‹ Huit jours au châteauChapitre 4 sur 10 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

JNos lecteurs auront l'obligeance de se rappeler que Maricou venait de raconter à madame Cros l'histoire de sa naissance, celle de sa vie, et de lui expliquer par quel moyen Farrenc, qui n'était en cette occasion que l'instrument de Marianne et de Lucie de Chevalaine , avait consommé le meur'rede Marie.

1! lui avait dit que, n'osant aller demander compte à sa mère du crime qu'elle avait commis, il s'était résolu à voir mademoiselle de Chevalaine, et il est nécessaire qu'on se souvienne qu'au moment où. Maricou allait continuer sa narration, il fut tout à coup interrompu dans son rénit par un

léger coup frappé à la porte de madame Cros, et par ces mots de fil. Camille Perrin :

— Ouvrez... ouvrez , ou nous sommes perdus.

Il faut que nous racontions d'abord à nos lecteurs quelle était la cause de cette interruption.

Lorsque ceux de nos personnages qui avaient été visiter la lande furent rentrés au château, il fut dit à madame Cros que son mari était tellement fatigué, qu'il s'était immédiatement couché. Nous avons ajouté à cela que madame Cros, fort curieuse d'écouter l'histoire de Maiicou, ne s'était pas informée de ce qui était arrivé à son mari; mais que MM. Camille Perrin et de Fernic n'en avaient pas jugé ainsi, et qu'ils étaient demeurés dans le salon du château pour interroger Gros-René qui, revenu de la lande avec tous les autres visiteurs, avait vu M. Cros et appris de lui ce qui lui était arrivé.

— Voyons ça, mon garçon, avait dit M. Camille Perrin à Gros-René, l'air gouailleur dont tu nous as parlé de la fatigue et de l'empressement de M. Cros à se retirer dans sa chambre semble annoncer quelque mystère, et il nous est arrivé aujourd'hui d'assez étranges aventures pour que nous soyons bien aises de connaître la vérité.

— La vérité , reprit Gros-René , est une chose qui est difficile à dire; mais je puis vous apprendre ce que je sais.

— Point de mensonges surtout, dit M. Camille Perrin, c'est ce que je te demande.

— Eh! fit Gros René en ricanant, si M. Cros m'en a fait des mensonges, il faut bien que je vous les répète.

— i.h! pourquoi, puisqu'il te choisissait pour confident, t'aurait-il fait des mensonges ? car il était bien le maître de ne te rien dire.

— D'abord il m'a dit, repartit Gros-René, qu'il n'avait pas eu peur, et je suis assuré qu'il en a la colique, et la preuve c'est qu'il n'a pas soupe.

— Ah ! dit France de Fernic, on a sans doute cherché à l'épouvanter de son côté.

— Voyons, pas tant de préambules, reprit M. Perrin, que t'a-t-il dit? que s'est-il passé? il faut que nous prenions une résolution.

— Bien! fit Gros-René, vous avez peur aussi; c'est drôle, des hommes de sens. Ça ne me regarde pas , mais si j'avais aiïaire à tous ces gueûsards de paysans , et que je fusse un

personnage comme vous antres, j'écrirais un mot. au préfet de police de l'endroit, il enverrait une douzaine de sergents de ville là-bas, et je ferais empoigner tous ces fainéants, et nous verrions...

— Maître René, reprit M. Perrin , nous n'avons pas besoin de vos a\is, mais de vos renseignements.

— C'est que je suis Parisien, moi, dit Gros-René, et quand j'ai affaire a des garnements, je ne tergiverse jamais- je n'ai point de vos ménagements philanthropiques : en avant le commissaire de police, les sergents de ville et les municipaux, et voilà... Vous voulez faire des travailleurs de toutes ces canailles, c'est bon à faire des galériens, voilà tout.

— Mais, animal, lui dit M. Perrin , il n'y a ici ni préfet de police, ni sergents de ville; et pour tous municipaux, il y a au Ribay une escouade de six gendarmes, à quatre lieues d'ici, et s'il plaisait à ces misérables d'attaquer le château, de le prendre d'assaut et de nous égorger, ils le pourraient tout aussi aisément que tu coupes le cou à un poulet.

A ces paroles, que M. Perrin prononça d'un air fort sérieux pour en Unir avec les observations de Gros-René, celui-ci devint pâle comme un mort et s'écria :

— Mais alors c'est fait, voilà leur plan ; nous allons tous être massacrés, c'est sur... Ali! mon Dieu! mon Dieu I

— Muisexplique-loidouc, scélérat! dit M. Perrin avec rage-, ou plutôt allons voir M. Gros., qui nous apprendra la vérité.

— Non, non... fil Gros René, il m'a menacé de me cbasser si je vous disais un mol de tout ça.

— Dis- le donc, Ut M. de Fernic, car tu sais qu'il t'en arrivera encore plus si tu ne le dis pas.

Gros-René regarda à la pendule en gaine qui était à côté de l'immense cheminée du salon, et dit :

— 11 n'est qu'onze heures et demie, et nous avons le temps de prendre nos précautions.

— Mais pourquoi? du M. de Fernic avec impatience.

— Voici, voici, dit Gros-René... voici. Je vas vous dire les choses comme il me les a racontées. Je n'y ajouterai nen.

Gros-René poussa un énorme soupir, jeta autour de lui un regard alarmé, tandis que Al. Camille Perrin disait tout bas à M. de Fernic :

— Ne l'interrompez point; ne vous moquez pas de lui surtout. Je connais le drôle, et s'il était le moins du monde rassuré, nous n'en pourrions rien arracher.

Alors Gros-René commença son récit de la façon suivante;

— Je suis arrivé au château un moment avant M. (jus. J'étais dans le grand vestibule lorsqu'il entra; il était pâle et fcuail à grosses poulies. Il n'est jamais dans cet état que lorsqu'il se donne une indigestion, et je le crus malade.

— Suis-moi, Gros-Reué, me du il brusquement et d'une voix altérée.

Je pris une bouilloire, la théière et la boîte à thé, et je montai au galop dans sa chambre. Je le trouvai qui se démenait à tort et à travers.

— Qu'est-ce que ça? me fit-il, en me regardant avec des yeux furieux.

— C'est pour le trop plein, lui dis-je en riant.

C'est une plaisanterie que je lui avais dite vingt fois, parce qu'étant dans les secrets de l'estomac de .Monsieur, il me permettait quelquefois de plaisanter.

Pas du tout; voilà qu'il se fâche, et qu'il me dit:

— Va-t'en, drôle.

Je vas pour m'en aller.

— Reste.

Je reste ; et il recommence ses arpentages en se disant à par soi :

— Enfin, enfin, je l'ai promis.

Puis il me regarda, et dit :

— Au fait tu as raison. Tu diras que je me suis trouvé malade, que je suis couché, que je dors. Si je voyais quelqu'un, j'en aurais à entendre ou à raconter jusqu'à deux heures du malin, et c'est à minuit qu'il faut que l'affaire se fasse.

— Quelle affaire? lui dis-je en posant tout mon bataclan sur une table.

— Écoute, me dit-il ; il y a, il doit y avoir dans le parc une petite porte qui ouvre sur la campagne.

— Il y a des petites portes à tous les parcs, que je lui dis.

— Tu te la feras enseigner, et lorsque tu auras reconnu où elle se trouve, tu en- demanderas la clef et tu me l'apporteras.

— Pourquoi faire?

— Cela ne le regarde pas.

— C'est que le concierge, qui est en même temps In gardien des scellés, n'est pas homme à me donner comme ça une clef du dehors, si je ne lui dis pas pourquoi j'en ai l'ocoin.

— C'est vrai, c'est vrai, fit M. Cros.

— Mais au fait, je lui dirai que c'est pour vous.

— Garde-t'en bien, me dit tout à coup Monsieur.

Puis il réfléchit, puis il se mit à réarpenter, puis il me dit encore tout à coup, mais à voix basse :

— Voyons, arrange-toi, ingénie-toi, attrape celte clef, et si l'affaire réussit, tu auras... tu auras mille écus.

Mille écusl vous comprenez que, quand on n'a que huit cents francs d'appointements*, et qu'en cinq ans de temps on n'a pu mettre que six mille francs à la caisse d'épargne, mille écus à gagner en un quart d'heure, c'est bien tentant, et je répondis aussitôt :

— Comment, Monsieur, j'aurai mille écus si je puis attraper la clef?

— Hein! fit M. Cros; je t'ai dit si l'affaire réussit.

— Eh bieul quelle affaire?

Et, pour la troisième fois, il se remit à aller et venir en réfléchissant et en marmottant:

— Je ferais mieux d'en parler à Perrin (c'est comme ça qu'il a dit); puis il a ajouté : Bah ! il se moquerait de moi.

Comme si je ne m'en moquais pas aussi, moi.

— Plait-il? fit M. de Fernic, à qui la réflexion du valet de chambre parut de trop. Un signe de Perrin le fit taire, et Gros-René ajouta d'un ton presque impertinent :

— Si ma manière de raconter ne vous * a pas, je ne vous force pas à m'écouter.

Un nouveau signe fit taire M. de Fernic, et René continua, mais rassuré, et en jetant ces paroles comme un homme qui ne veut plus rien dire :

— Je t'ai promis mille écus si l'affaire réussit, mais je te chasse si tu dis un mot à personne.

— De quoi?

Vlan! il me quitte pour recommencer ses tournées; ma foi, ça m'embête, et je lui dis :

— Voulez-vous une tasse de the? peut-être ça vous fera sortir la chose.

Ça recommence encore, et puis : Va-t'en me chercher Perrin*... Non, n'y va pas... Si, vas-y... Non, resle... et cœtera... Enfin, il avait l'air d'un fou.

* Tout le monde sait que les domestiques n'ont plus de gages ni de maîtres : ils ont des appointements et des patrons.

— Ah çà ! lui dis-je d'un air de prière, je voudrais bien gagner mes mille écus.

— Oui, si l'affaire réussit.

— Mais quelle affaire? s'écria M. Perrin, dont l'impatience, amassée depuis qu'il écoutait le récit de Gros-René, éclata tout à coup.

— C'est précisément, répliqua celui-ci, ce que je dis à M. Cros, et le voilà qui recommence à se promener en marmottant : Quelle affaire !... quelle affaire!...

— Eh bien! s'écria M. Perrin, a-t-ilditde quoi il s'agissait?

— Il ne l'a pas dit; mais je l'ai deviné.

— Enfin, dit M. Perrin, qu'as-tu deviné, mon bon Gros- René ?

Gros-René prit un air majestueux, et, secouant la tète, il dit, en montrant M. de Ferme :

— Je puis pas dire ça devant Monsieur.

— Pourquoi cela ? dit France.

— Parce que c'est le secret de mon maître.

— Vous le vendez bien à monsieur Perrin.

— Monsieur Perrin est l'ami de mon maître.

— Monsieur de Fernic, fit M. Perrin, d'après ce qui nous est arrivé aujourd'hui, il nous est permis de penser que tout ceci peut devenir fort grave, et que nous avons des précautions à prendre.

— Je vous comprends : je me relire, dit France; je vous attends chez moi, ou bien je vous prie de me faire avertir que vous êtes libre, car il est nécessaire que nous convenions de nos faits relativement à la visite que je vous ai prié de faire à mon cousin, M. de Chevalaine.

— Bien, Lien! fit M. Perrin, c'est une chose à discuter encore : mais à tout à l'heure...

Fernic sortit, et dès qu'il fut parti, M. Perrin se retourna vers Gros-René et lui dit :

— Eh bien! voyons, maintenant, qu'y a-t-il?

— Il y a, dit Gros-René, que la peur m'a d'abord fait parler comme une bète, et que j'ai réfléchi que je ferais mieux de me taire...

— Monsieur Gros-René, vous êtes un drôle, lui dit M. Perrin, et je vais aller trouver votre maître...

Gros-René se gratta l'oreille et reprit :

— De me taire devant M. de Fernic... car enfin, il paraît qu'il s'agit d'un trésor qui est caché dans les caves du chà~

teau, et dont on doit montrer la place à Monsieur... Oui... oui... voilà l'affaire.

— Un trésor caché, et c'est M. dos qu'on a choisi poui lui apprendre ce secret. Tu mons...

— C'est M. Cros qui me l'a dit, et alors c'est lui qui ment...

— Kl il t'a choisi pour cette confidence?

— Ah! voilà où le bât le blesse. Il faut aller ouvrir la porte à ceux qui doivent le lui montrer, et Monsieur n'a pas le courage d'y aller tout seul, d'autant qu'il parait qu'il y a des opérations de magie dans tout ce qui va se passer.

— I)e par tous les diables de l'enfer, s'écria M. Perrin avec colère, il y a un complot contre quelqu'un dans cette mai-on !

Celle excl.imaiion, poussée tout à coup, et les expressions dont se servit M. Perrin fireut un effet prodigieux, sur Gros- René, qui se mit à due en tremblai. t :

— Tenez. Monsieur, ne jurez pas par le diable dans cet horrible château ; ça me fait f effet qu'il va sortir tout à coup de dessous terre.

— Imbécile, murmura M. Perrin. Va dire à M. de Feruie que je vais aller le leirouver. Je monte chez M. Cros.

— Mais, Monsieur, il me chassera...

— Que le diable t'emporte! lui dit M. Perrin; fais ce que je te dis.. Tu ne sais donc pas ce qui nous est arrivé à la lande après ton départ.

— Rien de rien ..

— Tu ne sais donc pas qu'on a voulu m'enterrer toutvif ?...

— Hein"? fil Gros-René.

— Kl que j'y restais sans ce Maricou, le fils de cette femme chez qui nous avons dîné...

— Fameuse cuisinière, dit Gros-René; c'est drôle qu'une femme do ce talent se soit retirée.

— Mais, à propos, toi qui es arrivé chez elle avant nous, tu n'as rien remarqué?

— Rien; si ce n'est un tas de mendiants qui sont venus dans la maison, et à qui elle parlait un jargon de l'autre monde...

— C'est un coup monté, et M. Cros a eu sa part... Prie M. de Fernic de ne pas se coucher et de visiter ses armes.

— De visiter ses armes I... s'écria Gros-René. Mais \\ y a donc du danger?

M. Pernn sortit sans répondre à Gros-René, et celui-ci

demeura seul dans l'immense salon ; il fut saisi d'une telle peur qu'ayant pris un flambeau d'une main, il s'empara de l'énorme pmeette de la cheminée et sortit bien décidé à assommer le premier qui se présenterait à lui.

Or, voici ce qui était arrivé à M. Cros, parti avec un arpenteur pour parcourir la lande, non point qu'il voulût en connaître la contenance exacte, mais pour on avoir, à vue d'œil, une approximation qui lui permît d'établir les calculs de l'opéra tioD qu'il voulait faire. Celte opération, dont il avait entretenu ses cohéritiers, était simplement un projet de mettre en actions la terre de Chevalaine.

Si, comme on le lui avait dit, la lande avait à peu près deux lieues et demie de diamètre, il calculait que cela devait lui présenter sept à huit mille hectares, lesquels, transformés en arpents de Paris, lui donneraient de vingt à vingt-cinq mille arpents.

Or, en créant vingt ou vingt-cinq mille actions à un capital de cent francs, c'était évaluer la propriété à deux millions cinq cent mille francs.

Le prix éiait énorme, mais on avait un arpent de terre pour cent francs, et quel est le Parisien qui se refuserait à devenir piopriétaire foncier pour une somme de cent francs, lorsqu'il entend évaluer dans sa rue une toise de terrain qua're mille francs, et dans la banlieue, qui pour lui est la campagne, un arpent de terre quatre, cinq et six mille francs?

Or, la lande, avec les quelqi.es poriions de terre cultivée qu'elle renfermait, les misérables fermages qui s'y trouvaient disséminés, pouvait valoir une centaine de mille francs.

Dans ce cas, M. Cros qui était, par sa femme, héritier pour un cinquième des biens de M. de Chevalaine, portait son cinquième à cinq cent mille francs. Pour celte partie de l'héritage, cela valait la peine de faire un petit voyage et de tenter une combinaison.

On n'a pas oublié que l'absence d'un seul des héritiers de M. de Chevalaine, au jour fixé pour l'ouverture du testament, annulait cet acte de dernière volonté, et M. Cros se proposait bien d'user de cette faculté, toujours par le moyen

de sa femme, pour que le partage se faisant alors selon la loi, ladite lande devînt la propriété des héritiers naturels, qu'il aurait, au préalable, engagés vis-à-vis de lui.

On nous fera peut-être observer qu'il eût été plus facile au banquier d'acheter la lande et de faire l'opération tout seul.

Mais notre spéculateur savait le bon effet que ferait sur le public parisien une association où se trouveraient les noms de Laurent, de Chevalaine, qui serait devenu un agronome de première science, de M. le chevalier de Chevalaine, curé de .Magname, pasteur philanthrope et ami du progrès, et de madame la comtesse de Fernic, vertueuse douairière, patronnesse de toutes les entreprises religieuses et bienfaisantes; tous animés d'un puissant amour de l'humanité, et du désir d'établir, ou plutôt de laisser exister en France une de ces vastes exploitations rurales qui ont fait de l'agriculture anglaise une richesse nationale avec laquelle l'étendue et la fécondité du sol ne peuvent lutter, etc., etc.

Le prospectus de M. Cros était tout composé, et il avait besoin de tous les éléments dont nous venons de parler.

L'association une fois créée, il se promettait d'émettre tout doucement les cinq mille actions dont il serait porteur; et s'il arrivait que l'affaire réussit et que les actions fussent cotées à la Bourse au-dessus du taux de la création, il se promettait encore de négocier la meilleure partie des actions de ses coassociés, qui ne demanderaient pas mieux de les lui céder, à cent francs, et même à quatre-vingts francs, et même à soixante, car ils y feraient encore un énorme bénéfice.

C'était là le côté le plus honorable de M. Cros. Il s'était réservé une ressourse d'une bien autre portée, mais qu'il n'avait confiée à personne. La voici :

Dans l'acte d'association, il était dit que la moitié du capital devait être employée à bâtir des fermes, usines, fabriques, féculeries, etc., et cela au fur et à mesure des progrès.

Pour accomplir ce magnifique établissement, l'acte projeté portait que chaque souscripteur d'action verserait à la caisse sociale une somme de dix francs par action et par année pour les frais d'exploitation, et cela durant cinq ans, ce qu ferait la somme de un million deux cent cinquante niille francs, dépensée en améliorations, constructions, amendement, etc.

M. Cros avait compté sur la confusion que feraient les provinciaux entre les souscripteurs d'actions et les porteurs, et il avait arrangé les choses de la façon suivante :

Pour prévenir toute contestation au moment du transfert d'une action de cent francs, le souscripteur primitif devait laisser dans la caisse sociale le montant total des annuités qu'il aurait à verser autrement en cinq ans. Le porteur était dégagé de toute obligation. Mais si le souscripteur gardait, il était obligé audit versement annuel.

Cela posé, M. Cros se disait :

Si l'affaire est enlevée, je vends mes actions, je les fais vendre à mes coassociés, je fais un bénéfice énorme; et qui sait si, en dépensant un million deux cent cinquante mille francs sur cette lande, on n'en fera pas une affaire qui aura au bout du compte une tournure assez honorable? Si, au con traire, les actions n'ont aucun cours... et si nous les gardons les uns et les autres, je verse mon premier cinquième, et je force mes associés à verser de même.

Ce sera pour chacun cinquante mille francs par an, et lorsqu'ils calculeront qu'en cinq ans ce sera deux cent cinquante mille francs pour chacun à prendre sur sa fortune, je s>erai bien malheureux si on ne transige pas avec moi pour obtenir la résiliation de l'acte de société en m'abandonnant d'abord toutes les actions, et en me donnant ensuite des dommagesintérêts que nous aurons à débattre.

Voilà quels étaient les plans de M. Cros, et il nous faut dire comment M. Perrin, qui était un honnête homme, avait pu s'y trouver mêlé.

Il n'avait vu d'abord dans tout cela qu'un immense établissement agricole, et c'était un des rêves de M. Perrin de donner à l'agriculture une impulsion puissante, et de prouver que le système d'association pouvait heureusement s'appliquer à cette mère industrie, dont tontes les autres ne sont que les corollaires.

Mais c'est trop nous occuper des détails des affaires de M. Cros, revenons au récit.

Nous prendrons la liberté de raconter nous-même ce qui était arrivé à l'honorable banquier; sa faconde dire nous ayant paru, comme celle de Gros-René, manquer de la clarté nécessaire.

M. Cros avait quitté le château de fort bonne heure, en compagnie d'un arpenteur qui avait jadis levé un plan de la

landa pour M. de Chevalaine, et qui voulait en faire reconnaître les points principaux à M. Gros.

Il est nécessaire que nous fassions connaître ce nouveau venu à nos lecteurs.

C'était un homme assez ignorant, parce que la misère l'avait obligé de mettre en pratique le peu de s;ivoir qu'il avait acquis, dès que ce savoir avait pu lui rapporter quelque chose.

Du jour où il avait su assez de géométrie pour lever un plan, il s'était employé à ce travail pour vivre, et, comme les besoins de la vie avaient été incessants, il s'était arrêté où il avait commencé, et n'en savait pas plus après trenie ans d'exercice que le jour de son début; seulement il s'y était tellement rompu qu'il opérait avec une n erveilleuse rapidité, et qu'il faisait d'énormes calculs sans le secours de la plume.

Cet homme avait un singulier nom, il s'appelait Rurlaudas et je me rappelle que la première fois que je le vis, il me frappa par la singularité de sa personne : il avaii plus de six pieds de haut; il était fort maigre, mais d'une structure osseuse si puissante qu'il paraissait fort et carré. Ses membres étaient d'une longueur démesurée, ses pieds larges et plats, ses mains énormes, sa têie monstrueuse, illuminée par des yeux fauves, et sa bouche d'une ouverture à y faire passer beaucoup mieux qu'une aile de poulet en une bouchée.

Avec cette féroce apparence, liurlaudas était l'homme le plus doux et le plus docile qu'on put imaginer. Infatigable, complaisant, rien ne le rebutait et ne pouvait lasser sonangélique patience.

Il s'était marié assez tard et n'en avait pas moins onze enfants, dont l'ainé n'avait que quinze ans. Il avait fallu nourrir et élever tout cela avec le faible revenu de son industrie, et cependant jamais le courage de cet homme n'avait failli à cette lourde tâche.

Bien des fois, en terminant le soir de rudes travaux qui l'avaient tenu touie la journée sous la pluie ou le soleil, s'il rencontrait un voyageur embarrassé de sa route, il lui avait offert rie le conduire, et si, au but, le voyageur lui donnait une petite pièce de monnaie, il la prenait sans rien dire, mais non sans verser quelquefois une larme bien amère sur la pauvreté qui lui rendait celle aumône si précieuse.

Je l'ai connu, ce pauvre Burlaudas; j'ai travaillé longtemps avec lui, moi tout jeune homme, lui déjà à cinquante ans.

HUIT JOURS AU CHATEAU. l!9

Dans nos longues tournées, je lui donnais souvent à diner dans quelque auberge que nous rencontrions sur notre route.

Le premier moment de la faim était admirable, il dévorait; mais lorsqu'il arrivait un second plat, puis un troisième, quelquefois un quatrième, il devenait triste et pensif, et ne mangeait plus... 11 attachait un regard douloureux sur ces mets que je renvoyais quelquefois sans y avoir touché ; il les suivait des yeux, il pensait que cela eût pu nourrir sa famille, et moi, avec cette insouciance de la jeunesse qui m comprend rien, je brisais le cœur de ce pauvre homme . je lui criais :

— Mangez donc, Burlaudas ! buvez donc, Burlaudas !... A quoi diable pensez-vous, Burlaudas?

— A rien, me disait-il d'une voix sourde el tremblante. Et alors il ^e faisait apporter un ^rand verre d'eau-de-vie,

il le buvait d'un liait... Puis il devenait d'une gaieté singulière, et me racontait toutes les histoires de la contrée ; car il les savait toutes. Il en amusait ses enfants, et ce fut à ce propos qu'il répondit une fois au curé qui lui reprochait de leur faire des contes de sorcières et de revenants :

— Que voulez-vous, monsieur le curé? quand je leur ai donné tout le pain de la maison, je les endors avec ça, pour qu'ils ne m'en demandent pas davantage.

Voila quel était le compagnon de Al. Cros, le riche banquier, le Un gourmand, 'e spéculateur sans pitié.

Us étaient partis ensemble de grand matin, M. Cros achevai , Burlaudas à pied.

Le> difficultés de la route n'eussent pas rendu l'allure du bidet de M. Cros aussi lente, que Burlaudas l'eût suivi également bien; il avait adopté le pas métrique, do façon qu'il arpentait véritablement en marchant. C'était une des singularités de Burlaudas; il avait deux pas : le grand, ouvert de trois pieds; le petit, qui n'avait exactement que deux pieds; il ne pouvait plus marcher autrement. Cela lui servait de mesure, et cette mesure était d'une exactitude surprenante. Il était lui-même un de ses instruments.

Cet homme s'était fait compas pour accélérer son travail et gagner quelques sous de plus par jour à sa famille. C'était un digne et brave homme.

II. Cros jugea que Burlaudas pouvait lui fournir les renseignements nécessaires, non point pour accomplir souopé-

raticm , mais pour pouvoir en parler en homme qui l'a pro fondement étudiée.

M. Cros avait fait la partie morale de son entreprise, il voulait en faire aussi le prospectus technique.

Ainsi il apprit que la lande était traversée par deux sentiers qui se croisaient au milieu et qui aboutissaient, l'un à une forêt traversée par une route allant au Mans, l'autre à un chemin menant à la grande route d'Alençon.

Cela se traduisait par M. Cros en deux magnifiques voie de communication qui reliaient la propriété qu'il voulai entreprendre à deux des villes les plus commerçantes du France.

Un ravin, où se ramassaient les eaux pluviales qui glis saient sur cette terre stérile, devenait un lac ; quelques mon ticules, semés çà et là dans la lande, étaient destinés à fair des collines boisées; ainsi de suite.

Bnrlaudas répondait avec la plus touchante honne foi au. questions de M. Cros, et ne cessait de l'encourager dans sa dispositions bienfaisantes.

— Oui, disait-il, Monsieur, il y a encore dans la land quelques bons quartiers de terre qu'on pourrait mettre e. rapport, et ce serait peut-être facile si les gens des hutte* n'étaient pas là. Mais comment voulez-vous qu'un laboureui vienne semer du blé noir ou ses pommes de terre dans c désert, pour trouver un beau matin son champ récolté, san qu'il sache où la récolte a passé ?

— Nous y mettrons bon ordre ; nous bâtirons des fermes nous aurons des clôtures, nous planterons des haies.

— Eh ! mais il faudra d'abord garder les haies pour qu'elle puissent pousser ; sans ça les gens des huttes viendront le arracher pour se chauffer.

