de Chevalaine. Celui-ci avait consenti à fournir aux frais de mon éducation, à la condition, sans doute, que j'entrerais dans les ordres.
Mais j'avais encore trop de sang proscrit dans les veines pour me résoudre à cet esclavage, j'avais trop vu l'indépendance des huttes pour m'asservir à une règle si étroite ; et un jour, au risque d'encourir la colère de ma mère, je m'échappai de la maison et je retournai à notre village, sans guide, sans avis, au hasard de ma liberté, comme l'oiseau retourne
à son nid , emmené par une sorte d'instinct surnaturel. Le premier cri de ma mère fut celui d'une joie cruelle : elle venait de reconnaître son sang dans cet acte de désobéissance et dans ce retour à la race maudite.
Le village m'accueillit comme un prisonnier qui avait enfin recouvré sa liberté : mais les habitudes d'ordre, de travail, de prévoyance que j'avais contractées cbez les jésuites, et qui me pesaient quand elles étaient une obligation, me dominèrent assez pour que l'aspect de cette fainéantise, de celte saleté, de cette existence de misère et de honte, me révoltât malgré moi.
J'essayai d'y arracher les misérables qui pourrissaient dans cette fange.
Je devins alors l'ennemi général ; mais, à mesure qu'on me haïssait, on apprenait à me craindre. Dix de ces hommes énervés par la misère avaient voulu m'attaquer, et je les avais renversés comme des enfants.
Je compris que je ne vivrais dans ce monde que par la terreur, et c'est alors que j'armai ma maison, et que je marchai toujours avec un fusil.
Mes journées entières se passaient à battre les lande?, à chasser ou plutôt à braconner ; et telle fut bientôt ma réputation d'habile tireur, que quelques jeunes gens des environs désirèrent être témoins de mon adresse, et que je fus bientôt le pourvoyeur de gibier de plusieurs riches maisons du pays. Cet état me mit en hostilité avec les gardes champêtres et la gendarmerie, de façon que partout je vivais sous une crainte ; je dormais dans les bruyères, l'œil ouvert, et je comprenais que j'étais au monde mon seul appui et mon seul refuge. Quant à ma mère, elle ne m'avait rien appris de ma naissance.
En voyant dans notre village tant d'enfants orphelins , je n'avais pas songé à demander ce qu'avait été mon père. Je le croyais un de ces malheureux, qui était mort comme tant d'autres dans ce qui est ailleurs la force de l'càge et parmi nous la décrépitude, et je tâchais d'étouffer, sous une vie de fatigues excessives et de périls sans cesse renouvelés, la vague inquiétude qui me tourmentait.
Je dois vous dire que parmi les jeunes gens qui avaient désiré me connaître , et qui avaient voulu éprouver mon adresse, se trouvait M. Laurent de Chevalaine, et que plus tard, invité par lui aux parties de chasse qu'il faisait de corn-
pagnie avec ses voisins , j'avais vu sa sœur, mademoiselle Lucie de Chevalaine.
Par un de ces raisonnements qui trompent le cœur, je me pris à admirer cette femme ; sa force, son intrépidité, son adresse à tous les exercices, le mépris qu'elle faisait de la mollesse des autres femmes, me faisaient dire en moi-même que telle devait être la femme d'un homme comme moi : capable de lutter aussi avec le danger, de vivre sous le ciel, d'emporter avec elle ses foyers et sa demeure: et bientôt mademoiselle de Chevalaine devint pour moi le type idéal de la beauté, de la perfection, et je l'aimai.
Pendant ce temps, une pauvre fille avec qui j'avais passé ma première enfance, et que j'avais retrouvée au village, Francine, m'aimait en secret ; seule de tous les habitants des huttes, elle avait été docile à mes leçons; je lui avais enseigné les soucis de la vie, le travail ; son amour lui apprit la pudeur et la coquetterie.
Car, Madame, ce que vous avez vu de hideuse misère physique dans ce lieu maudit n'est rien à côté de la hideuse démoralisation de notre race. Je ne puis croire qu'il y ait vice ou crime dans ce qu'ils font, car ils n'ont pas l'idée qu'on puisse faire autrement.
Francine m'aimait, Madame, sans que je m'en doutasse ; malgré la distinction que je faisais entre elle et les autres, elle- ne pouvait échapper au dégoût et à l'exécration que m'inspirait toute cette race abjecte à laquelle je croyais appartenir tout entier.
Ma mère ne s'y trompait point ; mais ma mère contribuait à me tenir dans l'ignorance, et lorsque je lui parlais de mademoiselle de Chevalaine, elle excitait en moi des espérances que je n'eusse osé concevoir de moi-même ; et lorsque je les repoussais avec terreur, elle me disait toujours :
— Dans quelque temps je te dirai un secret qui te montrera que tu peux aimer aussi haut que tu le voudras.
Ces paroles, plusieurs fois répétées, avaient l'ait travailler mon imagination ; mais j'avais beau me torturer en suppositions de toute espèce, je n'arrivais à rien qui pût me satisfaire. Je savais vaguement que ma mère avait vécu hors de notre village, et qu'elle y était revenue proscrite; mais j'ignorais tout le reste.
Quant à ceux du dehors qui eussent pu (n'instruire, ils gardaient sans doute mon secret par crainte que je ne vou-
lusse en profiter. Enfin, je me croyais encore le fils d'un des bohèmes des huttes, lorsque arriva l'événement suivant :
Un soir, par un beau clair de lune, je revenais chez moi après avoir été vendre quelque gibier dans un château assez éloigné, lorsque je vis venir par une roule presque impraticable deux personnes à cheval et qui s'avançaient avec une extrême circonspection. Je jugeai qu'elles s'étaient égarées, et je les attendis à l'endroit où leur chemin devait couper celui que je suivais.
Caché par une touffe de genêts , je reconnus que c'étaient un homme et une femme, et à la tendresse inquiète avec laquelle cet homme parlait, je vis que c'étaient un père et sa fille. Ils ne m'aperçurent que lorsqu'ils lurent près de moi. La frayeur de la jeune fille fut si grande qu'elle poussa un cri; son père saisit un pistolet, et, dans son effroi, il tira sans savoir quelles pouvaient être mes intentions.
Du reste, Madame, ceci n'a rien d'extraordinaire ; une rencontre pareille, à celle heure et à cet endroit, devait alarmer un homme qui savait mieux que personne la mauvaise réputation des habitants de la lande.
Cependant je ne pus résister à un premier mouvement de colère, je mis cet homme enjoué, qui s'écria aussitôt :
— Sauve toi, Marie, sauve- toi !
Ce cri d'un père qui oubliait son danger pour ne songer qu'au salut de sa liLe me rappela à moi-même , et je dis a cet homme :
— Ne serais je pas en droit de vous étendre à mes pieds, pour m'avoir voulu tuer?
— Que faites vous ici, à cette heure ? me dit le cavalier en se plaçant entre moi et sa fille.
— Je pourrais vous faire la même question.
— Et si je ne trouvais pas bon d'y répondre? me dit-il en m'observiint.
— En ce cas, vous trouveriez bon que je ne répondisse pas à la voue ?
— Eh bien, passez votre chemin.
— C'est ce que vous auriez pu faire vous-même au lieu de tirer sur moi.
L'étranger allait répliquer, lorsqu'une voix d'une douceur angélique dit avec un léger effroi :
— Pardon, Monsieur, nous sommes égarés depuis une heure, el mon père, emporté par ses craintes pour moi, a
HUIT JOURS AU CHATEAU. Tô
commis une imprudence qu'il regrette, j'en suis sûre, mais dont vous ne devez pas vous étonner, puisque vous-même ne traversez cette horrible lande que les armes h la main.
Je ne puis vous dire ce que le son de celte voix si douce et si émue m'inspira de pitié pour celte femme qui avait dû avoir peut-, et de honte pour moi qui l'avais épouvantée.
— Si vous pouviez, lui dis-je, en croire la parole d'un homme qui vous est inconnu , je vous dirais qu'en vous voyant je me suis douté de ce qui vous arrive; que j'ai pensé que je pourrais vous aider à retrouver voire chemin, et que j'étais pré! à vous offrir mes services lorsque l'injuste agression de voire père m'a forcé à me défendre.
— Je vous fais mes excuses, mon ami, me dit M. de Chevalaine, mais vous vous étonnerez moins de ma frayeur lorsque vous saurez que nous avons été avertis, à un quart de lieue d'ici, par un homme qui allait le jour parmi les genêts, que ce mauvais garnement de Maricou bat la lande.
Mon nom accolé à cette épilhète, qu'on me jetait comme une chose notoire et hors de discussion, me fil tressaillir.
— Ah ! dis-je à cet homme , Maricou vous a-l-il donc fait du mal ?
— Eh! n'est-ce pas, me répondit la jeune fille avec un accent d'horreur, n'est-ce pas le fils de Marianne l'empoisonneuse?
— Qui dit cela? m'écriai-je avec une épouvante inouïe.
— Excusez -la, dit tout à coup M. de Chevalaine , elle répète les propos que des méchants tiennent sur celte malheureuse femme.
— Mon père, n'est-ce pas elle qui a tué ma mère et son fils? A la première accusation, j'avais poussé un cri d indigna-
iion et d'épouvante auquel avait succédé un anéantissement provenant de je ne sais quelle conviction foudroyante qui sembla me crier aux oreilles : C'est la vérité.
Je ne puis non plus vous dire comment il se fit que sur l'heure, sans me rendre compte du but de cette démarche, je proposai à cel étranger et à sa fille de les remettre dans \e\.T chemin. Je leur demandai où ils se rendaient , et quand le père m'eut nommé le château de Chavelaine, ce nom me frappa comme une révélation, quoique je le connusse parfaitement.
Toutefois, je n'avais jamais mis les pieds au château, attendu que le braconnage; auquel je me livrais, s'exerçant
particulièrement sur les terres de M. de Chevalaine, je ne me souciais nullement d'avoir aucun rapport avec lui.
Mais à ce moment je me rappelai cer"Mn chuchotement de M. Laurent et de mademoiselle Lucie à mon sujet, et dans lequel ils avaient parlé de leur oncle. Ce qui m'avait déterminé à offrir mes services à M. de Chevalaine me décida à les suivre jusque dans le château.
Ce n'était pas, à vrai dire, un sentiment déterminé, c'était tm vague instinct qui me disait que je marchais vers un point important de mon existence ; mille souvenirs épars contribuèrent sans doute à créer ce sentiment en moi. Quelque discrétion que ma mère eût mise à ne me rien révéler de sa vie passée, bien des mots m'avaient appris qu'elle n'avait pas toujours vécu aux huttes , et que ce château de Chevalaine avait compté pour beaucoup dans son existence; mais rien ne se dessinait dans ma pensée avec assez de netteté pour que je pusse dire qu'une pen: ée particulière me guidait;
Enfin nous arrivâmes à la porte du château, où tout le monde était eu éveil.
