‹ Huit jours au châteauChapitre 5 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Nous avons abandonné notre lecteur au moment où Maricou, blessé et presque mourant, arrivait dans la chambre de M. Perrin, et arrêtait le bras de Lucie de Chevalaine qui allait frapper madame Cros. Celle-ci -était tombée évanouie, H l'enfant de Lucie gisait à ses pieds.

Dans le désordre où était plongé le château, les cris de Lucie avaient de. nouveau attiré la plupart de ceux qui l'habitaient du côté où se passait cette scène.

On peut se rappeler que Fernic était resté longtemps dans le château pour y découvrir Lucie, et qu'il n'en était guère sorti qu'au point du jour.

Nous avons dit aussi que quelques-uns des sauvages habitants des huttes avaient été arrêtés , et que tous , grâce au désordre qui régnait dans le château, s'étaient échappés.

Il nous faut expliquer maintenant comment cette évasion avait eu lieu , et pourquoi la sortie tardive de M. de Fernic avait été remarquée.

Dans le premier moment de trouble, on avait jeté Farrenc et ceux de ses camarades dont on s'était saisi dans une espèce de cellier voûté qui servait comme de vestibule aux caves du château, dans lesquelles on descendait par un escalier dont, la porte se trouvait dans le cellier.

Lorsque ces hommes, si féroces un instant avant, se trouvèrent dans l'obscurité d'uue nuit profonde, cette espèce d'intrépidité cruelle dont ils avaient fait preuve en s'emparant du château tomba tout à coup , et presque tous se couchèrent par terre en poussant des cris de désespoir et en accusant Marianne et Farrenc de les avoir entraînés à une entreprise coupable.

Si quelque chose au monde peut prouver combien la liberté est le droit naturel et le premier besoin de l'homme, c'est cet effroi instinctif pour la prison que ressentent tous les peuples auxquels la civilisation n'a pas enseigné ses idées. Partout où elle n'a pas pénétré, on voit préférer la correction corporelle, la mutilation, la mort même , à quelques jours de détention.

Sous ce rapport, les hommes dont nous parions avaient quelque chose des mœurs et des instincts des peuples barbares. Le découragement qui s'empara d'eux était si profond, que , malgré leurs menaces contre Farrenc, ils ne tentèrenl rien contre lui.

Heureusement que cet homme, soit que la rature l'eût plus fortement doué que ses frères, soit qu'un contact plus fréquent avec les choses de notre monde lui eût donné plus de fermeté et plus de ressources, heureusement, dis-je, que Farrenc ne perdit pas courage.

Son premier soin fut de rechercher s'il n'y avait pas quelque

moyen de sortir du lieu où il était enfermé; il n'essaya pas longtemps d'ébranler la porte qui ouvrait sur la cour du château, et devant laquelle pouvait passer à chaque instant un domestique qui eût surpris cette tentative de fuite.

Il promena ses mains le long des parois du cellier, et finit encore par découvrir la porte de la cave. Celle-ci avait été construite comme toutes celles de cette habitation, en bois de chêne, bordée de larges lames de fer, et, quoique l'humidité eût commencé à la dévorer, elle était encore assez solide pour résister à toutes les attaques de Farrenc.

En effet, grâce à un fort long morceau de bois qu'il trouva dans ce cellier, qui servait aussi de bûcher, Farrenc essaya de forcer cette porte, et, reconnaissant que ses efforts étaient inutiles, il renonça à cet espoir.

Mais cet homme, faible de corps comme tous ceux de sa race, était doué d'une énergie qui en avait fait le digne ministre des projets cruels de Marianne. Ce qu'il ne pouvait accomplir par la force, il le tenta par la patience, et seul, armé du couteau qu'il ne quittait jamais, il commença à creuser la pierre à l'endroit des gonds.

Bientôt après, lorsqu'il eut laissé passer le premier désespoir de ses compagnons, il les appela à son aide, et il ne leur fa'lut pas deux heures pour détacher aisément la porte du mur.

Sans doute Farrenc savait à quoi pouvait le conduire cette tentanve; mais aucun de ceux qui étaient avec lui ne s'en doutait, et, quelque fût le succès de leur entreprise, ils eussent dû penser que c'était passer d'une prison dans une antre.

Mais telle était l'imprévoyance et l'obtusité de ces natures décrépites, qu'il leur semblait que la liberié devrait se tenir derrière tout obstacle qu'ils parviendraient à vaincre; aussi, lorsque après avoir détaché la porte ils n'aperçurent pas îa clarté du ciel, ils recommencèren: leurs lamentations, et peu s'en fallut cette fois que Farrenc ne devint leur victime.

Nous avons raconté les détails de cette scène, parce que ce fut devant les menaces que leur causa ce désappointement que Farrenc, pour les calmer, fut obligé de leur dire ce qui sans doute n'était pas dans ses projets.

— Je vous conduis à l'endroit où est le trésor du comte de Chevalaine.

On no peut se figurer la joie délirante que ce mot répandit

parmi ces hommes auxquels il semblait qu'un trésor dût être tout à fait indifférent.

En effet, l'usage de ce trésor qu'ils espéraient découvrir était pour eux une chose tout à fait inconnue; ils auraient quitté le château les mains pleines d'or, que le lendemain ils n'auraient pas été moins misérables; aucun d'eux ne s'en fût servi pour avoir un meilleur vêlement, une meilleure habitation, une meilleure nourriture. Ils l'auraient emporté dans leurs huttes grossières pour l'y contempler et l'adorer, comme les fanatiques superstitieux de toutes les religions emportaient autrefois les saintes reliques ou les amulettes qu'ils croyaient les protéger.

L'or était pour eux le dieu inconnu auquel ils attribuaient le don de tous les biens d'ici-bas; mais, comme nous l'avons dit, ils n'auraient pas su comment ils pouvaient les obtenir de lui.

Ils suivirent donc Farrenc avec une joie furieuse, et ce fut à grand'peine qu'il put leur persuader de replacer la porte qu'ils venaient d'enlever, afin que l'on ne reconnût pas, dès l'abord, par où ils avaient pu s'évader.

Une fois qu'ils furent dans l'intérieur des caves, l'un d'eux battit le briquet, ils ^Humèrent des bouts de cordes grasses qu'ils portaient d'ordinaire dans leurs poches, et ils se mirent à parcourir ces vastes souterrains avec des cris qui, certes, les eussent trahis, si le château n'eût été lui-même plongé dans un tumulte également bruyant.

Nous laisserons un moment Farrenc calmer et diriger cette vive exaltation, et nous suivrons M. de Fernic dans la recherche qu'il faisait de mademoiselle de Chevalaine.

Le cri qui était échappé à Lucie lorsqu'elle avait deviné que c'était son enfant que Marianne précipitait par la fenêtre, sa lutte désespérée avec cette femme, sa fuite, tout semblait prouver que la raison de mademoiselle de Chevalaine avait cédé à celte violente commotion ; et comme personne n'avait vu la malheureuse fille sortir du château, France s'était imaginé que, semblable à la Lucie de Walter Scott, elle avait été se cacher dans quelque coin obscur, et il croyait à chaque instant la trouver accroupie sous quelque manteau de cheminée, blottie derrière quelque rideau.

La recherche minutieuse à laquelle il se livrait avait dû prendre beaucoup de temps, car il avait été de chambre en chambre, ouvrant toutes les portes fermées, et inspectant tous

les coins. Enfin, il avait pensé à aller chercher Lucie hors du cbâleau, mais, avant d'en sortir lui-même, il avait voulu parcourir les communs; et ignorant en quel endroit on avait enfermé les prisonniers, il avait ouvert le cellier, l'avait examiné de manière à s'assurer que personne ne s'y trouvait, et avait oublié de le refermer en sortant.

Un des nombreux domestiques du château avait vu de la fenêtre d'une chambre haute Fernic ouvrir presque toutes les portes des communs qui donnaient sur la cour. Comme le jour n'était pas encore venu, ce domestique n'avait pu voir si France était précisément entré dans le cellier, mais il était immédiatement descendu pour s'en assurer, et il avait alors reconnu que le cellier était vide.

Aussitôt il s'était dirigé vers la porte extérieure qui n'était plus verrouillée, mais seulement fermée comme une porte qu'on tire après soi. Cet homme fut en droit d'en conclure que Fernic avait protégé l'évasion des habitants des huttes; il alla l'apprendre en toute hâte à l'office.

Le concierge qui s'y trouvait courut pour reconnaître l'état de la porte extérieure qu'il avait lui-même verrouillée, et la valetaille commençait ses commentaires, lorsqu'on entendit les cris perçants d'une femme, et qu'on vit accourir mademoiselle de Chevalaine, portant dans ses bras le cadavre de son enfant.

On sait comment elle se précipita dans le cbâleau, comment elle arriva dans la chambre de M. Perrin, où s'était réfugiée madame Cros, et comment l'intervention de Maricou sau\a notre belle Parisienne de la folie furieuse de la malheureuse Lucie.

Comme on doit aisément le supposer, tous les gens de la maison avaient dû suivre la course insensée de Lucie de Chevalaine, de façon que tout le monde était encore une fois rassemblé dans la chambre où se trouvait madame Cros.

Gros-René et Corinne avaient suivi Maricou, et Adrien, qui, on s'en souvient, avait été laissé près du cadavre de Marianne, en entendant tout le monde courir vers un môme endroit, Adrien, moitié curiosité, moitié terreur, avait quitté son po^e et avait cédé à l'entraînement général.

Après ces explications, nécessaires à l'intelligence du récil que nous avons à faire, il nous faut retourner là où tous les gens de la maison arrivaient eu tumulte.

Iï

Lucie, à vrai dire, avait été encore plus désarmée par l'aspect de Maricou que par la force physique qu'il lui avait opposée.

Elle demeura immobile devant lui;soncouteauluiéchappa: comme si elle s'éveillait d'un songe pénible, elle regarda Maricou de la tête aux pieds, puis examina tout le monde autour d'elle, reconnut les domestiques, M. Gros, M. Perrin, madame Cros; enfin, elle aperçut le cadavre de l'enfant : son regard, qui jusque-là s'était promené lentement de visage en visage, s'arrêta sur ce corps sanglant et y demeura comme attaché.