A cela M. Cros répondait qu'il se ferait donner deux ou trois brigades de gendarmerie par le ministre de l'intérieur, puis il passait à d'autres projets.

Mais à tous ces projets il y avait toujours un obstacle, e cet obstacle était toujours les gens des huttes.

— Mais enfin, dit M Cros à Burlaudas, ce ne sont pas des diables, et on en aura raison.

— Pour être précisément des diables, reprit Burlaudas avec un sourire modeste, je ne le crois pas... Le peu d'éducation que j'ai re<;ue ne me permet pas de croire à de pareilles niaiseries... Mais pour être voués à l'esprit malin, pour être des

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gorciers malfaisants, pour cela, Monsieur, je n'en jurerais point.

M. Cros regarda Burlaudas avec cette suffisance insolente de l'homme qui ne croit à rien, bien plus détestable, assurément, que l'ignorante crédulité qui croit à des chimères.

— Qu'est-ce que vous dites là, mon cher? fit .M. Cros ; des hommes voués au diable, des sorciers ; vous moquez-vous de moi ?

— Je ne me moque de personne, répondit humblement Burlaudas ; mais j'ai vu des choses que les plus savants de Paris ne pourraient expliquer autrement que par l'intervention d'un pouvoir surnaturel.

— Qu'avez-vous donc vu? dit M. Cros.

— Cela est inutile à vous dire, Monsieur. Il y a des choses qu'il ne fait pas bon de dire dans un lieu pareil à celui où nous sommes, car nous voilà presque au milieu de la lande et près de la maison Rouge.

— La maison Ronge ! dit M. Cros; parbleu ! je comprends que vous ayez vu des choses surnaturelles, si vous voyez par ici une maison rouge.

— Vous ne comprenez pas, Monsieur, dit l'arpenteur, toujours du même ton humble et soumis : la maison Rouge n'est pas une maison ; c'est une pierre qui recouvre la fosse d'un homme des huttes, qui a été guillotiné, il y a trente ans, à Alençon, pour avoir tué un voyageur.

— El c'était justice.

— Certainement c'était justice, reprit Burlaudas ; mais il eût mieux valu ne pas tuer cet homme.

— Hein ! fil M. Cros.

— Savez-vous ce qui est arrivé ? reprit Burlaudas. Les gens des Imites ont été chercher le cadavre du supplicié au cimetière d'Alençon, ils l'ont rapporté et ils l'ont enterré à cette place, et ont mis sur la fosse une pierre rouge que vingt hommes ne pourraient remuer. D'où vient-elle, où l'ont-ils prise? voilà ce que personne ne sait; car il n'y a point de pierres de cette dimension, de cette couleur dans la lande.

— Eh bien, puisqu'elle y est, qu'elle y reste, dit M. Cros, avec l'humeur d'un homme qui se sent saisi malgré lui d'un sentiment de gène en se sachant si près d'une tombe.

— Mais ce n'est rien, Monsieur; il parait que le bourreau avait vendu la tète du condamné à un chirurgien, de façon

que les gens des huttes ne purent rapporter que le corps, et voilà ce qui fait que l'un rencontre quelquefois dans la lande le malheureux, allant tout droii devant lui, et qui arrête eeux qui passent en leur disant : « Uends-moi nia léte. »

A ces mots, que Bnrlaudas prononça d'une voix sépulcrale et avec un elïroi visible, M. Cros pâlit.

On était en plein jour, aucune des lueurs trompeuses de la nuit ou du crépuscule ne pouvait prêier à ce récit le prestige de son mystère ; cependant ce désert immense dont l'œil n'atteignait pas les limites lointaines, mais qui était presque tout occupé par des genêts d'où pouvait à tout instant surgir quelque apparition menaçante ; ce désert avait une sorte de terreur, et M. Cros, qui se croyait très-heureusement audessus de tous les préjugés vulgaires de la plèbe ignorante, éprouva un effroi dont il ne fut pas le maître, et qui se changea en une terreur véritable, lorsqu'en se détournant de son compagnon pour lui cacher sa pâleur, il se vil eu face d'un homme dont la cape cachait entièrement la figure, et ne laissait voir que le sommet du bounet rouge dont sont coiffés les hahitanis de ce pays.

Cet arrangement, que M. Cros eût reconnu du premier coup d'œil un moment avant, lui parut, sous l'empire du récit qu'il venait d'entendre, comme l'apparition d'un homme sans tèie dont le tronc du cou dégoutte du sang.

L'impression fut si violenie que M. Cros poussa un cri horrible, et que sans l'appui de Burlaudas, qui, à pied, était aussi grand que M. Cros à cheval, le banquier fût tombé à la renverse.

La rencontre qui avait si fort épouvanté M. Cros laissa Burlaudas parfaitement tranquille, car il reconnut immédiatement l'individu auquel ils allaient avoir affaire, et qui, au cri du banquier, avait tiré de dessous sa cape une longue figure hâve et maigre.

— Que le diable emporle ce pays ! s'écria M. Cros, furieux de sa terreur. Je viens d'être saisi d'une douleur de rhumatisme aigu dans les rems qui a failli me renverser.

En quoi le pays et le rhumatisme aigu pouvaient-ils dépendre l'un de l'autre? c'est ce qu'il eût été difficile à M. Cros

lui-même d'expliquer; mais il fallait trouver un prétexte à sa terreur : c'était ce que le financier avait trouvé île mieux.

Outre qu'il n'était pas cousu d'intelligence, M. Crus u'était pas riche en présence d'esprit, ce qui est cependant bien différent. Il ne manque pas de gens très-supérieurs qui trouvent, le lendemain, une réponse excellenie à ce qu'un leur a dit la veille. Ceux-là ont quelquefois de l'esprit quand ils écrivent. -Mais il y en a qui n'ont pas de lendemain, et M. Crus était du nombre.

Cependant il n'était point de cet avis, et croyant qu'il se devait de montrer combien il était au-dessus des sols préjugés de Hurlaudas, il lui dit, avec sa grosse suffisance :

— H n'y a qu'un petit inconvénient à voire Histoire de l'homme sans tèle, c'est que, s'il a perdu sa lête, je ne vois pas comment il peut dire : Rendez-moi ma tèle.

La bonhomie de l'arpenteur (ut confondue par cette remarque pleine de justesse, et il repartit :

— C'est vrai, je n'y ai pas songé. Comment, en effet, peut-il dire : Rendez-moi ma tète, puisque, n'ayant plus de tète, il n'a pas de bouche pour parler?

— C'est qu'il était ventriloque, dit d'une voix grave le paysan qui s'elaii arrêté à considérer les voyageurs.

Le son de la voix de cet homme et surtout le mot dont il s'était servi, et qui n'est guère du dictionnaire des paysans, frappèrent M. Cros qui lui dit :

— Tu le connaissais *?

— Les gens des huiles se connaissent tous, répondit le paysan.

— Ah ! c'est toi, Brigaut, lui dit Burlaudas... Depuis quand dans le pays?

— Depuis qu'il y est arrivé des gens pour s'emparer de la lande.

— Que veut dire ce drôle? fit M. Cros qui ne put s'empêcher de reconnaître que cette parole s'adressait à lui, en remarquant le regard qui l'accompagna. Croit-on m'intimider par des menaces?

Le visage menaçant du mendiant, car ce Brigaut en avait la mine, se radoucit tout à coup.

Il oia son bonnet de laine, découvrit sa tèle couverte de longs cheveux plats d'un noir d'ébène, et repartit d'un ton traînai) i :

— Une pauvre pièce de douze sous, s'il vous plaît? ce

n'est pas de trop pour payer un bon avis que je puis vous donner.

— Et quel est ce bon avis ?

— De ne pas aller plus loin... les genêts ne sont pas sûrs pour les Parisiens.

Crosfuttrès-alarmé ; mais Burlaudas dit aussitôt :

— La... la... Brigaut, les genêts sont sûrs pour les gens qui ne veulent que votre bien.

Le mendiant parût réfléchir assez longtemps; on devinait qu'il était incertain de ce qu'il allait répondre ; entin, il se décida à dire, s'adressant à M. Cros :

— Si vous étiez homme à m'accompagner tout seul à un quart de lieue d'ici, nous pourrions peut-être nous entendre.

— Où veux tu conduire Monsieur ? reprit Burlaudas d'un ton sévère.

— A la Croix de-Fer.

— Ce serait à la Croix-d'Or, dit M. Cros, que je n'irais pas. J'ai autre chose à faire.

— Vous l'avez peut-être mieux nommée que vous ne pensez, reprit Brigaut ; elle sera d'or pour vous si vous osez y venir.

— Crois-tu que j'aie peur? dit le banquier.

Un sourire significatif effleura les lèvres du paysan, et il reprit en tournant son bonnet avec une niaiserie affectée :

— Dà, Monsieur, il y en a qui deviennent verts de colère et d'autres rouges de fureur, vous êtes peul-élre de ceux qui sont pâles de courage.

Notre banquier n'était pas si bête qu'il ne comprît l'épigramme du mendiant, et qu'il ne devinât que c'était autnj chose qu'un paysan ordinaire.

— Monsieur Burlauda?, fit-il enfin d'un air péremptoire, continuons notre chemin.

— Ne faites pas ça, monsieur Burlaudas, dit Brigaut. Personne ne vous en veut aux huttes, quoique vous y soyez venu arpenter et compter les maisons. Mais nous savons que vous avez encore onze enfants à nourrir... et il faut que chacun gagne sa vie; mais aujourd'hui c'est bien différent... Nd faites pas ça.

Burlaudas s'arrêta tout court, tandis que M. Cros, profitant de son hésitation pour montrer un courage supérieur :

— Allons, Monsieur, continuons...

— Continuez lout seul, lui dit Burlaudas : je n'irai pas piiis loin.

— Mais je ne puis continuer sans guide, fit M. Cros.

— Je vous en servirai, tai dit Brigaut.

— Vous?

— Et vous pouvez vous fier à lui, dit Burlaudas, s'il vous jure le pouce conire le pouce qu'il ne vous arrivera rien.

— Je lui jure même qu'il apprendra quelque chose de bon s'il veut me suivre.

— Ne pouvez- vous me le dire ici? reprit M. Cros, qui ne voulait pas céder à la peur, mais qui eût voulu déjà s'en retourner.

— Je puis vous le dire ici, mais je ne puis vous le dire devant M. Burlaudas.

— Oli ! fil Olivier de la meilleure foi du monde, je ne suis pas curieux, je m'en vais.

— Où allez-vous donc, où allez-vous donc ? se mit à crier M. Cros : comment diable voulez-vous que je m'en retourne si vous me laissez là?

Burlaudas, qui avait déjà fait quatre enjambées pour s'éloigner, revint près de M. Cros sans répondre. Le banquier repli 1 :

— Ah çà ! mon brave homme, finissons-en ; que voulezvous de moi.

— Rien.

— On vous a pourtant aposté ici pour me parler ?

— Non pas ici précisément; mais à la porte du château, et je vous suis depuis que vous en êtes sorti.

— El dans quel but avez vous fait cela?

— Pour vous arrêter quand vous seriez arrivé à l'endroit que vous ne devez pas dépasser.

— Ainsi donc, le chemin n'est pas libre ?

— C'est un avis que je vous donne par précaution pour vous.

— Et vous m'assurez de me dire quelque chose d'important si je vous accompagne ou si je reste seul avec vous ?

— Oui, un secret qui est une fortune.

M. Cros ne prenait pas l'avaniage dans ce dialogue qu'il engageait pour y trouver une excuse honnête à la retraite qu'il méditait. La dernière assertion de Brigaut ne le frappa même que fort légèrement, quoiqu'elle renfermât un mot, celui de fortune, qui sonnait toujours d'une façon puissante

à l'oreille de M. Cros. Mais Burlaudas donna un cours plus décidé à la conversation.

— Ah ! c'est la fameuse histoire du trésor caché. Le paysan fronça le sourcil et reprit aussitôt :

— Écoutez, Burlaudas, quand personne encore ne s'est mis sur votre passage quand vous avez traversé la lande, ne vous metiez sur le passage de personne, ça vaudra mieux pour le bon sommeil de votre femme et de vos enfants.

— Me prenez-vous pour un imbécile, fit M. Cros, que vous veniez me faire de pareil es propositions?... Allons, allons, partez de votre côté, l'ami, nous suivrons notre chemin de l'autre, et je vous promets de ne pas porter plainte pour une chose qui ressemble assez à un guet-apens.

En parlant ainsi, JM. Cros fit un signe à Burlaudas pour lui donner le signal du départ, et tourna la tète de son cheval du côté du château.

Ils s'éloi lièrent donc sans que le paysan parût vouloir leur faire le moindre obstacle.

Lorsque le banquier se crut assez éloigné pour pouvoir parler sans crainte d'être entendu du misérable qui l'avait arrêté, il dit à Burlaudas :

— Vous avez donc, comme partout, une histoire de trésor enfoui sans doute dans la lande?

— Non, pardino pas, dit Burlaudas; ce n'est pas dans la lande, mais bel ei bien dans le chà eau.

— Et comment ces gens-là le savent-ils?

— Eh! fit Burlaudas, ils peuvent le savoir mieux que d'autres, car il y avait dé terribles secrets entre le comte de Chevalaine et une certaine femme qui est comme la reine des huttes, la belle Marianne.

— La belle Marianne! dit M. Cros; qu'est-ce que c'est que ça?

— Eh bien, la mère de Maricou, la fameuse...

Au moment où il allait prononcer l'épithète que l'on employait d'ordinaire pour désigner Marianne, V empoisonneuse, Burlaudas s'arrêta tout à coup en regardant autour de lui; et, soit crainte sans motif présent, soit qu'il eut reconnu que les bords du sentier étroit qu'ils parcouraient cachaient quelques espions, il reprit assez haut :

— Mais c'est une histoire qui ne vaut pas la peine d'être racontée ; c'est un conte absurde, car Marianne a été renvoyée de l'accusation.

Le mouvement de terreur de Burlaudas n'avait pas échappé à M. Crus, et cela avait réagi sur le banquier, qui se seniit pris d'un tremblement nerveix foi t prononcé.

— iioyt-z-vous, dit-il alors, que ce paysan eût de mauvaises intentions contre nous?

— S'il eût eu de mauvaises intentions, il ne se serait pas montré; car il était bien facile de nous envoyer un coup de fusil de derrière les genêts, et cela fait, attrapez-le si vous pouvez et devinez qui ça peut être.

Il vint à M. Gros une idée lumineuse: c'est que cette mauvaise intention qu'on n'avait pas eue d'abord pourrait venir par suite du refus qu'il avait fait de suivre le paysan, et il s'arrêta tout à coup.

Il avait à faire pius d'une lieue pour sortir de la lande où il s'était si imprudemment engagé, et le temps ni l'espace ne manquaient pas pour l'exécution d'un meurtre.

Une de ces résolutions soudaines de la peur, qui ressemblent quelquefois à du courage, s'empara tout à coup de M. Gros; il retourna la tète de son cheval, comme quelqu'un qui veut être entendu.

— Il faut en finir avec ces gens d'ici. Je suis prêt à les suivre où ils voudront me mener, fût-ce en enfer.

Pour exprimer une détermination qui n'était pas dms son cœur, notre banquier, obligé de parler pour ainsi dire une langue qu'il ne connaissait pas, emprunta cette phrase a ses plus récents souvenirs de mélodrame ; mais cette exclamation, qui eût fait rire madame Gros ou M. Perrin, fil un effet admirable sur Burlaudas, qui repartit :

— .Monsieur, Monsieur, si vous vous décidez à suivre les gens des huttes, faites bien vos conditions : ils les tiendront, j'en suis garant, mus pour ce qui est de ce monde; quant à l'autre, il ne faut pas jouer avec le dialjle.

Dans le transport de sa peur désespérée, M. Crus était retourné juste à l'endroit où il avait laissé Brigaut, qu'il retrouva ù la même place. %

— Kh bien ! l'ami, lui dit-il, je suis prêt à te suivre.

— Wm z, lui répond celui-ci.

— Faites vos condiiions, s'écria Burlaudas.

— Je vous jure, dit Brigaut en tendant le pouce à M. Cros, qu'il ne vous arrivera rien de fâcheux.

— Mettez votre pouce comre le sien, fit Burlaudas. M. Cros fit ce qu'on lui disait, et il ajouta :

— Et en outre de cela, vous vous engagez à me remettre dans mon chemin?

— Non, non, fit Cuiiaudas, il faut qu'il s'engage à vous faire rentrer sain et sauf dans le château.

— C'est promis, fit le paysan.

— Vous pouvez aller maintenant, dit Burlaudas, sans crainte pour votre corps... Quant à votre âme... tenez- vous bien. Je vous attends ici avec votre cheval.

Brigaut fit un signe à M. Cros, et il se mit à marcher devant lui à travers les genêts, comme avait fait Maricou devant madame Cros.

Le mouvement de courage de M. Cros n'était pas d'un fonds assez solide pour durer longtemps, et il n'avait pas fait cinq cents pas qu'il commença à se repentir de sa témérité.

En effet, rien n'était plus facile à l'homme qui l'accompagnait que de le conduire dans quelque endroit où l'attendraient tro'13 ou quatre brigands de son espèce, et de l'égorger sans qu'il put se défendre ni espérer de secours.

— Vous allez bien vile? dit-il enfin à Brigaut.

— J'oubliais que vous êtes gras comme un moine et que le chemin est rude. v

— En avons-nous encore pour longtemps?

— Une petite marchée, et ce sera bientôt fait quand nous aurons rejoint le chemin des Rois.

L'idée d'être dans un sentier découvert donna un peu de courage à M. Cros : malgré l'endroit où il se trouvait, le mot chemin emportait avec lui l'idée d'un lieu de passage fréquenté, et il se dit qu'une fois là, il serait à l'abri des entreprises des brigands.

11 poursuivit donc son chemin avec assez de fermeté, et bientôt il vit s'ouvrir en effet devant lui une espèce de route ayant assez de largeur pour laisser passer une voiture, et cronsée d'ornières qui attestaient qu'elle était au moins fréquentée par les charrettes des gens du pays.

La marche de M. Cros prit alors un air de liberté et d'assurance , et au bout de cinq minutes il arriva à un petit carrefour au milieu duquel s'élevait un petit tertre de gazon surmonté d'un dé de pierre, et sur le dé de pierre une croix de fer peinte en noir, et sur les branches de la croix, toute en lettres blanches, l'inscription suivante :

« Ici périt malheureusement, le... 183., Marie de Cheva laine, notre demoiselle et fille adorée. »

Et sur le dé de pierre, assez grossièrement gravés avec la pointe d'un couteau, ces mots : « Ange, priez pour »

Le nom avait été écrit, puis effacé. Pendant que i\l. Oos lisait cette inscription qui lui rappelait un événement qu'il avait appris en son temps, mais qui l'avait foi? peu occupé, son guide lui dit :

— Nous sommes arrivés.

L'endroit était découvert sur une étendue d'une cinquantaine de pas, de façon que M. Cros se sentit presque à l'aise, et dit assez résolument à Brigaut :

— Et maintenant, qu'avez-vous à m'apprendre ?

— Celle qui doit vous parler n'est pas encore ici \

M. Cros, pour établir sa réputation de courage, prit un air fâché, mais presque aussitôt il vit sortir d'un des étroits sentiers qui aboutissaient à ce chemin une femme d'une mise beaucoup plus soignée que celle des paysannes ou des servantes du château, et qui fit à Brigaut un signe de commandement mystérieux.

— Quand faudra-t-il revenir? dit celui-ci.

— Je t'appellerai dans une heure, car il faut qu'à ce moment je sois moi-môme aux huttes.

Brigaut s'éloigna, en retournant vers l'endroit où il avai laissé Burlaudas, sans doute pour l'empôclier de venir, e M. Cros resta seul en présence de Marianne qu'il ne connaissait pas, mais qu'il soupçonna être celle que Burlaudas avai ap) eiée la reine des bulles.

Lorsque Marianne fut en présence de M. Cros, il y eut un moment d'observation mutuelle et silencieuse, pendant laquelle le banquier, au lieu d'étudier le caracière fier et sauvage des traits de cette femme, au lieu de reconnaître dans

* Pour l'intelligence du récit, et pour éviter pour un de nos personnages tout reproche d'ubiquité, nous prions nos lecteurs de se rappeler qu'il était assez tard quand madame Cros et la compagnie s'étaient rendus aux huttes, et que M. Gros avait quitté le château 'le -r ind matin.

l'éclat de ses grands yeux noirs la puissance d'une volonté ei d'une pensée sérieuse, ne vit qu'une femme encore belle, et beaucoup mieuxhahilléequeles paysannes de sa condition.

Une pensée saugrenue, telle qu'elle ne pouvait arriver qu'à M. Cros, s'empara du banquier, et il se demanda si on n'aurait pas voulu le soumettre à quelque séduction du genre féminin, pour lui arracher ensuite quelques concessions, ou Dieu pour lui faire légalement un mauvais parti.

Il se promit bien de ne donner aucun prétexte à de pareilles entreprises, et commença lui-môme l'entretien sur le ton qu'il voulait lui donner.

— Eh bien I la bonne femme, lui dit-il, que me voulezvous? expliquez-vous vite, je n'ai pas beaucoup de temps à perdre.

— Le mien est compté comme le vôtre, répondit Marianne ; mais on peut échanger bien des paroles en une heure. Lisez d'abord.

Elle tira de la poche de sa jupe à raies rouges et noires un papier enveloppé dans un linge blanc, et après l'avoir ouvert, elle le tendit à M. Cros, qui reconnut que c'était l'expédition d'un acte de donation par lequel M. de Chevalaine faisait présent à Marianne du sol sur lequel était bâ le sa maison, et de vingt arpents de terre l'environnant, et cela en récompense de ses bons services.

L'acie était parfaitement en règle.

— Eh bien ! dit M. Cros, vous ferez valoir vos droits ; c'est l'affaire de la succession.

— Ce ne sont pas là, dit Marianne, les droits que je veux faire valoir; il y en a d'autres, et c'est sur ceux-là que j'ai voulu vous consulter.

— Moi ? lui dit M. Cros ; je ne suis ni avocat ni avoué.

— Vous êtes un homme qui enteudez très-bien les affaires, reprit Marianne ; j'ai pris des renseignements sur vous. En outre de cela, vous êtes riche et Parisien. Comme riche, vous devez aimer l'argent ; comme Parisien, vous devez fort peu vous soucier de ce pays : c'est pour cela que je vous ai choisi pour vous proposer un marché.

En parlant ainsi, Marianne s'assit sur une butte de terre, et M. dos en fit autant en lui répondant avec un petit sourire de dédain :

— Voyons votre marché, la bonne femme.

— Je suis Marianne, la mère de Maricou, reprit Marianne.

— Qu'est-ce que c'est que ça, Maricou? dit M. Cros, à qu ce nom, quoiqu'il eûl élë prononcé dix fois devant lui, n'avait laissé aucun souvenir.

.Marianne était habituée à ce que son nom, comme celui de son lils. éveillai un sentiment de teneur ou tout au moins de curiosité ; elle regarda M. Cros et s'aperçut que sou ignorance était tout à lait naturelle.

— Maricou, 1 i dit-elle, en attachant ses yeux sur M. Cros, Maricou est le fils de M. de Chevalaine et le mien.

— Ah! ta, ta, ta, fit M. Cms, en se levant comme un homme pris d'une soudaine co'.ique; une histoire de bâtard et de tille séduite... Merci, la bonne femme, nous .connaissons ça !... Ah 1 pardieu ! ce serait commode si tous les vagabonds du pays avaient le droit de venir dire toutes les fois que s'ouvre une succession : Je suis le fils du décédé. En voilà assez, ma bonne femme, je vous souhaite bien le bonjour.

H. Cros fit quelques pas pour s'en aller; mais il comprit immédiatement qu'il ne sortirait pas tout seul de la lande, et il s'arrêta fort repentant de la façon dont il avait accueilli la confidence de Marianne. Il se retourna, et vit qu'elle était demeurée immobile à sa place ; le banquier se rapprocha, et lui dit .

— Cependant, bonne femme, si vous avez besoin de quelques secours, si vous êtes dans la misère, venez au château, et vous verrez que je suis plus charitable que je n'en ai l'air.

— Je ne remettrai les pieds dans ce château, reprit Marianne, qu'au jour et à l'heure où mon fils y entrera en maître.

A cette réponse, au ton dont elle fut faite, M. Cros ouvrit de grands yeux, et ne pouvant admettre qu'il y eût quelque chose qui valût la peine de s'en occuper dans une femme de cette espèce :

— A votre aise, ma chère femme, entrez-y si vous pouvez avec couronne de comtesse sur la tète. Mais, entre nous, vous ê es folle.

— La fille de celle qui m'a volé cette couronne, dit Marianne, est morte à cet endroit, et il y a place dans la lande pour d'autres croix pareilles à celle-ci.

L'air de colique que s'étaii donné M. Cros au commencement de cet entretien devint un malaise réel, et il se mit à crier:

— Ah çàl qu'est-ce aue ça veut dire?... est-ce un guet-

apens, un assassinat?... Voyons, finissons-en. Que me voulez-vous? dépêchons.

— Faire un marché avec vous, reprit Marianne, je vous l'ai dit.

— Quel marché, enfin?

— Pour le savoir, il faudrait m'écouter, Monsieur.

— Allons, voyons, fit M. Cros en se rasseyant, comme s'il eût fait un acte volontaire de condescendance ; je vous écoute.

Le comte de Chevalaine, Monsieur, est le père de Maricou. Ehl l'abbé le sait bien, lui qui vint m'apprendre le mariage de son frère, et me supplier à genoux de ne point faire d'éclat. Mademoiselle Lucie de Chevalaine le sait bieu, elle qui a reconnu Maricou pour son cousin devant M. de Chevalaine lui-même, qui ne Ta pas nié. Enfin, Monsieur, lorsque la fille de M. de Chevalaine périt ici par un terrible accident, il se passa, le jour de l'enterrement, une scène dans laquelle il se trouva trop de témoins pour qu'on puisse la révoquer en doute.

Quelle scène? dit M. Cros, qui commençait à prêter un peu d'attention aux paroles de Marianne.

Marianne ne répondit pas tout de suite; elle faisait effort en elle-même pour rassurer sa voix qui tremblait. Enfin elle reprit :

— Le jour de l'enterrement de mademoiselle Marie de Chevalaine, la cérémonie religieuse fut faite dans la chapelle du château. Malgré son désespoir, le père voulut y assister. L'enceinte était pleine de gens qui priaient, car on l'aimait généralement, cette Marie.

Un profond soupir siffla, pour ainsi dire, entre les dents serrées de Marianne, et M. ^r"s crut faire de l'esprit en lui disant :

— Excepté vous, sans doute?

— Je ne la connaissais pas, repartit Marianne d'une vo;x sourde, mais Maricou la connaissait, et il s'en était engoué; peut-être parce qu'elle le regardait comme un chien et le traitait de même. Mais les hommes ne sentent rien.