XIÏ
— Vous ne retournerez pas ce soir à votre demeure , me dit M. de Chevalaine ; entrez , on vous fera servir à souper, et, d'abord, voici pour votre peine.
Il me présenta une pièce de cent sous que je refusai silencieusement en le regardant attentivement, ainsi que sa fille. Pendant qu'il me parlait, les domestiques avaient apporté des flambeaux et le questionnaient sur la cause de son relard.
— Ma foi , répondit-il , sans ce brave garçon , qui ne veut pas que je le paye de ses peines, nous courions risque, avec ma pauvre Marie, de passer la nuit dans la lande.
Le palefrenier, qui emmenait les chevaux, fit alors attention à moi et il s'écria :
— Ah ! c'est ce gueux de Maricou 1 „
A ce nom, Marie poussa un cri d'effroi, et M. de Chevalaine demeura stupéfait.
— Oui, Monsieur, je suis Maricou que vous avez failli tuer, dont votre fille a traité la mère d'empoisonneuse, et qui vou3 a cependant servi de guide sans colère ni ressentiment.
— Mon père!... mon père! s'écria Marie, cet homme a de méchants projets; faites-le chasser d'ici...
Je regardai Marie; il y avait sur ses traits une si profonde terreur que je dus attribuer ce sentiment à la dureté de ses paroles.
En tout autre lieu, de toute autre personne , elles m'eussent exaspéré; de cette jeune fille si frêle et si belle, elles m'anéantirent. Je courbai la tête pour cacher les larmes qui me venaient aux yeux, et je dis à M. de Chevalaine :
— Adieu, Monsieur : je n'ai besoin ni de repos ni d'argent pour un service rendu; et vous, Mademoiselle, ne soyez pas si dure pour ceux que vous ne connaissez pas.
— Vous ne partirez pas ainsi, me dit M. de Chevalaine d'un ton presque effaré; nous devions avoir une explication ensemble, je la prévoyais depuis longtemps. Puisque l'occasion s'en présente, qu'elle soit due au hasard ou que vous l'ayez fait naître, il faut eu finir. Suivez-moi, Monsieur, je vous l'ordonne, jen ai le droit.
Depuis que je sais la vérité, je me suis expliqué l'accent particulier de ce commandement. Ce n'était pas celui d'un maître à un valet, d'un homme si haut placé à un misérable comme moi.
J'obéis à l'ordre de M. de Chevalaine et je le suivis.
A peine lûmes-nous arrivés dans une vaste chambre toute tendue de vieilles tapisseries, qu'il en ferma soigneusement toutes les portes et qu'il me dit comme un homme que son émotion emporte :
— J'ai fait pour vous ce que je pouvais, j'ai voulu vous faire une fortune en vous faisant entrer dans les ordres, vous avez fui. Mon indulgence vous a suivi dansla vie de paresse et de désordre que vous menez, car j'ai fait supprimer toutes les plaintes que mes gardes ont pu porter contre vous pout vos nombreux délits de braconnage ; l'impunité vous engage telle à me braver davantage? Songez que l'on ne m'épouvante pas aisément, que ce que j'aurais pu accorder à une bonne conduite, je ne le donnerai jamais à d'insolentes réclamations. Mais enfin, vous êtes pauvre, la misère conduit quelquefois au crime, je veux bien vous aider à sortir de la mauvaise voie; que vous faut-il? que demandez- vous?.. Mais n'oubliez pas que je ne vous accord' rai rien qu'à la condition expresse que vous quitterez le pays.
Ce flux de paroles, de menaces, de reproches, cette espèce
dereconnaissar.ee implicite d'un droit que j'ignorais et qu'on me contestait, tout cela me confondit, et je cherchais ma réponse, quand M. de Chevalaine, prenant une bougie., s'approcha de moi, écarta vivement mes cheveux, et me regardant en face, s'écria :
— C'est effrayant!
Ce mouvement, ce geste, ces mots, me confondirent encore plus; et jugez quelle dut être ma surprise, lorsque le regard que M. de Chevalaine attachait sur moi s'adoucit peu à peu et finit par prendre l'expression d'une pitié douloureuse.
Quelques larmes vinrent à ses yeux, et il me dit d'une voix sombre :
— Tu n'as donc pas 1 aine infernale de ta mère, que tu ne m'as pas tué ma fille?
Ceci me rappela à moi, et je répondis alors :
— Votre fille a accusé ma mère, Monsieur, elle Ta appelée empoisonneuse ; c'est une calomnie ci une injure...
— Une calomnie et une injure 1 s'écria M. de Chevalaine avec fureur; mais lu dois savoir, toi pour qui ce crime a été commis, que c'est elle qui a empoisonné ma femme et tué mon lils!
— Ma mère! m'écriai-je... c'est impossible... ce n'est pas vrai.
Il y avait un tel accent de conviction dans mes paroles, que M. de Chevalaine me regarda encore attentivement.
— Tu ne sais doue rien? me dit-il.
— Ilien de pareil à ce que vous me dites.
— Tu ne sais pas même qu'elle a été accusée et traduite devant le jury [tour ce double crime?
— Jamais on n'a osé me le dire. Mais elie est libre?
— Oui, elle a été acquittée.
— l'.lle est uouc innocente, Monsieur, et vous l'avez calomniée.
— Oh ! murmura-l-il en posant son front dans ses mains, c'est donc toujours le moine cueur de fer, capable de garder le secret de sa pensée jusqu'à la tombe.
Puis, il se mit à réfléchir longtemps, pendant que de mon côté je cherchais le mol de ceue singulière énigme.
La veule pensée qui s'offrit à moi, c'est qu'il y avait un crime réd entre ma mère et M. de Chevalaine, et qu'ils étaient complices. Dans celle confusion d'idées, je m'oubliais entiè-
rement, lorsque M. de Chevalaine me dit d'une voix assez émue :
— Puisqu'elle ne t'a pas dit la vérité, c'est que tu es digne de ne pas l'entendre... Eh bien! réponds-moi avec frauchise, Pierre, que l'a-t-cl e dit de moi?
— De vous? jamais elle ne m'en a parlé.
— Jamais elle ne t'a parlé de moi!... me dit-il avec une surprise indicible.
— Jamais voire nom n'a été prononcé entre nous, et c'est vous qui m'apprenez que je vous dois l'éducation que j'ai reçue et la protection qui laisse mes braconnages impunis.
11 semblait que M. de Chevalaine ne put croire à ce que je lui disais, et il reprit :
— Mais d'antres ne t'ont rien dit... rien appris?
— Je vis seul, lui répondis-je, méprisant ceux de ma race, perdus dans la fainéantise et la fange, méprisé de ceux qui n'en sont pas, ne permettant à personne de pénétrer dans mon cœur, et fort peu curieux de pénétrer dans celui des autres.
— C'est impossible, reprit à son tour M. de Chevalaine; tu joues une comédie dont je ne comprends pas le but. Pourquoi donc ce calme quand j'ai tiré sur loi? Pourquoi, lorsqu'en pardonnant môme à la frayeur que j'ai pu éprouver pour ma fille ce mouvement imprudent, pourquoi, dis-je, as-lu fait ce que nul autre homme n'eu! fait à ta place? pourquoi m'astu guidé avec tant de soin ? pourquoi, si lu ne savais rien, repousser l'argent que je l'offrais et l'hospitalité de celle nuit?
— M. de Chevalaine, lui répondis-je, de bien vagues indices m'avaient quelquefois averti quexouséliezpourquelque chose dans le malheur de ma mère. Souvent on a prononcé votre nom en me regardant; mais je ne faisais nuile attention à tout cela, lorsque l'accusation de vole lille contre ma mère m'a frappé d'un horrible soupçon. Vos paroles ne font que confirmer en moi celle pensée. Maintenant, moi, je vous demande la vérité, car il faut que je la sache.
M. de Chevalaine secoua la lèie et >,e lut.
— N'oubliez pas, lui dis-je, que ma mère me la dira dès que je la lui demanderai; et que celle révélation qu'elle m'annonce comme si importante, et qu'elle a lixee à un âge que j'atteindrai avant un mois, je puis la bâter en lui racontant te qui m'est arrivé ce soir.
— Ah ! me dit M. de Chevalaine, elle l'a promis la révéla-
tion d'un secret important! et dans quels termes te l'a-t-elle annoncé?
— Comme un secret qui pouvait changer ma vie, et j'ai besoin qu'elle change. Voyez si vous préférez que ce soit d'elle ou de vous que j'apprenne ce mystère.
— Qu'elle te le dise, misérable ! s'écria-t-il avec violence, qu'elle te le dise, si elle veut; quant à moi, je ne pourrais pas... je ne voudrais pas faire cet aveu. Il marchait à grands pas en parlant ainsi, de l'air d'un homme dont la raison est prête à lui échapper; il s'arrêta tout d'un coup devant l'alcôve où était son lit, et me la désignant du doigt :
— Mais quand elle te racontera le jour où ma femme et mon fils ont été trouvés morts, qu'elle ne te dise pas que ce n'est pas elle qui a commis le crime; car voilà la porte secrète par où elle a pénétré de sa chambre dans la mienne; voilà le lit qu'elle a partagé avec moi et où elle m'a laissé endormi, pendant qu'elle assassinait la mère et l'enfant... Tu lui diras que tu l'as vue et qu'elle est une infâme... Et s'il y a un peu de mon sang dans tes veines... si elle ne t'a pas transmis le crime comme un héritage, tu la maudiras, et tu la laisseras à sa misère et à ses remords!
— Ainsi donc, s'écria madame Cros, M. de Chevalaine avait continué, depuis son mariage, ses relations avec votre mère ?
— Je vous raconte des événements, Madame, dit sourdement Maricou, et non pas des passions. M. de Chevalaine ne pensait plus depuis longtemps à ma mère... mais elle pensait sans cesse à sa vengeance!... Elle sut le rencontrer en secret, elle sut ranimer en lui un amour que sa beauté merveilleuse justifiait, et lorsque le crime fut commis, il y avait déjà un mois que cette porte, condamnée depuis deux ans, était ouverte de nouveau aux rendez-vous nocturnes des deux coupables. Vous comprenez pourquoi on ne la découvrit pas, et pourquoi elle resta cachée; vous comprenez aussi pourquoi ma mère ne put être convaincue.
— C'est affreux ! s'écria madame Cros.
— Le récit que je vous fais vous épouvante, Madame, jugez donc de quels sentiments violents et contraires je dus être saisi en apprenant coup sur coup et le crime et le secret de ma naissance.