Ainsi qu'on voit quelquefois ces nuages noirs, aux formes arrêtées et sombres, s'étendre peu à peu, et, à mesure qu'ils perdent leur densité, s'éclairer et, de menaçants et ténébreux qu'ils étaient, devenir presque légers et vaporeux; de même, l'impression funeste de fureur insensée qui animait le visage de Lucie semblait se fondre à l'aspect de ce cadavre ; les traits se dilatèrent; les muscles contractés se détendirent; un sentiment de douleur éplorée prit la place de ceiie folie cruelle à laquelle elle était en proie; son corps perdit cette force fiévreuse qui la soutenait, et elle s'affaissa sur ses genoux en éclatant en larmes, et sa nouvelle douleur ne trouva d'autres mots pour s'exprimer que celui qui vient à la bouche de l'homme lorsque toutes les espérances semblent lui échapper.

— 0 mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu!., s'écria-t-elle, en répétant incessamment cette exclamation.

— - Hélas! dit M. Perrin, la malheureuse n'est pas folle.

— C'est bien heureux, fit M. Cros.

M. Perrin ne put s'empêcher de le regarder avec dégoût.

En effet, la folie de mademoiselle de Chevalaine était pour elle non-seulement l'oubli de son malheur, de sa honte, do ses crimes, mais encore c'était l'impunité. Cette mort de son esprit et de son âme emportait avec elle son passé, comme la mort complète abrile les coupables sous son linceul et les sauve de la justice des hommes.

Madame Cros revenait à elle ; mais, brisée par la violence des émotions qu'elle avait reçues, elle sembla rester étrangère à ce qui se passait dans cette chambre.

— Reconduisez mademoiselle de Chevalaine dans sa chambre, dil M. Perrin en s'adressant à quelques domestiques. Mais i! serait peut-être prudent de ne pas l'y laisser seule, et si madame la comtesse de Fernic ou M. le cure voulait veiller auprès d'elle, ce serait une bonne action.

— Nous savons ce que nous avons à faire, dit sèchement la comtesse, et vos conseils sont de trop ici, Monsieur.

— Comme il vous plaira, Madame, dit M. Perrin, cependant il est à regretter que le frère à Mademoiselle, qui doit avoir quelque intérêt aux mesures qu'il est nécessaire de prendre, ne soit pas ici.

M. Perrin n'avait pas achevé cette phrase qu'une voix lui répondit :

— Il est allé cherché M. d'Astorg, et il sera sans doute bientôt ici.

C'était Adrien qui parlait ainsi, et Ton doit se rappeler comment il avait appris le secret de la sortie du jeune Chevalaine.

Mais cette parole, assez indifférente pour la plupart de ceux qui l'entendaient, fut avidement écoutée par madame Cros, et elle en comprit toute la portée lorsque Maricou, regardant Lucie avec une indignation profonde, lui dit d'une voix pleine de reproche :

— Et pourquoi donc a-t-iî été le chercher, cet homme?

Lucie soutint, sans en paraître accablée, le regard de Maricou, et écouta cette parole sans qu'elle la troublât... Elle se releva hautement, et prenant la main de Maricou, elle lui dit avec un calme qui le flt frémir :

— Que veux-tu, Maricou?... je l'aimais encore.

— Il maintenant? dit-il en cherchant dans les yeux de Lucie quelque chose qui vint lui dire que cet amour était mort; maintenant?., reprit-il.

Lucie s'arrêta un moment ; elle regarda ce cadavre d'entant gisant à ses pieds; une ombre de ce désespoir furieux qui l'avait si violemment agitée se remontra sur son visage, mais elle disparut presque aussitôt, et elle reprit avec un accent où la douleur parlait seule :

— Maintenant il doit m'aimer, lui!

Le curé et madame de Fernic la prirent chacun par un bras et l'entra'inèrenl doucement.

Elle avait à peine franchi le seuil de la chambre, qu'elle entendit des pas rapides s'avancer dans le long corridor, et

presque aussitôt Fernic et M. de Chevalaine apparurent, conduisant, pour ainsi dire, comme un prisonnier un homme d'une assez remarquable beauté. Il étant pâle, et ses traits porlaient l'empreinte d'une terreur basse et lâche.

M. de Fernic paraissait préoccupé des plus sombres pensées, et, par un singulier changement, le visage insignifiant et lourd du jeune comte de Chevalaine avait une expression de hauteur et de résolution dont on ne l'eût pas cru capable.

A l'aspect de M. d'Astorg, Lucie s'arracha au curé, et à madame de Fernic, et courut vers son amant.

— Enfin, vous voilà, Arthur !...

Le comte de Chevalaine l'arrêta au moment où elle se précipitait dans ses bras, et lui dit d'une voix sévère, mais où la tendresse de frère perçait malgré lui :

— Pas encore, ma sœur... pas encore...

— Ah! s'écria presque en même temps Maricou, nous avons une ancienne querelle à vider ensemble.

— Après moi, Maricou, répondit M. de Chevalaine avec une singulière dignité.

— Et après moi aussi, dit France de Fernic; puis il s'avança vers M. Perrin, et ajouta :

— Je vous demande de remettre plus tard la querelle que nous avons à vider, comme j'ai dû moi-même ajourner mes oriefs contre M. de Chevalaine, en présence d'un malheur plus grand.

— Monsieur, reprit M. Perrin, je ne devinerais pas les raisons qui peuvent vous porter à me faire une pareille demande, que la parole d'un homme commtj vous me suffirait pour que je fisse taire mes ressentiments, alors même qu'ils seraient plus fondés qu'ils ne le sont actuellement.

— Je vous remercie, Monsieur, lui dit Fernic,. et si des excuses à madame...

— Non... non, dit madame Cros en prenant la parole., point d'excuses... tout ceci est tellement affreux qu'il faudrait avoir une haine bien forcenée de s'occuper de soi, pour ne pas tout oublier.

Pendant que ces paroles s'échangeaient, Lucie était restée en face de son frère, le yeux baissés et comme anéantie. Elle se retourna à la voix de madame Cros ; il n'y avait plus ni colère ni passion dans cette femme; cette nature indomptée semblait avoir été brisée d'un seul coup ; ses yeux se rem-

plirent de larmes. Elle tendit la main vers le corps de l'enfant qu'une servante avait déposé sur un siège et recouvert d'un linge, et elle dit à madame Gros :

— Faites-le mettre à côté de moi.

Madame Gros tressaillit à ce mot, et Maricou s'écria en arrêtant Lucie :

— Où allez-vous donc?..

— Ne craignez rien, lui répondit-elle, je vous verrai tous avant do mourir.

Aussitôt elle s'éloigna. A ce moment un nouvel incident vint distraire l'attention de tous ceux qui assistaient à celte scène de l'intérêt auquel tous semblaient s'être réunis.

Au moment où l'on emmenait Lucie, et où il semblait que les agitations de cette nuit fussent arrivées à leur terme, et que des explications mieux posées dussent enfin apporter quelque lumière dans celte étrange confusion d'événements; lorsque chacun ne demandait plus que du repos pour pouvoir se rendre compte de tout ce qu'il avait vu, entendu et éprouvé depuis quelques heures, voilà que tout à coup un homme arrive, éperdu, pâle, l'horreur et l'épouvante peintes sur tous les traits.

Cet homme, c'était Adrien.

A l'instant où l'on avait vu les choses se rasseoir un peu, il s'était empressé de retourner à son poste, et l'on peut s'imaginer quels durent être sa surprise et son effroi lorsqu'il ne retrouva plus le cadavre de Marianne sur le lit où il l'avait laissé.

— Elle n'y est plus! s'écria-t-il en montrant du doigt la porte de la chambre; elle n'y est plus !

H. Perrin et Fernic essayèrent de l'interroger, mais ils ne purent en tirer d'autre réponse que les mots que nous venons de rapporter.

Ou découvrit enfin ce que signifiait cette exclamation, et celte fois un véritable sentiment de terreur gagna tous ceux qui, jusque-là, avaient résisté à l'entraînement de ces événements multipliés.

— Quand je vous disais que l'homme sans tête se prome-

liait dans la lande, s'écria Burlaudas, j'avais raison; oui, ce sont tous des acolytes de l'enfer. Eh bien! si l'on avait gardé le corps de Marianne dans le château, il s'y serait promené toutes les nuits.

Ce fut alors seulement que Maricou apprit que sa mère était morte.

Au milieu de ce conflit d'événements, il sembla que ses douleurs ne trouvaient point de place pour s'exprimer, car il ne prononça pas une parole à ce sujet; il sembla ne s'occuper que de la disparition de son corps, et s'informa s'il n'était pas resté quelques gens dans le château.

— Assurément oui, il y en avait, dit quelqu'un; mais on a ouvert la porte du cellier où ils étaient enfermés, et on les amis en liberté.

— Qui a fait cela? s'écria Fernic d'un ton menaçant.

— Pardieu, c'est vous-même, repartit le domestique qui avait parlé.

■— Moi ! drôle.

-- Oui vous, qui avez fureté dans tous les communs pendant plus d'une demi-heure, sans doute pour les découvrir.

— Si quelqu'un les a fait échapper, repartit Fernic, c'était avant que j'arrivasse à ce cellier, car il n'y avait plus personne quand je l'ai ouvert.

— Mais, fit Maricou, quel est le cellier où ils étaient enfermés?

— Celui qui conduit aux caves.

— Et Farrenc était parmi eux?

— Oui, certainement.

— Oh! alors, reprit Maricou, tout s'explique... Il s'arrêta, réfléchit un moment, et reprit :

— N'importe, vous ne perdrez rien... Je me charge de tout retrouver.

— Qu'est-ce donc? lui demanda M. Perrin.

— Promettez-moi de me laisser faire comme je voudrai, et vous ne vous en repentirez pas.

Un murmure de répulsion avertit Maricou qu'on n'avait pas beaucoup de foi dans ses promesses.

11 se tourna alors vers madame Cros.

— Vous seule, lui dit-il, avez été bonne et juste pour moi ; vous seule en profiterez.

Fernic voulut demander l'explication de ces paroles; mais

Maricou, l'arrêtant tout à coup, lui dit avec une hauteur qui surprit le jeune marin :

— Monsieur le comte de Fernic, il me convient de vous dire maintenant que je suis le fils de M. le comte de Chevalaine, il me convient de vous apprendre que j'ai les preuves de ce que j'avance... Je puis même vous avertir que, s'il me plaît, je serai et resterai le maiire de ce château.