Maricou, ajouta-t-elle avec une sombre expression de douleur, n'avait pas hésité un moment entre le père riche qui l'avait abandonné et la mère qui l'avait nourri. Il était donc dans la chapelle, caché dans un coin et pleurant comme les autres, lui.

Enfin vint le moment où chacun alla jeter l'eau bénite sur le cercueil, et Maricou voulut faire comme les autres, lui; il s'approcha, voulut prendre le goupillon, mais celui qui le tenait le retira en voyant à qui il allait le remettre, et tout aussitôt voilà tout le monde, voilà qu'on l'appelle brigand, qu'on lui reproche... d'être mon fils... oh ! tous ces gueux.,, ils voulaient le battre, lorsque M. le comte de Chevalaine, qui était anéanti sur son banc, se lève à ce bruit, reconnaît Maricou, et oubliant qu'il parle devant plus de cent personnes il erie :

— Bénis ta sœur!... et prie pour elle.

Marianne racontait cela d'un air sombre, d'une voix où la colère se faisait sentir malgré tous ses efforts ; mais M. Cros ne faisait guère atleniion qu'au fond du récit, et il s'écria :

— Diable! il lui a dit cela?

— Devant cent personnes.

M. Cros réfléchit immédiatement que la survenance d'un enfant naturel diminuerait la succession d'une moitié, et s'écria :

— Ma chère madame , la recherche de la paternité est interdite.

— Piaît-il? fit Marianne. Que voulez-vous me dire?

— Je veux dire que si vous n'avez pas d'autres preuves que Maricou est le fils de M. de Chevalaine, vous pouvez retournerchez vous et dormir en paix; ça ne vous servira à rien.

— Mais il le lui a avoué lui-même.

— Qu'est-ce qui l'affirme ?

— Maricou.

— C'est comme s'il chantait.

— Mais c'est la vérité que je vous dis.

— Mais c'est la loi que je vous oppose.

— La loi, dit Marianne en se levant et en jetant autour d'elle un regard superbe... la loi... Est-ce qu'il y a une loi qui puisse dire qu'un père n'est plus le père de son enfant?... La loi, la loi, reprit-elle avec une sauvage fureur, il n'y en a pas... il n'y en aura pas... Oh! tenez, ajouta-t-eile en saisissant la croix de fer, et en la secouant comme pour l'arracher... voyez, est-ce qu'il y a une loi? Oh I mais ils sont tous morts.

M. Cros fut épouvanté de la pâleur livide de Marianne, et il cherchait un moyen de s'évader, lorsqu'elle tourna vers lui ses veux élin^elants de colère.

— Mais vous en êies, vous ; vous êtes de ces riches quj fon! affront à de pauvres filles, et qui se gobergent ensuite dans leurs bonnes maisons, tandis qu'elles mai gent du pain noir et tilent leur quenouille jusqu'au jour pour donner la pâtée à leurs entants. Vous en êtes, de ceux-là, et vous êtes venu dans la lande pour la prendre, pour la vendre, pour nous cbasser. Mais la lande est à nous, la lande est à moi ; il me l'a promise, il a bien fallu qu'il me la promit pour ce qui est arrivé... car je ne l'aimais pas, cet homme ; j'avais dix huit ans, et il en avait quarante. Tenez .. tenez... faites bien attention à ce que je vous dis : si Maricou n'est pas comte de Chevalaine, il arrivera un malheur.

Si M. Cros eût été dans son cabinet, à Paris, et que Marianne lui eût parlé comme elle faisait, il eût sonné Gros- René, et lui eût dit :

— Jetez cette folle à la porte.

Si le chemin sur lequel il était eût été tant soit peu fréquenté, il lui eût tourné les talons, et lui eût répondu :

— Allons donc, bonne femme, vous perdez la raison. Mais, dans la position où il était, ces tournures de phrases

n'étaient pas de mise, et il se mit à dire d'un ton doucereux :

— Mais, ma chère dame, je comprends très-bien que vous ayez envie de faire de votre, fils un comte de Chevalaine ; mais que voulez-vous que j'y fasse, moi ?

— Vous? reprit Marianne... Oui... vous avez raison... Je ne vous ai pas dit pourquoi j'ai voulu vous parler.

— Non, dit M. Cros, et je crois que si vous voulez être chez vous à l'heure que vous disiez, il faut vous dépêcher.

— Tenez, reprit Marianne en baissant la voix, voulezvous me promettre de m'aider à faire reconnaître Maricou?

— Si c'était possible, je ne dis pas...

— Eh bien, reparut Marianne avec une ardeur singulière, qu'il soit comte de Chevalaine, et je vous dirai où son père avait caché son trésor.

— Ah! lit M. Cros d'un ton dédaigneux, l'histoire du trésor caché ?

— Vous ne me croyez pas, reprit Marianne, mais je vous le mouuerai.

— Où ça? fit M. Cros.

— Dans le château.

— Dans le château ! mais alors tout le monde doit savoir...

— Oh! reprit Marianne avec un sourire cruel, il y a des passades et des cachettes dans le cliâteau que personne que moi ne connaît.

— Qui vous a dit qu'avant sa mort il ne les a enseignés à personne '

— Oh ! non, non, fit-elle avec dédain, il ne l'a pas montré ; car c'est le même qui monte à mon ancienne chambre, et alors on aurait su par où...

Marianne s'arrêta et son visage se contracta. M. Cros, qui ne se rappelait rien, lui dit finement :

— On aurait su par où vous alliez le trouver la nuit.

M. Cros se mit à ricaner légèrement après celte agréable plaisanterie, mais cet accès ne gaieté s'éteignit tout à coup devant le regard hautain que Marianne attacha sur lui.

— La nuit... lui dit-elle ; que le nuit?

— Mais, dit M. Cros en balbutiant, plusieurs nuits... je suppose; car vous êtes encore très-belle, et, dans le temps... ma foi... il est vraisemblable... que...

Marianne baissa les yeux, non par pudeur, mais comme on fait cesser un feu de batterie inutile ; il n'était pas besoin de chercher à deviner la pensée secrète de M. Cros, il n'en avait pas.

Cependant elle garda le silence un moment et finit par répoudre :

— Ce trésor, je vous le montrerai, et il vous sera facile de vous l'approprier. Engagez tous vos cohéritiers, quoi qu'il arrive, à vous vendre le château; ce que vous trouverez dedans vous appartiendra.

— C'est Lien chanceux, fit M. Cros.

— Qm ne risque rien n'a rien ; mais vous m'aiderez à faire reconnaire mon fis ?

— C'est bien difficile.

— Il faut que cela soit...

— Ri d'abord, dit M. Cros, je veux voir les choses de mes propres yeux.

— Vous les verrez... Mais n'oubliez pas que ce que je vous dis ici, je puis le dire aux autres, et que si vous me trompez...

— Je n'en ai nulle envie... mais je doute beaucoup de l'existence de ce trésor.

— Eh bien! donc, ce soir, à minuit, ouvrez-moi la porte du parc qui donne sur le fossé de la Verdière ; faites-mO;

entrer seciètement dans le cliâleau ; procurez-vous la clef de la chambre verie à alcôve, qu'habitait M. de Chevalaine avant... avant la mort de sa femme...

— Une chambre verte avec une alcôve...

— Personne n'y a couché depuis... je le sais.

— Mais j'y couche, moi...

— Vous ?

— Une chambre verte avec une cheminée en marbre blanc garnie de cuivre, où il y a une glace qui descend jusqu'au parquet.

— C'est cela.

— Eh bien ! on me l'a donnée.

— Et vous y avez passé la nuit?

— Pardieu.

— Et vous n'avez rien entendu?

— Rien.

Marianne se cacha la tête dans ses mains, en disant :

— Je n'y dormirais pas, moi.

M. Cros n'avait plus tant de hâte de partir. Sans ajouter complètement foi à l'histoire de Marianne, il avait reconnu que ce n'était ni un motif sordide, ni aucune envie de l'épouvanter qui la faisait agir, et du moment qu'il s'agissait de faire un marche, il reprit un peu sa présence d'esprit

— Mais enfin, lui dit-il, n'avez-vo is aucune autre preuve à fournir de la naissance de Maricou que les paroles que vous me dites?

— Le notaire du Ribay en a, et doit en avoir; mais ce n'est pas à une pauvre femme comme moi qu'il les donnerait... ce serait à un homme comme vous.

— Je verrai ce notaire.

— Aujourd'hui, n'est-ce pas?

— Oui, oui, fit M. Cros, mais, entre nous soit dit, il est probable que cela me coûtera cher.

— Vous aurez le trésor.

— Bah!... quelques milliers d'écus de trois livres dans un vieux bas.

— Des sacs d'orl

L'œil de M. Cros s'étendit en long et en large... il ne perdit pas un mot et poursuivit son idée.

— Il en faut beaucoup pour faire une somme, tandis que, si vous vouliez une chose...

— Tout ce que vous voudrez...

— Eh bien! si vous vouliez faire en sorte que je puisse disposer de la lande à mon gré pour en faire...

— La lande! s'écria Marianne avec violence; mais quelle faim avez-vous donc de cetie terre qui ne produit pas un brin d'herbe, où il ne pousse pas de quoi nourrir votre valelaille?... Pourquoi voulez-vous la lande? pour la défricher, pour y (aire des routes, pour y prendre les huttes et nous faire tous domestiques comme moi?... Non, non, la lande est à nous... on nous y tuera... on nous y massacrera... mais nous ne la céderons pas. N'essayez pas de prendre la lande... On nous a dit qu'un homme venu avec vous veut en faire des closeries... il y aura un malheur... s'il y pense... Tenez, prenez garde.

— Soit, soit, fit M. Gros, que l'exaltation croissante de Marianne tourmentait de nouveau, il n'en sera plus question... et si vous voulez que j'aille jusqu'au Ribay...

— Oui, fit Marianne, allez, et à ce soir, au château.

— Très-bien... Vous avez dit la porte?...

— La porte de la Verdière.

— J'y serai.

— Et maintenant, adieu, dit Marianne.

— Et mon chemin pour aller au Ribay?

— C'est celui-ci, fit Marianne, en lui montrant le sentier où ils étaient.

— Mais où vais-je retrouver mon cheval? je me perdrais dans toutes ces brousailles.

— Vous étiez avec M. Rurlaudas?

— Oui.

— Appelez-le, il sera bientôt ici.

M. Cros appela Rurlaudas qui répondit, et qui lui amena son cheval. Marianne était partie.

— Maintenant, pouvez-vous me mener au Ribay? lui dit M. Cros.

— Où vous voudrez.

Ils partirent immédiatement pour le Ribay.

Pendant un assez long espace de cnemin, M. Cros marcha à côté de Rurlaudas sans lui adresser une parole. 11 redou-

tait cette lande comme si chaque buisson, chaque touffe de genêt renfermait un espion chargé de le surveiller.

Mais cependant il était beaucoup plus tranquille qu'avant sa rencontre avec Marianne, ei c'est la meilleure preuve que nous puissions donner du pouvoir que celle femme exerçait sur tous ceux qui l'approchaient. Il semblait à M. Gros que maintenant il voyageait dans un pays esclave avec un saufconduit du souverain de ce pays.

Mais celte conviction instinctive lui commandait la prudence, en même temps qu'elle lui donnait la tranquillité, et ce ne fut qu'à peu de distance du Ribay, lorsqu'ils furent aux approches des terres cultivées, que M. Crus, ayant fait signe à Uurlaudas pour qu'il vînt se placer tout à fait à ses côtés, lui dit :

— Quel homme est le notaire chez qui je vais?

— C'est un petit brun, l'air assez jovial.

— Je l'ai vu... Je veux parler de son caractère, de ses mœurs, de. . enfin de sa moralité?

— C'est un bon vivant... et un fort honnête homme.

— Ah! fil M. Cros... un fort houuète homme... 11 n'y a que lui de notaire au Ribay?...

— L'autre est à M...

— Oui... oui, fit M. Cros... j'oubliais. Mais probablement il doit connaître un certain Maricou?

— Qu'est-ce qui ne connaît pas ce garnement-là? C'est la terreur du p;iys.

— C'est aussi, dit M.Oos, le fils d'une certaine Marianne?

— Kh bien! oui, de Marianne l'empoisonneuse.

M. Cros ne put s'empêcher de tressaillir à ce mot. L'idée qu'il avait causé avec une empoisonneuse lui Ot une horrible peur.

Cependant, comme depuis une heure il avait arrangé dans sa tète la série de questions qu'il voulait adresser à Burlaudas, il ne perdit point le û\ d'idées si bien arrêtées, et il reprit :

— Mais quel est le père de ce Maricou? Burijudas le regarda d'un air fort étonné.

— Le père de ce Maricou ? dit-il. Eh! mais vous êtes de la famille, et tout le monde sait bien que...

— Oui, oui, fit M. Cros, mais on fait tant de contes... que j'ai pensé...

Burlaudas réfléchit longtemps et finit par dire :

HUIT JOURS AU CHATEAU. t39

— Tenez, Monsieur, j'ai toujours eu une idée à moi sur ce sujet, et que je n'ai jamais due à personne.

— Quelle idée, monsieur Burlaudas? je serais charmé de la connaître.

Burlaudas hésita. Il eût sans doute voulu n'avoir point dit ce qui lui était échappé; mais il en est de certaines pensées qu'on tient enfermées depuis longtemps comme d'une vapeur comprimée; du moment qu'on leur ouvre un passage, elles passent malgré qu'on en ait.

Donc Burlaudas répondit :

— Il.y a bien des gens qui font les esprits forts, et qui ne pourraient pas dire pourquoi tout ce qui s'est passé a été comme si ça n'avait été rien du tout. Car enfin, madame de Chevalaine et le nouveau-né ont été assassinés la même nuit, et mademoiselle Marie de Chevalaine est morte dans la lande... pendant que Maricou s'y trouvait... et pourtant la mère n'a pas été condamnée, le fils n'a pas été poursuivi, et bien plus, M. le comte ne pouvait se passer de lui.

C'était terrible, voyez-vous... Quand M. de Chevalaine était dans la lande et Maricou aussi, le père avait beau tourner, aller, \enir, il y avait quelque chose de plus fort, il se débattait tant qu'il pouvait...

Pardieu I je l'ai vu bien souvent : il faisait vinct pas en avant et dix en arrière; il retournait, puis il s'arrêtait en se frappant la tète, et quelquefois il s'asseyait par terre comme pour s'empêcher de céder; mais il ne se remettait pas plutôt sur ses jambes, qu'il était de nouveau entraîné du même côté, et à la fin de tout... il allait à Maricou qui l'attirait... l'attirait... C'est un charme, voyez-vous, Monsieur, que la mère et le fils avaient jeté... Il le sentait, le pauvre homme... mais il ne pouvait y résister... Il en est mort... avant d'avoir pu le rompre...

Je le sais bien, moi... car le soir même de sa mort, M. de Chevalaine m'a\ant fait appeler pour des renseignements à lui donner sur la contenance de chacune de ses terres, j'ai trouvé Maricou au pied de son lit... il regardait le pauvre homme avec des yeux... il le tenait comme sous lui avec ses yeux. Ce Maricou et sa mère sont d'horribles scélérats.

Un récit, quel qu'il soit, emprunte beaucoup plus de pouvoir qu'on ne pense à l'air de conviction avec lequel il est fait; donc, la voix indignée et tremblante de Burlaudas, sa pâleur, son émotion, firent un effet sensible sur M. Cros.qui

eût ri, en toute autre occasion, à l'idée d'un charmejeté sur quelqu'un.

— Serais-je la dupe de ces brigands-là? se dit-il.

11 y avait cependant une explication bien naturelle à ce singulier pouvoir de Maricou : c'était l'amour paternel, cet amour désolé qui, ayant perdu Marie, cherchait avec qui pleurer, et qui avait deviné le noble cœur de Maricou. Les hésitations venaient de la clameur publique qui accusait la mère et le fils de tous les malheurs qui avaient frappé M. de Chevalaine.et l'on sait qu'il faut avoir un bien grand courage pour oser aimer celui que tout le monde accuse, surtout quand son existence est une faute qui peut vous être reprochée.

M. Gros ne pensa point à tout cela, mais il se tint pour assuré que Maricou était bien réellement le fils de M. deChevalaine, et il commença à calculer comment cela devait lui profiter.

Le silence absolu gardé par ses cohéritiers du pays, qui nécessairement connaissaient les droits de Maricou, lui parut un complot formé contre lui ; car il était de l'intérêt commun des héritiers de détruire les prétentions de Maricou, et, en ne l'associant pas à cet intérêt commun, on lui montrait qu'on faisait bande à part; cela décida M. Cros à s'armer de Maricou contre eux, et il arriva chez le notaire bien décidé à être du parti de Marianne, surtout si le trésor existait.

Le notaire était chez lui, et il s'empressa de le recevoir.

M. Cros, qui avait Fhabilelé vulgaire de tout homme d'affaires, commença à lui parler pendant une heure de son projet d'association et de colonisation de la lande. Coloniser en pleine France lui avait paru assez pittoresque.

li fait jouer les millions aux yeux du notaire, lui parle de le charger de l'acte à faire, acte dont les honoraires sont énormes, et, prenant pour la stupéfaction d'un homme ébloui le silence avec lequel on l'écoute, il finit en disant a'"1 notaire :

— Réfléchissez à ceci, Monsieur ; préparez vos notes, je vous remettrai les miennes.

— Très-voloniiers.

— A propos, avant de nous quitter, dites-moi : est-ce vrai que M. de Chevalaine ait laissé dans la misère un jeune homme, un enfant?... le nom m'échappe.

Le notaire ne l'aide point.

HUIT JOURS AU CHATEAU. \4l

— Un bâtard qui se nomme... Vous devez savoir?... Le notaire reste impassible.

— Ah ! je me rappelle maintenant... Maricou.

— Ah! Maricou ! lit le notaire ; eh bien?

— On m'a dit que ce garçon avait quelques droits à se croire le fils de M. de Chevalaine... Eh bien ! si c'est vrai... il me semble que nous ne pouvons pas laisser ce garçon dans la misère où il est... Mais, pour essayer de faire quelque petite cbose en sa faveur, il faudrait que je fusse bien sûr... Vous devez avoir des renseignements?

Le notaire parut hésiter, caria proposition de M. Cros était fort naturelle et ne promettait pas de dépasser les bornes d'une libéralité fort restreinte, elle semblait donc faite de bon aloi, et il répondit :

— Ce que vous ferez pour Maricou, Monsieur, vous sera compté pour beaucoup, je vous l'assure.

— Ob ! lit M. Cros, qui devait nécessairement tombera côté du bon sentiment qu'on lui supposait, je ne demande pas même de reconnaissance à ce mauvais drôle. Ce n'est pas lui que j'ai en vue, c'est nous qui devons réparer l'oubli vraiment inconcevable de M. de Clievalaine... Car, entre nous, c'est ignoble.

— Le testament n'est pas ouvert, répliqua le notaire.

M. Cros, comme nous l'avons dit, avait, en fait d'affaires d'argent, toule la présence d'esprit qui lui manquait en toute autre circonstance, et il répliqua aussitôt d'un ton insouciant :

— Mais l'absence de l'un des héritiers au jour désigné pour l'ouverture du testament le rend inutile, puisque alors la succession s'ouvrira selon la loi, et que le testament sera déclaré nul.

Le notaire se replia sur lui-même, mais pas assez adroitement pour que M. Cros ne devinât point qu'il y eût quelque chose qu'on lui cachait.

— Vous avez raison, lui dit le notaire, et' cela peut arriver comme vous diies.

— Et alors, fil M. Cros, ce monsieur n'aura rien, à moins que M. de Chevalaine ne l'ait reconnu par un acte qui se produira au moment de l'ouverture de la succession...

Le notaire se tut.

— Ou bien, ajouta M. Cros, à moins qu'il ne lui ait donné sa part de la main à la main, en argent comptant... car il

devait avoir beaucoup d'argent. On estime le revenu de ses propriétés à quatre-vingt nulle francs, et il en dépensait peut-être quinze ou vingt mille... Il doit y avoir des capitaux quelque part... chez des banquiers... à la recetie générale... ou bien des inscriptions de rente... car M. de Chevalaine n'était pas homme à enfouir ses économies dans quelque vieux coffré... quoiqu'il y ait des gens faits comme ça, qui enterrent leur argent plutôt que de le placer... Vous devez en connaître : hein? plaît-il?... n'est-ce pas?

Le notaire s'était muré. La seule parcie qu'il eût laissé échapper avait été trop bien saisie pour qu'il s'exposât à en lâcher une seconde...

Mais M. Gros, qui ne pouvait commenter d'autres paroles, commenta le silence et il se dit :

— Ce notaire en sait plus qu'il n'en a l'air. Il doit être pour nos ennemis, c'est sûr; on veut anéantir les droits de Maricou, et me jouer en môme temps quelque vilain tour. Je suis seul contre tous... je n'ai donc puint d'autre parti à prendre que de me mettre avec ceux qu'on veut sans doute dépouiller ainsi que moi.

Ceci étant bien décidé dans l'esprit de M. Cros, il quitta le notaire en lui disant :

— Je n'ai plus rien à vous dire. Monsieur; je suis lâché que mes bonnes intentions pour ce jeuue homme demeurent sans écho; eh bien 1 ma foi... je ferai pour lui ce que je pourrai. Passons maintenant à notre grande aiiaire ; occupezvous-en, je vous en prie.

M. Cros quitta le Ribay assez peu satisfait de sa visite, mais fort décidé à prendre le parti de Marianne.

Burlaudas l'attendait dans l'auberge où M. Cros avait laissé son cheval, et, sur l'ordre du banquier, il avait fait préparer le meilleur dîner possible.

Notre arpenteur, qui avait cru reconnaître daus M. Cros ce qu'on appelle en province un délicat, c'est-à-dire un homme qui s'évanouit devant un verre mal rincé ou une nappe tachée, avait fait préparer ledit repas dans une chambre qu'i avait lui-même balayée, épousselée, eic.

Mais M. Cros savait parfaitement quitter, au besoin, les habitudes de confort, et lorsqu'il dit à Burlaudas :

— Eh bien! où dînons-nous?

— Là-haut, dans la chambre de la maîtresse de l'auberge.

— Et pourquoi pas ici? lit M. Cros, comme tout le monde?.,

Est-ce qne vous trouvez que ce qui est bon pour ces Messieurs, ajonta-t-il en montrant deux paysans attablés avec un routier, n'est pas lion pour nous?... Vous êtes bien aristocrate, monsieur Burlaudas.

— C'était pour vous, .Monsieur, dit l'arpenteur d'un ton confus.

— Oh! mais moi, je ne suis pas fier, fit M. Cros, et si ces braves gens veulent boire un coup avec nous, ça me fera plaisir.

Ce fut une révolution dans l'auberge ; le couvert fut descendu, et les paysans ravis firent mille remerciements à M. Cros.

— Ali ! ma foi, dit l'un d'eux, voilà un maître comme il nous en faudrait un, et je serai content si la closerie de Baroufllei tombe dans votre part de la succession.

Est-ce que vous en êtes le fermier?

— Oui-dal et je serais bien sur que vous ne seriez pas chien comme M. de Cbevalaine, qui m'a pris le plus pur de mon sang a me faire payer des fermages impossibles.

— Mais vous les avez acceptés, ces fermages?

— Eh ! voilà la faute... J'étais du pays... j'ai pas voulu le quitter... Ali! j'ai si bien fait que, si cela continue, je serai sur la paille, et mes enfants aussi, l'an qui vient.

Cela m'étonne de la part de Al. de Chevalaine, qu'on disait humain.

— Une belle humanité, qui n'aurait pas fait une remise de cinq sous à un pauvre fermier... Ali! vous en trouverez des tonnes d'or... à moins qu'il ne fit fondre son argent.

Ceci donna à M. Cros quelque idée que le trésor pouvait exister; mais avec de pareils bruits, tous les cohéritiers devaient avoir la même pensée, et il reprit:

— Ali ! mon brave homme, ceux qu'on croit bien riches sont plus pauvres souvent que ceux qui les envient; mais après tout, qui vivra verra...

— Et c'est tout vu, lui dit le fermier; et je vous dis qu'il doit y avoir des monceaux d'or, à moins qu'il n'ai baillé tout ça en dessous main à ce damné Maricou.

La possibilité de ce que lui avait dit Marianne croissait à chaque instant dans l^prit de M. Cros.

Alor< il entra en conversation ; il apprit peu à peu l'assassinat de madame de Chevalaine, l'accusation portée contre Marianne et détruite par M. de Chevalaine.

Tout cela lui éclaira d'un jour subit les mots de cette femme : « Il n'a pas dû enseigner le passage secret... c'eût été dire par où... »

Le même passage renfermait le trésor et avait dû introduire l'empoisonneuse... c'était assez pour la vraisemblance.

Et M. Cros quitta le Ribay, bien décidé à introduire Marianne dans le château.

M. Cros avait repris la roule du château aussitôt après être sorti du Ribay, et il avait gardé Rurlaudas, non-seulement comme guide, mais encore comme compagnie.

La révélation des crimes imputés à Marianne, tout en démontrant à M. Cros la vraisemblance de ce qu'elle prétendait savoir, avait jeté dans son esprit une profonde terreur sur les suites des relations qu'il pourrait avoir avec cette femme.

Le retour fut silencieux.

M. Cros combinait tous les moyens par lesquels il pourrait s'approprier le trésor, dans le cas où il existerait, et il n'en pouvait découvrir qui ne fussent pleins d'inconvénients ; car il n'entendait point le voler à la façon des voleurs.

La probité de M. Cros était trop supérieure pour qu'il se permit d'avoir une telle pensée. Mais il savait l'art de vendre des créances véreuses à cinquante pour cent de perte, lorsqu'il savait exactement qu'elles ne rapporteraient rien.

Et il n'appelait point cela voler. C'était l'affaire des acquéreurs de prendre des informations, et, dans le cas présent, il n'eût pas touché une des pièces d'or des monceaux accumulés dans les caves ; mais il eût acheté le château pour mille écus, sachant qu'il renfermait ces richesses... sans le moindre scrupule.

Et cependant il ne pouvait se décider à renoncer complètement à l'idée de s'emparer de cette fortune inconnue, et il s'arrêta à une résolution qui a été, plus souvent qu'on le croit, celles des esprits supérieurs. C'était d'attendre du ha-

sard, du lieu, de la circonstance, l'inspiration qui devait déterminer sa conduite.

— Quand j'aurai vu le trésor, se dit-il, quand j'aurai reconnu son existence, sa quotité, je prendrai mon parti. C'est ce sentiment avec lequel plusieurs grands généraux attendaient le champ de bataille, pour y trouver l'inspiration de la victoire.