Devant celui qui venait de s'avouer mon père dans l'incohérence de ses paroles, je restai immobile, stupide.
anéanti; je ne me croyais pas le jouet d'an rêve, car je ne me sentais pas vivre, je n'avais plus la conscience de mon être, et cet état d'affaissement dura si longtemps, que M. de Chevalaine eut le temps de se calmer et de s'épouvanter de l'imbécillité de mes regards fixés sur lui; il me secoua rudement et me dit :
— Eli bien! Pierre, es-tu fou?
Mon malheureux père me l'a raconté bien des fois depuis... Alors moi, Marieou,le terrible Maricou, qu'on redoutait à dix lieues à la ronde, je me mis à joindre les mains et à pleurer comme un enfant, en criant :
— Laissez-moi m'en aller... je veux m'en aller ! Larmes, prières, menaces, rien ne put m'arracher à celte
idée de fuir la maison qui m'épouvantait. A tout ce que me disait M. de Chevalaine, je ne répondais que par ces mots :
— Je veux m'en aller.
Enfin , désespérant de me ramener à la raison, mon père me conduisit, par un escalier dérobé, jusqu'à son parc.
Une fois à l'air libre, je m'échappai comme un insensé... les chiens de garde me poursuivirent et m'eussent déchiré si une force inconnue ne m'avait fait franchir plus rapidement les allées, les halliers et jusqu'aux murs. Puis je courus tant que la force du corps put supporter l'égarement furieux de mon âme.
Enfin, tombé haletant sur la terre , j'essayai de me rouler pour fuir encore; je me tordis de tous mes membres pour me tramer à quelques pas, jusqu'à ce que, tout à fait vaincu par la lutte, je sentis s'éteindre en moi toute force, et je restai évanoui sur le sol.
Ce fut pour moi un bonheur, puisque je ne pus mourir en ce moment, de rester ainsi privé de tout sentiment. Dans la • le qui me dominait, si j'avais retrouvé le chemin des huttes, h j'étais arrivé jusqu'en présence de ma mère, je ne I uis dire jusqu'où mon désespoir m'eût poussé. Je ne repris connaissance que lorsque le jour était déjà très-avancé. J'étais au milieu d s ajoncs, aux aiguilles desquels je m'étais déchiré le visage et les mains.
Jamais aucune lutte , aucune marche, aucun travail, e. j'avais en ce genre fait des choses qui eussent accablé les hommes les plus vigoureux; jamais efforts d'aucune espèce ne m'avaient laissé aussi brisé, aussi faible que celle rêvélation de la vérité. Quoique triste, dans ma pensée j'avais
souvent ri de celle prétention à la fatigue que les riches disent éprouver quand le chagrin les domine, (eue fois, je devinai ce qu'est la force de l'âme comparée à celie du corps, et combien celui-ci est faible pour supporter les atteiutes qui frappent au cœur.
J'étais incapable de me traîner, et je restai plus de deux heures à la même place sans pouvoir me lever pour reconnaiire l'endroit où j'élais.
Durant ces deux heures, Madame, je repassai, parole à parole, tout ce qui m'était arrivé la veille; je classai dans ma tète font ce qui élait jusque-là demeuré sans ordre et sans connexité dans mes souvenirs, et lorsque, tout prés de maudire ma rnèie, je me demandai ce qui avait pu la poussera cet horrible crime, je me rappelai ce mot de M. de Cheva laine : « Toi , pour qui elle l'a fait ! »
Ce fut une nouvelle douleur, Madame, et la plus cruelle de touies peut-être. Cette pensée d'un assassinat commis pour moi me dégrada à mes propres yeux. Il me sembla que pour en avoir été le prétexte, j'en pouvais être considéré comme le complice, et, dès ce moment, une seule pensée me domina , c'est que je ne pouvais me laver qu'à la condition de n'en jamais piofiier.
Cependant le jour avançait et je ne me sentais pas la force de m'anaelicr de la place où j'étais tombé. Je croyais mourir et je n'en éprouvais ni crainte ni regret, lorsque j'entendis les ajoncs s'agiter .vivement autour de moi, et presque aussitôt un chien de hauie taille se posa en arrêt devant moi' en grondant avec fureur.
A l'insiani même une voix d'homme se fit entendre et cria:
— Arrêtez, mademoiselle Marie : c'est quelque mauvaise bête que le chien a rencontrée, un renard sans doute. Je vais tirer un coup au devant du chien, ça la fera partir, si ça ne l'attrape pas.
— Non... non, s'écria tout à coup Marie; voyez ce lambeau de linge ensanglanté, il y a là peut être un malheureux blessé.
— Vous axez peut-être raison, cria le garde; ce gueux de Maricon était ici hier, il y a du malheur partout où il passe.
En parlant ainsi, cet homme arriva jusqu'à moi, suivi de Marie qui tremblait de tout son corps.
J'élais sur mon séant : j'avais entendu tout ce qui avait été dit. et lorsque le garde avait parlé de tirer, j'avais mis ma tête dans mes mains , résigné à me laisser tuer, et lorsqu'on
s'élait 'approché de moi je n'avais pas changé de position, de façon que ni le garde ni mademoiselle Marie ne paient me reconnaître quand ils m'aperçurent.
— C'est ça, dit le garde, vous aviez raison c'est un pauvre diable que celte canaille de scélérat que votre père protège aura pillé et assommé.
— Mon ami, du mademoiselle de Chevalaine en me louchant légèrement l'épaule, qu'avez- vous et qui vous a mis dans cet état?
Je vous ai déjà dit le charme de cette voix angélique, qui n'avait pnm'irriiermème lorsqu'elle m'avait accusé et insulté; sadouceur me tordit le cœur quand elle me p;irla ;tvec cei accent de pitié, quand je me dis que c'était la voix d'une sœur pour qui j'étais le dernier des misérables. J'écartai tristement mes mains de mon visage et je regardai Marie en face, bile poussa un cri horrible en m'apercevant, et le garde abaissa son fusil.
— Ali! ah! dit celui-ci d'un air de triomphe, tu as donc trouvé plus fort q;ie toi, mauvais drôle! C'est dommage que celui qui a si bien commencé la besogne ne l'ait pas achevée. C'eût été un non débarras pour le pays, et personne n'eût songé à lui en demander compte.
Depuis longtemps je m'estimais au-dessus du mépris de tous ces lâches qui se fussent mis à genoux devant moi s'ils m'avaient rencontré seul. Leurs injures, quand ils se croyaient en sûreté, me donnaient une juste mesure de la terreur que je leur inspirais. Mais, celle lois, l'insulte de cet homme, l'atrocité de son vœu me réjouirent le cœur.
J'étais fier dèue frappé quand j'étais si faible et si abattu; il me seinlilait que je venais de conquérir une excuse à toutes mes vengeances, en me voyant si bassement accusé pour avoir si cruellement soulfei t.
Cela me donna la force de me relever, et je m'aperçus que j'étais à une petite distance du château de Chevalaine que j'avais cru fuir.
— Hier, dis-je à Marie, je vous ai trouvée égarée dans la lande. Sans me connaître, vous m'avez appelé un misérable; je ne vous ai rien dit, et voas èies rentrée sans accident ni craiule dans voire demeure, d'où vous avez demandé qu'on me chassât. Voilà comment j'en suis sorti, moi, le misérable, l'assassin, i'infàme...
Marie me regaidait les larmes aux yeux.
— Mademoiselle, s'écria le garde en me saisissant au collet, avez-vous vu votre père ce matin?
— Je le quitte à l'instant, répondit Marie.
— Et il ne lui est rien arrivé? car il a eu l'imprudence de faire entrer ce gueux-là chez lui.
— Laissez cet homme, reprit Marie ; mon père n'a rien à lui reprocher, je le sais; car, lorsque je me suis informée de ce qui s'était passé, il ne s'est point plaint de lui
— Comme il vous plaira, dit le garde avec humeur ; mais, tenez, ça finira mal, si on n'en débarrasse pas le pays.
C'est à peine si j'écoutais le garde, tant j'étais fasciné par le regard que Marie attachait sur moi.
Ah! Madame, que j'enviais à ce moment la place du chien qui s'était couché à ses pieds , entre elle et moi, comme pour la défendre ; que, si elle l'eût permis, je lui aurais dit :
— Sœur, je serai votre chien qui veillera sur vous, qui viendra quand vous l'appellerez, et qui suivra votre trace quand vous l'aurez oublié.
La faiblesse qui m'avait anéanti la veille s'empara encore de mon cœur ; je me mis à pleurer. Marie continuait à me regarder, et me dit de sa voix d'ange :
— Vous n'êtes donc pas méchant, vous?
Ce mot m'inonda d'une joie si vive que je m'avançai vers Marie pour tomber à ses pieds et lui baiser les mains ; mais le chien se dressa entre nous, le garde me repoussa rudement.
— Ne touche pas à Mademoiselle, canaille ! me dit-il pâle de colère; ne la touche pas, fils d'empoisonneuse!
On ne passe pas plus rapidement d'une joie et d'une espérance ineffables à une plus horrible douleur. Je sentis ma raison prèle encore à me quitter; mais j'éprouvai en même temps je ne sais quelle froide volonté de vivre qui me soutint. Je ramassai mon fusil, et, saluant mademoiselle Marie, je lui dis en la quittant :
— Marie, dites à votre père où vous m'avez trouvé, et comment vous m'avez trouvé.
Je m'éloignai, tandis que le garde m'accablait des noms les plus insultants. Je les entendais et j'en étais heureux.
— Oh ! me disais-je, quand elle saura qui je suis, quand elle saura que je n'ai jamais fait de mal à personne, elle me plaindra peut-être un peu pour m'avoir laissé si cruellement maltraiter.
Ce ne fut que lorsque je me crus hors de leur vue que je m'arrêtai, car la force me manquait. Il fallait prendre un parti; il fallait aller quelque part, et je n'avais qu'un asile : c'était la maison de ma mère.
Jusqu'à ce jour, Madame, j'attribuais à la différence de mes idées la froideur que j'éprouvais pour elle.
Ambitieuse pour moi, elle l'était d'une façon qui me répugnait. Elle me voulait riche, et me disait toujours de traiter en ennemis ceux à qui j'avais affaire. Elle m'avait promis un bel avenir, quand elle m'aurait révélé le secret de ma vie; mais cet avenir, il me fallait, disait-elle , du courage pour le réaliser. Son courage consistait à savoir menacer de honte qui me résisterait, et c'était là ce qui m'avait rendu si peu soucieux de connaître ce secret. Maintenant que je le savais, tout s'expliquait pour moi, si ce n'est que je ne l'eusse pas appris plus tôt. Ce ne fut que lorsqu'un nouveau malheur vint me frapper que j'appris la raison pour laquelle ce terrible secret avait été si bien gardé.
Cependant, comme je vous l'ai dit, il me fallaitaller quelque part, et cette maison qui m'était déjà odieuse quand je ne sa- \ais rien, il fallait y retourner maintenant que j'étais instruit du crime qui l'habitait.