A cette déclaration, tous les héritiers se regardèrent entre eux avec une expression de désappointement. 11 y avait dans ce regard une sorte d'appel des uns aux autres contre l'ennemi qui se posait si nettement en face d'eux.

Maricou s'aperçut de ces sentiments hostiles, il s'empressa d'ajouter :

— Mais ce ne sont pas des droits d'héritier que je demande à ce ti:re et à ce nom,

Un nouveau regard sembla lui demander quels étaient ces droits, et il se hâta de répondre :

— Ces droits, je vous les dirai, et peut-être pourrais-je les payer a>sez cher à qui voudrait me les contester, pour qu'il me les cède.

Il nous serait impossible de suivre chacun des acteurs de ce récit dans les scènes diverses qui se passèrent après les bizarres rencontres que nous venons de rapporter.

Nous dirons seulement qu'après en avoir parlé avec If. Perrin, M. Blanchet jugea convenable de se rendre au Ribay pour prévenir le juge de paix des événements de la nuit. En effet, il ne s'agissait pas moins que d'une femme et d'un enfant assassinés, et, quoiqu'il pût en résulter de fâcheuses découvertes pour la famille, ceux qui en faisaient partie furent obligés de reconnaître qu'il était impossible d'éviter une intervention légale.

Madame de Fernic, dont les événements avaient renversé1 toutes les idées, après avoir déposé Lucie dans sa chambre, annonça qu'elle allait se retirer pour prier, et le cure, qui n'était point habitué à passer de pareilles nuits, se relira aussi, mais annonça que c'était pour dormir.

Un mot de madame Cros apprit à M. Perrin !a terrible révélation que lui avait faite son mari, et M. Perrin se conteala de lui répondre :

— Je savais sa ruine, et c'est pour cela que je suis ici; mais comptez sur moi, et surtout ne faites rien et ne signez rien sans m'avoir consulté.

Le jour était venu.

Madame Cros fut laissée au fond de sa chambre, car l'apathie et les émotions qu'elle avait subies depuis vingt-quatre heures lui avaient donné une fièvre ardente. Il ne restait donc plus que M. Perrin et M. Cros, qui remontaient ensemble dans la chambre bleue d'où avait disparu le cadavre de Marianne; enfin M. de Fernic , le jeune Chevalaine et M. d'Astorg, qui se rendirent tous les trois dans une salle basse.

Maricou les suivit, et comme M. de Fernic lui faisait observer que l'explication qui devait avoir lieu eutre eux demandait à être renfermée entre ceux qui pouvaient y avoir un intérêt direct :

— L'intérêt que je prends à cette explication est plus puissant que vous ne le pensez, leur dit Maricou; et peut-être trouverez-vous que j'en sais plus que vous pour arriver au but que vous voulez vous proposer.

Le jeune Chevalaine se retourna vivement vers Maricou.

Ce jeune homme jusque-là si indolent et dont la physionomie insignifiante semblait annoncer un caractère également insignifiant, ce jeune homme, disons-nous, tendit la main à Maricou et lui dit :

— Mon cousin, ce qu'il y a de notre sang dans vos veines vous rend solidaire de nos vengeances. Venez, venez ; car il faut qu'il y ait quelqu'un qui me remplace si je péris.

— Ne suis-je pas là? dit Fernic.

— Vous pouvez y passer aussi, lui dit tristement Georges, et...

Il s'arrêta et ajouta :

— Entrons, entrons; d'ailleurs il faut qu'il y ait des témoins à ce qui va se passer.

Pendant qu'ils parlaient ainsi, M. d'Astorg, le visage pâle, l'air accablé, semblait attendre son arrêt de mort.

Maricou le regarda et ne put s'imaginer qu'un homme put être lâche à ce point; il crut que quelque douleur le dominait, et s'approcha de lui pour lui parler; mais à l'instant même le jeune Chevalaine se jeta entre lui et Arthur, en s'écriant :

— Ne touchez pas à cet homme, ne lui parlez pas... cet homme m'appartient.

Ce dernier mot fut dit avec un accent si terrible, que M. d'Astorg tomba sur son siège.

— Asseyez-vous et écoutez, lui dit le jeune Chevalaine, nous allons décider de vous.

— Ah ! dit Fernic, je crains bien que vous ne puissiez en rien obtenir.

— Ah 1 nous verrons, dit le jeune Chevalaine; nous verrons.

Cette parole fut accompagnée d'un regard qui fit frémir Maricou.

— Vous êtes pâle, cousin, reprit Georges... vous avez été blessé, je le sais... asseyons-nous, je vais vous dire ce qu'il en est.

Les trois jeunes gens se placèrent en face de d'Astorg, et le jeune Chevalaine se mit à le considérer attentivement.

Peu à peu son regard s'attacha avec une âprelé furieuse sur d'Astorg, son visage s'anima, les veines de son front se gonflèrent, sa respiration devint haletante et bruyante, et le jeune Chevalaine laissa échapper ces mots d'une voixrauque et sifflante :

— Mais comment le tuerai-je, cet homme?

— Pardon, cousin, reprit Fernic, je suis plus calme que vous; d'un autre côté, ajouta-t-il en se tournant vers Maricou, je sais mieux ce que les convenances d'un monde dans lequel vous n'avez pas vécu exigent en pareille circonstance ; je vous prie donc tous deux de me laisser parler...

— Faites, faites, dit Chevalaine en haussant les épaules.

— Nous vous écoutons, reprit Maricou, qui sentit la nécessité de calmer le jeune Chevalaine.

— Monsieur, reprit Fernic en s'adressant au marquis d'Astorg, il est inutile d'entrer dans des explications qui ne feraient qu'exciter des ressentiments trop justes; mais l'honneur vous impose une réparation à laquelle j'espère que vous ne vous refuserez pas. Consentez-vous à épouser mademoiselle de Chevalaine?

— Mais je vous ai déjà dit que j'étais prêt à ce mariage... Je vous ai déjà dit que j'étais revenu dans ce pays pour le conclure.

— Vous mentiez, dit Georges.

— Qu'importe, dit Fernic, puisque Monsieur consent à faire la seule chose que vous puissiez exiger de lui?

— Mais je vous ai dit aussi que je n'acceptais pas, dit Georges.

Fernic fit un geste d'impatience, et le jeune Chevalaine reprit :

— Maricou, pas plus que moi, tu n'as vécu dans le monde, comme vient de me* dire M. Fernic; mais tu as du courage; tu as de ce qui fait qu'on est un brave homme. Va, Maricou, je te connais; j'en sais plus long sur toi que tu ne penses. Je ne dors pas toujours et je pense quelquefois à part moi... et, vois-tu, j'ai eu tort de ne pas penser plus souvent; mais on m'a élevé comme ça dans ma famille; on m'a élevé à me dire que j'étais un imbécile et que ma sœur avait tout l'esprit... Dieu voit où ça l'a menée... Ah! ce n'est pas que je lui en veuille à Lucie; c'est ma faute... Uq père ou un frère qui laisse aller sa fille ou sa sœur la bride sur le cou, sans la tenir en main, est le premier coupable... Non... je n'en veux pas à Lucie... mais il y a cet homme...

— Vous vouliez me demander quelque chose, reprit Maricou en voyant Georges serrer les poings et s'animer de nouveau en regardant d'Astorg.

— Oui... oui, reprit Chevalaine; si toi, tu avais une sœur, une brave fille au fond. .. Ne baissez pas les yeux, Fernic, c'est une honnête femme, Lucie... Est-ce qu'elle n'était pas de notre sang... Elle était folle et brusque, c'est vrai; elle était colère et vivait plutôt comme un homme que comme une demoiselle, mais ce n'est pas cela qui fait quelque chose à l'honneur... Oui... oui, Lucie était une Chevalaine, et il y a dans ce nom-Là de l'honneur à chaque lettre, de quoi faire dix honnêtes femmes... Et il a fallu... oh!...

Cette exclamation fut jetée avec une sorte de rugissement.

Georges s'enfonça, pour ainsi dire, les poings dans les yeux, comme pour réprimer la pensée cruelle qui le dominait.

Fernic ne put s'empêcher de regarder Maricou en souriant légèrement et en haussant les épaules; mais Maricou resta grave et sérieux ; il admirait le culte de cet être grossier, mais tout plein d'honneur, pour cette sœur qui lui était si supérieure par l'intelligence, et devant laquelle il avait si longtemps abdiqué toute volonté, toute pensée.

— Enfin! s'écria tout à coup Chevalaine en se levant, et sous l'inspiration d'un sentiment si violent qu'il oublia tout ce qui venait d'être dit, et ce qu'il avait dit lui-même.

Enfin , dis-moi , toi qui n'es qu'un pauvre habitant des huttes; toi qui n'as ni famille, ni nom, ni rien; dis-moi, si tu

avais une sœur, une bonne et belle fille, qui ne sait rien de rien, et qu'il vînt un monsieur comme ça et qu'il la séduise, qu'il lui fasse faire faute sur faute, et que sais-je enfin... et puis on viendrait te dire : Cet bomme épousera ta sœur et ce sera fini... Non, vois-tu, Maricou, tu ne concevrais pas ça... Ab ! Fernic, vous m'avez parlé une heure en revenant, et vous n'avez rien gagné 1 Vous allez me dire encore : Le monde! le monde!... Mais c'est stupide. Si elle n'épouse pas cet homme, elle restera avec un nom déshonoré ; mais, si elle l'épouse, elle en prendra un bien plus déshonoré encore. Car vous voyez bien que cet homme est un làrlie... vous voyez bien comme il a peur... Non, non, je ne lui donnerai pas ma sœur, toute fautive qu'elle est; quand elle aurait fait plus de mal encore, elle vaudrait mieux que lui. Non, je veux que cet homme se batte avec moi.

Maricou avait suivi Chevalaine dans l'espoir qu'il pouvait se faire céder le droit de punir M. d'Astorg; mais, en présence d'une résolution comme celle de Georges, en présence d'une lâcheté aussi basse que celle de d'Astorg, il comprit que ce serait montrer une protection inadmissible d'une part, et un courage trop facile de l'autre.