Ainsi, M. Cros était parvenu à reprendre quelque tranquillité. 11 était déjà en vue du château, et la nuit était presque venue, lorsqu'il rencontra, à la croix des deux sentiers, ce même Brigaut qui l'avait si fort épouvanté le matin.

Burlaudas s'arrêta et dit à M. Cros :

— Eh bien! voilà Brigaut qui va vous conduire jusqu'au château. Je puis m'en retourner.

— C'est inutile, dit M. Cros, vous coucherez ce soir au château.

Burlaudas, qui avait fait expédier chez lui les restes du diner de M. Cros, pensa qu'il serait de moins à souper dans la maison, et remercia.

Brigaut s'approcha de M. Cros et lui dit :

— Ce que vous avez promis tient-il?

— Oui, sans doute, reprit M. Cros.

— Alors à minuit.

— A minuit.

Burlaudas, qui n'avait point entendu les premiers mots de Brigaut, entendit celui-ci : « A minuit. »

Pour le Parisien, qui a tant de fois entendu cet:e heure et ce mol résonner sur les théâtres du mélodrame, minuit est devenu une heure presque ridicule; mais elle a gardé sa puissance magique sur les esprits moins littéraires des campagnards du bas Maine , et lorsque Burlaudas entendit ce rendez-vous, il regarda M. Cros d'un air stupéfait.

— A minuit! lui dit-il; vous avez renuez-vous avec cet homme à minuit?...

M. Cros fut très-contrarié de l'observation, et répondit :

— Je n'ai rien à faire avec cet homme...

— Tant mieux pour vous, Monsieur. A minuit... reprit-il; c'est l'heure de leurs maléfices, à lui, à Marianne et aux autres.

— De leurs maléfices ! dit M. Cros en ricanant; est-ce que vous croyez aux maléfices?

— Ah! Monsieur, le fermier Venière n'y voulait pas croire

non plus, et il accepta un rendez-vous à minuit de ce même Brigaut; c'était pour lui faire retrouver un cheval qu'on lui avait volé.

— Eh bien? dit M. C;os.

— Il alla au rendez-vous.

— Et il ne retrouva point son cheval?

— Si", pardieu, puisqu'en rentrant chez lui il le vit attaché à la porte de son écurie.

— 11 me semble qu'alors le fermier fit bien d'aller au rendez-vous.

— Vous croyez cela, Monsieur? Le lendemain même, Venière voulut monter son cheval, mais il n'était pas à deux cents pas de chez lui que le cheval s'emporta, le renversa, le traîna après lui, et ne s'arrêta qu'à l'endroit où avait eu lieu le maléfice qui le lui avait fait retrouver. Venière était mort. Son fils tua le cheval, qui était possédé, c'est sûr, et on fit plainte au procureur du roi ; mais il prétendit qu'il ne pouvait poursuivre des gens parce qu'un cheval s'était emporté. Ah! tenez, Monsieur, la justice, ici, a de drôles d'idées; quant à moi, voyez-vous, ajouia-t-il en baissant la voix, je les ferais tous brûler comme un nid de guêpes, ces misérables-là...

— C'est bien, fit M. Cros, que toutes ces choses, auxquelles il ne croyait pas, agitaient d'une inquiétude dont ii ne voulait pas convenir lui-même.

Ce fut dans cette disposition qu'il rentra au château, et qu'il fit demander par Gros-René la clef du parc au concierge.

Celui-ci l'avait remise au valet de chambre du banquier sans la moindre observation, et M. Cros l'avait depuis longtemps lorsque M. Camille Penïn se décida à monter chez lui.

Il trouva M. Cros ayant près de lui une paire de pistolets et attendant que l'heure fatale de minuit sonnât.

M. Perrin aborda sans tergiverser le motif qui l'amenait, et lui raconta ce qu'il avait appris de Gros-René, ce qu'en savait M. de Fernic, et finit par arracher du banquier le récit de ce que nous avons révélé à nos lecteurs; récit fait à la manière de M. Cros, mais dans lequel M. Perrin découvrit la vérité sur les transes du banquier et sur l'avidité qui l'avait poussé à vouloir s'assurer de l'existence du prétendu trésor.

Mais M. Perrin. qui connaissait M. Cros, ne s'arrêta point du tout à cette circonstance ; ce qui le frappa avant toute

chose, ce fut la naissance à peu près certaine de Maricou, et le secret qu'on avait gardé vis-à-vis de M. Cros.

— Prenons garde, lui dit-il ; nous avons aflaire à une bande de gens que voire qualité de Parisien absout à leurs yeux de tout ce qu'ils |>euvent tenter contre vous. Ils ont essayé sur moi, on >Vst adressé ensuite à vous, et probablement on tentera quelque chose contre madame Cros, qui, étant la véritable héritière, sera plus que nous encore en butte à leurs mauvais desseins. Où est-elle logée?

— Ma foi, dit M. Cros, je n'en sais trop rien; c'est dans l'autre aile du château, je crois.

— Mais il ne faut pas la laisser seule, dit M. Perrin : il y a dans tout ceci une intrigue dont il faut nous défier. Allons chez elle.

— Mais, dit M. Cros, voici venir minuit, et s'il est vrai que ce trésor existe...

Cette lois, M. Perrin adressa à M. Cros un de ces regards qui déconcertent l'homme le plus intrépide dans les mauvais projets. M. Cros en rougit, et M. Perrin, assuré d'avoir été compris, dit alors :

— Ce sera autant d'ajouté à l'actif de la succession.

M. Cros, furieux d'avoir été dominé, malgré lui, par le coup d'œil que lui avait jeté M. Perrin, se ravisa tout à coup, et se servit de ce qui venait de lui être dit pour donner un sens honnête à son rendez-vous avec Marianne.

— Assurément, reprit-il, ce sera autant d'ajouté à la succession ; mais, pour cela, il faut que l'existence de ce trésor soit constatée, car à quoi me servira de dire qu'il existe, si je ne puis le prouver ? Le secret que l'on nous a fait ici de la position de Marianne peut nous faire présumer qu'elle en savait plus que nous sur bien des choses, et il me semblait que ce serait une bonne précaution que de s'assurer d'abord de ce que cette Marianne m'a dit.

— Sous ce point de vue, dit M. Perrin avec un sourire amer, vous avez peut-être quelque raison, mais n'oubliez pas que vous n'avez personnellement d'autres droits que ceux de madame Cros, et que si on entreprend quelque chose contre elle, vous ne serez plus rien ici.

— Qu'entendez- vous par entreprendre quelque chose?

— Eh ! que sais-je? reprit M. Perrin, on a bien voulu m'en terrer tout vivant aujourd'hui.

— Vous? fille banquier.

Et il fallut que M. Perrin lui racontât successivement tout ce qui était arrivé aux huttes.

A ce récit, l'inquiétude vague du banquier, qui flottait entre la cupidité, une terreur instinctive et un doute dédaigneux, se tourna vers la terreur, comme une girouette qu'un souffle incertain a fait jouer un moment sur son pivot, et qu'un ouragan lance tout à coup dans une direction invariable.

M. Cros eut peur, horriblement peur... tellement peur, que M. Perrin ayant dit :

— Vous comprenez, après cela, qu'il est prudent de s'assurer de ce qui peut arriver à madame Cros.

Et ayant fait, après ces paroles, un pas vers la porte, M. Cros s'élança vers lui en s'écriant:

— Je vous suis!...

M. Perrin s'arrêta et dit à M. Cros :

— Il serait peut-être bon cependant de ne pas quitter cette chambre, s'il est vrai, comme l'a dit Marianne, qu'elle conduit à l'endroit où est caché le fameux trésor. Allez chez madame Cros.

— Tout seul?... reprit M. Cros avec toute la naïveté de la peur.

M. Camille Perrin savait très-bien qu'on ne raisonne pas avec un pareil sentiment, et il reprit :

— Eh bien ! demeurez ici, vous êtes armé, vous n'avez rien à craindre.

— Mais ma femme ! je voudrais savoir...

Cela voulait dire clairement qu'il ne voulait ni rester seul, ni aller seul.

— Eh bien! dit M. Perrin, nous allons fermer la porte à clef et nous reviendrons.

Le conseil plut à M. Cros, et tous deux quittèrent la fameuse chambre bleue.

On se souvient que, lorsque Gros-René avait voulu finir son récit, M. de Fernic avait dû s'éloigner ; de tous ceux qui étaient dans le château, France était peut-être le plus désintéressé dans tout ce qui se passait.

Sans doute il voyait avec plaisir arriver entre les mains de sa grand'mère, dont il était l'unique héritier, une fortune assez considérable; mais, passé cela, il ne fondait sur cette fortune aucune combinaison présente. Il avait très-bien compris que mademoiselle Lucie de Chevalaine n'eût point été

fâchée d'associer sa part d'espérances avec la sienne; mais cette grande et forte beauté n'était point du tout du goût du jeune marin, et l'élégance frêle, distinguée et soyeuse de madame Gros lui eût beaucoup mieux convenu.

Mais madame Cros était mariée; ce n'était donc qu'un amour à tenter, et il y avait légèrement essayé dès le premier jour, par ces petites attentions qui avertissent une femme qu'elle n'a qu'à vouloir et qu'un esclave est tout prêt.

Madame Cros s'était aperçue de la prétention. M. de Fernic était assez beau, assez distingué, pour qu'elle ne s'en irritât point. Elle avait donc accepté de ces attentions tout juste ce qu'il fallait pour montrer à mademoiselle de Chevalaine qu'elle n'en aurait rien, mais pas assez pour que M. de Ferme se crût autorisé à se croire le bienvenu.

Les événements de la visite aux buttes avaient été d\me gravité qui n'avait pas laissé place à cette coquetterie mutuelle, et lorsque M. de Ferme rentra chez lui, il ne songeait plus guère qu'à la nécessité où il était d'avoir le lendemain une affaire avec son gros et grand cousin, M. de Chevalaine.

.Mais, pour rentrer dans sa chambre, il lui fallait passer devant la porte de madame Cros, et comme il s'en approchait, il entendit distinctement une voix d'homme. Ce ne pouvait être celle de M. Perrin qu'il quittait, ni celle de M. Cros que Gros-René venait de déclarer avoir laissé dans sa chambre.

Était-ce donc M. Blanchet ou le curé ?

Fernic s'arrêta et reconnut la voix de Maricou.

Pour que nos lecteurs comprennent bien la scène qui se passa, il faut qu'ils s'imaginent un long corridor sur lequel ouvraient les portes d'un grand nombre de chambres, corridor coupé à chaque extrémité par d'autres couloirs desservant les ailes latérales, et menant à des petits escaliers de service.

Au moment où M. de Fernic reconnut la voix de Maricou, une singulière curiosité le prit de savoir ce qu'un pareil homme pouvait faire à une heure pareille dans la chambre d'une femme comme madame Cros.

Il se pencha vers la porte pour écouter; mais à l'instant il s'aperçut que, si quelqu'un passait, il serait aisément vu avec la bougie qu'il tenait à la main, et il la souffla avant même avoir réfléchi à l'improbité de l'action qu'il commettait.

Cependant il est juste de dire que M. de Fernic se fù! gardé comme d'nn crime d'une action pareille à celle qu'il allait faire, si elle avait pu se montrer à lui sous un point de vue cupide ou même sérieux.

Mais l'homme a pour certaines choses des transactions de conscience admirables.

Ce que M. de Fernic n'eût point fait dans l'intérêt d'un million à gagner, il le fit contre une femme, parce i]u'il lui passait par la tète que la belle madame Cros avait pu se laisser prendre par un caprice extravagant pour le beau Maricou.

— Elle a un butor de mari, se dit-il, et probablement elle s'en console à Paris avec quelque beau jeune homme de la première élégance... avec un... ou peut-être plusieurs. Or, cette femme, qui est peut-être blasée sur ies amours bim arrangés, a pu ce qu'on appelle se monter la tète pour une aventure piquante, originale, qui lui promît des émotions d'un genre inconnu.

Il est inutile de dire tout ce qui se passa dans la tête du chevalier de Fernic en ce moment; mais, par une décision aussi rapide que toutes ces suppositions, il souffla sa bougie et se mit à écouter.

Il s'assura parfaitement que c'était Maricou qui parlait, mais il ne put en aucune façon distinguer un seul mot de ce qu'il disait.

Cependant, à la continuité avec laquelle il parlait, sans que madame Cros l'interrompit, il devina que Maricou faisait un récit et non point une déclaration, et il fut honteux de ce qu'il venait de faire. 11 se décida à s'éloigner; mais il n'avait pas fait deux pas qu'une voix lui dit tout bas :

— Oui, chevalier de Fernic, c'est le beau Maricou qui vous supplante.

M. de Fernic reconnut la voix de mademoiselle de Chevalaine ; mais s'il n'avait été profondément étonné d'avoir été surpris écoutant à une porte, il se fût demande par quel hasard elle se trouvait là, et il eût aisément compris que probablement elle y était venue pour y faire ce qu'il y vivait fait lui-même.

En effet, Lucie, épouvantée de voir Maricou entrer chez madame Cros (et si l'on se rappelle le récit de Maricou, on doit comprendre qu'elle eût peur de ce que cet homme pouvait dire); Lucie, disons-nous, avait essayé de surprendre

Je motif de cette étrange visite. Elle avait donc furtivement quitté sa chambre et était venue coller son oreille à la porte.

Comme France, eLle avait été un moment sans entendre autre chose qu'un murmure sourd; mais, de même que les yeux s'accoutument à l'obscurité et finissent par distinguer vaguement certains objets qui un moment avant étaient plonges dans les plus profondes ténèbres, de même, au bout d'un certain temps, Lucie, sans pou\oir cependant suivre d'une façon continue le récit de Maricou, en saisit au hasard quelques mois qui lui firent peur.

Son propre nom, plusieurs fois répété, ainsi que celui de M. d'Asiorg, le nom de l'infortunée Marie, lui prouvèrent que Maricou racontait à madame Cros l'histoire de toute sa vie.

Mais jusqu'où allaient ces aveux ?

Voilà ce que Lucie ne pouvait comprendre, et elle prêtait une oreille encore plus attentive, lorsqu'elle entendit le pas de M. de Fernic monter le grand escalier, et presque aussiiôt elle vit jouer, à l'angle des murs, la clarté de la bougie.

Aussitôt elle se retira jusqu'à l'extrémité du corridor pour laisser passer M. de Fernic. Ce fut alors qu'elle le vit s'arrêter, éteindre la bougie, et ce fut alors que, craignant qu'il ne surprit mieux qu'elle le sens des paroles de Maricou, et comprenant qu'il fallait à tout prix se défendre d'avance contre les révélations, quelles qu'elles fussent, de Maricou, elle s'avança vers M. de Fernic, et lui dit les paroles que nous avons rapportées plus haut.

Fernic demeura interdit de s'être ainsi laissé surprendre, et pour donner une sorte d'excuse légère à sa vilaine curiosité, il repartit :

— Ma foi , j'avoue que j'étais curieux de savoir comment notre belle Parisienne faisait l'éducation de notre jeune sauvage.

— Ah ! ce n'est pas , peut-être, dit mademoiselle de Chevalaine , son éducation amoureuse dont elle s'occupe en ce moment ; à moins qu'elle ne s'en serve comme d'un moyen pour arriver où elle veut en venir.

— A quoi donc?

— Suivez moi, lui dit mademoiselle de Chevalaine, je vous le dirai ; car vous ne savez rien de ce qui s'est passé dans ce château. Votre grand'mère, ma tante, ne s'en doute pas plus que vous, et peut-être la charmante Parisienne tronve-t-elle

moyen, en ce moment, de nous dépouiller tous de notre pari d'héritage.

— C'est impossible !

— Venez, dit Lucie, et quand je vous aurai dit la vérité, vous verrez si je n'ai pas raison d'avoir cette crainte.

Mademoiselle Lucie prit hardiment M. de Fernic par la main, avec la vivacité de quelqu'un qui connaît parfaitement les êtres de la maison, et l'introduisit dans sa chambre, dont elle ferma la porte.

M. de Fernic avait donc suivi mademoiselle de Chevalaine dans sa chambre , où elle s'était enfermée avec lui

D'un autre côté, Gros-René , d'après l'ordre de M. Perrin, avait quitté le salon pour aller dire à France de tenir ses armes prêtes.

Il en advint que, lorsque Gros-René arriva à l'appartement du jeune marin , il ne trouva personne. Gros René continua sa recherche. La chambre de M. de Fernic était contiguë à celle de M. Blanchet, celui-ci était absent. Le curé logeait à côté d'eux, et le curé n'était pas chez lui.

Gros-René s'imagina-t-il qu'ils s'étaient tous réunis pour combiner quelque mauvais dessein contre ses maîtres, ou bien s'expliqua-t-il toutes ces absences par autant de disparitions diaboliques? Je n'en sais rien. Mais toujours est-il qu'il fut pris d'une terreur telle , qu'il s'enfuit en cherchant la chambre de son maitre, et tenant sa terrible pincette levée.

Au détour de l'un des vastes couloirs qui régnaient dans le château, il lui sembla voir paraitr.î devant lui un géant terrible. Gros-René était doué de ces poltronneries féroces qui attaquent, tant elles craignent d'être attaquées ; il abattit sa lourde pincette sur la tête du monstrueux géant, qui tomba par terre avec un sourd gémissement.

Gros-René eût peut-être achevé d'assommer l'ennemi inconnu qu'il avait trouvé sur son passage, lorsqu'il fut arrêté par l'apparition de son maitre et de M. Perrin, qui furen* étrangement étonnés en rencontrant ainsi Gros-René avec un homme étendu à ses pieds, et le visage tout ensanglpnté.

M. Gros reconnut Burlaudas, à qui la pincette avait fait au

riUIT JOURS AU CHATEAU. 153

front une blessure légère, mais qui, lui ayant couvert le visage de sang, lui donnait l'aspect d'un homme assassiné.

— Qu'as-tu fait ! s'écria M. Gros en aidant Burlaudas à se relever.

— Ah ! fit Gros-René, chez qui la peur se tournait de plus en plus en férocité , j'ai commencé par ce brigand, en attendant que nous en finissions avec les autres.

— De quels brigands veux-tu parler ? dit M. Camille Perrin.

— De tous ceux qui sont dans ce château, repartit Gros- René qui, les yeux hors de la tète, le visage bouleversé, paraissait un furieux avide de carnage.

— Comment, dit Burlaudas en essuyant de son mouchoir de cotonnade bleue le sang qui lui couvrait le visage, ils sont déjà entrés ?

— Mais qui donc? fit M. Gros.

— Mais les autres, fit Burlaudas, les gens des huttes ; on les entend rôder autour du château comme une bande de loups... s'appelant avec leurs cris de chouette. Je les ai entendus de la chambre où je couche, et je venais vous en avertir, lorsque j'ai été assassiné par ce brutal.

Gros-René releva sa pincelte d'un air sanguinaire.

— Voyons... voyons, fit M. Camille Perrin, assez de sottises comme ça, maître Gros-René ; vous êtes un drôle et un poltron. Quant à vous, Monsieur, permettez que j'examine votre blessure. Ce n'est rien, la peau est fendue, voilà tout ; une compresse d'eau fraîche en fera l'affaire. Et maintenant, expliquez-nous, Monsieur, ce que vous avez remarqué.

— Ecoulez ! fit Burlaudas.

On fit un profond silence, et il sembla en effet qu'on entendait des cris assez semblables a ceux des oiseaux de nuit, qui se répondaient dans diverses directions.

Mais ce qui semblait alarmer Burlaudas ne fit pas la moindre impression sur M. Cros, qui dit:

— Eh bien ! voulez-vous empêcher les orfraies et les chouettes de crier. J'en entends toutes les nuits autant que ça dans ma maison du bois de Marly.

— Dans les bois, c'est possible, dit M. Camille Perrin; mais ici il y en a trop et de trop d'espèces différentes pour que cela ne soit pas autre chose que des animaux qui nous donnent ce concert.

M. Cros se remit à écouter avec plus de soin, tandis que M. Perrin disait à Gros-René :

— Tu as averti M. de Fernic?

— Et où voulez-vous que je l'avertisse, il n'est pas dans sa chambre.

— Mais il est entré peut-être chez M. BlaDchet.

— Ni Fernic, ni Blanchet, ni curé! dit Gros-René avec cette brutale familiarité que les laquais emploient entre eux pour parler de leurs supérieurs, et qui leur revient dans des circonstances où un sentiment violent leur fait oublier le faux respect qu'ils montrent à leurs maîtres.

— Comment I fit M. Cros, tu n'as trouvé personne chez ces messieurs?

— Personue... et je vous dis que ce n'est pas dehors, mais dedans que sont les brigands.

— Veux-tu te taire? s'écria M. Camille Perrin, je suis sur que tu t'es trompé de porte, et que tu seras allé à quelque chambre inhabitée...

— Monsieur, Monsieur!... fitBurlaudas, en baissant la voix, je ne sais pas de qui votre domestique veut parler, mais il est sûr qu'il y a dans le château un scélérat qui, à lui tout seul, vaut tous les autres ensemble : c'est Maricou.

— Maricou est ici? s'écria M. Cros, qui ignorait cette circonstance.

— Oui, vraiment, fit Burlaudas... et si vous saviez où il est... J'étais venu pour vous le dire.

— Eh bien ! où est-il? dit M. Perrin.

— Dans la chambre de madame votre épouse, dit Burlaudas en baissant tout à fait la voix.

— Chez ma femme! s'écria M. Cros. Venez, courons... Ah! lé scélérat!...

— Tout doux, fit M. Perrin... Attendons... Qui vous a dit, Monsieur, que Maricou était dans la chambre de madame Cros?...

— Mes propres yeux, répondit Burlaudas, d'un ton assez aigre, à cette question faite d'un ton fort sec.

— Vos propres yeux?...

— Oui, Monsieur; car je l'ai vu entrer il y a une heure bientôt par la fenêtre...

— Entrer par la fenêtre!... s'écria M. Cros.

— Il y a une heure... fit Gros-René.

— Comprenez-vous cela, Perrin? fit M. Cros.

— Depuis une heure, reprit Gros-René; alors il a eu le temps...

— De quoi?... fit M. Cros.

— D'assassiner .Madame, s'il en a eu envie.

M. Perrin et M. Cros étaient fort en peine de donner un sens à ce rendez-vous, et l'interprétation que Gros-René avait tournée brusquement en assassinat les eût peut-être gagnés, si Burlaudas n'avait repris d'un ton de dédain :

— Non, non, Maricou n'est pas de cette pàte-là. Quoiqu'il soit homme à tuer un garde champêtre ou un chasseur, comme il tuerait un chien dans la lande, tout le monde l'en croit capable. Mais il a d'autres moyens quand il veut. Je vous l'ai dit, Monsieur, Maricou a un charme ; il faisait faire tout ce qu'il voulait à défunt M. le comte, je vous l'ai dit; et souvent mademoiselle Lucie de Chevalaine n'a pas osé lui répliquer, lorsqu'il lui disait des choses que personne ne pouvait comprendre. Ainsi, tenez, s'il veut faire faire quelque imprudence à l'épouse de Monsieur, il va se mettre à la charmer... et il faut bien qu'il ait déjà réussi, puisqu'elle n'a pas poussé le plus petit cri lorsqu'il est entré dans sa chambre.

— Par la fenêtre ! ajouta Gros-René.

Ce mot était comme une pincée de poivre ajoutée à une parole déjà passablement épicée; car M. Cros n'entendait point du tout le charme de Maricou dans le sens où le comprenait naïvement Burlaudas.

— Perrin, dit M. Cros, suivez-moi.

M. Camille fit semblant de ne pas entendre, et reprit aussitôt :

— Non, non, Maricou ne peut avoir de mauvais desseins. N'est-ce pas lui qui m'a sauvé aujourd'hui avec un courage, un héroïsme?...

— Oh ! fil M. Cros en serrant les dents, M. Maricou est un héros! Je comprends, quelque chose comme le Dernier Chouan ou Monsieur Mauprat... Avec ça que ma femme ne lit pas autre chose que ces mauvais livres. Suivez-moi, vous dis-je, Perrin.

— Et puis, fil Burlaudas, dont la parole était toujours à côté de la pensée des trois Parisiens, madame Cros est la véritable héritière, et c'er-t à elle qu'il s'adressa; car, si on vous a arrêté aux huttes, vous, Monsieur, c'est parce qu'on vous prenait pour le mari de celte dame, à cause que vous étiez très-familier avec elle.

Le fer de la guillotine eût été levé sur la tète de Gros

René, qu'il n'eût pu résister à la joie qu'il éprouva d'une parole qui devait être également déplaisante à sou maître et à l'ami de son maître; aussi s'empressa-t-il de dire :

— Madame est si imprudente!

— Qu'est-ce que c'est?... fit M. Perrin avec une colère qui imposa à l'insolent.

— Mais, dame! reprit Gros-René, recevoir un homme à une pareille heure...

— Je vous dis qu'il l'a charmée, fit Burlaudas.

M. Cros roulait en lui-môme de sinistres pensées, mais il n'osait éclater. Enfin il s'écria :

— Gros-René, conduis-moi chez ma femme... car je ne connais pas seulement les êtres de cette vieille baraque.

— Je vais vous y mener, dit M. Perrin.

— Ah! vous connaissez le chemin? fit Gros-René.

— Et je vais te le montrer, car tu vas nous suivre, dit M. Perrin.

— Si Monsieur me l'ordonne.

— D'abord, et avant toutes choses, dit M. Camille Perrin, comme nous sommes en un château rempli de brigands, d'après ton dire... je pense que celui qui ne marche pas avec nous est de leur parti ; et au préalable , et pour ne pas laisser d'espions derrière nous, je casse la tète au premier qui ne nous suit pas.

Ces paroles, prononcées avec un sang-froid qui ne permettait pas de douter que M. Perrin n'accomplît sa promesse, firent cesser toute réplique, et nos quatre interlocuteurs s'avancèrent ensemble vers la chambre de madame Cros.

M. Perrin frappa sur-le-champ en disant:

— Ouvrez, ou nous sommes tous perdus.

Madame Cros se hâta d'ouvrir la porte, et ils entrèrent tous dans la chambre.

L'altitude de Maricou et de madame. Cros, la rapidité avec laquelle elle avait ouvert, ne permettaient pas de supposer qu'on eût dérangé le moins du monde un entretien très-intéressant.

Mais M. Cros était trop mari pour ne pas faire une bêtise, et il dit en entrant :

— Pourquoi cette fenêtre ouverte? C'était sans doute pour que le jeune héros s'en retournât par où u était venu?

Sur un signe de M. Camille Perrin, madame Cros comprit son mari, et repartit avec un malicieux sang-froid :

— C'est pour que les curieux de ce château , et il n'en manque pas, puissent voir tout ce qui se passait ici, pendant que Maricou me racontait son histoire.

— Et en quoi peut-elle vous intéresser? dit M. Cros.

— Le deslin du fils de M. de Chevalaine, de mon cousin, répondit madame Cros, ne peut m'ètre indifférent.