J'en savais trop et pas assez de la vie pour prendre un parti qui seul eût pu me sauver. En effet, l'idée me vint de m'éloigner à jamais de ce pays. Mais ailleurs on me demanderait compte de mon nom, de mon état; et je n'avais rien à répondre : cela m'épouvantait.
Avec plus de science de la société, j'aurais compris que l'on peut se passer de tout cela. Mais à vrai dire , Madame, un sentiment singulier dominait mes craintes et mes appréhensions.
Celte fatale histoire, qui était la mienne, je l'avais apprise par quelques mois qui m'en avaient assez dit pour m'accabler, mais qui m'avaient laissé dans l'ignorance de tout ce qui pouvait méclairer. Cet abîme où je devais périr, je voulais y pénétrer, eu sonder les cavités les plus sombres, en parcourir ies plus ténébreux sentiers, je voulais enfin tout apprendre, tout savoir, tout juger.
El quelle autre que ma mère pouvait me dire toute la vérité, ou me la faire de\iner. .-i elle voulait me la cacher? Celte résolution prise, je ramassai ee qui nie restait de forces et je revins à la maison de ma mère.
Je ne pus ? arriver qu'a la nuit close, mais tellement épuise de fatigue et de faim, que je ne pus ni répondre aux questions de ma mère, ni lui en adresser une seule.
Si vous saviez, Madame, comme le malheur rend déraisonnable; le lendemain, quand je me réveillai, je me trouvai coupable d'avoir dormi d'un profond sommeil dans celte maison maudite. Ma conscience me reprochait ce repos que j'avais goùlé, comme elle m'eût reproché uti pard m du meurtre qui avait été commis par celle à qui appartenait cette maison. On devient injuste, aussi, quand on souffre; ma ■. que j'avais accoutumée au vagab mdagede ma vie, et qui restait quelquefois des semaines entières sans me revoir, me parut manquer de cœur ei de tendresse envers moi, pour ne pas s'être alarmée de mon absence.
Cependant, dès le matin, elle entra dans ma chambre, et s'informa de ce qui m'était arrivé.
J'eus un moment l'idée de mentir, et de lui dire que j ■ aYè ais pris de querelle avec quelqu'un qui lavait accusée devant moi ; j'eus honte de ce vain subterfuge, et cependant je ne pus me décidera lui révéler la vérité.
— Ma mère, lui dis-je, vous m'avez promis un secret d'où dépend le destin du reste de ma vie; il est temps que je le sache.
— Ah ! me dit-elle avec une joie mal contenue, tu comprends donc enlin le besoin de te venger? On t'a insulté, n'est-ce pas?
— Si l'on m'a dit la vérité, on ne m'a pas insulté, et Dieu sait de qui je me vengerai.
A cette réponse, ma mère pâlit, tant mon regard avait sans doute ajouté de signification à la menace qui y était enfermée.
Elle s'écria alors avec autant de roléie que de désespoir :
— El ta première pensée a élé d'aecuser ta mère?
— Dites-moi que M. de Chevalaine a menti, et je vous es croirai.
— M. de Cbevalaine!... reprit-elle accablée par l'autorité de ce nom, c'est lui qui t'a dit ce que tu sais?...
— C'est lui.
— Et que l'a-t-il dit? reprit- elle en me dévorant des yeux.
— Tout... à quelle heure, par quel moyen le crime avait été commis.
Ma mère baissa la tète en murmurant tout bas ces mots : — Le lâche ! l'uiselle reprit en se relevant : Eli bien, Pierre,
dis-moi tout ce qu'il t'a raconté, et moi je le dirai toute la
vérité.
— L oseriez-vous ?
— Je te la dirai sans crainte, sans ménagement, comme je i'eusse due à mes juges, s'il ne m'eût suppliée à deux genoux de cacher mon crime et le sien.
Celle fière assurance de ma mère ébranla la conviction où j'étais qu'il n'y avait pas d'excuse à sou crime, et je lui dis alors tout ce qui s'était passé. Mais, par une précaution qui partait peut-être autant de la défiance qu'elle m'inspirait que du charme inexplicable de Marie, je supprimai tout ce qu'il y avait eu de cruel pour moi et d'injurieux pour ma mère dans les paroles de la jeune lille.
Elle m'écouta avec un calme et une patience que rien ue put troubler.
Lorsque j'en arrivai à la scène où. M. de Chevalaine avait laissé échapper notre secret, dans la persuasion où il était que je le savais, elle sourit seulement, mais avec un air de mépris profond pour la faiblesse de cet homme. J'achevai mon récit sans avoir pu sai>ir sur le visage de ma mère ou un signe de repentir ou une marque de terreur; et ce fut alurs, Madame, que j'eus à supporter le plus rude combat qui puisse ébranler le courage d'un homme.
La vie ne m'était encore connue que par les choses extérieures. Eu écoutant ma mère, il me sembla découvrir tout un nouveau monde. J'appris, pour ainsi dire, la vie des passions, leurs droits et leurs prétentions.
Si vous eussiez entendu ma mère, Madame, elle vous eût glacée d'admiration et de terreur. s
Elle me raconta, a son tour, sa vie perdue, les promesses trahies de M. Chevalaine ; elle me dit comment il avait, sans pitié, sans repentir, abandonné la femme qu'il avait séduite; puis elle arriva à moi, à rnoi son enfant, pour lequel elle avait rêvé un nom, une fortune, uu avenir!
Elle me r&conia ce qu'elle avait souffert dans la domesticité, tandis qu'une autre tenait la place à laquelle elle eùi dû s'asseoir; enfin elle arriva à celte nuit fatale où M. de Che-
valaine, cet homme sans cœur, sans honneur, ce brutal esclave de ses désirs, partageait avec sa servante la couche d'où la maladie de l'enfantement avait éloigné sa femme.
Ivre d'avoir un héritier de son nom , il insultait celle qui lui avait donné ce bonheur dans les bras d'une autre, et celle-là, il l'insultait encore plus peut-être, car il lui disait que son enfant, à elle, ne serait pas oublié dans sa munificence, c'est-à-dire qu'il lui ferait une part dans l'avenir ; et cela à l'instant où. il se réjouissait de la naissance de l'héritier qui prenait celle qui lui appartenait.
— Écoute, Pierre, me dit ma mère, depuis deux ans, je vivais avec la pensée d'une vengeance et peut-être aussi avec l'espoir d'un malheur. La naissance de Marie m'avait laissée impassible ; c'était une fllie, elle n'était pas ce que désirait si ardemment le comte de Chevalaine, elle ne pouvait faire survivre son nom ; d'ailleurs, elle était née si faible, si maladive, que j'espérais que la mort m'épargnerait d'ôter cet obstacle à ta fortune. Mais quand vint ce lils si ardemment désiré, ce futur comte de Chevalaine ; quand je compris que tu n'étais que l'enfant bâtard d'une servante perdue, oh ! je n'attendis plus une vengeance que de moi-même.
Et cependant, si cet homme n'avait pas, pour ainsi dire ouvert la porte à mon crime, comme il l'avait ouverte à mon déshonneur, s'il m'eût laissée dans mon désespoir sans l'aiguillonner de sa joie, peut-être eussé-je pardonné à madame de Chevalaine, car elle avait eu la grandeur de ne pas m'humilier; mais la tentation fut trop forte.
De cette place que je volais honteusement et qui avait dû être la mienne, j'entendais les vagissements de cet enfant, puis enfin, lorsque cet homme s'endormit à mes côtés, ce tranquille sommeil de celui qui m'avait tant fait de mal m'exaspéra ; je me demandai s'il n'était pas juste qu'un réveil terrible vint le punir de ce calme imprudent... dan; l'ombre de la nuit, il me semblait qu'une main invisible m'attirait.
J'entrai dans celte chambre et j'étouffai l'enfant; je ne sais pas comment la mère est morte ; car je ne me rappelle plus ce qui se passa quand j'eus appuyé un oreiller sur la face de l'enfant. Je m'enfuis, et le lendemain, décidée à mourir, je repris ma tranquillité.
Mais sais-tu qui me supplia de vivre? sais-tu qui se mita mes genoux pour que je ne révélasse pas mon crime? sais-tu
qui m'a fait mentir et qui a menti à ses juges ? C'est M. de Chevalaine. Car dénoncer mon crime c'était dénoncer le sien. Certes, on m'eût condamnée, mais il était déshonoré. Voilà la vérité sur le passé.
Quant au présent, regarde. 11 est heureux, riche, on le plaint, et sa fille l'honore et l'aime; moi, je suis proscrite, accusée , je suis pour tous un objet de haine et de mépris, même pour toi... Trouves-tu cela juste?
Je ne pus répondre à ma mère, Madame : je ne me rendais plus un compte exact de ce qui est le bien et le mal. Et encore n'ai-je pu vous exprimer cette éloquence passionnée avec laquelle elle faisait vibrer en moi des sentiments que je n'y avais pas soupçonnés , ou plutôt que je n'avais pas encore nommés.
Ainsi , lorsqu'elle me parlait de celte madame de Chevalaine, à qui, au milieu des meilleurs sentiments, manquaient la puissance , l'énergie , la beauté , la passion, et qu'elle me dépeignait cette rage jalouse qui tord le cœur, à se voir préférer un être auquel on se sent si supérieur... je compris enfin ce qui me rendait si malheureux, quand je voyais M. d'Astorg obtenir tous les regards, tous les sourires, toutes les prévenances de Lucie; M. d'Astorg, belàtre ignorant, maladroit , ayant à peine le courage de suivre les dangers d'une chasse, mais si content de lui-même, si prompt à faire valoir tout le peu qu'il valait que mademoiselle Lucie de Chevalaine demeurait en extase devant lui lorsqu'il parlait.
Aux sombres tableaux de ma mère, je reconnus un reflet des agitations de mon cœur; à la haine qu'elle éprouvait pour madame de Chevalaine, je reconnus celle que m'inspirait M. d'Astorg.
Ce qui surtout m'éclaira d'un jour funeste, c'est ce mépris qu'elle avait pour son séducteur et cet esclave qui l'eût encore soumise à son moindre désir, s'il eût daigné l'exprimer. C'était bien ainsi que j'aimais mademoiselle de Chevalaine . elle n'était pas pour moi un être parfait, idéal, à qui je prêtais en aveugle toutes les belles qualités qui lui manquaient, non, Madame, non, je la jugeais sévèrement, cruellement même ; elle ne faisait rien de mal que j'étais prêt à l'en accuser, et cependant je ne comprenais pas que je pusse résister à son regard.
Je trouvais .M. d'Astorg un niais d'aimer une pareille femme ; et moi, je l'aimais avec la fureur d'un insensé.
Cet amour me fit peur quand je le compris ; mais cette ter reur devint encore plus grande quand je vis que ma mère l'avait deviné.