Maricou renonça donc à l'espoir qu'il avait conçu; et, prenant la parole à son tour, il dit au jeune Chevalaine :

— Vous avez raison, toute coupable qu'elle est, votre sœur vaut mieux que cet homme; mais il faut qu'il l'épouse... il le faut...

— C'est ce qui ne sera pas.

— Cependant, reprit Maricou, lorsque vous avez quitté le château cette nuit, vous alliez chercher M. d'Astorg. Pourquoi alliez -vous le chercher?

Georges baissa la tête et murmura :

— Lucie m'y envoyait, et moi j'ai obéi...

Il s'arrêta encore; il était rouge, et une grosse larme tomba de ses yeux. Puis il s'écria :

— C'est pourtant cet homme qui a mis toutes ces mauvaises pensées dans la tête de Lucie. Oh 1 c'est à le couper par morceaux.

— Mais je ne lui ai jamais donné un mauvais conseil, fit d'Astorg d'un ton qu'il essayait de rendre assuré.

— Il ne vous manquait plus que ça, Monsieur, lui dit Georges.

— Ne vous occupez pas de cet homme, s'écria Maricou, il n'en vaut pas la peine.

Le malheureux d'Astorg était si troublé, qu'il oublia ce que Maricou avait dit quelques instants avant, et quel titre il avait réclamé, et reprenant celte impudente insolence qui accompagne d'ordinaire la lâcheté, il repartit d'un ton dédaigneux :

— J'aime à croire, Messieurs, dit-il en s'adressant à Ferme et à Georges, que vous ne me livrerez pas aux insultes brutales de ce goujat.

— Monsieur, reprit Fernic, qui ne put résister à cet excès d'insolence, laisez-vous !

— Misérable canaille? lui cria Chevalaine en levant sur lui sa main, tu oses parler ainsi de quelqu'un, toi!...

Maricou se tut, considéra d'Astorg un instant ; son visage s'assombrit.

Tous les souvenirs du passé semblèrent se représenter à lui, et il reprit avec un accent de rage mal réprimé :

— Mon Dieu, c'est bien triste de voir qu'un être qui s'appelle un homme peut descendre à ce degré d'abjection. Et elle aime cet homme 1 et elle vous a envoyé, vous son frère, pour l'amener ici afin de l'épouser !...

— Oui, oui, s'écria Georges avec un transport d'entraînement qui lui fit révéler un secret qu'il n'eût certes pas voulu dire. Oui; et pour lui plaire, à cet homme, pour lui plaire, elle voulait lui montrer qu'elle serait plus riche qu'il ne le croyait.... elle voulait lui montrer un trésor caché que lui avait enseigné cette exécrable empoisonneuse de Marianne.

— Ma mèrel... s'écria Maricou.

— Ta mère, reprit M. de Chevalaine ; c'est vrai, ta mère... et il y avait entre elles des secrets que tu ne sais peutêtre, toi ?

— Moi... dit Maricou en baissant la tête.

— Oh ! mais, fit Chevalaine en levant vers le ciel ses poings fermés, ne trouverai-je donc pas sous ma main un homme bon à tuer, pour qu'il me réponde de tous les crimes qui se sont faits... Celui-là... Non... non, je ne me battrai pas avec lui ; il ne mérite pas de mourir d'un coup d'épée ou d'une balle... Je le lâcherai dans la lande; je le ferai courir par mes chiens, et ils en feront comme d'un daim qu'on leur laisse à éventrer.

Fernic regardait le jeune Chevalaine avec surprise ; quelle que fut son apparente indifférence pour ses intérêts pécu-

niaires dans cette succession, cependant le mot de trésor caché avait éveillé son attention, et il reprit :

— Quel est donc ce trésor dont vous avez parlé? Georges ne remarqua point ce mot, et il repartit :

— Que sais-je 1 un amas d'or caché dans les caves du château... Mais qu'il existe ou qu'il n'existe pas, ce n'est pas ce qui m'occupe; c'est ce que je ferai de cet homme, c'est ce que je ferai de Lucie...

Il leva les yeux au ciel et répéta plusieurs fois le nom de Lucie... mais à chaque fois l'inflexion devenait moine menaçante, et il finit par s'écrier :

— Oh! pauvre enfant!...

— Écoutez-moi, Chevalaine, reprit Fernic; vous m'avez fait venir, ainsi que notre cousin, pour prendre une décision relativement à votre sœur; eh bien! son avis est le mien, c'est qu'il la doit épouser.

Georges secoua doucement la tête, et repartit .

— Ce n'est pas mon avis, à moi... ce n'est pas mon avis; et, quoi que vous puissiez en dire, je ne le permettrai pas... Mais il y a quelqu'un qui décidera de ceci...

— Notre oncle, n'est-ce pas? dit Fernic.

— Le curé? dit Chevalaine; non... oh! non, il nous ferait un sermon pour dire comme vous... ni lui ni votre grand'mère ; les Parisiens, tout ça est de la même pâte ; le monde, les convenances, l'usage... ce serait la même chanson... jNon, la seule personne qui puisse décider de ce qui en sera, c'est Lucie...

— Lucie! fit Maricou.

— Elle! s'écria Fernic.

Georges rougit et baissa la tête... et, après un moment de silence pendant lequel il n'osa plus regarder les deux autres jeunes gens, il reprit d'un ton dont la tristesse se cacha sous une sorte de brusquerie :

— Que voulez-vous? elle l'aime... et si je le lui tue, elle viendra me le demander avec des cris et des larmes, et qui sait si elle ne fera pas pire qu'elle n'a déjà fait?...

Fernic ne comprenait pas comment la fureur de Georges s'était si vite apaisée; mais Maricou, qui savait, lui, de quel culte cet homme avait aimé sa sœur, jusqu'à quel point il avait sacrifié pour elle toute volonté, toute pensée personnelle, ne s'étonna point de ce retour subit. Cependant il dit à Chevalaine :

— niais vous savez bien ce qu'elle décidera : elle voudra l'épouser...

Georges poussa un profond soupir; d'Astorg crut pouvoir placer une parole, et reprit :

— C'est qu'elle sait combien je l'aime...

— Qui est-ce qui vous a permis de parler, lui dit Georges avec plus de dégoût que de colère... Taisez-vous donc, Monsieur; n'oubliez donc pas que si elle ne vous acceptait pas, et je vous jure que je la prierai à genoux de vous repousser comme le dernier des misérables... oui, si elle ne vous accepte pas, il faudra bien mourir... Oh! mon Dieu, ajoutat-il avec un mouvement violent d'exaltation, pourquoi suis-je son frère!... Mais si je n'étais pas son frère, je l'épouserais, moi... Mais il me semble que si c'était une autre... que si je trouvais une autre pauvre fille dans celte position, rien que pour la sauver d'appartenir à un pareil misérable, je lui dirais : Veux-tu mon nom?... Et si c'était une parente à moi, je m'en ferais un devoir... je...

Il regarda Fernic et Maricou, comme s'il hésitait à proposer à l'un d'eux ce noble sacrifice.

Fernic baissa les yeux.

Mais Maricou sembla réfléchir, et tout à coup, comme inspiré par une idée subite, il s'écria :

— Je m'appelle aussi le comte de Chevalaine, et si vous vouliez...

— Vous oubliez qu'elle a tué votre mère, dit Fernic.

— Ah! c'est vrai... Mais que faire alors? dit Maricou.

Ce qu'il y eut de remarquable dans le cri de Maricou, c'est qu'il n'y eut pas, pour ainsi dire, de regret pour sa mère morle, et que le chagrin qu'ii éprouva, ce fut de ne pouvoir sauver Lucie, ce fut le désespoir de la voir tomber au pouvoir de cet homme si lâche et si vil.

Il considéra d'Astorg à son tour, et ne put s'empêcher de s'écrier :

— Mais comment peut-elle l'aimer, cet homme !

C'est un bien étrange aveuglement que celui de l'amour.

Maricou se demandait comment Lucie, cette femme altière,

passionnée, pleine de résolutions hardies et d'emportements qui pouvaient la pousser jusqu'au crime; il se demandait, dis-je, comment elle pouvait aimer ce bellâtre inerte, sordide, calculateur peureux, et il ne pensait pas que lui-même, l'homme aux instincts élevés, à la probité sévère, lui à qui la nature avait donné un aspect grave pour tous, il ne pensait pas que lui, qui n'avait pu pardonner un crime à sa mère, malgré l'excuse qu'elle pouvait puiser dans son malheur et dans son amour maternel, il ne pensait pas qu'il avait donné son cœur à Lucie, à celle femme qui avait méconnu tous ses devoirs, à cette femme qui non-seulement n'avait plus cet attrait virginal qui ravit les nobles cœurs, mais qui encore était de moitié dans ce crime qu'il n'avait pu absoudre dans une autre ; il ne pensait à rien de tout cela, et si quelqu'un se fût écrié à son sujet comme il s'était écrié au sujet de d'Astorg :

— Comment peut-il aimer celte femme!

Maricou n'eût sans doute pu répondre que ce mot :

— Que voulez-vous que j'y fasse... je l'aime.

Ce sera pour l'homme un éternel sujet de cruelles réflexions que cette puissance mystérieuse de l'amour ; que cet empire que l'on déteste quelquefois de toutes les forces de sa raison, qu'on redoute comme un piège incessamment tendu sous nos pieds et qui fait plier, non pas une volonté aveugle et qui ne comprend pas son obéissance, mais une volonté éclairée et qui rougit quelquefois de son abaissement.

D'où vient ce charme, cet enivrement, cette abdication de soi-même qui vous soumet à l'être qu'on sent plus faible, plus incapable, plus méenant que soi ?

Faut-il croire, et il faut le croire, que l'amour est une émanation de Dieu, toute puissante comme lui, et qui, comme lui, est impénétrable?..

Ainsi l'amour avait soumis Lucie à d'Astorg, et Maricou à Lucie ; l'énergie indomptable et sauvage d'une lionne à la sottise vaniteuse d'un faquiD, et la sainte nature d'un homme doué de loute la noblesse à la brutale volonté d'une nature ardente et sans frein.