— C'est ce qui n'est pas prouvé, fit M. Cros, ravi de cette explication, mais ne voulant pas demeurer sans réponse, et il aura à me prouver...

— 11 s'agit de ma famille et non point de la vôtre, Monsieur, dit madame Cros avec hauteur : ce sont des affaire.0 que je veux garder le droit de mener à ma guise.

— Mais, Madame... fit M. Cros d'un ton rogue.

Et une querelle semblait prête à s'engager, lorsque Maricou, qui était resté penché vers la fenêtre, l'oreille tendue pour reconnaître les bruits qui couraient la campagne et auxquels il n'avait point fait attention durant son récit à madame Cros , lorsque Maricou, disons-nous, poussa un cri de colère, et s'écria :

— Ah ! les brigands !...

— Qu'est ce donc?... fit M. Perrin.

— Voyez ce rouge au ciel au-dessus du toit, ils ont mis le feu ta la grande bergerie.

Ce mot n'était pas lâché que maître Gros-René se précipita hors de la chambre en criant d'une voix furieuse :

— Au feu! au feu!

— Courons !... s'écria M. Perrin.

— Demeurons, fit Maricou... La bergerie est en feu... il faut qu'elle brûle... elle brûlera... Mais que personne ne sorte du château.

Cependant, aux cris de Gros-René, toutes les portes s'ouvraient, et le valet de chambre de M. Cros put voir sortir d'abord de la chambre de la vieille madame de Fernic M. Blanchet et le curé, et ceux-ci purent voir presque aussitôt M. de Fernic sortir de la chambre de mademoiselle de Chevalaine.

Malgré le trouble qu'avaient jeté dans tous les esprits les hurlements de Gros-René, cette circonstance n'échappa point au curé et à M. Blanchet, qui échangèrent entre eux un regard d'intelligence, ni à madame de Fernic, qui foudroya les deux jeunes gens d'un coup d'œil où avaient parlé soixante» dix ans d'honnêteté irréprochable.

Mais cette observation fut réservée pour plus tard, car Gros- René ne cessait de crier :

— Au feu ! au feu ! le château brûle. Fiance l'arrêta vigoureusement, et lui dit :

— Comment, le château brûle ?.. Où... comment?...

— Voyez là-bas, lui dit Gros-René. Au feu I...

France se précipita à une croisée à l'extrémité du corridor où il se trouvait, et vit en effet les rouges reflets de l'incendie au-dessus des grands arbres du parc.

Cependant le tumulte qui avait lieu dans l'appartement des maîtres commençait de même dans les logements des domestiques ; chacun sortait de chez soi à moitié vêtu, et accourait, l'un descendant de sa chambre, l'autre montant de son écurie ; tout le monde arrivait au centre commun d'où était partie l'alerte, le concierge du château comme les autres.

— L'incendie est à la bergerie, dit le curé.

— Il faut y courir par la porte de la Verdière.

— Donne-nous la clef, ajouta-t-il en s'adressant au concierge.

— Je l'ai remise à M. Gros-René...

— A cet homme !... s'écria-t-on de tous côtés.

— As-tu cette clef? dit M. de Fernic.

— Je l'ai donnée à M. Cros.

— A ton maître ! C'est étrange. Et où est-il ?...

— Ma foi, dans la chambre de Madame, dit Gros-René.

— Que voulait-il faire de cette clef ? dit madame de Fernic, pendant que France se dirigeait vers la chambre de madame Cros, et que tout le monde le suivait en tumulte.

— En effet , dit mademoiselle de Chevaiaine , c'est la clef qui ouvre précisément à deux pas de la bergerie.

— C'est extraordinaire, fit le curé.

— Avais-je donc raison, reprit Lucie, comme si elle se parlait à elle-même, lorsque je voulais mettre mon cousin eu garde contre les projets de ces Parisiens?

— C'était donc pour ça, fit M. Rlanchet, qu'il était dans votre chambre?

— Et pourquoi voulez-vous qu'il y fût?... dit Lucie d'un ton candide.

— Ah ! je ne savais pas, répliqua M. Rlanchet.

A ce moment, on arriva à la porte de madame Cros.

France de Fernic pénétra le premier dans la chambre de madame Cros, et arriva juste au moment où M. Cros disait à Maricou :

— Que serait-il donc arrivé, si j'avais ouvert la porte du parc à cette vieille mégère que j'ai trouvée dans la lande?

M. de Fernic avait contracté, dans l'exercice de son état, des habiludes de commandement impérieux, rapide, et qui, dans les moments de danger pressant, se révélaient par une forme arrèiëe, sévère, brusque ; en présence de cet incendie qui éclatait à quelques pas du château, il obéit à cet esprit d'action qui l'eût inspiré sur son vaisseau à la déclaration d'une tempête.

D'ailleurs, parmi tous les hommes présents, Fernic pouvait se croire autorisé à prendre en main l'autorité et adonner les ordres nécessaires.

Lecuré et M. Blanchet tremblaient de tous leurs membres, M. Cros ouvrait de gros yeux inintelligents; M. Perrin était un étranger, et tous les autres étaient des inférieurs. Le seul qui eût pu se mettre en parallèle avec France, le jeune Chevalaine, n'avait point paru.

Donc, en entrant dans la chambre de madame Cros, et en entendant les paroles du banquier, M. de Fernic lui dit d'un ton de commandement:

— Remettez-moi celte clef, Monsieur, et plus lard vous aurez a nous rendre compte de l'usage que vous en vouliez faire.

Quels que fussent l'embarras de M. Cros et son épouvante le ton dont cette demande lui fut faite le blessa cependant assez pour qu'il répliquât :

— Je n'ai aucun ordre à recevoir de vous, ni aucun compte à vous rendre. Voici celte clef, que je vous remets parce que je sais qu'elle ouvre la porte du parc qui mène à la bergerie.

Fernic allait prendre la clef, lorsque Maricou quitta sa fenêtre en disant :

— C'est inutile, la bergerie est brûlée, le toit vient de s'enfoncer; l'incendie s'éteindra tout seul.

— Que fait ce drôle ici? s'écria France, et comment se faitil qu'il ose parler dans cette maison?

Maricou, au lieu de répondre à M. de Fernic, se retourna doucement vers madame Cros et lui dit :

— Vous entendez, Madame.

Fernic haussa les épaules et dit :

— Allons, allons à la bergerie, et, s'il en est encore temps, nous en sauverons quelques débris, ou bien nous prendrons peut-être qiielques-uus de ces incendiaires.

— Ne sortez pas du château, s'écria Maricou, si vous ne voulez pas le voir en feu toutà l'heure... Vous avez été agacer les loups dans leurs bois; ils sont sortis en fureur, prenez garde.

— Mais, dit France, n'est-tu pas un des leurs? Tu devais connaître leurs desseins. Emparez-vous de ce drôle, garrottez-le...

— Monsieur! Monsieur! s'écria M. Camille Perrin, c'est au courage, à l'activité de ce jeune homme que je dois la vie, et je ne souffrirai pas qu'on porte la main sur lui.

— Qui êtes-vous, Monsieur? fit M. de Fernic. Je ne vous connais pas. Quel droit avez-vous d'être dans cette maison?

— Monsieur de Fernic, fit M. Perrin, chacun ici aura des comptes à rendre.

— Quand vous voudrez, dit Fernic. Allons, prenez ce misérable, vous autres; et qu'on lui lie les pieds et les mains.

Maricou restait immobile, souriant avec une incroyable expression de dédain.

Deux ou trois palefreniers et valets s'approchèrent de lui, mais avec un sentiment visible de crainte.

— Comment, vous avez peur?... s'écria M. de Fernic en s'élançant du côté de Maricou.

A ce moment, madame Cros s'élança vivement entre France et Maricou, et, avec une vivacité pleine de force, elle lui dit:

— Ne touchez pas à cet homme, Monsieur, je ne le permettrai pas.

— Vous, Madame?... dit Fernic avec un accent où l'affectation de respect déguisait mal la colère.

— Moi, Monsieur, lui répondit madame Cros, qui trouve bien étrange que vous vous permettiez de donner ici des ordres sans le consentement de ceux qui y ont plus de droits que vous.

— Madame, dit France en se contenant mal, si votre mari voulait contester mes droits, j'aimerais mieux m'en expliquer avec lui.

— Mon mari, Monsieur, dit madame Cros, n'a rien à contester ici. Ceux qui ont quelques droits dans cette maison sont les héritiers de M. de Chevalaine : c'est M. le curé, madame de Fernic, mademoiselle de Chevalaine ou son frère, et moi, Monsieur. Quant à vous, il faut hien que je vous le dise, puisque vous le remontrez si nettement aux autres : vous n'êtes rien ici, absolument rien, pas plus que M. Perrin.

— Madame, dit Fernic pâle de colère, il y aura quelqu'un qui me rendra raison...

— C'est convenu, Monsieur, dit M. Camille Perrin, c'est convenu.

— Laissez, France, dit aussitôt madame de Fernic, ne vous occupez point de ces gens-là; mais, puisque madame Cros en réclamant ses droits me fait si bien connaître les miens, je m'en servirai pour ordonner l'arrestation de cet homme.

— Un contre un, fit M. Perrin en riant, malgré la gravité de la position.

— Non, Monsieur, fit le curé, nous sommes deux, car je suis de l'avis de ma sœur, madame de Fernic, qu'on arrèle ce misérable qui, j'en suis sur, est d'intelligence avec les brigands qui ont mis le feu à la bergerie.

Madame Cros regarda autour d'elle et vit Lucie qui gagnait doucement la porte.

— Et vous, ma cousine, lui dit-elle aussitôt, êtes-vous aussi d'avis qu'on arrête M. Maricou?

— Votre protection lui suffit, Madame, dit Lucie que cette interpellation avait rendue pâle de colère.

— Vous voyez bien que non.

Lucie, les yeux baissés, les dents serrées, resta un moment immobile, et répondit enfin :

— Je crois Maricou parfaitement innocent de cet incendie; car voilà plus d'une heure qu'il est enfermé avec vous tête à tête dans votre chambre.

Un gros ricanement, qui courut dans la foule des valets qui encombrait la chambre, avertit madame Cros que l'injure de mademoiselle Lucie de Chevalaine avait porté coup parmi ceux qui l'avaient entendue.

La honte d'avoir à répondre à un pareil outrage rendit madame Cros si confuse, qu'elle garda le silence.

Alors Maricou, s'étant avancé, dit, avec un calme et une

douceur qui contrastèrent avec l'irritation de toutes les personnes présentes :

— Oui, Mademoiselle, depuis une heure je raconte à madame quelle a été ma vie, et je lui disais surtout quelle protection j'avais trouvée près de vous.

— Et cette protection ne vous manquera pas aujourd'hui, dit vivement Lucie. Vous ne serez point arrête ; je ne le veux pas .. et mon frère se joindra à moi... Mais, reprit-elle aussitôt, où est donc mon frère?

— Il dort probablement, dit un gros valet de ferme. Ahl quand il est dans son lit, on tirerait le canon à son oreille, qu'il ne broncherait pas.

— Allez le réveiller, dit madame de Fernic ; il est bon qu'il nous donne son avis, puisque chacun ici fait si bien valoir ses droits.

— C'est inutile, dit Maricou, tout à fait inutile. Je remercie Madame et Mademoiselle de leur protection, mais je demeurerai ici à votre disposition durant toute cette nuit et la journée de demain.

— En ce cas, reprit France, humilié du rôle subalterne où on l'avait relégué, et qui voulait en sortir, qu'on l'altache et qu'on l'enferme en lieu sûr.

— Monsieur de Fernic, reprit Maricou, ni vous, ni tous ceux qui sont ici ne m'empêcheriez d'en sortir si j'en avais la volonté. Je reste parce que je veux bien rester, mais n'oubliez pas que je puis considérer comme un ennemi qui m'attaque quiconque porterait lamain sur moi, etque c'estsur vous que retomberait la responsabilité du sang qui coulerait.

— Il a raison, il a raison, fit M. Blanchet, qui avait gardé jusque-là un prudent silence, et qui n'en sortit que par une prudente intervention. Personne ici n'a mandat légal pour arrêter cet homme ni pour ordonner de l'arrêter, et il n'y a pas de flagrant délit qui puisse autoriser à s'emparer de lui. La seule chose qui soit dans notre droit, c'est de l'expulser du châieau.

M. Blanchet avait à peine achevé ces paroles, que des cris sauvages et des hurlements de joie se firent entendre dans la cour du château, et presque aussitôt dans le château luimême, qui fut pour ainsi dire envahi tout à coup, et dans lequel on entendit courir de tous côtés avec des hurlements furieux.

Au lieu de s'élancer au dehors pour voir d'où venait ce vacarme, soudain la valetaille pressée à la porte de madame

HUIT JOURS AU CHATEAU. i«3

Cros se rua dans la chambre, une femme, poussée par la peur, ferma violemment la porte ; de façon que tous ceux qui peuplaient le château, à l'exception de M. de Chevalaine, qui dormait, disait-on, et du pupille de M. Manchet et de sa nourrice, tout le monde se trouva enfermé dans cette pièce.

A l'instant même ou entendit des pas se précipiter dans le couloir même où était située la chambre de madame Cros, puis ces pas gagnèrent le second étage, dont on forçait les portes et dont on renversait les meubles, avec des bondissements d'une joie féroce et des cris furieux.

— Ouvrez cette porte... s'écria Fernic. Attaquons ces brigands.

— Sans armes?... lui dit M. Perrin.

— En voilà, dit M. Cros en montrant ses pistolets, qu'il tendit à M. de Fernic avec un empressement qui, en toute autre occasion, eût été remarqué.

Fernic s'en empara et courut vers la porte en criant'à Maricou :

— Quant à toi, misérable, si tu sors de cette chambre, je te casse la tète comme à un voleur.

Mai icou s'élança au-devant de Fernic et lui dit :

— Vous voulez donc faire assassiner tout le monde?...

— Misérable 1... s'écria Fernic.

— Arrêtez!... fit Lucie de Chevalaine, lui seul peut nous sauver. Maricou, dit-elle avec effroi, j'entends Farrenc.

— Oui... oui, dit Maricou, j'ai reconnu sa voix.

— Qu'il prenne au moins ces armes, dit Fernic en jetant les piïtolets.

— Je n'ai pas besoin d'armes, dit Maricou... seulement n'ouvrez cette porte à personne, quoi qu'on puisse vous dire, et fermez votre fenêtre.

A ce moment, madame Cros alla elle-même vers la fenêtre et recula en poussant un horrible cri.

— Qu'est-ce donc? cria Maricou.

— Je viens de voir passer... comme un paquet blanc... comme le corps d'un enfant... qu'on aurait précipité de lafenètre au-dessus de la mienne...

— C'est là que loge la nourrice ! cria M. Blanchet.

En même temps un cri plus furieux éclata dans la chambre, et Lucie, passant violemment entre M. de Fernic et Maricou, s'écria :

— Ah ! ils ont tué mon fils!

1fi4 HUIT JOURS AU CHATEAU.

TX

La scène tumultueuse qui se passait au château de Chevalaine changeait pour ainsi dire d'aspect à chaque minute.

Ainsi, au moment où Fernic avait voulu faire arrêter Maricou, l'intervention soudaine de madame Cros avait protégé le fils de Marianne ; puis était venue l'irruption violente des gens des huttes dans le château; puis enfin, lorsque tout le monde semblait s'en rapporter à Maricou du soin du salut généra!, ce cri de mademoiselle Lucie de Chevalaine :

— Ils ont tué mon fils ! avait jeté une horrible surprise parmi tous ceux qui l'avaient entendu.

Quel que fut le juste effroi que devaient éprouver les habitants du château en se voyant à la merci d'une bande de forcenés que rien ne pouvait arrêter, car ils n'avaient ni l'idée du crime ni celle du châtiment, cependant ce cri de désespoir, qui renfermait une si étrange révélation, frappa de surprise toutes les personnes présentes.

On s'interrogeait déjà du regard, et l'on allait s'interroger plus directement, lorsque des cris plus furieux, parmi lesquels se distinguaient la voix puissante de Lucie et celle dune autre femme, éclatèrent de nouveau.

Chacun put connaître aussitôt qui osait répondre avec cette hauteur à mademoiselle de Chevalaine, car Maricou s'écria en s'élançant hors de la chambre :

— Ma mère 1 ma mère !

Ce mot, à lui tout seul, fit une révolution subite dans les dispositions de ceux qui l'entendirent.

Cette troupe de valets, si épouvantés et si tremblants un moment avant, fut saisie comme d'un vertige de fureur à ce cri de Maricou, et ils y répondirent aussitôt par une imprécation générale :

— L'empoisonneuse! l'empoisonneuse ici! A mort, à mort l'empoisonneuse !

Et avant que personne eût pu s'opposer à ce brusque mouvement, ils se précipitèrent tous hors de la chambre avec des menaces terribles.

L'horreur qu'inspirait Marianne devait être bien grande, pour changer en un moment la disposition de tous ces esprits

si épouvantés tout à l'heure, et MM. Camille Perrin et de Fernic suivirent, par un mouvement machinal, la troupe des domestiques, dont l'impétuosité les entraîna sans qu'ils pussent se rendre compte si c'était pour l'aider ou la maintenir qu'ils allaient à la suite.

Mais l'événement leur dicta presque aussitôt la conduite qu'ils avaient à tenir.

En effet, arrivés à l'extrémité du couloir, ils purent voir, à la lueur de quelques torches de paille roulée en corde que les bohémiens avaient jetées çà et là dans le château, deux femmes se débatiant dans une lutte acharnée.

Assurément rien n'est plus hideux et grotesque à la fois que le combat de deux femmes dont les voix piaillent des injures, dont les cheveux volent en désordre, dont le visage est lacéré par les ongles ; mais ici l'horreur et le ridicule avaient disparu : c'était un combat à mort entre Lucie de Chevalaine et Marianne; l'une, Marianne, un couteau à la main, l'autre, désarmée, mais maintenant dans sa main de fer le bras qui tenait le couteau, et cherchant à l'arracher plus encore pour tuer que pour se défendre.

L'une et l'autre, le visage couvert de cette pâleur livide qui vient de la colère et non de la peur, les yeux étincelants de cet éclat fauve et sanglant qui regarde le meurtre en face, la voix rauque qui l'appelle, les mouvements lents et pénibles, quelquefois convulsifs, comme résumant toutes les forces de chacune pour échapper à l'autre; Lucie et Marianne, disons-nous, jetant à de courts intervalles ces paroles furieuses :

— Marianne !... Marianne, tu l'as tué !...

— Vous m'avez menti!...

— Ah ! je boirai ton sang, misérable !

— Vous m'avez menti !

— Mais je veux te tuer !

— Vous m'avez menti 1

La voix de Lucie prenait une inflexion plus cruelle à chacune de ses paroles, tandis que celle de Marianne, inflexible et sourde, répondait comme le son d'un instrument insensible.

Voilà ce qu'ils virent.

Tous les domestiques s'étaient arrêtés devant ces deux femmes, et comme ils avaient ramassé les torches des bohémiens, ils éclairaient cette lutte furieuse, épouvantés parles

fureurs des deux ennemies, et empêchés de porter secours à leur maîtresse par une sorte d'instinct qui leur disait qu'il y avait un droit égal entre ces deux femmes.

Enfin, dans un mouvement de rage forcenée, Lucie parvint à arracher à Marianne le couteau ; et avant que Fernic et M. Ferrin, qui arrivaient à l'instant même, pusseni les séparer, Lucie frappa Marianne et la jeta à terre, où la bohémienne tomba en poussant un profond soupir.

Maricou arrivait en ce moment, tirant par le bras Farrenc, qui, jeté par terre, ne pouvait se relever, et que Maricou traînait comme un cheval emporté fait de son cavalier désarçonné.

A l'aspect de sa mère frappée d'un coup de couteau , Maricou lâcha Farrenc et se pencha vers Marianne pour la relever ; mais à l'insianl même, et lorsqu'il la prenait dans ses bras, Farrenc se redressa, et, le saisissant par ses longs cheveux, il le frappa avec fureur de deux ou trois coups de couteau.

Maricou se releva à son tour, et, quoique blessé, il se retourna et regarda avec une colère calme et déterminée autour de lui ; il n'aperçut que le visage de quelques domestiques et ceux de Fernic et de M. Camille Perrin.

Farrenc s'était évadé d'un côté, tandis que Lucie de Chevalaine s'éloignait de l'autre.

Maricou resta un moment debout sans qu'il parût que les blessures l'eussent atteint dangereusement; mais tout à coup ses yeux se troublèrent, son visage pâlit; il tomba sur ses genoux, et s'affaissa bientôt tout à fait en murmurant ces paroles :

— Ma mère, que Dieu vous pardonne !

Pendant que cette scène se passait à l'étage inférieur du château , quelques domestiques, qui s'étaient précipités à la poursuite de Farrenc, qui criait: « Marianne est morte! » étaient parvenus à l'arrêter.

On s'était emparé aussi de quelques bohémiens, tandis que les autres, surpris par cette nouvelle, couraient çà et là, cherchant la porte par laquelle ils étaient entrés. En peu d'instants cette sauvage invasion fut presque repoussée , mais presque aussitôt il fallut se donner à d'autres soins.

Dans toutes les chambres où ils avaient pu pénétrer, les bohémiens avaient jeté des torches de paille sur les lits, sous les rideaux des fenêtres, et l'incendie s'allumait de tous côtés.

Il fallut alors songer à sauver le château, et, en cette occasion, France de Fernic reprit l'autorité, qui, cette fois, ne lui fut plus contestée.

— Que tout le monde me suive 1... s'écria-t-il. Et l'on obéit.

Alors il distribua la plupart de tout ce monde à chacune des chambres attaquées par l'incendie, conduisit lui-même les auires aux réservoirs disposés dans la maison, et une demi-heure ne s'était pas écoulée que toute trace de feu avait disparu ; mais ce mouvement avait fait négliger la surveillance à exercer sur les bohémiens qu'on avait arrêtés, et tous s'étaient évadés du château.

On avait même oublié Marianne et Maricou, lorsque madame Gros, se rendant au salon du rez-de-chaussée où tout le monde s'était réuni, se heurta, pour ainsi dire, contre leurs corps, et appela quelques personnes par ses cris.

M. Cros, M. Perrin et Fernic accoururent et donnèrent l'ordre d'emporter les cadavres ; mais l'un et l'autre n'étaient que blessés. Au premier effort qu'on fit pour l'enlever, Marianne revint à elle , et comme Fernic ordonnait de l'enfermer dans quelque salle basse bien fermée, elle dit en montrant M. Oos :

— Portez-moi dans sa chambre.

— Oui, oui, fit M. Gros, dans ma chambre

— C'est l'ancienne chambre de M. de Chevalaine, fit Fernic.

— C'est précisément pour cela, dit M. Cros, à qui revint, avec l'admirable présence d'esprit qu'il retrouvait à l'occasion de certaines matières, le souvenir du trésor caché. Portez-la dans ma chambre, reprit M. Cros , j'arracherai peutêtre à celte femme le nom des coupables.

Gros-René, aidé du cocher de M. Cros et de Burlaudas, obéit au banquier, et ils enlevèrent Marianne, lorsque madame Cros s'écria :

— Et son fils ?

— Qu'on le jette sur la paille d'une écurie, dit Fernic.

— Ah ! Monsieur, s'écria madame Cros, vous savez pourtant qui est ce malheureux...

— Quel qu'il soit, Madame, dit Fernic d'un ton presque impertinent, il est sous voire protection, qu'on le mette où vous voudrez.

— 11 n'y a plus de chambres, murmurèrent quelques voix des domestiques.

— Il y a la mienne, dit madame Cros, emportée par l'indignation que lui causait la cruauté aveugle de toute celle maison envers ce jeune homme si malheureux; ne trouverai je personne qui puisse m'aider à l'y transporter?

M. Camille Perrin, M. Cros lui-même, un ou deux valets entraînés par l'exemple, obéirent, et Maricou fut immédiatement enlevé et déposé sur le lit de madame Cros.

Maricou respirait encore, mais il lui fallait de prompts secours.

M. Perrin était un de ces hommes qui ont touché, par l'étude et par la pratique, à presque toutes les sciences, et il fit à Maricou une large saignée qui le rappela à la vie, et qui, cependant, le plongea dans une faiblesse qui ne lui permit que de jeter un regard triste et troublé autour de lui ; il reconnut la chambre où il était, attacha sur madame Cros ses yeux dans lesquels vinrent quelques larmes, et lui dit d'une voix douce et presque éteinte :

— C'était vous qui deviez me sauver...

— Allons, allons, fit M. Camille Perrin, du silence, mon garçon, et ce ne sera rien ; nous allons penser maintenant à votre mère... quoique, ajouta-t-il entre ses dents, mieux vaudrait peut-être la laisser finir d'elle-même que de l'envoyer à...

M. Perrin secoua la tête avec un mouvement violent, comme s'il eût éprouvé une horreur invincible pour le mot qu'il voulait prononcer.

— Corinne, reprit-il aussitôt en s'adressant à la femme de chambre de madame Cros, veillez près du malade.

Cette proposition ne parut point plaire à la chambrière, qui repartit en tremblant :

— Rester toute seule ici ?

— Voici Gros-René qui revient, dit M. Perrin, vous serez assez braves à vous deux pour rester près d'un malade?...

— La vieille veut que vous y alliez, dit Gros-René à M. Cros.

— J'y vais, fit le banquier.

— Venez avec nous, Madame, dit M. Perrin à madame Cros ; il est bon que vous entendiez ce que cette femme peut avoir à dire.

— Mais, fit M. Cros d'un air fâché, il me semble...

— Cela est indispensable, dit M. Perrin d'un ton d'autorité. —■ Mai?... fit encore M. Cros.

— Et, peut-être, ajouta M. Camille Perrin à voix basse, serait-il bon d'appeler tous les héritiers à entendre ce que cette femme peut avoir à vous dire.

— Venez donc, reprit M. Cros avec humeur.

M. Perrin prit madame Cros par la main et lui fit signe de le suivre.

Celle-ci s'éloigna, et pendant que M. Cros marchait en avant, M. Perrin lui dit tout bas :

— Soyez forte et ayez du courage ; il ne faut pas qu'on puisse commettre en votre nom quelque lâcheté dont vous seriez innocente, mais dont vous auriez beaucoup à souffrir.

— Que se passe-l-il donc? lui dit madame Cros.

— - Je n'ai pas le temps de vous l'expliquer ; mais vouf avez montré du courage dans celte horrible bagarre, n'en manquez p;is en face d'un lit de mort, car cette femme a été frappée d'une main plus sûre que celle qui a voulu assassiner Maricou.

L'esprit parisien de madame Cros prit un moment le dessus, et elle répondit en souriant doucement :

— Ah I mon cher monsieur Perrin, on est plus forte qu'on ne croit , quand on n'a personne devant qui s'évanouir avec succès.