— Il y a longtemps, me dit-elle; que je sais ce que tu souffres, et c'est parce que j'ai vu oii lu prétendais, que j'ai tant reculé l'heure de ma confidence. J'ai voulu que tu eusses éprouvé le désespoir qu'il y a dans un cœur qui aime plus haut que soi ; j'ai voulu que l'on t'eût repoussé et méprisé comme je l'ai été ; et cependant , on n'est pas venu te chercher dans la retraite, on ne t'a rien offert, rien promis, rien juré; c'est toi qui as été chercher ton malheur. Et, dis-moi : n'as-tu pas déjà rêvé la vengeance ?...
— Une vengeance nufile, ma mère! m'écriai-je, une vengeance comme on l'obtient entre hommes. Ces mots firent pâlir ma mère.
— Entre hommes!... murmura-t-elle sourdement. Ainsi tu peux ou tu crois pouvoir obtenir une vengeance noble parce que tu es un homme; qu'enlends-tu par là? en duel"' Mais moi qui ne suis qu'une femme, je ne pouvais pas aller insulter celle qui me volait ma place, et je ne pouvais pas la tuer loyalement. Malheureux qui me parles d'une vengeance noble comme pour flétrir la mienne ! Mais que l'a-t-on fait? Quels droits as-tu? Mademoiselle Lucie est-elle à toi ? Lucie t'a t-elle juré que lu étais son seul bien? l'es-tu perdu de réputation pour l'avoir aimée... et t'abandonne-l-elle, toi, homme sans ressource, sans fortune, déshonoré, et avec un enfant qui crie et demande du pain! homme qui veux une vengeance noble, tu auras ce que mérite ton lâche orgueil; on l'insultera, on te soufflettera devant celle que tu aimes, et quand tu parleras d'une vengeance noble , on chargera un valet de te corriger... et alors, ou lu seras le dernier des lâches... ou, si tu es un homme, tu tueras celui qui t'aura insulté... Tu le tueras, et. plus criminel (pie moi, tu n'auras pas pour excuse de l'avoir tué pour ton enfant; et, plus heureux qu« moi, tu ne verras pas un jour cet entant le reprocher avec horreur le crime que lu auras commis pour lui.
Je dois vous l'avouer, Madame, à ce moment, ma mère me lit peur et honte de moi-même. C'est un si noble parti que celui du pauvre contre le riche, du proscrit contre le prosciipteur. que je me trouvais un lâche d'avoir pris pitié de M. de Chevalaine et d'avoir accusé ma mère.
Je comparai mon désespoir, ma Faiblesse, avec cette fier»
énergie qui n'avait pas reculé devant l'horreur d'une lutte si cruelle; je me trouvais petit en comparaison de cette grandeur. Je me méprisai d'être si soumis, en voyant cet orgueil qui égalait ses droits à ceux des plus puissants, et je voulus demander pardon à ma mère, lui offrir le dévouement, l'ap pui que j'aurais du lui donner depuis longtemps; mais je ne pus vaincre celte froideur glaciale qui existait entre elle ei moi.
Ses sentiments m 'étonnaient, m'exaltaient; je les enviais, mais à l'instant où ils agissaient le plus sur moi, quelque chose d'invincible me retenait, me serrait le cœur, séchait mes larmes Que vous dirai-je enfin? je n'aimais pas ma mère, et la force de ce caractère qui l'avait soutenue toute la vie m'empêchait de la plaindre.
Elle me comprit mieux que moi-même; elle devinâmes efforts impuissants pour me rapprocher d'elle, et me dit avec un sourire de mépris :
— Tu as vu Marie, n'est-ce pas?
— Oui, ma mère.
— Elle aime son père, n'est-il pas vrai?
— Je le crois.
— Et loi, lu es tout prêt à aimer cette belle jeune fille, cel ange de douceur?
— Je ne la connais pas et ne la connaîtrai jamais. Il m'importe peu qu'elle soit bonne et douce.
— Allons .. allons, nie dit ma mère, tu l'aimes déjà... tues pour ces geus-là, tu ne connais plus la main qui t'a nourri; tu es bien le digne fils du comte de Chevalaine, tout entier à ce qui est riche et puissant. Retourne avec eux, vis avec eux. je ne t'en empêcherai pas. Tu peux me laisser ici toute seule, je t'y attendrai jusqu'au jour où on t'aura chassé et insulté. Va, lierre. .. va... ceux que tu me "préfères se chargeront du soin de me venger.
Elle me quitta sans que je pusse trouver une parole pour la consoler et la plaindre.
— C'est mal, n'est-ce pas, Madame? c'est bien mal, et quelque excuse que j'aie cherchée et trouvée en moi, elle ne peul effacer l'horrible ingratitude que je munirais. Mais, mal-
gré moi, il me semblait que j'avais été plutôt le prétexte que le motif du crime de ma mère.
Jamais je n'avais senti près de moi quelque chose qui eu', l'air de me plaindre, sans me sentir attiré vers lui. D'où ve nait donc cette antipathie étrange? C'est que ma mère m m'aimait pas pour moi... elle m'avait aimé pour elle, et je ne pouvais dominer cette pensée.
Je cherchais aussi une excuse dans son insensibilité envers moi. Ce que j'éprouvais de douleur, elle ne le plaignait pas, elle l'aiguillonnait au contraire, pour me pousser à la vengeance. Elle ne me voulait pas heureux, elle me voulait misérable pour que je devinsse haineux ; elle me prédisait l'outrage pour m'inspirer la vengeance.
Madame Cros écoutait Maricou sans se rendre un compte exact de ce qu'il lui disait éprouver.
Quelque horreur qu'elle pût avoir pour le crime de Marianne, elle était trop de son sexe, elle avait trop éprouvé cette colère qui prend le cœur d'une femme lorsqu'elle est associée à un homme dont elle trouve le cœur et les idées au-dessous d'elle, et cependant auquel il faut obéir parce qu'il est homme, pour ne pas avoir une part d'indulgence pour la mère de Maricou.
Celui-ci devina, à la façon dont madame Cros l'écoutait, qu'elle trouvait cette antipathie coupable, malgré toutes les excuses dont il s'entourait; aussi reprit-il avec un sentiment d'amertume :
— Vous aussi, Madame, vous m'accusez, vous me condamnez. Eh bien, soit, j'ai tort, mais je ne suis coupable que dans mon cœur.
Plus j'ai senti que mes sentiments étaient en oppositioB avec mes devoirs, plus j'ai rendu ces devoirs rigoureux.
J'enviais le sort, Madame, de ces fils qui aiment, et qui avec ce mot se croient autorisés à donner à leurs parents tous les chagrins possibles; qui, sous prétexte qu'ils doivent être sûrs de leur cœur, s'affranchissent de toutes les obli gâtions. Ceux-là sont heureux, Madame, et on leur pardonne tout.
— C'est que l'amour d'un fils pour sa mère est le premiei bien de celle-ci, Monsieur; c'est qu'avant de le vouloir res pectueux et soumis, elle le veut aimant.
— Je le sais, reprit Maricou d'un air sombre. Mais je pourrais vous répondre que le premier besoin d'un fils est aussi
d'èîre aimé. Mais laissons cela, Madame, et si votre patience n'est pas lassée de m'entendre, je continuerai ce récit. Je le continuerai avec d'autant plus de confiance, que je n'aurai pas à craindre que le conseil que vous me donnerez parte d'un esprit prévenu en ma faveur par la bizarrerie de mon existence et de l'abandon de ma vie.
— Je vous ai promis de vous entendre, Monsieur, dit madame Gros, et je tiendrai ma parole. Je vous l'avais promis avant d'être témoin de votre conduite pour sauver M. Perrin ; c'est une raison de plus pour que je vous écoute.
— Ah! si vous saviez ce que le salut de M. Perrin me coûte, Madame, peut-être vous trouveriez qu'il y a quelque raison dans ce que vous appelez en vous-même une coupable indifférence. Mais vous le saurez tôt ou tard sans que je vous le dise ; vous saurez...
Il s'arrêta et reprit tout à coup avec vivacité :
— Vous vous croyez bien étrangère saDS doute à tout ce qui se passe. Vous ne comprenez pas comment vous, dont les relations avec voire famille n'existaient plus, vous êtes liée à cette épouvantable histoire. Eh bien ! Madame, je vous dirai tout, car, enlin, j'ai assez du mépris du monde entier depuis que le seul cœur qui m'ait aimé et compris n'est plus là pour me souienir et me consoler...
— Parlez, parlez, dit madame Cros, à qui l'accent de Maricou inspira un mouvement de pitié et d'intérêt.
— A partir du jour où il n'y eut plus de secret entre ma mère et moi, ma vie changea complètement. Toutes les choses prirent un sens nouveau à mes yeux. La curiosité des jeunes gens qui m'avaient invité à leurs chasses ne fut plus pour moi qu'une espèce d'hommage rendu à la supériorité de mon adresse; car ils n'avaient pas un chien rebelle que je n'eusse dressé en quelques semaines, pas un cheval indomptable que je n'eusse soumis après quelques épreuves. Souvent, tandis qu'ils organisaient des battues pour détruire les bêles féroces qui épouvaniaient le pays, je partais seul la nuit, je les poursuivais, je les attaquais, et je les attachais à un arbre de leur route, pour leur montrer qu'un homme avait fait seul ce qu'ils voulaient tenter ù dix.
Ces triomphes avaient été jusque-là ma vie, mon bonheur, ma gloire.
Le lendemain du jour fatal , il me sembla qu'on ne m'ap- {.elail que parce qu'on vouiait regarder curieusement en moi
le fils de l'empoisonneuse. Je me rappe'ai que nul homme ne s'était jamais risqué seul avec moi dans mes aventures, et qu'on avait joué avec moi comme avec un tigre muselé ; car deux ou trois piqueurs armés marchaient toujours à mes côtés.
Celte liorreur que j'avais inspirée à Marie n'était que le reflet de l'effroi que j'inspirais à tout le monde. Je le désirai, Madame, je m'en assurai et je me résignai.
Oh ! certes, j'ai assez vu les hommes et les femmes pour être sûr que ce n'est pas ainsi qu'on gagne leur estime et leur admiration : une révolte ouverte, une lutte désespérée, eussent fait de moi un héros, ils m'eussent d'autant plus estimé que je les eusse bravés davantage. Je ne le voulus pas. Madame. A l'instant même où j'appris qu'il y avait un crime entre le monde et moi, je me relirai. Ce ne fut pas sans combats, sans efforts, sans colère ; mais je ne voulus pas accroître l'héritage de mal qui m'avai' été légué.
Et cependant, Madame, ne vous étonnez pas si alors je laissai grandir dans mon cœur un amour que j'aurais dû. en chasser.