Cependant, quoique l'observation de Fernic n'eût point paru frapper sur-le-champ le cœur de Maricou, elle éveilla bientôt en lui un sentiment qui, pour ne pas être violent, n'en fut pas moins impérieux.

Georges avait gardé le silence après le mot de Maricou, et les trois cousins restèrent un moment sans parler. Enfin, le jeune Chevalaine se leva et dit :

— Oui... oui... cela doit être ainsi, il faut qu'elle épouse cet homme.

Il s'arrêta de nouveau, car, après avoir pris cette résolution, il fallait encore l'exécuter, et, après tant d'années où Georges n'avait été que l'instrument passif d'une volonté qui lui avait toujours imposé ses actions, et qui lui avait montré du bout du doigt le chemin qu'il avait à suivre, il ne savait pas comment diriger une résolution qui lui appartenait en propre.

Alors il se mit à aller et venir dans la chambre, portant pour ainsi dire dans sa marche l'incertitude qu'il avait dans l'esprit, allant et venant dans tous les sens, jusqu'au moment où il s'arrêta en face de Fernic et de Maricou, et où il leur dit:

— Maintenant il faut aller dire cela à Lucie.

La manière dont il prononça ces paroles signifiait clairement :

— Lequel de vous deux veut se charger de cette dangereuse mission?

Maricou ne répondit rien, mais Fernic se hâta de dire :

— Pour mille raisons, il est plus convenable que ce soit vous qui le lui appreniez.

Le jeune Chevalaine secoua la tête d'un air triste, et repartit :

— Non... non... je lui dirais cela très-mal... je le sens... Je suis furieux... et puis... je ne sais pas... si elle pleure... si elle veut quelque chose qui ne soit pas raisonnable, je céderai peut-être... Vous, Fernic, allez la trouver.

— Vous comprenez que c'est une chose fort embarrassante pour moi, et qui sera fort pénible pour elle, dit Fernic. C'est me forcer à parler à une jeune femme d'un secret dont il lui serait odieux d'avoir à rougir devant un homme qu'elle connaît à peine, devant un homme qui n'a sur elle ni l'autorité de l'âge ni celle d'une longue intimité. Si vous craignez de ne point parler à votre sœur le langage qui convient en celte grave circonstance, il y a ici plusieurs personnes qui peuvent être mieux que nous des intermédiaires convenables... notre oncle le curé... ma grand'mère...

— Non ! non 1 s'écria tout à coup Maricou, ni vous ni eux

ne pourrez faire entendre raison à Lucie... Moi seul je sais les choses qui doivent la décider à faire ce qu'elle doit faire pour son honneur et son bonheur... Je vais la voir.

— Vous ! s'écria Fernic.

— Oui, oui, dit Chevalaine, il sait comment la prendre...

— Et le sang qu'il y a entre nous, reprit Maricou avec une sombre exaltation, me donne le droit de lui dire des choses qu'elle refuserait peut-être d'entendre de la bouche d'un autre.

— Allez donc, dit Fernic.

— Va, Maricou, ajouta Chevalaine, nous t'attendons.

— Où cela? dit Maricou.

— Ici, dit Georges en retombant tout à fait dans cette allure grossière dont il n'élait sorti que par un effort trop violent pour durer longtemps... Ici. Tu diras à quelquun de nous apporter une bouteille de vin, et nous ferons un cent de piquet avec Fernic pendant que tu causeras avec Lucie...

France resta confondu de cette conclusion grossière, après avoir vu éclater chez cet homme des élans d'honneur si passionnés.

Maricou était trop jeune aussi pour se rendre compte de cette contradiction; mais il avait vécu dans les habitudes où ces rudes contrastes n'avaient pas été polis par uue éducation sévère et il répondit :

— Soit, je vais vous envoyer du vin et des cartes... Et vous ne perdrez pas M. d'Astorg de vue...

— Ah 1 fit Chevalaine en jurant avec une nouvelle fureur, je vous réponds de lui. D'ailleurs, s'il tentait de s'échapper, je tirerais sur lui comme sur un chien.

— Pardon, mon cousin, dit Fernic en s'adressant à M. de Chevalaine, mais il faut que je monte un moment près de ma grand'mère; je redescends dans quelques minutes; mais je vais, en attendant, vous envoyer ce que vous avez demandé.

— A votre aise, cousin, dit Chevalaine avec un peu d'humeur; mon poste est ici, et j'y resterai... Mais vous êtes libre.

Fernic sortit avec Maricou, et il le quitta à quelques pas de la porte. Mais Maricou remarqua qu'au lieu de monter chez sa grand'mère, eomme il en avait annoncé l'intention, Fernic gagna la partie du château où étaient situés les communs, après lui avoir dit :

— Je crois que la tâche que vous avez à remplir sera assez aisée... Elle aime ce drôle... Hâtez-vous donc. Quant à moi, je vais passer à l'office pour envoyer à mon cousin ce qu'il a demandé. Mais, ajouta-t-il en riant, au lieu d'une bouteille, je vais lui en envoyer une douzaine ; je crois que cela ira mieux à ses habitudes.

— Comme il vous plaira, lui dit Maricou.

Il regarda Fernic s'éloigner, et une pensée, dont il eût sans doute voulu vérifier la probabilité, s'il n'avait été préoccupé d'une chose beaucoup plus importante, lui passa dans l'esprit.

— Il me semble, se dit-il, qu'à partir du moment où il a été parlé d'un trésor caché, il a été moins attentif à l'explication qui vient d'avoir lieu. Eh quoi ! ce jeune homme si brave, si beau, d'un nom honorable et qu'il honore encore, porterait dans le cœur le germe de ce vice qui fait de ce d'Astorg le dernier des misérables... On dirait qu'il est empressé d'aller à la découverte de ce secret...

Maricou ne poussa pas plus loin cette réflexion ; il lui fallait voir Lucie, et, comme nous l'avons dit, c'était là qu'était pour lui le plus grand intérêt de la vie.

Il est nécessaire maintenant que notre récit suive chacun des personnages dans les diverses scènes qui se passèrent dans le château : nous accompagnerons donc d'abord Maricou chez Lucie.

Lorsque Maricou entra chez elle, mademoiselle de Chevalaine était seule ; elle achevait de s'habiller, elle avait revêtu son habit d'amazone : sa cravache et ses gants étaient posés près d'elle ; elle les prit comme pour sortir, et si ce n'eut été la pâleur sévère de son visage , on eût dit qu'elle se préparait pour une de ses promenades .habituelles.

Elle se retourna avec une expression de dédain menaçante, lorsque Maricou entra dans sa chambre; mais elle tressaillit et rougit en l'apercevant.

Évidemment, ce n'était pas lui qu'elle attendait.

Maricou s'arrêta à la contempler; le charme inouï que cette femme avait pour lui le rendit muet ; il la trouva plus

belle que jamais, et son regard prit une expression de douceur et de supplication. Comme si cette bonté, celte faiblesse pour elle eussent importuné Lucie, elle lui dit brusquement :

— Eb bien, Maricou, que me voulez-vous ?

— Je viens de la part de votre frère, lui dit-il.

— Et que me veut mon frère pour vous envoyer à moi? Quelque chose qui doit me déplaire, sans doute, car il n'ose pas venir me le dire.

Une douleur poignante traversa le cœur de Maricou à la pensée qu'il allait exprimer, et il reprit en dévorant Lucie du regard :

— Il m'a chargé de vous dire que votre honneur exige que vous épousiez M. d'Astorg.

A cette parole, le visage de Lucie s'illumina de joie, et elle se tourna vers Maricou en s'écriant d'une voix où. parlait tout son amour :

— El lui... que dit-il?

— 11 consent, dit Maricou le désespoir dans le cœur, blessé de la douleur qu'il avait prévue, et qu'il était venu volontairement chercher.

Les gants et la cravache que tenait Lucie lui échappèrent des mains, et elle laissa tomber des larmes qui prouvaient cruellement a Maricou qu'il y avait de la passion et de la tendresse dans ce cœur de glace et de fer pour lui, et elle répondit d'une voix pleine de douceur :

— Ah ! mon Dieu, je ne serai donc pas toujours malheureuse... Il consent, dis-tu?

Tout ce qu'il y avait d'aimant, de noble, de grand, se révolta dans Maricou à cette exclamation de Lucie, et il lui répondit :

— Oui, le lâche consent.

Lucie ne comprit pas, mais elle regarda fixement Maricou et reprit :

— Que veux-tu dire?

— Que cet homme vous épouse parce qu'il a peur de votre frère...

Un sourire de dédain fut la seule réponse de Lucie.

— Il vous épouse, non point parce qu'il vous aime, mais de peur de se battre avec votre frère, ou avec Fernic, ou avec moi.

— Avec toi, Maricou, reprit Lucie avec un mépris insolent; qu'y a-t-il d'étonnant qu'un homme comme lui refuse,

ainsi qu'il l'a déjà fait, de se battre avec un homme comme toi? Ce ne fut point parce que cette phrase de Lucie tendait à l'humilier qu'elle excita la rage de Maricou; c'est surtout parce qu'elle excusait cet indigne rival qu'on lui préférait; ce sentiment était si vrai qu'il ne chercha point à se relever et qu'il répondit :

— Mais ce n'est pas à moi qu'il l'a refusé... c'est à votre frère, c'est à M. de Fernic.

— De quoi donc se mêle M. de Fernic? reprit Lucie; a-t-il donc tant d'envie de se battre? Mais hier, il a menacé mon frère d'une querelle, et voilà que tout est oublié... Je crois fort peu à ces bravoures qui se promènent d'ennemi à ennemi avant d'en finir avec quelqu'un.

Maricou fit un violent effort sur lui-même, comme un homme qui a un grand fossé à franchir, et il reprit du ton le plus assuré qu'il put :

— Eh bien! je vous dis, moi, et je vous le dis en face... M. de Fernic est un brave jeune homme, et M. d'Astorg est un lâche.

— Maricou, s'écria Lucie en pâlissant, ne répète pas ce mot... ne le répète pas... Je sais manier un pistolet un fusil, vois-tu... et...

— Et vous vous battriez pour lui, Lucie... dit Maricou; vous vous battriez à sa place pour prouver qu'il n'est pas un lâche... et il serait homme à vous laisser faire.