— Vous en êtes là ?... lui dit M. Perrin, vous dites cela de vous-même ?... Tant mieux, vous retournerez à Paris, forte, sensée et raisonnable.

— Je ne l'étais donc pas avant?

Comme M. Perrin allait répondre par une de ces rudes vérités qu'il disait d'un ton si paternel que madame Cros n'eût osé s'en blesser et qu'elle provoquait souvent, M. France de Fernic arriva près d'eux et leur dit vivement :

— N'avez-vous point vu Lucie ?

— Nullement.

— Je viens de la chercher par tout le château , et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que la nourrice a disparu et que le cadavre de l'enfant n'a pas été retrouvé.

— Ah 1 fit M. Perrin, peut-être n'a-t-il pas été assassiné.

— Au-dessous de la fenêtre de madame Cros, à l'endroit où elle a vu tomber ce corps qui l'a si fort épouvantée, nous avons trouvé une large tache de sang.

Madame Cros tressaillit à cette image et reprit :

— Pauvre enfant !

— Mais que voulait dire mademoiselle de Chevalaine , fit

M. Perrin, lorsqu'elle s'est écriée : « Us ont tué mon fils! » Madame Cros pressa le bras de M. Perrin pour lui faire comprendre qu'elle savait quelque chose de ce secret, et M. de Fernic repartit :

— Je n'ai point entendu cela.

Fernic sortait de chez sa grand'mère , où s'étaient retirés le curé et M. Blanchet, entre lesquels il avait été sans doute décidé que l'honneur de la fanulleexigeaitquece cri de désespoir, arraché au cœur de mademoiselle de Chevalame, devait n'avoir été entendu par personne.

Malgré l'avertissement particulier de madame Cros, M. Perrin repartit aussitôt :

— Quel intérêt avait donc mademoiselle Lucie de Chevalame à frapper cette Marianne ? car c'est elle qui Ta frappée ; ceci, vous l'avez vu au moins?

— Mais, reprit Fernic d'un ton mécontent, mademoiselle de Chevalaine n'avait point d'autre intérêt que celui de se défendre, car ce n'était pas elle, c'était cette femme qui était armée; ceci, vous l'avez vu, je pense?

— Elle a fui cependant.

— Pensez-vous, Monsieur, dit alors Fernic avec une véritable hauteur, qu'une femme de sa naissance, poussée à en frapper une auire par un effroi insurmontable, par un égarement qu'explique l'invasion de ces misérables, ne s'imagine pa< avoir commis un crime horrible, et que l'aspect de ce sang, qu'elle n'a versé que pour se sauver, ne lui ait pas fait perdre toute réflexion?

M. Perrin sourit et repartit :

— Tout ce que vous dites là est parfaitement juste, Monsieur; mais pourquoi, dans cetie lutte que nous avons tous vue, répétait-elle : « Tu l'as tué? »

— Monsieur, dit M. de Fernic, je vous avertis que je trouve vos observations outrageantes, et qu'en l'absence de M. de Chevalaine, je ne les supporterai pas plus longtemps.

— Nous avons déjà un compte à régler ensemble à propos de Madame, ceci ne le rendra pas plus dangereux, dit M. Perrin. N'oubliez pas que vous en avez demandé un à M. de Chevalaine, et que vous ne pouvez être contre lui et pour lui.

— Soit, Monsieur, reprit Fernic avec dédain; mais ce qui ine surprend, c'est q!e vous, qui avez montré une pitié si empressée pour M. Maricou, vous n'en ayez pas eu pour

ane femme qui vaut bien, ce me semble, le fils d'une empoisonneuse.

— Peut-être, Monsieur... dit madame Cros en passant devant France, et en le toisant avec cette assurance hautaine que donne à la femme le sentiment de l'impunité que lui assure son sexe. Rejoignons mon mari, monsieur Peu in, rc~ prit-elle, et peut-être aussi saurons-nous tout à l'heure à qui la pitié est due dans cette maison.

M. Perrin suivit madame Cros, après avoir adressé à M. de Fernic une salutation qui voulait lui dire qu'il était parfaitement à ses ordres, et tous deux arrivèrent dans la chambre de M. Cros un moment après le banquier; car toutes les paroles que nous venons de rapporter avaient été échangées entre les interlocuteurs avec la dernière vivacité.

De son côté Fernic s'éloigna, et, apiès s'être informé à tous ceux qu'il rencontra, après avoir parcouru le château dans tous les sens, il s'éloigna au moment où le jour commença à poindre.

Nous devons dire, avant d'entamer le récit de ce qui se passa dans la chambre de M. Cros, que quelques-uns des domestiques de la maison, et Gros-René en tête, trouvèrent que la recherche intérieure dépassait de beaucoup le temps qu'on devait lui accorder, et que France eût dû sortir depuis deux heures, s'il n'avait craint de rencontrer les bohémiens cachés dans les environs.

Celle imputation fit remarquer l'heure delà sortie de Fernic, ei celte observation ne fut pas sans importance, comme on le verra plus tard, et c'est pour celte raison que nous l'avons mentionnée.

Lorsque madame Cros et M. Camille Perrin entrèrent dans la chambre où se trouvait Marianne, ils entendirent M. Cros lui due avec un accent de prière instante :

— C'est ici, n'est-ce pas, qu'est le passage qui mène à l'endi oit où est caché le trésor?

— Le trésor? répondit Marianne d'un ton d'amer dédain; y a-t-il un trésor? Je n'en sais rien; mais écoulez, écoutezmoi bien : il y a dans mes paroles plus de richesses pour

\n HUIT JOURS AU CHATEAU.

vous que vous ne pourriez en trouver dans toutes les caves du château...

— Sa lête s'égare, murmura M. Cros avec impatience.

— Ah! vous voilà, Madame, fit Marianne en apercevant madame Cros : c'est vous, n'est-*" î pas, à qui mon fils a raconté ses projets?

• — Non pas ses projets, mais ses malheurs, dit madame Cros.

— Ah! il ne les sait pas tous encore; qu'il vienne ici les apprendre...

— Votre fils ne peut venir, dit M. Perrin; il a été frappé et blessé comme vous.

— Blessé ! s'écria Marianne, en cherchant à quitter le lit sur lequel on l'avait placée; l'a-t-elle frappé aussi? a-t-elle voulu le iuer, parce qu'il sait le secret de sa honte?...

— Votre fils a été frappé par Farrenc, fit M. Perrin.

— Est-il mort? demanda Marianne d'une voix sourde.

— Non, fit M. Perrin.

— Ce n'est pas vous que j'interroge, dit Marianne; c'est vous, Madame, vous dont la beauté lui a inspiré tant de confiance; vous qui savez déjà, sans doute, une partie de son histoire et de la mienne... répondez-moi franchement. S'il est mort, à quoi bon tout ce qui me reste à vous dire ? S'il vit, vous lui rapporterez fidèlement mes paroles, et peut-être qu'alors il sentira s'éveiller en lui cette haine qui me soutient depuis vingt ans; peut-être trouvera-t-il que c'est justice de tuer celui qui nous a si lâchement trahis.. Car son tour est venu; il a été trahi et abandonné, parce qu'il u'est qu'un pauvre paysan... Ah! s'il m'entendait... s'il savait... Mais puisqu'il ne peut venir, je puis aller à lui, moi; car vous ne lui redirez pas la vérité, peut-être... Laissez-moi aller la lui dire.

En parlant ainsi, Marianne faisait de pénibles efforts pour se lever, et l'énergie de cette femme était si puissante, que, malgré sa blessure et la quantité de sang qu'elle avait perdu, elle y fût arrivée, si M. Perrin ne l'eût retenue en lui disant :

— Sur mon honneur et sur celui de Madame, en qui vous avez confiance, tout ce que vous direz sera fidèlement rapporté à votre fils ; mais pensez qu'une révélation, qui paraît devoir être fort imporiante, l'agiterait peut-être assez pour mettre sa vie en danger.

— Oui, vous avez raison, dit Marianne; il en mourrait, et c'est ce qu'ils #eu!ent... Non, je ne le verrai pas.

Elle se lut un moment, et reprit avec un accent de tendresse qui contrastait singulièrement avec le ton farouche dont elle s'était exprimée jusque-là :

— Je ne le verrai plus... car je suis tuée... Je ie sens... Lucie a liien frappé.

A celle pensée, toute la sauvage énergie de celte femme reparut dans ses yeux; elle fit un geste où. se montrait sa résolution, et elle s'écria :

— Oui, oui, nous n'avons pas de temps à perdre, il faut que je parle! Vous, Monsieur, vous, donnez-moi quelque chos;' qui me soutienne et me fasse vivre assez pour que je vous dise tout.

M. Gros présenta aussitôt à la blessée un verre de madère dont une bouteille ne quittait jamais sa chambre.

— Que faites-vous? s'écria M. Perrin, il y a de quoi lui donner une lièvre à l'emporter en deux heures.

— Deux heures de force et de vie... s'écria Marianne en prenant le verre et en le vidant, c'est plus qu'il ne m'en faut pour vous enchaîner à ma cause, car on veut vous dépouiller, vous aussi.

— Les misérables!... murmura M. Cros.

— Plus misérables que vous ne croyez... car il y a des crimes dans ce qu'ils ont fait... ils m'appellent l'empoisonneuse, et c'est pourtant Lucie qui m'a suscité l'idée de tuer Marie.

— Ah ! votre fils avait raison, dit madame Cros d'une voix émue.

— Vous a-t-il conté cela, Madame?... vous a-t-il dit ce qu'elle lui a promis alors?

— Voue fils, reprit madame Cros, m'a raconté tout ce qui lui est arrivé jusqu'au moment où, après avoir été transporté dans ce château, il en sortit avec l'affreux soupçon que vous et mademoiselle de Chevalaine vous étiez les auteurs de la mort de l'infortunée Marie, et que, n'osant aller vous interroger, il se rendit chez mademoiselle de Chevalaine.

-—Ah ! j'y étais déjà, moi, dit alors Marianne, j'étais venue lui demander la récompense de ce que j'avais fait pour elle. Et... si lui n'était pas arrivé, elle aurait écrit, elle aurait signé ce qu'elle n'a fait que jurer, et nous ne serions pas où nous en sommes.

— Ainsi, dit madame Cros, qui se voyait rattacher pour elle, à l'endroit précis où il avait été brisé, le fil du récit que lui avait fait Maricou, et qui était curieuse de tout apprendre; ainsi vous étiez chez mademoiselle de Chevalaine au moment où Maricou arriva?...

— Oui, fit Marianne, regardant fixement devant elle, et parlant plutôt comme si elle expliquait le tableau qui se présentait à son esprit, que pour répondre à madame Cros; oui, elle était assise devant une tahle, une plume à la main, lorsqu'il entra. Je l'avais guetté bien souvent lorsqu'il causait dans la lande avec son père, et j'avais souvent regardé avec douleur le visage doux et triste dont il l'accueillait. Ce n'était que pour moi, mon Dieu! qu'il avait ces airs sévères et terribles... et ce jour-là, jamais il ne m'épouvanta davantage.

— Lui, fit madame Cros avec étonnement, il vous faisait peur?...

— Il ne le sait pas, dit Marianne avec amertume; ah! non, il ne se doute pas que sa parole me faisait irembler et que, lorsqu'il me regardait en face, j'aurais voulu détourner le visage, comme j'aurais voulu fermer un livre sur lequel il eût pu lire toutes mes pensées. Mais non... Marianne n'a ni rougi, ni pâli, ni baissé les yeux devant personne.. Jamais il n'a deviné qu'il était mon maître et mon juge, et pourtant bien des fois j'ai été prèle à tout pardonner, parce qu'il souffrait de ma vengeance. Non, il ne le sait pas encore. Ce n'était que lorsqu'il me laissait seule, que je pleurais, que je priais, que je m'accusais... Ah! s'il m'eût Comprise une heure,. un moment; s'il eût une seule fois maudit son père et celle Marie; s'il eût rôvé un instant la vengeance que je méditais, je l'aurais arrêté, je l'aurais supplié d'y renoncer; je ne l'aurais pas voulu voir devenir coupable comme moi... et cependant je le détestais de ne pas sentir que j'avais le droit de me venger... Ah! il m'a fait bien souffrir, allez!..

Marianne demeura silencieuse, madame Cros ajouta sur un signe de M. Ferrin :

— Le jour où il vous trouva chez mademoiselle de Chevalaine dut être alors pour vous un jour de malheur, sans doute?

— Oui, reprit Marianne ; et pourtant ce jour-là j'étais forte: j'avais réussi, j'avais frappé le dernier coup.

HUIT JOURS AU CHATEAU. i75

J'étais soutenue par le crime même que je venais de commettre; mais lorsqu'il entra, lorsqu'il me regarda* le visage pâle, les yeux ronges et ternes de larmes, lorsqu'il promena son regard désespéré de moi à Lucie et de Lucie à moi, elle baissa la tête et se mit à pleurer. Je me sentis perdue, je crus que j allais lui demander grâce.

Un dernier effort me sauva : je le regardai à mon tour, et, posant ma main sur la tète de Lucie, je lui dis d'une voix que je sus maîtriser assez pour qu'elle ne tremblât pas :

— Oui, c'est vrai ; c'est, moi... pour elle...

Il tomba sur un fauteuil la tète dans ses mains, sans prononcer d'abord une parole, sans pousser un seul cri... mais bientôi je vis des larmes silencieuses glisser entre ses doigts, tandis que Lucie pleurait à sanglots. Cette faiblesse me rendit toute ma force.

— Viens-tu, dis-je à Maricou, pour nous accuser et nous dénoncer toutes deux?

Viens-tu pour envoyer à la mort ta mère et celle que tu aimes, parce qu'elles ont renversé le dernier obstacle qui te séparai! de la fortune; parce qu'elles l'ont fait le seul héritier d'un nom qu'on l'a refusé jusqu'à présent?

Il se leva, en apparence calme et froid; puis il resta un moment immobile devant nous, le cœur gonflé de malédictions et de reproches.

Je vis errer sur ses lèvres l'analhème qu'il voulait jeter sur nous; mais Lucie pleurait, et les larmes de Lucie tombaient sur sa colère et l'éleignaient en son âme.

Quant à moi, je n'étais pour rien dans ce silence... il ne m'épargnait que parce que Lucie pleurait.

Quand je vous dis que j'ai bien souffert... Oh ! oui, j'ai bien souffert I car ce silence ne fut rompu que par un mol qui m'eût écrasée h, à ce moment, je n'avais pu lui rejeter l'horrible douleur qu'il m'infligea.

Il lit un pas vers elle, et, d'une voix où il y avait plus de douleur et de pit é que de colère, il lui dit doucement :

— Lucie, pourquoi avez-vous écouté ma mère?

Lucie courba la tète... Vous lui croyez du courage, à cette femme... elle n'a qu'une basse passion de l'argent; elle courba la lèie sans répondre...

Ah ! si elle eût dit une seule parole pour me défendre, je me serais jetée au devant d'elle pour la sauver... Eli! que m'importe, à moi, d'avoir tué la fille, après avoir fait mourir

la mère et le frère?... Mais non, non... il n'y a rien dans cette fille noble, rien du tout!...

Je lui donnai pourtant bien le temps... Je l'avertis en lui pressant le bras... Elle se cacha le visage.*.

Je l'appelais doucement... car je savais que Maricou l'aimait; et comme il avait aimé Marie, parce qu'elle était lionne et pure, je n'avais pas voulu, pour lui épargner une horrible douleur, lui montrer Lucie comme je l'avais vue; mais elle m'abandonna si lâchement que je m'écriai alors :

— Lucie n'a pas suivi les conseils de ta mère; c'est ta mère qui a suivi les ordres de Lucie.

— Ses ordres!... s'écria Maricou, sur le visage duquel je vis alors tant de désespoir que je sentis combien il pouvait aimer quelqu'un.

J'aurais pu m'arrèter; mais tous deux m'avaient fait trop de mal pour que je leur pardonnasse.

— Oui, oui, lui répondis-je, j'ai obéi à ses ordres; oui, c'est elle qui est venue me trouver aux huttes, elle qui m'a dit le rendez-vous de la chasse, elle qui m'a dit comment elle saurait bien entraîner Marie dans la route où on tendrait la corde qui devait renverser le cheval et précipiter Marie : elle avait tout prévu, tout calculé, tout arrangé, et elle a fait tout ce qu'elle pouvait faire.

A ce moment Marianne s'interrompit, et, s'adressant avec une nouvelle exaltation à ceux qui l'écoutaient, elle reprit d'un ton désespéré :

— Savez-vous ce qu'il me répondit? quel premier mot lui vint à l'esprit, quand je lui expliquais si hien qu'elle était encore plus scélérate que je n'ai jamais pu l'être?...

Il la regarda d'un œil désolé et me dit à moi :

— Et c'est vous sans doute, ma mère, dont la main tenait la corde de la route?... C'est vous qui avez été jeter au loin la pierre qui a servi à achever la pauvre enfant que la chute n'avait pas tout à fait tuée?...

Il n'accusait que moi, toujours moi; il se trompait pourtant; mais celui que j'aurais pu accuser, il aurait pu le tuer; je ne le nommai pas, pour qu'il ne pût punir personne, pour qu'il eût toute sa douleur sans vengeance, et je lui répondis :

— Et quand ce serait moi, Maricou, n'aurais-je pas dû le faire?... car sais-tu ce qu'elle m'a promis pour m'y décider?

Elle m'a dit qu'elle obtiendrait de ton père de te recon-

mitre et de te nommer comte de Chevalaine; elle m'a dit que lu l'aimais et qu'elle t'aimait, et qu'alors elle deviendrait ta femme, et, lorsque tu arrivais, ces promesses elle allait me les écrire, et elle va me les signer devant toi.

J'avais à peine fini, que Maricou prit sur la table les papiers qui s'y trouvaient et les déchira avec fureur.

— Ne signez rien, n'écrivez rien, Lucie ! s'écria-t-il. Je ne veux rien de tout ce qu'on vous a demandé pour prix de ce crime. Non, rien, pas même votre main, pas même votre amour, si vous pouviez me le donner. Rien!

— .Mais que veux-tu donc faire? m'écriai-je.

— Fuir, quitter ce pays, m'en aller, ne plus vous voir ni l'une ni l'autre. Ah I Lucie, Lucie, ce n'est pas ainsi que je veux vous obtenir.

— Vous comprenez, reprit Marianne en s'adressant à madame Cros, avec celte amertume douloureuse qui accompagnait toutes ses paroles, vous comprenez qu'il ne pensait qu'à elle, rien qu'à Lucie : que moi, je n'existais là que comme une criminelle qu'il dédaignait d'accuser, et qu'il n'a jamais pu plaindre.

Des soupirs convulsifs s'échappèrent de la poitrine de Marianne; ses traits qui respiraient, comme son langage, une certaine dignité apprêtée dont elle avait pris l'habitude dans la lutte qu'elle avait soutenue pour son tils, se relâchèrent tout à coup ; la paysanne aux entrailles de mère se laissa dominer, et elle reprit avec une sorte d'abandon:

— Oh! le cœur me creva alors, quand il dit qu'il s'en irait, et, pour la première fois de ma vie, je pleurai devant lui.

Mon Dieu, mon Dieu, que lui avez-vous donc mis dans le cœur contre moi? 11 ne me dit rien, ne me parla pas; et ce ne fut que lorsque Lucie lui dit :

— Ne pariez pas, je vous en prie... qu'il hésita, et peutêtre serait-il parti malgré ses prières, si elle n'avait ajouté qu'elle voulait eue sa femme, que c'était son amour pour lui qui l'avait égarée.

Oui, oui, jouta Marianne avec un singulier air de fierté, la noble demoiselle de Chevalaine a dit cela à mon fils; elle lui a dit qu'elle l'aimait, et ce n'était pas lui qui suppliait à ce moment, c'était elle... 11 n'y a pas tenu lui qui détournait la tète et qui la repoussait... Mais c'était plus fort que lui, il lui a pardonne... il lui a tendu la main.

— Et à vous? lui dit alors madame Gros, qui prit pitié de la désolation avec laquelle celle mère lui parlait.

— Moi, reprit-elle, il ne me dit rien, et jamais depuis ce jour il ne m'a parlé de cette scène, et ne m'a parlé ni de Marie ni de son père.

Madame Gros s'aperçut qu'elle avait appuyé sur la blessure qu'elle eût voulu calmer, et reprit aussitôt :

— Mon Dieu, comment pouvait-il aimer cette Lucie à ce point?

— Oh ! oui, il l'aimait, et d'un amour qu'elle n'a pas compris, et qui maintenant est tout mon espoir...

Oui il l'aimait, et si elle l'avait deviné comme moi, quand il lui dit d'un ton triste, mais terrible: — Lucie, ne me trompez jamais, ne me trompez jamais ! elle n'aurait pas fait ce qu'elle a fait.

Je le regardai quand il prononça ces paroles, et je me réjouis; car je vis que le jour viendrait où, quand son àme serait blessée comme la mienne par l'insulte, le mépris, l'abandon, il retrouverait ce sang maudit qui est noire sang à nous aulres des bulles... Et elle l'a irumpé... Si vous saviez, ajouta Marianne en baissant la voix d'un ton farouche, comme elle l'a trompé!...

A ces mots madame Cros et M. Camille Perrin s'approchèrent de Marianne, landis que M. Gros écoutait d'une oreille, parcourant la chambre du regard, comme s'il pouvait y découvrir le trésor caché pour lequel il s'imposait la patience d'écouter ce qu'il appelait, lui, des baliverne s.

Mais la suite de celte confidence prit bientôt un caractère qui le rendit plus attentif.

Marianne s'était couchée sur le côté, et, la tôte appuyée sur sa main, elle avait pris une posture aisée et gracieuse, et qui pouvait faire oublier que celle femme avait été frappée d'une blessure mortelle; son visage en ce moment s'anima d'une expression de triomphe.

Un sourire moqueur et léger, qui laissait deviner tout ce que celte femme avait possédé de séduction ei de coquetterie, erra sur ses lèvres et elle reprit, en s'adressant direc-

tement à madame Gros, comme à une femme qui devait la comprendre :

— Oui, elle m'a trompée! Cette grande demoiselle qui monte à cheval, qui lire des coups de fusil, qui parle et commande comme un homme; cetie riche héritière, elle a été fausse ei lâche vis-à-vis de Mari cou, plus que ne l'eût été une pauvre Ole abandonnée, faible et sans courage.

Madame (ans. dont la curiosité brûlait d'arriver au fait, essaya encore une fois de ramener Marianne au récit de ce qui s'était passé, et dit à Marianne :

— Ainsi, il lui avait pardonné, et elle l'a trompé?

— Et moi aussi, elle m'a trompée, car j'ai été longtemps à croire à ses faux semblants d'amitié, elle m'a proposé de faire ce que je n'eusse jamais osé... moi... moi... Oh I

— Qu'est-ce donc? fit madame Gros.

— Ce n'est pas un crime, à ce qu'elle dit., et puis il s'agissait de son honneur...

Marianne, qui avait prononcé ces derniers mots d'un top de mépris, réfléchit et sourit avec l'expression de dédain amer qui lui était habituelle.

— Cette fière Lucie avait un amant, dit-elle tout à coup; je le savais, car c'était dans les landes qu'ils s'étaient d'abord rencontrés dans leurs rendez-vous, et ce qui se passe dans la lande peut être caché à tout le monde, excepté aux yeux des huttes.

Puis, tandis que son frère dormait gorgé de boisson, elle ouvrait la porte de son château à M. d'Astorg. Je le savais aussi, et je l'avais fait surveiller...

Vous comprenez bien que, puisque Maricou l'aimait, je voulais tout savoir. Elle ne me l'avait pas avoué ; mais le jour vint où il fallut bien me le dire.

Marianne s'arrêta encore, et reprit avec une exaltation violente :

— Oh! ces femmes, ces femmes qui sont nobles, et qui ont ce qu'elles appellent leur honneur... quelles femmes I

Et on m'a fait un crime à moi de n'avoir pas voulu rester déshi norée, abandonnée, avilie ! ou m'a fait un crime d'avoir tué celle qui avait pris ma place, et l'enfant qui avait pris la place du mien 1

Mais porter les mains sur ses entrailles, vouloir tuer avant qu'il naisse l'enfant de son sang... c'est une action de dame, une action do femme d'honneurl... c'est de l'honneur!...

Marianne se prit à rire; et se penchant vers madame Gros avec une sorte d'abandon, elle ajouta :

— Une nuit, elle vint chez moi aux huttes... Je veillais au pas de ma porte. Il faisait un ciel tout brodé d'étoiles, et l'air de la lande venait tout embaumé d'une bonne odeur douce.

Je vous dis cela, parce que ce soir-là je m'étais oubliée sur le banc de ma porte, sans penser qu'on pouvait m'attaquer ainsi, pensant que c'était bien beau au ciel pour qu'il n'y eût pas un bon Dieu qui eût fait tout cela.

Triste et pourtant heureuse... Je ne puis pas vous dire, mais enfin c'était un de ces temps où on ne peut pas être méchant...

Oh! ce n'est pas une nuit comme celle-là que j'aurais tué jà comtesse et son fils. Voyez-vous, quand le ciel est clair, ii vous semble qu'il y a tous les yeux des saints et des anges qui vous regardent.

Je vous dis des choses qui n'ont pas de raison ; mais je pleurais toute seule sans avoir de chagrin. J'en ai bien un qui ne me quitie jamais, mais je ne pleure plus pour celuilà. J'ai tué la mère et les enfants. C'était mon droit 1 Enfin, je pleurais.

Voilà que tout à coup j'entends marcher à côté de moi et je vois Lucie qui était à deux pas de moi.

— Qu'y a-t-il? lui dis-je.

— Entrons chez toi , Marianne , me dit-elle ; entrons chez toi.

Je la suivis, elle ferma la porte.

— Allume de la chandelle, me dit-elle; j'ai peur. Je fis ce qu'elle me demandait.

Elle s'était assise sur la huche; elle était pâle comme une morte, et suait à grosses gouttes, si bien que ses cheveux pendaient en longues mèches droiles le long de ses joues. Elle n'était pas belle comme ça et son visage était si tiré, si fatigué, qu'elle me sembla vieillie de dix ans.

— Eh bien! lui dis-je, qu'y a-t-il? que s'est-il passé au château?...

Elle ne me répondit pas. Je voyais bien qu'elle ne savait par où commencer... J'attendis...

— Marianne, s'écria-t-elle tout à coup, il faut que tu me sauves.

— Moi?... et de quel danger? répoadis-je sans la comprendre encore.

Ses dents claquaient; elle regardait sans cesse du côté de la porte, comme si elle eût craint de la voir s'ouvrir.

— Marianne, me dit-elle, j'ai vu l'ombre de Marie dans la lande.

En parlant ainsi, elle ouvrait les yeux si grands et si fixes, que je regardai où elle regardait.