C'est que Lucie fut la seule qui ne tourna pas en mépris la curiosilé qu'elle avait eue de me connaître. C'est que seule, confiante en elle et en moi, elle ne trembla pas de me prendre pour guide dans ce désert dont je counais seul les détours.
D'ailleurs, Madame, je voyais bien qu'elle savait que je l'aimais, et moi je lui étais reconnaissant de ne pas insulter à cet amour. Llle s'en parait même avec une sorte d'orgueil; elle était Gère d'avoir soumis le lion indompté. Cel amour n'était donc pas si méprisable.
Elle seule me resia, Madame, car je ne compte pas son frère qui, aux yeux de tous, était celui qui m'appelait, mais qui, comme vous l'avez pu voir, n'esl qu'un pauvre esclave idiot qu'elle fait marcher à sa guise, comme elle fait de moi. Mais, Madame, j'aurais bi-au vous expliquer mes sentiments, que vous ne les comprendriez pas assez bien, si je ne vous disais ce qui établit entre Lucie de Chevalaine et moi une intimité qui devait devenir plus lard une complicité. Parmi les jeunes gens qui demeuraient daus ce pays , je vous en ai nommé un, c'esl M. d'A.lorg.
La manière dont ma mère m'en avait parlé, et que je vous ai racontée, a dû suffisamment vous apprendre que M. d'As-
torg était aime de Lucie, et que je le naissais avec tout ce que la jalousie et le mépris peuvent inspirer de haine.
M. d'Asio.rg était parfaitement beau; il arrivait de Paris, et, grâce à une suffisance immense, il était parvenu à ériger en qualités tous les ridicules et les défauts de sa personne,
A voir quel empressement tous les hommes mettaient à l'imiter dans sa lenue, dans son langage, on pouvait pardonnera une femme de préférer cet homme à tous ceux qui la recherchaient; car il était le maître d'une douzaine de mauvais élèves, le soleil d'une suite de satellites fort vulgaires et fort maladroits.
Une chose qui est vraie, Madame, c'est que l'humanité méprise en action les vertus qu'elle recommande en théorie.
L'homme qui s'estime peu par modestie, ne trouvera jamais personne empressé de rehausser sa valeur; celui qui se pose comme un homme supérieur peut rencontrer des sens qui contestent le prix auquel il se met, et qui tentent de le réduire à sa juste mesure; mais jamais aucun n'ose aller jusqu'à la vérité. L'admiration de cet homme pour lui-même, l'admiration des sots pour lui, arrêteront en chemin le plus intrépide, et il accordera à celte vanité nulle et vantarde plus de droits qu'elle n'en donnerait au mérite le plus éminent, s'il garde le silence.
Celait mon histoire, Madame. Avec le plus profond mépris pour M. d'Asiorg j'aurais craint de l'exprimer, en voyant à sa suite '.ant de gens à qui je reconnaissais des qualités.
Je préférais attribuer à ma jalousie les sentiments malveillants que j'éprouvais pour lui, j'aimais mieux croire à l'aveuglement de ma haine qu'à la prévention générale.
Je consentis à accepter tacitement la supériorité de cet homme.
Ce n'était pas que j'aie eu à m'en repentir, Madame; cet homme a pris un tel soin de se dévoiler, que jamais je n'eusse pu le montrer aussi hideux qu'il était.
M. d'Astorg était, disait-il, gentilhomme, et l'immense fortune de sa famille avait péri dans la révolution.
Ce cunie.qui a servi tant d'intrigants, eût dû paraître impossible à faire croire, depuis qu'une Ici avait indemnisé ceux qui avaient pu prouver qu'ils avaient été véritablement dépouillés.
Il n'en fut pourtant pas ainsi, et il s'est trouvé des hommes
assez habiles pour se faire victimes de !a restauration, après s'être faits victimes de la révolution.
C'est surtout dans nos provinces que de pareilles histoires pouvaient et devaient rencontrer des hommes crédules.
M. de Chevalaine, à qui la révolution n'avait enlevé, à vrai dire, que quelques droits féodaux, était de bonne foi lorsqu'il accusait Louis XVIII d'ingratitude pour ne pas l'avoir dédommagé du silence prudent qu'il avait gardé sous la république et sous l'empire ; et lorsque, dans une visite qu'il fit à son neveu et à sa nièce, il trouva un homme qui avait les mêmes griefs que lui, il ne fut pas des moins ardents à croire aux mensonges de M. d'Astorg, à leur donner crédit, à les appuyer de son propre exemple.
Cette première rencontre avait eu lieu précisément le jour où j'avais rencontré M. de Chevalaine. A partir de ce jour, M. d'Astorg devint un commensal assidu du château. 11 avait offert ses hommages à Lucie, qui possédait une fortune fort peu en rapport avec les trésors précieux dont M. d'Astorg avait été dépouillé, mais dont son indigence actuelle s'accommodait très-raisonnablement.
La facilité avec laquelle ce monsieur avait vu se promettre à lui la beauté, la jeunesse de Lucie et ses huit ou dix nulle livres de rente, lui persuada aisément qu'il obtiendrait mieux; et, dès qu'd eut vu Marie, qu'il eut appris qu'elle était l'unique héritière des millions du comte, tous ses efforts se tournèreiv de ce côté.
Ce fut au dépit que Lucie en éprouva que je dus de lavoir rester pour moi ce qu'elle avait toujours été.
Je le crois maintenant; mais alors je ne me doutais pas que les démarches de M. d'Astorg fussent si habilement et si secrètement conduites que je ne les soupçonnai qu'au moment où elles allaient être couronnées de succès. Cependant j'avais rencontré plusieurs fois M. de Chevalaine, qui venait plus souvent dans îa iandc, comme pour m'y chercher.
Par un accord tacite, il n'avait jamais été question entre nous de ce qui s'était passé lors de notre première entrevue, mais nous nous comprenions cependant. Quand il m'abordait, son visage était à la fois si triste et si heureux, que je voyais bien qu'il m'aimait et n'osait me le dire.
Nous causions ensemble bien longtemps. De quoi causionsnous? Ue tout et de rien : de tout, en ce sens que nous acceptions le premier sujet de conversation que le hasard nous
donnait: de rien, car noire cœur n'était pour rien dans nos paroles.
Il y avait entre nous un entretien muet qui n'avait d'antre expression qu'un regard, un soupir, jeté au milieu do la phrase la plus insignifiante.
Lorsqu'il me quittait, jamais il ne disait quand il reviendrait, niais il avait trouvé moyen de m'avertir à quel jour et à quelle heure il passerait dans les environs : et il me remerciait si doucement d'un coup d'œil, quand il ne pouvait s'arrêter, que j'eusse fait vingt lieues pour me trouver sur son passage; car lorsqu'il n'était pas seul, il n'eût pas voulu me parler.
Lorsqu'il éîaitavec Marie surtout, c'est à peine s'il osait me regarder; et, si quelqu'un avait su nos entretiens secrets, nos mystérieuses intelligences, que n'aurait-on pas reproché à ce pore qui parlait au fils de l'empoisonneuse de sa femme et de la meurtrière de son enfant!...
Sans qu'il me l'eût dit, j'avais compris les efforts qu'il avait faits pour me rendreMarieplus favorable, mais rien n'avait pu vaincre celte horreur dans laquelle elle avait été élevée. Marie avait peur de moi, comme les enfants qu'on tourmente de craintes ridicules ont peur des revenants. La raison a beau, plus tard, leur démontrer la folie de ces craintes, ils les désavouent, mais ils les gardent sans cestse.
Ainsi, Marie, qui ne m'avait connu que pour lui avoir rendu service, que pour avoir souffert ses injures sans me plaindre, ne pouvait m'apercevoir sans tressaillir de tout son corps. Ce mouvement de pitié qu'elle avait éprouvé, le jou où elle m'avait trouvé sanglant sur la terre, n'avait été qu'une de ces émotions physiques qu'on éprouve à la vue des blessures d'une bête fauve, lorsque, prise dans un piège, elle est incapable de mordre.
Eh bien! Madame, malgré tout cela, je l'aimais cette Marie; j'aurais payé de je ne sais quoi un mot de pitié fraternelle de sa bouche. Kile était si innocente, si pure, qu'il me semblait que son amitié devait porter avec elle l'absolution de toutes les fautes et de tous les malheurs.
Oui, Madame, je l'aimais el d'une si sainte affection que, lorsque j'appris que M. d'Astorg l'aimait el rei herchait sa main, je fus saisi de plus de colère et d'indignation que lorsque je l'avais vu attacher sur lui les regards de l'amoureuse L'ine.
J'étais jaloux cependant, mais si grand que fût mon amour, il n'était pas complètement aveugle. Que Lucie, séduite par la suffisance de M. d'Astorg, se donnât à lui, c'était un danger sans doute, mais un danger où elle se jetait bien volontairement, un danger d'ailleurs avec lequel elle était capable de lutter. J'aurais été seul à soulïrir de ce choix.
Mais Marie, Marie, cette frêle créature, dont la vie était agitée par la moindre émotion, au point d'alarmer son père, Marie, devenir la femme, la proie de cet homme!... Ace cœur qu'il ne fallait aborder qu'avec la plus tendre délicatesse, attacher pour toujours cette furieuse vanité qui maîtrisait impitoyablement tout ce qui l'entourait... c'était un meurtre, un crime que je ne pouvais pas permettre.
Qu'il m'eût pris Lucie que j'aimais et qui était le seul être qui daigi ât m'écouter, et qu'il ne m'enlevât pas Marie qui me haïssait et me méprisait, voilà ce que je demandais à Dieu. Voilà ce que j'aurais voulu pouvoir faire.
Comme vous devez le croire, 'i'après ce que je vous ai dit de mes entretiens avec M. de Chevalaine, jamais il n'avait pu être question entre nous ni de ses affaires ni de Marie. Ce fut à l'occasion de la demande de M. d'Aslorg que nous franchîmes cette barrière demeurée entre nous.
Un malin je reçus de M. Laurent de Chevalaine un billet qui me demandait instamment de venir au château.
Au mot qui terminait ce billet, je reconnus que Lucie l'avait d cté.
« Venez, Pierre, on vous attend. » Cela voulait dire : Lucie a un service à vous demander.
J'avais été absent de chez ma mère plusieurs jours, et je crus devoir m'excuser de la quitter presque aussitôt après mon arrivée.
— Va, me dit-elle, va... jusqu'au jour où tu reviendras ici assez malheureux ou assez coupable pour ne plus en sortir.
Je ne lis pas attention à ce mot, qui n'était que l'expression des menaces et des souhaits habituels de ma mène. A quelque dislance de la maison, et comme je commençais à traverser les genêts, une voix m'appela et je reconnus Albine.
— Pierre, nie dit-elle, je t'attendais ici.
— Pourquoi?
— Ne va pas, me dit- elle, ne va pas chez M. Laurent de Chevalaine : il y aura un malheur, et Dieu sait si l'on ne t'accusera pas d'y avoir pris part.