Lucie avait, malgré elle, la conscience de la vérité, et elle savait que Maricou avait raison... c'est ce qui l'exaspérait... Elle ramassa la cravache qu'elle avait laissé tomber, et la leva sur Maricou en s'écriant avec une fureur inouïe :

— Tais-toi... malheureux, tais-toi !...

Le désespoir et la colère de Maricou étaient arrivés au calme, cet extrême degré du délire où on parle de sang et de mort d'union froid et presque affecté.

— Frappez... dit-il à Lucie, je les lui rendrai.

Lucie s'arrêta... elle eut pitié de son amant, elle eut pitié d'elle ; elle comprit qu'on pouvait humilier jusque-là l'homme qu'elle aimait, et qu'elle l'aimerait encore...

Elle se tut et reprit avec un accent de fureur :

— Mais pourquoi donc es-tu venu?

— Pourquoi?... répéta Maricou en baissant la voix. Parce que vous m'avez fait des promesses à moi aussi, et que je viens les réclamer.

— Tu es fou, lui dit Lucie; tu comprends bien que mon mariage avec toi est impossible...

— Mais, si je le veux, je m'appellerai le comte de Chevalaine ; mais, si je le veux, je serai riche...

— Tant mieux pour vous, Maricou... mais je ne peux pas...

— iMais si je voulais, moi?. . dit Maricou.

— Si tu le voulais !... reprit Lucie, l'œil en feu à cette parole qui était une menace.

— Oui, si je voulais... Je sais le secret de la mort de Marie...

— Eh bien ! répondit Lucie avec cette audace d'une femme qui est sure de l'impunité dont on la couvrira... tu peux me déshonorer, si tu veux...

— Mais, dit Maricou qui s'exaltait en présence de cette indifférence qu'il ne pouvait toucher ni par la douceur ni par la violence, mais je sais tout... je sais l'histoire de la closerie de la Bertrande...

— Ce n'est pas vrai !... s'écria Lucie en reculant.

— Oui, dit Maricou, qui avait enfin réussi à épouvanter cette femme; oui, je le sais, et si vous épousez cet homme, je dirai tout...

Lucie le regarda en face, et, après un instant de silence, elle lui dit :

— Tu ne le diras pas.

On eût dit que cette parole fût comme un carcan qui prit Maricou à la gorge ; il sembla un moment se débattre contre la certitude qu'on avait de sa faiblesse... et il finit par reprendre :

— Mais vous ne l'épouserez pas.

Lucie comprit qu'elle avait encore une fois remporté 1& victoire sur cette âme tumultueuse qui se débattait sous sa main, et elle voulut se montrer pitoyable pour le vaincu, et lui dit avec une sorte de condescendance :

— Voyons, Maricou, sois raisonnable ; que veux-tu que je fasse, si je ne l'épouse pas, lui?..

— Ce que je veux, c'est que vous m'épousiez, moi... Vous serez comtesse de Chevalaine ; vous serez riche, vous serez honorée... N'ayez pas peur, Lucie, il n'y en aura pas un dans le pays qui osera vous parler de votre faute, quand moi je l'aurai acceptée... Vous marcherez la tète haute... je vous le promets, moi... il n'y aura plus de passé mauvais...

je ne vous en parlerai jamais... et vous serez heureuse, allez ! car je vous aimerai, moi ; je vous apprendrai comment on aime et comment on est bon... C'est si bon d'être bon, dit Maricou en s'attendrissant... vous verrez que ce n'est pas à être dur et vaniteux qu'on éprouve le bonheur. Oh! Lucie I écoutez-moi... je vous en prie... Moi, je vous aime pour vous... Vous voyez bien, voilà que je pleure... c'est que je suis sur que vous ne serez pas heureuse...

Il y avait tant de sincérité dans les paroles de Maricou, que Lucie en fut presque attendrie, et qu'elle lui répondit doucement :

— Mais je ne t'aime pas, Maricou...

— Vous m'aimerez... vous m'aimerez... répondit-il ; je vous aime tant...

— Mais, Maricou, dit-elle avec un sombre accent, durant la folie qui m'a tenue cette nuit, j'ai frappé votre mère... je l'ai tuée...

Maricou baissa la tête et lui répondit d'une voix sourde :

— Oh 1 vous abusez cruellement de ce qui vous donne avantage contre moi.

Lucie rougit d'avoir opposé une pareille raison à un pareil amour, et lui dit, pour détourner sa pensée de cette funeste circonstance :

— Et après tout, je l'aime, lui.

Maricou se mit à pleurer, la tète dans ses mains, et il reprit :

— Oui, vous l'aimez I... mais pourquoi l'aimez-vous donc, cet homme?

Lucie lui jeta enfin cette raison qu'il ne s'était jamais donnée à lui-même, et répondit :

— Pourquoi m'aimes-tu, toi?

— Oh! moi, s'écria-t-il avec cet aveuglement commun à toutes les passions... oh! moi... c'est bien différent; vous valez cent fois mieux que lui.

— Mais, lui dit Lucie, tu vaux cent fois mieux que m< i,

— Tenez, lui dit Maricou, cela ne peut pas se comparer... vous l'aimez, voilà tout. Moi, j'ai mille bonnes raisons, et vous n'en avez pas une. Mais vous l'aimez... c'est un entêtement, c'est pour me désoler... car vous ne pouvez pas l'aimer... car, je vous le répète...

— Maricou!... lui dit Lucie sévèrement.

Le pauvre jeune homme se tut et reprit :

— Enfin, vous le voulez, épousez-le, et puis vous verrez.

— Où est-il? lui dit Lucie.

— Avec voire frère dans la salle basse verte.

— M. de Fernic n'y est plus?

— Non, fit .Maricou en se détournant, vous pouvez y aller.

— J'y vais, dit Lucie.

Maricou se retourna encore une fois, comme pour voir si elle pousserait la passion jusque-là.

Lucie lui tendit la main en lui disant :

— Allons, sois raisonnable... Songez, ajouta-t-elle en souriant, que vous allez être le comte de Chevalaine, et qu'alors il ne manquera pas de femmes pour vous aimer.

— Adieu! répondit Maricou, vous n'entendrez bientôt plus parler de moi.

— Nous verrons, dit Lucie, à qui, en sa qualité de femme, plaisait l'esclavage de cet homme. Si je te priais de rester?...

— Pour assister à vos noces? dit Maricou.

— Qui sait? dit Lucie en riant.

— Oh ! s'écria Maricou en portant la main sur son cœur, comme s'il y avait reçu un coup violent. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! j'espère qu'un jour viendra où je ne vous aimerai plus et où je me vengerai...

Lucie s'éloigna sans regretter les mots cruels qu'elle venait de dire, et Maricou resta immobile à sa place en la regardant s'éloigner, sans se douter que cette vengeance qu'il souhaitait allait lui arriver plus rapide et plus cruelle qu'il n'eût jamais osé la rêver.

Pour que nos lecteurs puissent comprendre ce qui arriva à Lucie au moment où elle quittait Maricou, il est nécessaire que nous racontions la scène bizarre qui se passait en même temps entre le jeune de Chevalaine et M. Arthur d'Astorg.

Après le départ de Maricou et de Fernic, Georges de Che valaine se mit à arpenter d'un air sombre la salle basse où se trouvait M. d'Astorg, qui se tenait immobile dans un coin.

Il y a de ces caractères dont il semble impossible de donner la raison, et celui de M. d'Astorg était de ce nombre. Il existe, et e le raconte, mais je ne tenterais pas de l'expli-

quer. C'est la vanterie poussée à l'extrême insolence, et retombant dans l'extrême lâcheté.

Bien des fois, en voyant agir ces superbes fanfarons, je me suis imaginé qu'il y avait en eux un calcul, et qu'ils prenaient les devants de la menace pour épouvanter ceux dont ils avaient peur. Mais lorsque ces hommes s'étaient trompés une fois, dix. fois, cent fois, et qu'on les avait souffletés de leurs propres impertinences, il était permis de croire qu'ils s'apercevraient qu'ils jouaient un mauvais jeu, et qu'ils ne continueraient point. Loin de là,, ils deviennent plus insolents, plus osés, plus sûrs d'eux-mêmes.

A ce compte, ce ne peut être calcul, c'est donc sottise ; mais une sottise si tenace, une sottise qui résiste à l'expérience la plus brutale, ne semLile pas pouvoir exister.

Cependant elle existe à tous les coins de rue, et il faut l'accepter comme un de ces faits qui n'ont d'autre raison d'être que parce qu'ils sont.

Certes, si un homme avait bu jusqu'à la lie la honte de la lâcheté, ce devait être M. d'Astorg, et on eût pu jurer qu'après la scène qui venait d'avoir lieu, il n'aurait plus élevé la voix. Il en arriva cependant tout autrement.

Georges se promenait depuis cinq minutes, attendant Ferme et commençant à s'ennuyer de son attente.

En effet, pour un homme qui, jusqu'à ce jour, n'avait guère vécu que de la pensée et de la volonté d'un autre, c'avait été un effort énorme que la discussion qu'il avait soutenue, et que la résolution qu'il avait prise; il avait hâte de retomber à la fois dans l'apathie de sa vie morale et dans l'activité de ses habitudes.

Ainsi, il accueillit avec un joyeux :

— A la bonne heure ! le sommelier qui lui apporta quelques bouteilles de vin, et se hâta d'en déboucher une et de se verser une large rasade.

Puis pour s'occuper en attendant le retour de Fernic ou de Maricou, il plaça deux chaises de chaque côté d'une table, disposa les bouteilles en bon ordre, et mit les verres à :our endroit.

Un moment après il s'assit à l'une des deux places préparées, tira des cartes de sa poche, et, tout en sifflotant, il se mit à jouer avec lui-même.

Fernic n'arrivant point, Chevalaine se versa un troisième verre de vin, et s'appuya sur la table en battant les cartes et

en considérant d'Astorg qui, les yeux fixés en terre, semblait plongé dans de profondes réflexions.

A ce moment, il fallait une distraction à Georges, et, ne la voyant pas venir d'où il l'attendait, il la chercha autour de lui.