C'était un image de la sainte Vierge.

J'eus peur et je fermai les yeux, comme si j'allais la voir remuer et l'entendre parler.

Lucie se laissa aller sur ses genoux et se mit à dire en pleurant et en se serrant la poitrine :

— Oh! non, non... je ne l'aurais pas tuée, s'il ne m'avait pas trahie pour elle.

Je la regardai alors... elle s'était tout à fait courbée jusqu'à terre, le front sur le carreau, et répétant :

— Non, non, je ne l'aurais pas tuée, s'il ne m'avait pas abandonnée, lorsqu'il savait que j'étais perdue.. .0 mon Dieu! mon Dieu!

Je ne puis vous dire par quel mot, ni comment je compris tout à coup ce que je n'avais pas même soupçonné jusquelà. C'est vrai, je n'y avais jamais songé : comme si ce n'était pas une femme comme moi ! comme s'il n'y avait de marque de honte que pour les pauvres filles !

— Eh bien, lui dis-je alors, que puis-je faire pour vous sauver?

Elle se releva lentement, se replaça sur la hucbe... mais elle ne pleurait plus, ses yeux brûlaient, et, quoiqu'elle fût plus pâle encore qu'à son arrivée, elle ne se ressemblait plus.

— Marianne, me dit-elle alors d'une voix sourde et sèche, tu sais jeter des sorts et faire mourir ceux que tu détestes?

Je la crus folle et je lui répondis :

— Vous savez, Lucie, vous savez aussi bien que moi quels sorts j'ai jetés et par quelle magie sont morts ceux que j'ai détestés.

— Ah ! reprit-elle de la même voix sourde, inflexible et basse... ce n'est pas la même chose, je ne veux pas mourir, moi... Mais... tu as empoisonné la comtesse... tu as des philtres... vous en avez tous, vous autres des huttes; je ne sors pas d'ici avant que tu ne m'en aies donné un.

Je la comprenais, mais elle me faisait horreur. Non, non, il n'est pas permis à une mère de tuer en elle la créature de son sang, et je lui répondis :

— Pourquoi un philtre?

— Mais tu ne sais donc pas que d'Astorg est parti, qu'il ne m'épousera pas, que je suis perdue?

Je ne dis rien.

— Marianne, reprit-elle en tombant à genoux devant moi je t'en prie... je t'en prie... il le faut... tu le peux.

Je la méprisai alors tout à coup.

Elle venait de prier devant une image de la Vierge et de se repenlir d'un crime, et elle se relevait pour m'en proposer un autre.

Mais moi, je n'ai jamais prié Dieu, je n'ai jamais demandé grâce... je ne me suis pas repentie... je ne me repens pas... je vais mourir... je brûlerai en enfer, s'il y a un enfer. C'est fait, c'estdit... mais elle... ça me révolte.

Je ne lui répondis pas.

— Marianne, reprit-elle en criant comme une désespérée , je me tuerai plutôt.

Je crois qu'elle l'eût fait alors.

Je ne le voulais pas... et je lui dis doucement:

— Non, Lucie, vous ne vous tuerez pas, et vous ne ferez pas une chose... comme ça. Vous pouvez vous cacher... ce n'est pas si difficile que vous croyez ; j'y suis bien arrivée, moi, pour Maricou; puis, quand le moment viendra... fiezvous à moi, je ferai disparaître l'enfant... je le mettrai quelque part.

— Non, non, me disait-elle, je ne veux pas... on le saurait., on le découvrirait.

A ce moment, j'essayai de savoir ce qu'elle avait dans l'âme, et je lui dis:

— Maricou vous a pardonné d'avoir tué Marie, il vous pardonnera aussi cette faute... il connaîtra l'enfant de l'autre quand vous vous marierez ensemble.

— Non, non, me répétait-elle en roulant sa tête sur mes genoux; non, je ne veux pas que Maricou le sache.

Il le savait, elle en était sûre... mais elle voulait faire son crime. Alors, je ne sais pourquoi, dans la pensée de l'en détourner., croyant que cette parole ne porterait coup que pour le premier moment de désespoir et qu'elle n'y penserait plus une fois que sa fureur serait passée, je lui dis :

— Mais, si M. d'Asiorg apprend que vous avez gardé son enfant, s'il sait que vous avez tout bravé pour être une bonn^ mère, peut-être tout cela le ramènera-MI...

— Le crois-lu?... me dit-elle en fixant sur moi des yeux pleins d'espoir.

Elle l'aimait encore... et puis il s'appelait le marquis d'Astorgl...

A ce moment je pris mon parti. Oh! non, non, je ne voulus pas que sa honte à elle n'eût pas comme la mienne sa punition et sa chaîne.

— Oui... oui... lui dis-je, cela peut le ramener; prenez courage, confiez- vous à moi, et vous verrez...

Je lui fis entendre raison, et elle s'en retourna le lendemain bien décidée.

Quant à Maricou, il ne se douta de rien; il revint à la maison... mais je ne le voyais presque plus... ce que j'avais prévu était arrivé.

Une fois que son père s'était trouvé seul... il l'avait appelé dans le château... il le voulait voir tous les jours, et je sais qu'il lui proposa de le faire habiller comme un monsieur, de le garder avec lui, de le reconnaître... mais Maricou ne le voulut pas... Oh! c'a été pour lui une chose bien dure, allez, que de rester avec ses habits de paysan, que de refuser son père qu'il aimait, et que cela rendait plus chagrin.

Mais un jour que je lui parlais pour le forcer à céder, il me répondit qu'il n'accepterait jamais le fruit de mon crime. Il me le dit une fois, et je ne lui en ai plus reparlé, espérant que le comte serait plus fort que moi.

Mais Dieu sait seul ce qui s'est passé entre eux.

Maricou est resté comme il était, et ça a dû s'arranger pendant le voyage qu'ils firent ensemble pour aller voir la nièce du comte, une autre dame de Chevalaine dont le mari venait de mourir, et qui était sur le point d'accoucher.

— Ah ! dit madame-Gros, c'était sans doute ma cousine de Mayenne...

— Oui, la mère de l'enfant dont M. Blanchetaété nommé le tuteur, etqui est mortele lendemain de la naissance de son fils.

— Je sais, fit M. Gros.

— Oui, oui, dit Marianne, et comme M. de Chevalaine cherchait partout à se prendre à quelque chose pour l'aimer... car c'était un homme qui ne pouvait pas vivre sans ça... il fallait qu'il eût quelqu'un à qui penser; et comme Maricou ne voulait pas être son héritier, il emporta cet enfant orphelin pour l'élever, et le mit en nourrice à la closerie de Pastelot.

À cet endroit de son récit, Marianne s'arrêta un moment

comme quelqu'un qui ramasse soigneusement tous ses souvenirs, et elle reprit :

— Ce fut à cette époque-là que Lucie arriva à terme.

Je ne puis pas dire si son grand rustaud de frère se doutait de quelque chose ; mais lui qui n'était jamais si bien qu'aux champs ou à courir à travers les bois, il ne la quittait pas d'une heure; si bien que, le jour venu, si je ne lui avais fait un appeau auquel il se laissa prendre, Licie n'aurait pas pu quitter le château.

— Qu'est-ce que vous avez dit? fit M. Cros; vous lui avez fait un appeau?

— Oui, oui, dit Marianne avec un rire presque ouvert, un ivrogne et un chasseur devait s'y laisser prendre.

Farrenc vint lui dire, dans la journée, qu'on devait faire dans la nuit une battue à chiens... et ça leur va aux jeunes messieurs de s'en aller dans les bois avec leurs mentes, et de lâcher tout à coup les chiens après leur avoir donné quelque vieil habit de paysan à mettre en pièces...

Alors, gare à ceux qu'il rencontre!., les pauvres diables y laissent toujours quelque bout de leur peau; mais qu'est-ce que ça fait? Après ça ils boivent et mangent des journées entières. Mais c'est un appeau.

La battue était de l'invention de Farrenc, et le déjeuner aussi qui devait la suivre...

L'important était qu'il quittât le château, et véritablement à neuf heures du soir il n'y était plus.

J'étais restée à rôder aux environs, et je vis bientôt Lucie sortir et venir dans la route où je devais la retrouver.

Ah ! fit Marianne en relevant fièrement la tète avec un accent de joie sauvage où perça toute la haine qu'elle avait contenue jusque-là; ah 1 il n'y a plus de demoiselle... ni de chrétienne à ces heures-là...

Elle se tordait et se lamentait à mon bras... mangeant sa mante dans ses dents... s'arrachant le creux des mains avec ses ongles...

Moi, moi, j'en avais souffert plus et je n'avais personne pour me soutenir et m'emmener... mais nous sommes des chiens, nous autres des huttes, et on nous compte les souffrances comme si c'éiait notre pain de tous les jours.

Elle souffrait bien, et j'avais hâte de la faire arriver chez moi, car mon plan était fait., je lui avais promis de placer son enfant dans une closerie... tout près, mais je ne lui avais

pas dit où. Ah! c'est que je voulais la tenir... c'est qu'il me fallait un moyen de la faire obéir à ce que je voudrais.

Mais les forces l'abandonnaient, et nous avions encore bien du chemin à faire, car elle ne voulait pas passer par le chemin de la Croix-de-Fer.

Elle avait peur... toujours peur... Ah ! elle s'est bien aguerrie depuis, elle y a passé depuis ce temps-là, et a attaché plus d une fois son cheval aux branches de la croix qui marque l'endroit où Marie est tombée... Mais ce jour-là elle n'avait ni force ni courage...

Vous autres... vous n'êtes forts que lorsque rien ne vous tourmente... Quand vous avez l'estomac plein et le cœur content, vous blasphémez Dieu, et vous riez de tout...

Si vous éliez à ma place, avec un coup de couteau qui saigne et qui me brûle comme du feu... vous crieriez après le médecin et après le curé... non, non... j'irai jusqu'au bout, moi... je unirai comme j'ai vécu... et puis, que demanderaije au bon Dieu... de me pardonner? j'en ai trop fait... J'avais déjà, à celte époque, sur la conscience la mort de. la mère et des deux enfants... J'y ajoutai un crime de plus... un vilain crime, car c'était contre un innocent...

Eh bien! je porterai tout ça dans l'autre monde... et nous verrous !

Pendant qu'elle parlait ainsi, Marianne s'était animée, une expression plus cruelle, plus farouche, avait animé son visage... au point que la curiosité céda à l'horreur qu'éprouvaient les auditeurs de Marianne au récit orgueilleux et famillier qu'elle leur faisait de ses crimes ; mais ce sentiment, qu'ils ue purent dissimuler, ne parut ni l'intimider ni l'embarrasser, et elle reprit avec une nouvelle énergie :

— Ah I vous tremblez de ce que je vous dis... mais vous seriez donc morts si vous aviez assisté à la scène qui se passa alors?...

M. Cros lui-même devint attentif.

Marianne continua ainsi :

— Enfin, les forces manquèrent à Lucie ; elle me déclara ne pouvoir aller plus loin, et s'assit par terre. Je la laissai crier et se lamenter.

Je ne sais comment vous dire ça, mais une douleur qui se tait, qui se mange elle-même, une douleur qu'on rentre et qui ne paraît que malgré soi, ça me touche et me perce l'âme.

Tenez, quand je voyais Maricou s'asseoir tout seul dans un coin de la maison et rester là des heures entières, les yeux fixés devant lui et sans qu'il prononçât une parole, ça me prenait au cœur, ça me le serrait au point qu'il me semblait que j'allais pleurer tout mon sang.

Mais quand j'entends geindre, prier, appeler au secours, demander grâce, ça me répugne et je me sens de fer pour ces mollesses. Je m'accroupis près de Lucie, et j'attendis que l'étreinte fût passée.

Elle se releva d'elle-même et me dit :

— Allons, il faut arriver!

Ma foi, il n'y avait pas à balancer, il fallait qu'elle restât en chemin ou qu'elle prit le plus court.

Je l'emmenai, sans qu'elle s'en aperçût, du côié de la Croix-de-Fer... Comme la nuit était sombre et qu'elle pleurait, j'espérais qu'elle ne verrait pas où elle passerait; mais voilà que tout à coup elle retire son bras du mien et qu'elle pousse un cri...

Je la regarde, elle était droite comme un clocher, et jamais elle ne m'avait paru si grande. Elle tendait son bras en avant comme si elle avait montré quelque chose, et se mit à murmurer d'une voix de folle :

— Marie... Marie... Marie...

Il y avait de quoi avoir peur, et je me sentis froide aussi...

Je me reculai involontairement comme si je voyais aussi le fantôme que voyait Lucie, et je me heurtai à une pierre qui me fit trébucher et tomber.

Lucie me regarda par terre et me dit d'une voix qui n'était plus la sienne... il y a dans la voix des sons qu'on ne connaît pas, qu'on n'entend qu'une fois en sa vie, qui sont ter-

ribles et étranges... c'était comme doivent parler les morts... elle me dit :

— C'est la pierre avec laquelle tu l'as achevée.

Je me relevai comme si cette terre m'eût repoussée debout... * les dents me claquaient à mon tour, et si les jambes ne m'avaient pas manqué, je me serais enfuie h travers la lande.

A ce moment nous entendîmes la voix des chiens qui hurlaient au loin, les chiens de son frère qui s'ennuyaient de ne rien faire.

Je m'étais promis d'en rire...

Je n'ai pourtant peur de rien... eh bien ! je me dis : — Ils vont venir nous déchirer ici, et ce sera bien fait. Si ça avait duré une minute de plus nous serions mortes toutes deux.

Mais voilà qu'une douleur plus pressante traverse le corps de Lucie.

— Oh ! me dit-elle en se tordant et en s'asseyant encore par terre, c'est fini, je n'irai pns plus loin.

Elle avait raison, elle ne pouvait aller plus loin.

Je la traînai comme je pus jusqu'au banc de gazon qui entoure la Croix-de-Fer, et j'oubliai un moment toutes mes sottes terreurs pour la secourir.

Mais elle n'eut pas la même force; ses douleurs, si vives qu'elles fussent, ne l'arrachèrent pas à son effroi ... et c'était une chose horrible de voir, dans la nuit, cette belle demoiselle se débattant à la fois contre les déchirements de son corps et les épouvantes de son esprit... et elle m'a dit depuis qu'elle avait sans cesse vu devant elle le fantôme de Marie qui lui disait toujours :

— Elle tuera ton enfant... elle tuera ton enfant! Marianne s'arrêta à cet endroit de son récit, et, regardant

ses auditeurs d'un œil où se peignait encore l'horreur de cette scène, elle reprit d'un air effaré :

— Est-ce donc vrai que les morts reviennent et prédisent si juste ce qui doit arriver?..

— Ce qui doit arriver!... répéta madame Cros en frissonnant. Lucie avait donc raison quand elle s'écriait :

— Ils ont tué mon fils!

Les yeux de Marianne étaient empreints d'un véritable égarement, et sa parole brève et saccadée annonçait ou une émotion qui lui éireignait la poitrine, ou un affaiblissement rapide de ses forces.

— Oui, oui, dit-elle avec ce rire affreux et livide qui abaisse

les coins de la bouche et tire tous les traits du visage; oui, oui, c'était un fils; et, lorsque je le reçus sous la Croix-de- Fer, parmi les cris et les lamentations de Lucie... je me réjouis et je dis :

— Voilà qui me l'attache à jamais.

Marianne se prit à rouler sa tête sur son oreiller, et retrouvant tout à coup une force inouïe, elle s'écria :

— Oh! la demoiselle de Chevalaine y a consenti, elle l'a voulu ; elle est de moitié dans ce meurtre comme dans l'autre ; elle a retrouvé des forces pour venir avec moi à la closerie de Pastelot.

— Où était le petit-neveu de M. de Chevalaine? dit M. Perrin.

— Où était l'orphelin qu'il avait adopté? dit madame Cros.

— Oui... oui,Bertrande nous attendait ; je l'avais prévenue que, si c'était un fils, nous viendrions. Elle avait reçu depuis huit jours le nourrisson que lui avait confié le comte...

Nous arrivâmes dans la nuit, elle était seule ; car Bertrand, son mari, devait passer une semaine à la foire d'Alençon.

Je lui avais déjà donné cent écus, et mademoiselle de Chevalaine lui apportait cinquante louis.

Bertrande hésitait ; mais, quand elle vit l'argent, elle ne put résister, elle me dit :

— Donnez-moi celui-là, et emportez l'autre.

— Va et porte-le bien loin, dit Lucie, qui regardait son fils avec un amour étonnant.

Oui, c'est vrai comme je vous le dis: il y avait dans elle quelque chose qui était né avec son enfant... Oui... oui, cet enfant qu'elle avait voulu étouffer en son sein, elle l'aimait déjà avec passion.

Marianne regarda madame Cros d'un œil curieux.

— Avez-vous des enfants? lui dit-elle brusquement.

— Je n'ai pas ce bonheur, dit madame Cros.

— Vous appelez cela un bonheur, fit Marianne d'un ton farouche: c'est une malédiction, et je le sais, moi; et pourtant, voyez-vous, son enfant quand il naii, quand on le voit, quand on l'entend crier 1...

Vous êtes bien mièvre et bien délicate... eh bien ! si vous aviez un enfant, vous vous battriez contre six hommes poui le défendre, vous vous jetteriez à l'eau pour le sauver... vous entreriez dans le feu... vous vous feriez hacher... Ahf mon Dieu, qu'est-ce que c'est que ça... que de se brûler le

corps, rien du tout... rien... Marieou me méprise, et je l'aime tout de même... et s'il m'avait aimée!

Marianne secoua violemment sa tête et continua :

— Eh bien ! à ce moment, le coeur de Lucie était né à la vie de son enfant... elle l'aimait déjà.

Je la tenais bien... j'étais sûre d'elle, mais je n'étais pas sûre de Berlrande. C'est un beau corps de femme qui n'a pas de sens... elle aime les beaux bonnets de dentelle, et je me suis dit qu'une fois l'argent mangé, elle était capable de nous trahir...

Alors je lui dis :

— Que veux-tu que je fasse de cet enfant!... où j'irai le porter on me demandera d'où il vient.

— Mais alors?... fit Lucie en pâlissant.

— Prends une bêche, la Bertrande, lui dis-je, et viens avec moi dans le jardin.

— Pour... Oh! jamais ! fit elle en se reculant, tandis que Lucie reprenait son fils et l'enveloppait dans sa mante.

— H faut pourtant que l'un des deux y reste.

— Remportez votre enfant, dit Bertrande... Jamais... jamais!...

— Bêle . lui dis-je, tu ne vois pas que M. de Chevalaine te payera de son côté et Mademoiselle de l'autre ; sans compter ce qu'elle t'apporte et ce qu'elle te donnera.

Bertrande se cacha le visage dans ses mains : Lucie ne disait rien... 11 est bien heureux qu'elle n'ait pas étouffé son enfant, tant elle le serrait contre elle.

Je m'approchai du berceau ; le pauvre innocent y dormait tranquillement.

Bertrande se jeta si vivement entre moi et l'enfant que le berceau tomba, et que le petit roula par terre et s'éveilla en criant et pleurant... Il s'était écorché la tête, et il avait du sang sur le visage.

— Puisque tu l'as commencé, dis-je à Bertrande, achève-le. Je ne peux pas vous dire ce qui se passa dans la tête de

la nourrice... mais elle resta un moment toute droite, puis leva le nied et lui écrasa la tète avec son sabot...

Madame Cros poussa un cri d'horreur.

M. l'erriu regarda Marianne comme s'il voulait s'assurer de la réalité de l'existence de cette femme qui parlait avec cette assurance de ce meurtre épouvantable.

M. Cros était pâle et anéanti.

190 HUIT JOURS AU CHATEAt.

Marianne fil un geste comme pour rejeter sur le sort j crime dont elle parlait, et reprit :

— Nous tenions Bertrande, et nous étions sûres qu'elle ne nous traliirait pas.

Elle avait tué l'enfant, je l'enterrai dans le jardin... Je voulais lui laisser la trace de son crime...

Quand je rentrai dans la chambre, elles ne s'étaient pas adressé une parole.

— Allons, dis- je à Lucie, il est temps de nous en retourner.

Elle se leva, mais elle tenait toujours son enfant. Je relevai le berceau, et je lui dis :

— Mettez-le là.

— Moi, me fii-elle,le laisser ici. ..le laisser à cette femme!.. Non, non. Ah! j'aime mieux que tout le monde sache la vérité, j'aime mieux être perdue, déshonorée. Mais elle le tuerait aussi!

Ali I reprit Marianne, je savais bien qu'elle en viendrait là, mais il n'était plus temps.

Elle ne se doutait pas, deux heures avant, qu'elle aurait de ces pensées-là. Ah! c'est que de devenir mère, ça vous ouvre une autre âme dans le corps.

Mais il était trop tard, car voilà Bertrande, qui était comme une pierre assise sur le bord de son lit, qui se lève tout de suite comme une furieuse en s'écriant :

— Mais il me le faut votre enfant!...

Lucie la repoussa.

— Mais que voulez-vous que je mette dans ce berceau? Vous avez vidé la place, il faut la remplir. Mort ou vif, il faut qu'on le trouve là demain matin.

— Jamais... jamais ! fit Lucie en reculant. J'aime mieux l'emporter... j'aime mieux qu'on sache tout.

• — Qu'on sache aussi, lui dis-je, que vous avez fait tuer cet innocent, pour mettre votre enfant à sa place?..,

— Moi, fit elle, je l'ai fait tuer?...

— Pourquoi donc m'avez-vous apporté de l'argent? dit Bertrande.

— Mais je ne savais pas... je ne croyais pas...

— Vous ne saviez pas que je ne pouvais avoir deux nourrissons sans dire d'où ils me venaient... c'est bien assez d'avoir à faire prendre celui-ci pour l'autre. Donnez... donnezle-moi que je l'emmaillotte, que je l'embéguine.

Pendant que Berlrande parlait ainsi, Lucie me regardait d'un air effaré, comme pour me demander secours contre cette femme.

— Elle a raison, lui dis-je... ce qui est fait est fait, e puisque vous vous êtes engluée dans le meurtre, vous y laisserez les plumes de vos ailes, ou vous y resterez.

Comme Bertrande s'était décidée tout à coup à tuer l'innocent qui s'était blessé par terre, de même Lucie se laissa aller à je ne sais quelle pensée;., elle tendit son enfant à Bertrande, mais elle nous dit aussitôt :

— Souvenez-vous toutes deux que s'il arrive malheur... je vous tuerai... et que ce ne sera pas par la main d'un autre, mais de la mienne.

— L'enfant a bien souffert, dit Berlrande d'un ton rude, et je ne puis pas répondre.

— Il vivra... ou vous mourrez toutes deux, dit Lucie, arrangez-vous.

Sans nous en dire plus long, elle quitta la chambre, et je la vis gagner la lande et prendre le chemin de son château.

Je restai avec Bertrande pour soigner l'enfant... il était à moitié mort, mais enfin il revint et au point du jour j'étais rentrée dans ma maison, sans que Maricou ni personne, pas même Farrenc, ne se fût douté de ce que j'avais fait ceîîe nuit-là.

— Ainsi donc, fit M. Cros, ce petit nourrisson était un faux héritier?

— Oui, fit Marianne, oui, et c'est une part de plus que vous aurez à partager; quand je vous disais que mes paroles valaient de l'or. Celui-là est de moins ; et, quant à Lucie et à son frère, ils seront de moins aussi, je vous en réponds... ou il n'y a pas un fusil et une faux dans la lande.

— Que dites-vous? s'écria M. Perrin, ils sont en danger?

— Ahl nous ne souffrirons pas de nouveaux crimes.

— Bon, bon! reprit Marianne d'un ton ironique, s: ça peut se faire, ça doit êire fait.

— Mais, malheureuse, s'écria madame Cros, vous dites que Lucie a trompé Maricou, c'est vous qui l'avez trompé.

Marianne la regarda d'un air sombre et lui dit :

— Est-ce que, quand on dit des choses comme celles que je viens de vous dire, on a envie de mentir? Non, elle m'a trompée, elle a trompé Maricou, vous dis-je...

Les yeux de la moribonde roulèrent un moment dans leur orbite, la douleur et la mort la gagnaient.

— Encore à boire, dit-elle, je m'en vais, et j'en ai pourtant à vous dire...

M. Cros satisfit le désir de Marianne, et lui versa un verre de son vin de Madère. Ce puissant cordial, qui avait soutenu la première fois les forces de Marianne, produisit uu effet terrible à ce moment; il ne fit qu'irriter les restes mourants de cette vie qui s'éteignait, et presque aussitôt Marianne tomba dans une espèce de délite fiévreux qui était le commencement de la violente agonie qui devait l'emporter.

Cependant l'esprit et l'âme de cette femme luttaient encore... elle se sentait mourir, et, sans crainte de la mort, elle faisait tous ses efforts pour la retarder ; car elle n'avait pas tout dit.

M. Perrin, qui vit commencer cette lutte entre la vie et la mort, entre la volonté et la matière, lutte effroyable, désespérée, horrible, M. Perrin, dis-je, voulut arracher madame Cros à cet affreux spectacle.

Mais des mots sourds et entrecoupés s'échappaient encore des lèvres de Marianne, et madame Cros était sous l'empire de cette curiosité fatale qui n'a pas de nom, et qui vous enchaîne à un lit de mort pour y souffrir et mourir. Madame Cros regardait Marianne avec des yeux avides; elle écoutait avec une anxiété palpitante.

— Oui... oui... disait Marianne... elle l'a trompé... dans la lande... son frère... le marquis d'Astorg. C'est pour ça que je l'ai tué;., il est mort... c'était son enfant.

Ces paroles incohérentes que nous rassemblons ici en une seule ligne étaient prononcées à de longs intervalles, entrecoupées de soupirs convulsifs... d'efforts pour se relever sur son séant... de gestes désespérés. La respiration devenait plus pénible... plus haletante...

Ses lèvres remuaient encore... mais sans produire aucun son.

Enfin, elle rouvrit encore ses yeux, ramassa un reste de souffle et prononça ces derniers mots d'une voix forte et trèsaccentuée :

— Dites-le à Maricou.

Puis elle retomba sur l'oreiller... Elle était morte...

HUIT JOURS AU CHATEAU. m

Marianne venait d'expirer.

Maricou blessé, et qu'on croyait mourant, ne pouvait prendre aucune part à ce qui allait se passer dans le château, et cependant la position devenait à chaque instant plus difficile.

Marianne, malgré les mois incohérents qui lui étaient échappés durant son agonie, emportait le mystère de la trahison de Lucie. Le nom de d'Astorg pouva -lia faire deviner, mais elle n'en disait pas les circonstances, les détails, le moment.

Elle emportait surtout le mystère de ce trésor caché dont M. Cros se préoccupait toujours.