— Qui le fait penser cela?
— Écoute, Pierre; hier j'étais près de la maison de la mère, où j'espérais te voir.
Depuis que j'aimais, Madame, j'avais compris l'amour d'Alhine, et à l'émotion, à la rougeur de celle pauvre fille quand elle laissa échapper cet aveu, je me sentis pris de pitié; ei p'.iis, Madame ,:.en ne peut vous donner une idée d'un malheur pareil au sien.
Elle savait que j'en aimais une autre qui était htlle, qui était riche, et dont, pour la misère d'Alhine, la parure était une chose magnifique. La pauvre enfant s'imaginait, elle qui était belle aussi, elle qui m'aimait, que tout l'avantage de sa rivale éiail dans l'élégance de sa toiletie, et, pour combattre cet avantage, si vous saviez quel soin elle se donnait...
C'étaii douloureux à voir quel art elle employait à se parer de ses haillons , à se couronner des tristes fleurs de bruyère, à se faire belle...
Je li;j comme j'avais fait jusqu'à ce jour, je ne remarquai pas sa parure, je ne voulus pas comprendre ses paroles, et je répondis :
— Qu'avais-tu donc à me dire?
— Hier... fit-elle avec un soupir... rien... mais aujourd'hui, j'ai à parler pour toi, et aujourd'hui j'oserai te parer.
J'étais donc près de la maison, et la nuit venait déjà, lorsque je vis la mère sorliret se diriger furtivement du côlé du Saut-dn-Cerf. Je suis désespérée, Pierre, car je me sens mourir, et j'ai peur...
Je pris loui mon courage, et je me résolus à parler à la mère...
Pour cela... je la suivis... mais au moment où j'étais prêt de l'atteindre, au momen! ou j'aurais pu l'appeler pour lui dire de m'attendra, je sentais la force me manquer, et dès qu'elle faisait un mouvement pour se retourner, je me cachais aussitôt sous les genêts pour échapper à ses regards; car ta mère est cruelle, et je me disais que si ma folie faisait obstacle à ses projets sur toi, elle ne m'épargnerait pas plus qu'une autre.
— Ma mère n'a fait de mal à personne, dis-je sévèrem ent à Aibine.
Elle sourit tristement sans me répondre sur ce sujet : elle ne voulait pas combattre un sentiment de respect qu'elle savait bien n'être qu'apparent, puis elle reprit :
— Je la suivis ainsi longtemps; car à peine la frayeur qu'elle m'inspirait était passée, que je retrouvais dans mon cœur un tel désespoir que je me croyais la force de tout braver.
Une dernière fois je me suis dit : Mourir ainsi ou mourir ne chagrin, qu'importe ! Et je cherchais à la retrouver, car elle avait disparu à mes yeux. Je me croyais encore bien loin d'elle, lorsque tout à coup j'entendis sa voix à quelques pas de moi, et bientôt une autre voix lui répondit...
Je me serais retirée, si cette voix je ne l'avais pas reconnue : c'était celle de mademoiselle Lucie de Chtvalaine, de celle que tu aimes, de celle pour qui tu oublies tout le reste.
Tu comprends que j'ai voulu savoir ce qu'elle disait, car ton nom avait été prononcé.
— Je vous le jure, Marianne, disait mademoiselle de Chevalaine; faites ce que vous me promettez, et moi je forcerai M. de Chevalaine à cet acte de justice envers Pierre.
— Oui, oui, dit la mère, il faut que cet obstacle disparaisse entre lui et vous, car alors vous l'épouserez.
— Je te l'ai promis, Marianne, le comte de Chevalaine sera mon mari.
— Le comte de Chevalaine? m'écriai- je.
— C'est toi que Lucie nommait ainsi.
— Et c'est moi qu'elle veut épouser?
— Oui, me répondit Aibine; mais cette union te coûtera du sang.
— Quel sang? dis-je avec épouvante.
— Bien des choses avaient été dites avant mon arrivée, de façon que je ne puis te dire précisément tout ce qui a été convenu, mais Lucie a ajouté :
— Je n'aurais qu'un signe à lui faire pour qu'il réponde à l'impertinence de M. d'Astorg, et si celui-ci allait refuser une réparation à Pierre, je lui dirais tout haut quel est le droit de Maricou à se croire digne de se mesurer avec lui. Je l'avouerai pour mon cousin, pour le fils de M. de Chevalaine; je le proclamerais devant mille personnes si elles étaient là... Mais loi. Marianne, tu n'oublieras pas...
— Farrenc n'attend que mon ordre, a repris ta mère, faites seulement ce qui est convenu.
— Je n'y manquerai pas, a répondu mademoiselle Lucie. Je n'écoutais déjà plus Albine, l'idée de me mesurer avec
M. (flUlorg et de le faire, pour ainsi dire, par l'ordre et sous la protection de Lucie, m'avait mis hors de moi.
Cel homme que je détestais, à qui celle qui l'aimait et que j'aimais me livrait, était devant mes yeux comme une proie qui m'appartenait désormais. Cet espoir me fascinait.
— Ti ne, reprit Albine, iras-tu chez mademoiselle Lucie, pour être l'instrument de sa vengeance?
— Oui, répondis-je, j'irai, et mallieur à cet homme s'il ose i ncore jeter sur moi ce regard insultant dont il m'accablait autrefois !
— .Mais sais-tu pourquoi on veut te le faire tuer? reprit \ibine avec un léger mouvement de colère; tu crois peutêtre que c'est parce qu'elle l'aime?
Je ne répondis pas, par pitié pour Albine; car dans ce moment de délire, je crus (que voulez-vous? si le malheur n'avait pas ses heures de folles espérances, il briserait trop vite le cœur de l'homme) ; oui, je crus que, touchée de mon amour, Liuie voulait me créer un droit à m'avouer le sien.
Albine me regarda longtemps sans parler, cette lueur de colère s'éteignit; à son tour elle eut pitié de moi, trop de pitié sans doute, car peut-être si elle m'eût averti dans ce moment, je n'eusse pas élé à ce rendez-vous. .Mais elle craignit de me blesser, elle craignit qu'en retour d'un salutaire eut je ne la maudisse; et elle se contenta d'ajouter:
— Avant d'obéir à celle qui est tout pour loi, sache an moins ce qui la pousse à se venger.
— C'est ma vengeance et non la sienne que je vais chercher, dis-je à Albine en m'éloignant.
* — Pierre! Pierre! me cria-t-elle, lu vas à un malheur, prends garde!
Je ne l'entendais plus ou même je ne l'écoulais plus.
Je m'éloignai et j'arrivai au château de Lucie.
Elle m'attendait, car je l'avais vue de loin dans une chambre haute, d'où l'on découvrait au loin la route par où je devais venir.
Son frère était absent, et pour la première fois de ma vie je fus introduit dans son appartement.
Jamais, Madame, je n'avais franchi le seuil de la chambre
d'une femme, jamais cette élégance qui pare le réduit d'une jeune fille n'avait frappé mes regards; et bien que l'appartement de Lucie n'eûj pas sans douie celle grâce chaste dont j'avais In des descriptions si séduisantes, je me sentis fier et embarrassé d'avoir pénciië dans ce sanctuaire.
— Que me voulez-vous? lui dis-je.
— Pierre, me répondit- elle en attachant sur moi des regards où je crus voir de l'amour, Pierre, j'ai un grand et terrible secret à \ous apprendre.
Je me souvenais de ce que m'avait dit Albine et je lui répondis., croyant qu'il s'agissait de moi :
— (le secret, je le sais, et je ^ais aussi que vous voulez le proclamer tout haut.
Lucie resta stupéfaite et me dit :
— Le proclamer tout haut!... Proclamer tout haut ce qui doit rester éternellement caché !... Tu ne me comprends pas, Pierre.
— Je croyais vous avoir devinée, dis-je en rougissant, et je n'aurais souhaité voir mon sort changer que pour pouvoir vous montrer davantage tout ce que vous pouvez obtenir de nini ; mais je resterai le misérable Maricou, si vous le voulez, et je vous obéirai comme si vous m'aviez reconnu pour le fils de M. de Chevalame.
— OUI pour cela, Pierre, s'écria Lucie, je le ferai; ta mère te l'a dit sans douie, car je lui ai promis, et je tiendrai ma parole ; mais si je le lais , c'est pour que tu puisses me venge/.
— De M. d'Astorg?.. lui dis-je.
— De lui, me répondii-elle.
— De lui ! répëiai-je ; de lui que vous aimiez?
— El qui me trahit, entends-tu t
Je laissai échapper un cri de joie à cette nouvelle. Lucie pâlit, mais elle se reprit aussitôt à sourire.
— Allons, me du-elle, tu m'aimes bien?...
— Lucie, m'écriai-je, oui, je vous aime !
— Connue je veux être aimée , je le sais ; comme il faut aimer une femme quand on veut la venger. Aujourd'hui, Maricou, lu viendras â la chasse à laquelle tous nos voisins, et parmi eux ton père et la sœur, doivent prendre part. iMèle-toi à nos chasseurs, agis, parle en maître, et fais si bien que M. d'Astorg le dise quelque mot dont tu puisses lui demander compte.
— Oni. lui dis-je, et s'il me refuse0...
— Alors...
— Je sais ce que vous ferez; el s'il refuse encore?...
— Tu seras mon parent, mon ami, tu pourras souffleter le lâche qui m'outrage.
— Réussirai-je ainsi à pouvoir prendre voire cause en main ?
— Si tu ne réussis pas ainsi , tu me vengeras autrement : car il ne peut pas épouser Marie.
Ce nom me fit reculer.
— Lui ! m'écriai-je, épouser Marie?
Le sentiment qui me dicta ces paroles venait surtout de l'indignité d'un pareil époux, destiné à un ange comme Marie.
Lucie, qui ne savait pas de quelle chiste affection je pouvais ain.er une femme qui se montrait en tout mon ennemie. se trompa sur le sens de mon exclamation, et reprit (Tarie voix somljre :
— N'est-ce pas que c'est une lâcheté ?
C'était une singulière position que la mienne, Madame, mais elle n'est pas neuve, et peut-être, placé comme Oreste en présence d'une femme qu'il aime et d'an rival qui est aimé, ai je sul>i, comme lui, cette f.italité qui n'est autre chose que la soif de plaire à celle qui nous dédaigne.
— Oui, m'écriai-je, c'est indigne et infâme! et je vous vengerai, Lucie. Mais alors, quand j'aurai lait tout ce que vous aurez voulu?
— Alors je l'aimerai, Pierre, me dit-elle.
— Vous me le jurez... lui dis-je.
Insensé, qui demandait à une femme d'cpronver de l'amour !
— Oui , je te le jure , et ce que tu me demanderas , je te l'accorderai.