Il est possible que si, lorsqu'il regarda d'Astorg, celui-ci eût eu un air d'importance et de vanité, Georges se fût remis à le quereller, et que, poussé par le besoin de faire quelque chose, il l'eût assommé sur place ; mais, heureusement pour Arthur, son air était parfaitement décent, selon la façon de voir de M. de Chevalaine; notre jeune gentilhomme campagnard le regarda un moment tout en battant les cartes, et, poussé par une de ces inspirations désastreuses qui font tant de mal, il lui dit:

— Après tout, Monsieur, ce n'est pas une raison, parce que nous pouvons nous couper la gorge tout à l'heure, pour que je vous laisse crever de soif ou de faim. Voulez-vous un verre de vin?

Je dois le dire avant d'aller plus loin, l'impuissance où sont certains êtres de ne pouvoir supporter une heure d'ennui est peut-être de tous les vices le plus redoutable. C'est à cette faiblesse que tant d'hommes et tant de femmes doivent la perte de la dignité de leur caractère et de leur position.

C'est celte faiblesse qui pousse souvent les nobles cœurs et les esprits élevés dans des intimités honteuses et dans des liaisons de mauvaise compagnie.

Une mauvaise passion est certes moins funeste et surtout moins compromettante; ainsi, au moment où Georges avait retrouvé dans son cœur ces sentiments d'honneur orgueilleux que les nobles races gardent au milieu de leurs plus grands écarts, les vices de la fainéantise venaient les dégrader tout à coup ; il avait fait un pas vers cet homme qu'il avait si indignement traité tout à l'heure, il se rapprochait de lui.

D'Astorg était un homme d'habitudes élégantes, et c'était là, sans doute, le charme par lequel il agissait sur Lucie de Chevalaine, et la proposition de Georges lui parut de mauvais goût.

Boire un verre de vin sentait le goujat d'une lieue, et, dans toute autre circonstance, il eût refusé du ton le plus dédaigneux; mais il avait trop peur de l'homme qui lui faisait

cette proposition, et il accepta... Cependant le caractère de l'homme se montra encore sous sa lâcheté, et il répondit d'un ton dégagé :

— Je n'ai jamais refusé de faire raison à personne.

En parlant ainsi, il s'approcha de la table; Chevalaine remplit le verre qui était à côté du sien, et lui dit :

— Asseyez-vous... asseyez-vous, pardieu!

D'Astorg s'assit et vida le verre qui lui était présenté... Georges tourna les cartes dans sa main et se balança comme

un ours enfermé dans une cage dont il voudrait briser les barreaux.

La meilleure preuve que d'Astorg était un sot, c'est qu'il ne comprit pas qu'en ce moment Chevalaine se livrait à lui, et qu'il le laissa faire un second pas.

Georges décoiffa une seconde bouteille, et se versa un nouveau verre de vin ; au moment de le porter à sa bouche, il s'arrêta et dit à d'Astorg :

— Pardon I... en prenez-vous encore?

— Avec plaisir...

Georges remplit le verre de son ennemi; et tel est l'empire des habitudes physiques, que, sans s'en apercevoir, il tendit son propre verre au verre de son ennemi, qui s'empressa de l'imiter, et il se trouva que ces deux hommes, dont l'un voulait égorger l'autre, venaient de trinquer ensemble.

La glace était rompue; les rasades de Georges l'avaient animé, et il dit à d'Astorg :

— Jouez -vous le piquet?

— Oui... je le sais un peu.

— Eh bien ! reprit Georges, un cent de piquet en attendant Fernic.

— Avec plaisir, reprit d'Astorg avec assez d'assuranee. Mais on ne peut pas jouer sur une table en chêne. Demandez une table de jeu.

L'imbécile ne comprenait rien.

— Ah bah! fit Georges, qui se trouva presque honteux de pouvoir jouer sur une table de bois, pour un cent de piquet, ce n'est pas la peine ; à vous de voir qui donnera.

D'Astorg toucha les cartes du bout des doigts, pendant que Georges remplissait de nouveau les verres et disait •

— Combien jouons-nous?

— J'aime à jouer cher, dit impertinemment M. d'Astorg; dix louis la partie.

— Peste ! comme vous y allez 1 s'écria Chevalainé de sa plus grosse voix.

Les frayeurs de d'Astorg prirent le dessus, et il s'empressa de répondre :

— Du reste, je jouerai ce qu'il vous plaira.

Mais, en même temps que les frayeurs de d'Astorg étaient revenues, les vanités de Georges s'étaient éveillées, et il s'empressa de dire :

— Non, non; dix louis, si ça vous va...

Et comme c'était pour lui une somme inaccoutumée et exorbitante, il se versa un nouveau verre de vin, et l'avala d'un trait en ajoutant :

— Diable ! il faut se tenir serré I

D'Astorg comprit à ce moment que Georges avait peur de son argent, et le lâche coquin qu'il était se promit bien d'en profiter.

La partie commença, et, soit hasard, soit adresse de d'Astorg, il la perdit en deux coups.

Il parut en être contrarié et il dit assez sèchement :

— Vous ne refuserez pas ma revanche, monsieur de Chevalainé?

— A vos ordres... à vos ordres, dit celui-ci tout joyeux de son triomphe ; et, rassuré sur l'avenir de la partie qu'il avait à jouer, il se remit à se verser à boire en disant :

— Allons ! buvons un coup, ça vous donnera des forces.

— Peste ! dit d'Astorg en souriant, je ne suis pas capable de lutter avec vous, et je serai bientôt hors de combat.

— A votre aise, dit Georges en vidant encore son verre. Je décanterais ces six bouteilles sans sourciller.

— Grand bien vous fasse, dit d'Astorg en lui donnant des cartes... Je bois bien, mais ce n'est pas des vins aussi médiocres que ceux-là.

— 11 est vrai qu'il n'est pas excellent, dit Georges en ramassant un quatorze d'as. Vous autres de Paris, vous êtes de fiers gourmets ; mais nous autres campagnards, nous ne sommes pas si difficiles.

Au quatorze d'as était venue se joindre une seizième majeure, de manière que cette réponse fut dite d'un ton tout à fait joyeux et amical. Le coup fut foudroyant.

— Seize et six font vingt-deux, vingt-deux et quatorze font quatre-vingt-seize I s'écria Chevalainé en abattant son jeu avec transport. La partie est gagnée...

— Avez-vous le temps? dit d'Astorg; le beau jeu me reviendra peut-être.

— C'est que le piquet et moi, dit Chevalaine d'un air supérieur, nous sommes de vieilles connaissances. Tant que vous voudrez, mon cher ami.

— Nous verrons bien, Monsieur, dit d'Astorg, en retirant son verre que Chevalaine voulait remplir comme le sien.

— Bah !... bah!... vous aurez beau chercher vos plus fines combinaisons parisiennes... mon cher d'Astorg, reprit Chevalaine... en fait de piquet, voyez-vous, j'en remontrerais à tout le club-jockey de Paris.

En effet, Georges gagna cette troisième partie, grâce à un écart audacieux de trois as, et lorsqu'il vit la figure stupéfaite de d'Astorg, il se mit à rire avec une effusion de contentement de soi-même, un entraînement qui fit faire une mine très-impertinente à d'Astorg.

— Ahl ceci est plus fort que vous, mon cher, lui dit- il; tenez, vous ne savez pas jouer ce jeu-là, c'est pitié que de vous gagner.

Et il but encore.

— Nous continuons, je pense... dit d'Astorg d'un ton de menace.

— Tant que vous voudrez, tant que vous voudrez... reprit Chevalaine, dont les idées n'étaient plus très-nettes...

La partie continua, et, au bout d'une demi-heure, d'Astorg avait perdu cent louis, et Georges était complètement gris.

11 riait, chantait, s'amusait de l'air de colère de d'Astorg... lorsque celui-ci lui dit d'un air rogue :

— Vous me permettez d'aller jusqu'au relais, où j'ai laissé mes malles, pour vous payer ces cent louis.

— Bah! bah!., ça n'a rien qui vous presse.

— Une dette de jeu, dit d'Astorg de l'air le plus suffisant, est une dette d'honneur, et je n'ai pas pour habitude de faire attendre.

— Comme il vous plaira, dit Georges, à qui laperspectiv t de cent louis d'or lui tombant dans la main avait fait oublier tout autre intérêt... Allez... et, si vous voulez, prenez mon cheval... vous le trouverez à l'écurie.

— Je vous remercie, dit d'Astorg, j'ai le mien.

Et cet homme qui, une heure avant, était le prisonnier de Georges, cet homme sur lequel il avait dit qu'il tirerait

comme sur un chien, s'il tentait de s'échapper, cet homme sortit de cette salle basse, où on l'avait traité comme le plus lâche des hommes, en disant d'un ton suffisant :

— Vous aurez vos cent louis tout à l'heure, mon cher Monsieur.

— Vous me retrouverez ici, dit Chevalaine en laissant tomber sa tète sur la table, où il s'endormit presque aussitôt.

C'était le moment où Lucie venait de quitter Maricou pour se rendre près de son frère avec la certitude d'y rencontrer d'Astorg.

Elle y allait le cœur plein de joie, sans regret, sans un remords pour Maricou.

Car les femmes sont impitoyables pour les affections qu'elles ne partagent pas ; elles font payer à ceux qui les aiment tous les sacrifices qu'elles font à ceux qu'elles adorent; impérieuses, cruelles, méchantes pour le cœur qui leur donne tout; sans dignité, sans force, sans volonté pour ceux à qui elles ont tout donné.

Ainsi donc, Lucie allait trouver le bellâtre lâche qu'elle venait d'entendre insulter par Maricou, tandis que lui-même venait de quitter avec le plus parfait dédain l'homme qui l'avait insulté des outrages les plus poignants ; et alors Lucie, cette femme aux allures si flères, coupable mais forte, et surtout pleine de ce courage qui grandit dans le danger, et lui, d'Astorg, ce cœur misérable, cet homme en qui rien ne s'irritait, se rencontrèrent dans Tune des salles qui ouvraient sur la cour.

En le voyant, Lucie devint pâle et tremblante; la fille la plus timide, celle en qui une vie d'esclavage eût brisé tous les ressorts de l'âme, n'eût pas semblé plus soumise, plus craintive, plus épouvantée que la superbe mademoiselle de Chevalaine ; et le tyran le plus redoutable, celui que personne n'ose aborder qu'avec hésitation, n'eût pas affecté un air plus sûr de lui-même que M. d'Astorg.