Du reste, el par la singulière action qu'exercent sur les meilleurs esprits les choses bizarres et hors de la voie commune, l'existence de ce trésor caché qui, de prime-abord, avait paru à M. Camille Perrinunde ces vieux contes semés par les romans dans les récils populaires, l'existence de ce trésor caché lui paraissait possible, après les étranges révélations qu'il venait d'entendre. Ce fait se trouvait dans l'ordre de ceux qu'il venait d'apprendre. Donc, pendant que madame Cros était restée absorbée dans une sorte d'anéantissement, en face de cette mort terrible, M. Perrin dit à II. Cros:

— Cette femme devait avoir raison; il doit y avoir dans cetle maison quelque trésor caché.

— Vous croyez, n'est-ce pas?... dit M. Cros, qui semblait accablé, et à qui cette observation fit monter au visage une expression avide; vous croyez? répéta-t-il.

— Cela ne m'étonnerait pas; mais vous devez comprendre à qui il était destiné. Silence donc à ce sujet.

— Mais, lui dit M. Cros, c'est dans cette chambre que doit se trouver la porte secrète qui mène à l'endroit qui le renferme. Je veux bien garder cette chambre ; mais il faudrait faire emporter ce cadavre.

— Il gardera mieux cette chambre que vous dit M. Pei rin, retirons-nous.

— Mais en quel endroit? dit M. Cros, Maricou occupe la chambre de ma femme.

— Venez tous deux dans la mienne, je trouverai bien un coin pour me loger.

M. Perrin fit appeler Adrien, le troisième domestique qui avait suivi M. Cros, et lui recommanda de ne pas quitter la chambre où gisait le corps de Marianne.

— Comme cette femme est morte assassinée... tu tiendras la porte constamment ouverte ; tu laisseras entrer qui voudra; mais tu ne permettras à personne de s'enfermer seul dans cette chambre... Si l'on voulait t'y contraindre, appelle, et moi ou M. Cros nous viendrons à ton aide.

Cette précaution prise, il pria madame Cros de le suivre, et tous trois se rendirent dans la chambre de M. Perrin.

Le jour commençait à poindre, et c'était le moment où M. de Fernic venait enfin de partir du château pour aller à la recherche de Lucie.

M. Perrin quitta presque aussitôt la chambre pour aller, d'une part, avertir Corinne, qui veillait près de Maricou, de se rendre près de sa maîtresse, et de l'autre, pour observer ce qui se passait dans le château.

Madame Cros, qui, jusqu'à ce moment, avait pour ainsi dire été portée par la rapidité des événements, soutenue par leur violence, se sentit défaillir tout à coup.

En effet, cela devait être, une prompte et vive réaction devait s'opérer dans le cœur de cette belle et jeune femme, du moment qu'un instant de réflexion devait lui permettre de se considérer, et de regarder où elle se trouvait.

Madame Cros était dans la situation morale où elle se fût trouvée physiquement, si, toute parée de blanche mousseline, des fleurs à la main et au front, les pieds chaussés de satin, elle eût été suprise dans un bal par un incendie, forcée de fuir, courant à pied à travers la boue, et se jetant dans quelque sale repaire, parmi la crasse et les haillons de quelque famille avinée.

Tant que la terreur eût duré, elle n'eût vu que l'asile; mais une fois l'esprit plus calme, le cœur rassuré, elle eût regardé autour d'elle, elle se fût levée avec effroi de la chaise fétide sur laquelle on l'eût fait asseoir, elle eût serré autour d'elle sa blanche robe prête à se salir au contact de ces hideuses guenilles, et, prise d'un nouvel effroi, elle se serait écriée: — Maintenant je veux rentrer chez moi. Chez elle,

dans sa maison élégante et parée, où elle pourrait sans crainte appuyer sa main de satin blanc sur les meubles de satin à fleurs.

Elle eût voulu retourner cbez elle, où le jour est sombre parce qu'il est voilé et non parce qu'il est sali ; elle eût laissé, pour fuir de cet asile immonde, ses fleurs, ses parures, ses diamants.

Ce fut un sentiment pareil qui la domina, lorsque revenue des étonnements rapides et successifs qui la frappaient depuis quelques heures :

— Parlons, quittons celte horrible maison, dit-elle à son mari.

—Oubliez-vous pourquoi nous sommes ici ? lui dit M. Gros.

— Ali! Monsieur, lui répondit-elle, que m'importe cet héritage de quelques centaines de mille francs qu'il faut venir prendre les mains dans le crime et le sang? Je n'en veux pas, retournons à Paris. Pour rien, pour rien au monde, je ne veux m'occuper de celte horrible affaire.

En ce moment, elle comparait sa nouvelle existence de quelques jours à cette vie douce, calme, toute faite, et si gracieusement faite, à laquelle on l'avait arrachée pour la jeter, elle qui avait eu peur d'aimer de peur de souffrir, au milieu des convulsions, des passions les plus irritées et les plus cruelles.

— Vous ne pouvez partir, lui dit M. Cros ; cette affaire est trop grave, votre présence nous est nécessaire; d'ailleurs, il le faut, ajouta-t-il d'un ton absolu.

— Bien certainement, .Monsieur, lui dit madame Gros, vous ne voulez pas me faire violence, et le récit de toutes les horreurs que nous venons d'apprendre ne vous a pas tellement monté au cerveau, que vous vous sentiez capable de les imi ter. Je vous déclare donc que je ne resterai pas une minute de plus dans ce château, dussé-je partir seule.

— Madame, reprit fil. Cros d'un ton encore plus absolu, il faut demeurer ici... il faut attendre la lecture de ce testament; il faut que je sache si ceite ressource nous reste encore, ou si nous sommes ruinés.

Cette parole, qui venait frapper madame Cros comme la foudre, et d'un côté où elle n'avait jamais pensé pouvoir être atteinte, la cloua sur le fauteuil qu'elle était prèle à quitter pour aller donner elle même les ordres nécessaires pour son départ.

— Ruinés?... répéta-t-elle en regardant M. Gros d'un air stupéfait, mais qui montrait qu'elle n'avait pas l'exacte conscience du mot qu'elle avait entendu.

— Oui, reprit M. Cros, il faut en finir une fois pour toutes... Oui, mes affaires sont embarrassées. J'avais compté sur la spéculation que j'étais venu organiser ici avec M. Perrin, pour me tirer tout d'un coup de ces embarras. Mais, après ces événements, il n'y faut plus penser; on ne renoue pas une pareille combinaison lorsqu'elle a été rompue.

Madame Cros écoutait son mari sans le comprendre.

Après toutes les émotions qu'elle venait d'éprouver, cette horrible nouvelle, qui lui était ainsi jetée tout à coup, ne pouvait se faire jour jusqu'à sa raison; elle se demandait si la révélation de tous les crimes qu'elle venait d'entendre raconter n'avait pas produit en elle une sorte de vertige qui lui montrait sa vie perdue, comme toutes celles dont elle avait appris l'histoire. Madame Cros ne disait rien, ne répondait rien; elle regardait son mari avec cet élonnement inintelligent qui suit une violente commotion.

Quant à M. Cros, nous ne saurions dire quel calcul ou quel mouvement involontaire l'avait poussé à faire si brusquement cette étrange confidence à sa femme.

Emporté lui-même par l'entraînement que toute action puissante exerce sur celui qui en est le témoin, avait-il laissé échapper ce secret à la suite des secrets de Marianne, comme un soldat tremblant naguère suit celui qui le précède dans le danger où il n'eût oser passer?... Fut-il, au contraire, assez maître de lui pour juger qu'à ce moment il échapperait aux récriminations, aux reproches, aux larmes de sa femme ?...

Quelle que fut la cause qui le détermina, il réussit complètement, car elle ne lui adressa pas une parole; seulement, elle cessa tout à coup de le regarder, attacha ses yeux sur le sol, et, immobile, auéanlie, la tète abattue sur sa poitrine, elle murmura sourdement ces mots :

— Ruinée... ruinée...

M. Cros, cependant, fut épouvanté de l'état de sa femme, et, ne sachant comment la secourir, il appela de toutes ses forces Corinne et M. Perrin; mais, au moment où il ouvrit la porte, il entendit pousser des cris aigus, il entendit monter rapidement l'escalier...

Presque aussitôt une femme parut, courant pour éviter de§

gens qui la poursuivaient, et cette femme, égarée par la frayeur, se jeta violemment dans la première porte ouverte qui se présenta devant elle, et elle repoussa M. Cros qui voulait s'opposer à son passage, et elle se précipita dans la chambre en criant :

— Grâce! grâce!... Sauvez-moi.

Cette femme c'était Lucie; elle tenait dans ses bras le cadavre sanglant de son enfant, dont la tète pendait roulant sur les flancs de sa mère, à la merci de ses mouvements convulsifs :

Les cheveux de Lucie étaient en désordre, ses yeux rouges et agités d'une sorte de rotation rapide; tout son corps vibrait, et elle répétait sans cesse les mots :

— Sauvez-moi!... sauvez-moi!...

A celte effrayante apparition, madame Cros se leva, et resta droite et ferme comme une statue de pierre, sans regard dans les yeux, sans mouvement dans les traits : à les regarder en ce moment, on n'eût pu savoir laquelle des deux était la plus folle, car elles semblaient l'être toutes deux.

Lucie, cependant, regarda madame Cros, s'approcha vivement, et se serrant tout près d'elle, elle lui passa pour ainsi dire ce cadavre d'enfant dans les mains, en lui disant tout bas :

— Cachez-le... cachez-le... ils veulent me le prendre. Par une obéissance matérielle au geste de Lucie, Madame

Cros prit ce cadavre d'enfant, sans le savoir, sans comprendre ce qu'elle touchait ; mais ses yeux s'étant portés sur lui, elle vit enfin, car elle ne voyait plus, elle poussa un cri, laissa échapper le cadavre qui tomba par terre, et elle-même tomba évanouie sur un siège.

— Ah ! s'écria Lucie en tirant de son sein le couteau dont elle avait frappé Marianne, tu veux le tuer aussi... Vous mourrez tontes deux... je vous l'ai promis...

Le couteau était levé, madame Cros allait périr...

Une main arrêta celle de Lucie : c'était celle de îMaricou...

Comment se faisait-il que Maricou fût si précisément arrivé pour arrêter la main de Lucie au moment où elle allait frapper madame Cros ?

On se rappelle que M. Perrin était sorti pour aller chez Corinne, qu'il avait laissée veillant avec Gros-René près de Maricou.

Or, pendant que leurs maîtres écoutaient le récit que leur faisait Marianne , les bons domestiques avaient trouvé fort ennuyeux de veiller auprès d'un homme qu'ils croyaient près de passer de vie à trépas, et, n'osant complètement désobéir aux ordres de M. Cros, ils avaient essayé de se satisfaire un peu. Pour ce faire, ils avaient pris l'un et l'autre une grande résolution : Gros René s'était risqué à quitter un moment la chambre, et Corinne avait consenti à y demeurer seule.

L'expédition de Gros-René avait pour but d'aller cherche! à l'office une bouteille de rhum, avec les autres ingrédient* et les ustensiles nécessaires à la confection d'un bol de punch. Pendant ce temps Corinne consentait à demeurer seule, mais à la condition très-expresse que , si Gros-René la laissait seule pendant plus de dix minutes, elle abandon^ nerait son poste.

Gros-René tint exactement sa parole, et si Ton se rappellfc que ces deux serviteurs avaient chaudement embrassé, l'un la défense de son maître, l'autre le parti de sa maîtresse, on sera porté à supposer que Gros-René avait quelque intérêt à revenir avec cette exactitude auprès d'une fille qu'il considérait comme son ennemie.

Corinne était trop occupée de sa frayeur pour faire attention à cet empressement de M. Gros-René ; de façon qu'elle l'accueillit avec une reconnaissance qu'elle eût «Ué à mille lieues de lui témoigner en toute autre circonstance. Gros- René prépara le punch avec un air d'inquiétude très-marqué, tout en examinant Maricou, dont la respiration, plus libre et plus calme, annonçait qu'il était plongé dans un bon sommeil.

Quant il eut acquis cette certitude, Gros-René parut plus tranquille ; il posa le bol du punch sur une table , offrit une chaise à mademoiselle Curinne, et tous deux, bien et dûment attablés de chaque côté du vaste récipient , commencèrent à goûter la précieuse liqueur, qui se trouva à point.

— Eh bien! fit Gros-René, vous aimeriez mieux être à Paris, n'est-ce pas, que dans ce maudit pays d'enfer?

— Je crois, dit Corinne, que c'est votre avis aussi bien que le mien.

— Je ne dis pas non , fit Gros-René , quoique , entre nous soit dit, les profits arrivent quelquefois vite en voyage.

— Je ne vois pas ça , dit Corinne d'un ton de mauvaise humeur.

— Tiens ! fit Gros-René en lui versant un verre de punch, est-ce que M. Perrin n'est pas généreux?

— M. Perrin?... fi Corinne d'un air de parfait étonnement; et à quel propos M. Perrin serait-il généreux avec moi?

— Je le croyais amou: :ux de Madame, dit Gros-René avec une parfaite désinvolture.

— Quelle bêtise ! un homme comme M. Perrin, fit Corinne d'un ton de parfait mépris , amoureux de Madame... un homme qui a des favoris et un bonnet de coton !

— Ça n'empêche pas le srntira it, fit Gros-René.

— Ma foi, qu'il soit amoureux ou non , c'est son affaire. Madame ne s'en soucie pas mal, de M. Perrin.

— Ça, c'est probable, d'autant que Madame s'y connaît. Corinne repoussa son verre, à cette phrase prononcée d'un

air passablement équivoque :

— Merci de votre punch , vous là-bas , si vous voulez parler comme ça. Madame est la vertu même, entendezvous? et ça peut compter pour de la vertu, attendu que M. Cros n'est pas un si charmant mari.

— Votre place doit être bonne, sacrédié! fit Gros-René d'un ton sentencieux ; elle doit être fameuse, pour que vous parliez de votre malresse comme ça.

— Et comment voulez-vous que j'en parle?

— Dame ! fil Gros-René, tout le monde sait...

— Eh bien ! quoi donc?

— Eh bien ! ce beau jeune homme...

— Quel beau jeune homme?

— Vous savez bien, celui qui. .

— Tenez, fil Corinne avec indignation, vous ne savez par

quel bout vous y prendre pour dire du mal de Madame ; mais il n'y a pas de jeune homme ni beau ni laid , il n'y a personne.

— Je le crois, puisque vous me le dites ; mais j'ai bien envie de croire aussi qu'en ce cas ça vous passe sous le nez. Pour en revenir à M. Ferrin, voilà, depuis deux jours que nous sommes ici, que je m'aperçois qu'il cause souvent dans des coins avec Madame, sans compter qu'il y a des signes d'intelligence à propos de tout ce qu'on dit et de tout ce qu'ils dirent, comme s'ils y entendaient toujours quelque chose que les autres n'y entendent point.

— Madame est ici pour des affaires assez importantes, reprit Corinne, pour avoir besoin de parler souvent à M. Perrin,

— Il me semble , reprit Gros-René du même air malveillant, qu'une femme ne saurait avoir de meilleur conseiller que son mari, lorsqu'il s'agit de ses affaires, et que c'est de toute autre chose qu'ils parlent tous deux.

— Ah çà ! dites donc, fit Corinne, il me semble que ça vous irait que Madame eût un amant... Combien Monsieur vous a-t-il promis pour l'espionner '.'

Cette brusque déclaration déconcerta le sang-froid de Gros- René, et i! se mit à se balancer sur sa chaise en disant :

— Ma foi, que Madame ait un amant ou n'en ait pas, que ce soit M. Perrin ou un autre, c'a m'est égal...

— En ce cas, dit Corinne, pourquoi me questionnez-vous toujours de ce côié-là?

Gros-René ne répondit pas, et resta un moment plongé dans des réflexions assez profondes; puis il sembla prendre un parti décisif, s'accouda sur la table, regarda finement Corinne, et lui dit tout à coup :

— Est-ce bien vrai que Madame est... là... tout à fait sans rien à se reprocher, au sujet de M. Perrin et d'autres ?

— J'en mettrais ma main au feu, fit Corinne; tenez, Gros- René, sure comme il n'y a qu'un Dieu, c'est une honnête femme, et par-dessus le marché, une bonne femme.

— Eh bien ! fit Gros-René en baissant la voix, Monsieur est en ce cas un mauvais gueux.

— Ah! fit Corinne en s'accoudant à son tour, et sans que ni l'un ni l'autre ne s'aperçussent que Maricou, arraché de son so:nmeil parle biuit de leurs voix, pouvait entendre leur conversation.

— Oui, répéta Gros-René, Monsieur est un méchant gueux.

HUIT JOURS AU CHATEAU. Wi

et je ne veux pas qu'il soit dit que je l'aie aidé à faire une mauvaise action.

— Une mauvaise action... et contre qui? dit Corinne.

— Contre Madame.

— Bah ! fit Corinne. Et comment ça?... Gros-René réfléchit encore et reprit :

— Ça serait bien long à vous expliquer, mais c'est égal. Voici la chose : Il parait que, pour la première fois de sa vie, Madame ne veut pas laisser aller les affaires à la guise de Monsieur... c'est-à-dire que, d'après les conseils de M. Perrin, elle voudrai! mettre à l'abri des spéculations de Monsieur la part de l'héritage qui va lui revenir ici.

— Ça vous explique alors les conversations particulières de Madame avec M. Perrin.

— Certainement, fit Gros-René; mais il parait aussi que Monsieur tient absolument à avoir à sa disposition tous les droits de Madame, et que, ne sachant comment la forcer à les lui céder, il s'est imaginé que, s'il peut découvrir qu'elle a fait quelque imprudence qui lui donne la main sur elle, il en obtiendra tout ce qu'il voudra.

— Mais c'est une indignité indigne! s'écria Corinne avec stupéfaction.

— Bah ! bah ! fit Gros-René, ce n'est pas le premier mari que j'aie connu à qui les escapades de sa femme ont servi pour faire de son côté tout ce qu'il voulait.

— Oui, certainement, je conçois, fit Corinne, que Monsieur ne se gène pas, lorsque Madame se permet... Dame ! chacun de son côté... c'est assez commun... Mais pour des affaires d'argent, c'est ignoble. .

— Voici le mot, fit Gros-René ; avec ça que depuis quelque temps il est très-fort pour promettre et ne pas tenir.

— Qu'est-ce donc qu'il vous a promis et qu'il n'a pas tenu ?

— Rien, rien, fit Gros-René; suffit que vous soyez avertie, et que Madame sache que c'est moi qui vous ai dit tout ça, parce que je sais que Madame ne m'aime pas.

— Dame! fit Corinne, vous n'étiez pas de son bord à la maison, et encore à Alençon... ce qui s'est passé a l'auberge...

— Après tout, je suis au service de Monsieur, il faut bien que je lui obéisse .. en apparence, mais ça n'empêche pas qu'en secret je suis pour Madame. Ainsi, dites-lui de faire

attention, et aussi pour quelque chose dont elle ne se doute pas.

— Pourquoi donc?

— C'est au sujet d'un trésor caché dans la maison.

— Ah ! fit Corinne en ouvrant de grands yeux : d'où savezvous?

— Suffit, que je le sache... seulement...

Gros-René regarda soigneusement autour de lui et reprit tout bas.

— Il y a ici quelqu'un qui sait le secret du trésor...

— Qui ça? fit Corinne.

— Heureusement qu'il est bête comme un pot...

— Mais enfin, qui ça?...

— C'est Adrien...

— Le cocher de Madame?...

— Oui... Voici comment il apprit la chose... Lorsque nous sommes revenus des huttes, Adrien a commencé par aller mettre ses chevaux à l'écurie, et... vous savez comme il est... ses chevaux, c'est sa passion... il se passerait plutôt de boire et de manger que de ne pas les soigner... Il est donc venu au galop manger un morceau sous le pouce...

— Mais j'y étais, dit Corinne, si bien qu'il a quitté le souper pour s'en retourner tout de suite se coucher sur les bottes de paille dans la soupente, au-dessus de l'écurie...

— Eli bien! voilà ce qui fait qu'il a eu vent de la chose.

— A l'écurie?..

— Juste... Vous n'avez pas remarqué une chose, c'est qu'il n'a pas été question, voûte la soirée, du grand M. de Chevalainci

— C'est vrai, fit Corinne, où a-t-il donc passé?

— Tandis que chacun était à souper d'uu côté, ou à faire des conversations de l'au re, le grand Chevalaine est descendu aux écuries avec sa sœur, et s'est mis à seller son cheval. Adrien a été sur le poiLt de lui offrir ses services, mais il y a un mot qui l'a fait tenir coi.

— Quel mot?

— Sa sœur lui a dit : « Pas de bruit... tu feras sortir ton cheval par la porte qui donne sur l'allée sablée, et tu sortiras par la porte du Saut-de-Loup, pour que personne ne se doute de ton absence. » Vous comprenez que, du moment que c'était une chose secrète, ça donna envie à Adrien de savoir ce que ça pourrait être; il ne souffla pas dans sa sou-

pente, et entendit mademoiselle Lucie qui disait à son frère, qui ne paraissait pas bien pressé de partir :

— « Il faut que ce soit fini cette nuit. Marianne connait l'existence du trésor, j'en suis sûre... elle ne joue pas de franc jeu avec nous. Je ne l'ai pas vue depuis qu'elle a forcé Farrenc à avouer à Maricou où on avait caché ce M. Perrin, et je sais, d'un autre côté, qu'elle a eu une entrevue dans la lande avec 51. Cros.

— « Je suis de ton avis, a repris le frère ; mais quelle nécessité d'amener M. d'Astorg dans le château, pour lui faire prendre part à notre plan? Puisque tu sais par où on peut arriver au caveau où est le trésor, nous pouvons bien y aller tous deux cette nuit, sans que M. d'Astorg...

— « Ne doit-il pas être mon mari? a répondu mademoiselle Lucie, et n'a-t-il pas autant d'intérêt que nous au succès de cette affaire ? »

En ce moment, un profond soupir et un mouvement de Maricou firent tressaillir Corinne...

Gros-René se leva, se pencha vers le malade, et il reconnut qu'il avait les yeux fermés et qu'il paraissait dormir comme avant.

— Ce n'est rien, c'est quelque douleur qui l'a fait remuer, Gros-René; il est assommé, il n'entend rien.

D'ailleurs, quand il entendrait, il n'est pour rien dans tout ça.

— Ce n'est pas mon avis, dit Gros-René en reprenant sa pla^e... Ce n'est pas pour rien que Madame a reçu ce gaillardlà une partie de la nuit... S'il est ce qu'on dit dans la maison, il en sait plus long que personne...

— Et qu'est-ce qu'on dit?

— Que c'est le bâtard du feu comte, et que. celui-ci l'a reconnu dans le testament... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit...

— C'est vrai... Et Adrien n'a pas entendu autre chose?..

— Si fait, il a entendu que mademoiselle Lucie disait à son frère :

— « Tu trouveras Arthur d'Astorg à la Croix-de-Fer... Prends bien garde surtout que l'on ne te voie ni sortir du château, ni revenir avec Arthur. »

Pais elle a ajouté comme par réflexion :

— « Si Marianne se doutait de cela, tout serait perdu. »

— Tiens I fit Corinne, que diable cette Marianne a-t-elle à voir là-dedans?., une ancienne cuisinière...

— Je ne sais pas ce qu'elle a à y voir, mais vous n'avez qu'à vous rappeler ce qui s'est passé cette nuit quand elles se sont rencontrées dans le corridor ici au bout, et que cette Marianne criait : «Tu m'as trompée ! » jusqu'au moment où la demoiselle de Chevalaine lui a planté son couteau dans la poitrine.

— Au fait, dit Corinne, il serait bien possible...

— C'est sur, dit Gros-René... Ce grand Chevalaine est si bête qu'il se sera laissé tirer les vers du nez par la sorcière, qui alors, pour se venger, aura fait la chose de mettre le château au pillage et de tuer l'enfant...

— C'est pis que les mystères du château d'Udolphe, fit Corinne à voix basse... Est-il vrai qu'elle a crié : Ils ont tué mon fils 1

— Tiens 1 toute la maison l'a entendu.

— C'est drôle, fit Corinne... El où sont Monsieur et Madame ?

— Avec la vieille, qui se meurt, et qui doit avoir appris à Monsieur l'existence du trésor, attendu qu'il voulait la faire entrer ici cette nuit. Je le sais bien, puisqu'il m'a promis mille écus s'il le trouvait.

— C'est drôle tout ça, fit Corinne ; je n'y comprends rien.

— C'est possible, il y a bien des choses que je ne comprends pas... Mais je ne vous ai pas dit le plus important pour Madame... C'est qu'il parait, d'après ce qu'Adrien a entendu, qu'on descend dans le caveau où est le trésor par la chambre qu'occupe M. Perrin. C'est pour ça qu'on avait voulu le faire disparaître aux huttes.

— Tiens! mais ils avaient bien pris leurs précautions... Mais alors, comment le frère et la sœur, avec M. d'Astorg, comptaient-ils y aller, puisque M. Perrin était libre?

— Voilà ce qu'il n'a pu savoir, parce qu'ils sont parfis de l'écurie au moment où ils disaient :

« — Eh bien ! si nous ne passons pas par cette chambre... nous passerons par celle .. »

— Laquelle, à présent?., voilà la question... Une idée m'est venue que c'est celle de Monsieur... En ce cas, il faut que Madame le sache, parce que, voyez-vous, Corinne, si Monsieur touche à ça, c'est autant de flambé pour Madame. Il y a de vilaines affaires sous jeu. J'ai le nez fin... je sais ce que je sais...

Cette conversation, entremêlée de petits verres de punch,

avait duré un temps considérable, et voilà où en étaient nos deux interlocuteurs au moment où M. Perrin, qui avait laissé M. et madame Cros dans la chambre, vint avertir Corinne de se rendre près de sa maîtresse.

A ce moment, Maricou se leva et dit à M. Perrin :

— Aidez-moi à sortir de cette chambre, Monsieur ; il faut que je parle à l'instant à madame Cros et à vous.

— Vous êtes trop souffrant... lui dit M. Perriu.

Il faut que je vous parle aussi, Monsieur ; le temps presse et si mademoiselle Lucie...

— Elle a quitté le château, et l'on ne sait ce qu'elle esl devenue...

— N'importe, il peut arriver encore d'affreux malheurs, fit Maricou.

Ce fut pendant qu'il se rhabillait que l'on entendit tout à coup les cris de Lucie de Chevalaine qui , comme nous l'avons dit, semblait fuir devant quelqu'un qui la poursuivait.

Maricou s'élança après elle ; mais il était si faible qu'il ne put l'atteindre avant qu'elle pénétrât dans la chambre où était madame Cros.

Heureusement pour elle il arriva assez à temps pour arrêter le bras de Lucie au moment où elle allait frapper.

Nous dirons, dans la troisième partie de ce livre, ce qui avait déterminé cette suite d'événements et comment ils se dénouèrent.

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