— Qu'il vienne donc, et vous serez à moi.
Lucie me regarda comme étonnée de mon audace.
— Tout ce que lu voudras, quand je serai vengée , car il m'a trahie, plus trahie que tu ne crois.
— Grand Dieu I
— Ahl ne comprends-tu pas que si je n'étais pas trahie, ce n'est pas à loi, mais à mon frère que j'eusse demandé vengeauee ?
— Ainsi?... lui dis-je.
— Je ne veux tromper personne, me dit-elle; tu peux m'abandonner, maintenant que tu sais mon secret.
— Oh ! lui dis-je, je tuerai cet homme... je le tuerai. Le reste est inutile à vous dire, elle m'avoua tout. L'heure fixée pour le rendez-vous de chasse arriva, et
chacun fut surpris de me revoir à l'une de ces fêtes où je ne paraissais plus depuis longtemps. Quant à M. d'Astorg, il ne se rendit pas chez mademoiselle de Chevalaine ; il devait se trouver dans la forêt qui borde la lande, avec le comte et Marie. Nous partîmes, mais nous manquâmes le rendezvous, et la chasse commença. Tout cela avait-il été combiné d'avance? je ne le sais pas encore, mais voilà ce qui arriva.
Après une heure de chasse, et comme je débusquais par le fourré sur une rouie où passait Lucie à cheval et seule , nous nous trouvâmes face à face avec M. d'Astorg, Marie et son père , qui cheminaient tranquillement à cheval. On s'arrêta pour se parler., et je me mis à regarder M. d'Astorg avec une fixité qui devait finir par lui déplaire. Lucie s'approcha de Marie, et lui dit avec une rage concentrée :
— Le bonheur vous rend paresseuse, chère cousine ; vous n'êtes pas arrivée à l'heure indiquée. Mais je conçois que lorsqu'on cause avec un fiancé si aimable que M. d'Astorg, on soit peu pressée d'arriver.
— C'est peut-être vrai, ce que vous dites là, dit naïvement Marie ; mais c'est M. d'Astorg qui est le coupable, car nom étions arrivés au rendez vous avant l'heure, et c'est lui qui nous Ta fait quitter.
— Ça ne m'étonne pas, dis-je aussitôt. Quand on craint de rencontrer certaines personnes, on retarde le plus possible le moment de les voir face à face.
M. d'Astorg me jeta un regard de mépris du haut de sod cheval, et dit d'une voix insultante.
— Qui a donc amené ce maraud ici ?
Je vis mon père tressaillir de colère à celte insulte, et Marie pâlir.
La promesse que j'avais faite à Lucie, la haine que j'avais pour cet homme, le désir de montrera M. de Chevalaine que son sang n'avait pas dp généré en moi, furent sur le point de céder à la crainte <>ie j'eus d'épouvanter Marie ; mais la pensée qui me vin' que c'était elle que je sauvais aussi me rendit ma colère.
— Voilà un mot qui veut une réparation, Monsieur, dis-je à M. d'Astorg.
— Qu'est-ce que c'est que ça, fit-il en tournant son cheval vers moi et eu s'avançant le fouet levé.
— Ne bougez pas, m'écriai-je, ou je vous étends à mes pieds... Vous me rendiez raison du mot que vous m'avez dit, ou je vous déclare un lâche.
Lucie me regardait avec des yeux pleins d'une sombre joie.
M. d'Astorg la regarda et la comprit.
— Ah ! ce sont là les chevaliers errants des Dulcinées de ce pays... dit-il eu ricanant.
— Taisez-vous ! Monsieur de Chevalaine, dit Lucie en s'adressaut à moi, vous convient-il à vous, mon cousin, de me laisser insulter en l'absence de mon frère?
— Votre cousin? dit M. d'Astorg.
— Sans doute, reprit Lucie, et mon oncle peut vous l'attester mieux que personne.
— Quoi ! dit Marie... lui, ie fils de Marianne... il serait...
— Votre frère, ma chère Marie, dit Lucie. Marie regardait son père d'un air éperdu.
M. de Chevalaine, anéanti par cette scène si imprévue, s'écria :
— Lucie, quel est votre projet? pourquoi ces paroles imprudentes ?
— Pierre vous les expliquera, répondit Lucie ; mais il est des choses que Marie ne doit pas entendre... Venez... venez, Marie, lui dit Lucie ; il le faut.
M. de Chevalaine me jeta un regard comme pour me consulter, je lui fis signe qu'il devait taire éloigner Marie.
— Va, ma fille, va, lui dit-il, va et ne crains rien.: ais sommes deux.
Je remerciai mon père de ce mot qui m'associait à sa cause.
— Maintenant, explique-toi, Pierre, me dit-il, expliquetoi...
— Ce n'est pas difficile, et Monsieur doit me comprendre. 11 a promis à mademoiselle Lucie son nom et sa main, et maintenant qu'il a rencontré .Marie, sans l'aimer, car cet homme n'aime rien, il l'a recherchée parce qu'elle est riche.
— Je n'appelle pas séduire une femme, reprit avec arrogance M. d'Astorg, accepter les faveurs d'une femme qui vous les jette à la tète.
t06 HUIT JOURS AU CHÂTEAU.
— Pierre vous a nommé de votre vrai nom , lui dit M. de Chevalaine, vous èies un lâche?
— Monsieur, lui dit M. d'Astorg, ce mot veut d<i sang!
— Vous m'oubliez, lui dis je.
— Je ne vous connais pas i s'écria-t-il.
— Monsieur d'Astorg, je vous traînerai devant vos amis et je vous souffletterai devant eux.
M. d'Astorg prit son fusil et nfajustant :
— Voilà comme je me mesure avec les brigands, me répondit il; et sur-le-champ il lira sur moi et me traversa le bras gauche d'une balle.
A peine le coup était-il parti ,que je vis Marie ramener son cheval Je notre côté. Mais ce que je pus voir seul, c'est que Lucie la gagna de vitesse en quelques secondes et, appuyant sur la bride du cheval, le lit lourner dans une allée latérale. Des cris se firent entendre : M. d'Astorg était resté devant moi et M. de Chevalaine semblait prêt à le punir lorsque je lui criai :
— Laissez cet homme ; à Marie, à Marie !
— A moi ! disait Marie, tandis que Lucie criait : — Arrêtez 1 arrêtez ! Nous les vîmes passer au bout d une allée qui gagnait les genêts. Marie était emportée par son cheval, et Lucie la suivait de près.
M. de Chevalaine s'élança de ce côté, et M. d'Astorg le suivit. Je restai seul, ei Qt quelques pas pour gagner les genêts dans la direction ; mais la douleur et la perte de sang m'arrêtèrent ; déjà je n'entendais plus le galop des chevaux, lorsqu'un cri perçant se lit entendre.
C'était la voix de Marie. Je m'évanouis.
Quand je revins à moi , j'étais dans le château dp M. de Che\alaine. Un domestique, placé près de moi, me raconta que c'eiail Lucie qui m'avait fait transporter au château. Je demandai des nouvelles de Marie Hélas I Madame, son cheval s'eiait abattu ; elle avait été lamée a terre, et lorsque son père était arrivé, il l'avait trouvée morte 1
Une horrible idée me prit, je ne pus croire au hasard de cet accid ot, et je demandai à voir le corps de Marie. O.i me considéra comme un fou, mais moi, je me rappelai ce qu'Albine avait entendu : « F.urene sera pi èi ; » j'.- vais vu Lucie détourner la tète du cheval de Marie... lui IL , Madame, je croyais a un crime prémédité.
— lit vous avouerez que je puisse trouver surprenant
le c'est à moi que vous veniez le dire, Ut madame Gros.
— Oh! Madame, vous verrez bientôt que cela ne vous est ts si indifférent que vous le croyez.
Je ne pus voir le corps de Marie ; mais je sus qu'il avait mx fractures au crâne. Je ne dis rien , mais je demandai la émission de descendre aux écuries pour voir le clieval que ontait Marie; on me le permit. La croupe était encore lanirée de coups de cravache. Qui avait excité la course de ! cheval , et qui avait pu le frapper, si ce n'était Lucie, qui mrait à côté d'elle ? Je voulais tout dire à Al. de Clie\ -alaine. ais il était presque fou de douieur, et je ne pus le voir. li-mème refusa de m'écouter en s'écriant :
— Oh ! ma fille me le disait bien, qu'un jour il lui portent malheur.
Que faire? que devenir? Porter une accusation basée sur 3 si faibles indices, et contre qui? Contre Lucie. Je quittai le château, mais je ne voulus pas laisser le crime muni, car c'en était un. Je me rendis chez Lucie, mais ;ml je passai à l'endroit où avait été commis le meurtre. Je savais trop bieu l'infernale adresse avec laquelle les Mutants des huttes faisaient trébucher et tomber les voyaiurs qui passaient dans la lande, quand ils voulaient les fouiller, pour ne pas reconnaître quel moyen avait été nployé. Une corde double avait élé jeiée d'un bord à l'autre ', la route, et une main accoutumée à ce piège l'avait tente au moment où le cheval , lancé dans toute sa vitesse, ne mirait la voir assez tôt pour la franchir. A l'empreinte laisse sur l'éeorce d'un énorme pied de genêt, il n'y avait pas oyen d'en douter, la chute avait pu être mortelle ; mais ces mix fractures à la tête m'étonnaient encore. Je passai le reste de la journée à quêter comme un chien laque trou , chaque touffe d'herbe , et enfin , à plus de cent is de l'endroit où avait eu lieu la chute, je trouvai une erre anguleuse et sanglante qui avait été jetée là et qui ait servi à achever la victime!... Le crime était pa ent mr moi... La participation de Farrene m'était expliquée; lis celte participation de Farrene entraînait celle de ma ère. Toujours nm mère... toujours!... C'était à en devenir u.
Dans un premier mouvement de colère, je voulais aller à e t la punir... mais j'entendais par avance ces mots horitles sortir de sa bouche :
— C'est pour toi que j'ai commis ce crime comme les autres. L'obstacle qui existait enlre toi et ta fortune, je l'ai détruit.
Je reculai devant l'horreirt' d'une pareille explication , et cherchant alors quelqu'un à qui faire payer ce crime , j'allai chez Lucie...
Comme Maricou prononçait ces mots, un coup discret fut frappé à la porte de madame Cros, qui fut très-stupéfaite d'être ainsi surprise , au milieu de la nuit , seule avec Maricou.
Elle lui fit signe de se taire , e! tout aussitôt la voix discrète de M. Camille se fit entendre :
— Vous veillez , je le sais , et je sais avec qui vous êtes ; ouvrez-moi , il faut que je vous parle tout de suite, il y va de notre salut à tous.
Après l'étrange récit que madame Cros venait d'entendre, une pareille éventualité ne lui parut pas impossible. Elle ouvrit, et M. Camille Perrin entra.