— Arthur, lui dit-elle d'une voix presque défaillante, et en levant sur lui un regard qui lui demandait grâce et qui l'implorait... Arthur, dit-elle, vous veniez chez moi...

—Non, lui repartit d'Astorg avec un ton de suprême insolence; non, je quitte cette indigne maison, car j'ai un dernier compte à régler avec votre frère.

— Arthur !... s'écria Lucie en faisant un pas vers lui.

— Adieu, Lucie, lui dit-il en la repoussant d'un geste

glacé. Il s'est passé entre votre frère et moi des choses qui nous séparent à jamais.

Lucie resta anéantie, et d'Astorg sortit la tête haute, la démarche insultante, tout prêt à menacer de sa cravache tout homme qui eût paru vouloir lui faire une observation.

C'est une chose effrayante à penser, mais l'aveuglement de la passion est tel , que le premier mot de Lucie fut celui-ci :

— Oh! mon frère aura eu peur de lui... et Maricou m'a menti.

Comme une insensée, la colère dans le cœur, elle courut dans la salle basse où était son frère : il ronflait d'un sommeil d'ivrogne, la tète sur la table, et cachée parmi les bouteilles qu'il avait vidées.

Rien ne vint au cœur de Lucie pour expliquer en faveur de son frère ce qui venait d'arriver.

— Oh! s'écria-t-elle, la brute, l'ivrogne... Georges!... Elle le secoua; il ne répondit que par un sourd murmure...

— Ah ! il n'y a pas un homme dans cette maison ; ni M. de Fernic, ni ces Parisiens, ni Maricou lui-même.

Elle n'avait pas achevé qu'elle vit Maricou devant elle, qui lui dit :

— Lucie, cet homme est si bas que je ne sais plus où on peut le frapper.

— Mais il m'abandonne tout à fait! s'écria-t-elle avec un accent de fureur et de désespoir.

— Lucie, voulez-vous devenir ma femme?... reprit Maricou.

Elle se détourna avec dédain et lui dit avec un geste de mépris :

— Tu ne l'oserais pas.

— Et qui pourrait m'arrêter?

— Lui, s'il te le défendait.

— Écoutez, Lucie, lui dit Maricou d'une voix dont le calme avait quelque chose d'eiïrayant, il est parti, cet hornm. ; mais, si vite qu'il fuie, je le rattraperai.

— En es -tu sûr?

— J'en suis sûr... Je vous le ramènerai, Lucie... je le mettrai en votre présence... je l'interrogerai devant vous... C'est devant vous qu'il décidera de ce que vous devrez être... Soyez patiente et attendez-moi...

— Allez donc, lui dit Lucie avec une crainte douloureuse. Puis elle leva les mains au ciel, et Maricou put l'entendre

dire encore d'un ton désolé ces mots si cruels pour lui :

— Oh ! mon Dieu I est-ce qu'il ne m'aime plus !.. Maricou s'éloigna.

Mais il avait à peine quitté le château, en franchissant les murs du parc pour gagner du terrain sur d'Astorg, qu'un nouveau tumulte s'éleva à l'étage supérieur... tandis que plusieurs personnes sonnaient avec violence aux grilles du château.

Pour faire comprendre à nos lecteurs quelle était la cause de ce tumulte, et quels étaient ces nouveaux venus, il nous faut retourner au moment où, après la scène qui s'était passée dans la chambre de M. Perrin, chacun était retourné chez soi.

On se souvient que M. Cros et M. Perrin s'étaient retirés dans la chambre bleue où était morte Mariaune, et de laquelle avait disparu son cadavre.

A peine y furent-ils seuls, que M. Perrin ferma la porte avec un soin extrême.

— Que faites-vous? lui dit M. Cros.

— 11 se passe dans ce château des choses dont il faut que nous nous rendions compte, répondit M. Perrin.

— Il est vrai, dit M. Cros avec une certaine émotion, que nous avons l'air d'assister à un mélodrame, et que je n'ai jamais lu de roman plus rempli d'événements extravagants que le jour qui vient de se passer.

— Entre nou<, dit M. Perrin, qui, armé d'une bougie, examinait attentivement les panneaux de la boiserie, entre nous, le roman le plus compliqué, le mélodrame le plus fou, sont à mille lieues au-dessous des complications et des folies de la réalité, lorsque par hasard on se trouve â même de les voir de près.

— Il est certain que si j'avais lu le récit de tout ce qui vient de se passer, du M. Cros, je n'en aurais pas cru un mot.

—Ça tient, dit M. Perrin en posant sa bougie pour prendre une prise de tabac avec un sang-froid admirable, ça tient à ce que nous n'avons pas l'habitude de réfléchir.

— Hein?... fit M. Cros.

— Ainsi, vous-même, lui dit M. Perrin en reprenant son investigation, vous êtes beaucoup plus romanesque que vous ne pensez.

— Moi? s'écria M. Cros en riant d'un rire énorme , moi... romanesque?...

— Vous... car enfin qu'entendez-vous par romanesque?

— Eh bien ! dit M. Cros, qui suivait avec attention tous les mouvements de M. Perrin, j'entends tout ce que tout le monde entend.

— Quoi donc? reprit M. Perrin.

— Ma foi, ma foi... dit M. Cros, quelque chose de romanesque, c'est quelque chose qui n'est pas raisonnable, quelque chose qui n'est pas dans l'habitude de la vie usuelle, quelque chose, enfin, qui n'est pas comme ce qui se fait tous les jours, quelque chose d'invraisemblable.

— Eh bien! lui dit M. Perrin en se posant devant lui et en le regardant de son air le plus goguenard, y a-t-il rien qui soit moins dans l'habitude de la vie usuelle, quelque chose qui soit moins vraisemblable, et qui, par conséquent, soit plus romanesque, qu'un banquier accoutumé à des affaires de change et de bourse, et qui vient dans un pays perdu pour y chercher un trésor, grâce aux sortilèges d'une vieille sorcière, et cela parce qu'il est à peu près ruiné?...

— Monsieur Perrin! s'écria M. Cros en le toisant de son plus grand air.

— Monsieur Cros 1 dit M. Perrin, sans quitter ni sa posture ni son air de raillerie.

— Savez-vous que c'est une insulte que je ne me laisserai jamais dire en face?...

— Il n'y a que la vérité qui offense, reprit froidement M. Perrin.

— Où voulez- vous en venir? reprit M. Cros que le sangfroid de M. Perrin confondit.

— A vous dire que, d'après le peu que j'ai vu de ce pays, vous ne pouvez compter sur votre grand projet d'entreprise agricole pour rétablir vos affaires, et qu'il vous faut maintenant sauver la dernière ressource qui vous reste.

— Et quelle est cette ressource? dit M. Cros.

— C'est, avec la dot de votre femme, la part d'héritage qui peut lui revenir, si, par l'absence d'un des héritiers, le testament est réduit à néant.

— Quatre cent mille francs à peine... fit M. Cros d'un air de mépris.

— Mieux que cela, reprit M. Perrin ; voilà une des tètes qui a disparu ; que l'enfant qui a été tué fût un véritable ou un faux petit-neveu, il n'y a pas à discuter ce qu'il était, vu qu'il est mort, et qu'il n'a pas de plus proches parents que ceux qui sont ici. Cela fait donc que, si la succession vaut deux millions au lieu de quatre, c'est cinq cent mille francs qui reviennent à votre femme... sans compter le trésor...

— Vous croyez donc au trésor?... dit M. Cros d'un air avide.

— J'ai quelque idée que, si nous cherchions bien, nous en trouverions la trace dans cette chambre.

— Vrai! dit M. Cros rapidement. Mais presque aussitôt il se ravisa et reprit : Ce n'est pas probable ; et pourquoi dans cette chambre plutôt qu'ailleurs?

— Mon cher Monsieur, dit M. Perrin, j'ai des oreilles pour entendre et des yeux pour voir. Ce que vous m'avez raconté de votre entretien avec Marianne, la façon dont elle s'est enquise, d'après votre récit, de la chambre que vous occupiez, la manière dont vous examiniez cette chambre pendant que cette malheureuse nous faisait l'aveu de ses crimes, tout cela me dit que c'est ici, par cette chambre, que l'on doit arriver à l'endroit où est caché ce trésor. Et puis, vous le dirai-je? la disparition du cadavre de Marianne m'intrigue étrangement. Il faut que nous sachions ce qui en est.

Le banquier était assez de l'avis de M. Perrin ; mais il était très-formalisé de sa prétention à se mêler de ses affaires, et il lui répliqua aussitôt :

— Oh ! quand il serait vrai que ce trésor existât, je ne vois pas en quoi cela peut vous intéresser, vous.

M. Perrin aspira une énorme prise de tabac, et, après avoir fait la grimace d'un homme qui avale quelque chose qui lui déplaît, il reprit d'un ton sec et toujours railleur :

— Écoutez, monsieur Cros, j'aime beaucoup votre femme. M. Cros prit un air de dignité offensée ; M. Perrin répliqua

avec son assurance imperturbable :

— Vous faites la bète...

— Monsieur Perrin!

— Monsieur Cros!... je vous dis que vous faites la bète en prenant des airs de mari jaloux, quand je vous dis que j'aime beaucoup votre femme... Oui, je l'aime, parce qu'il y a sous son air de femme légère et coquette un cœur bon et

honnête, une âme intelligente et sérieuse, et que ça m'a touché. Eh bien! si vous êtes ruiné, il ne faut pas qu'elle le soit avec vous, il faut lui conserver toute la fortune qui peut lui revenir, et, dans la position où elle sera, chaque parcelle de cette fortune doit être également conservée. Or, s'il y a ici de l'argent caché, et il y en a, il ne faut pas qu'il soit extorqué par un seul au détriment des autres ; et d'après les allures des gens de cette maison, je crois que chacun compte sur sa part et sur ce trésor; donc il faut vous assurer de son existence.

Tout cela allait assez bien à M. Cros, excepté la délicatesse grâce à laquelle M. Perrin voulait faire participer tous les cohéritiers à ce supplément d'héritage, et il répondit de ce ton moitié sérieux, moitié riant, avec lequel un fripon làte la probité de celui avec qui il parle :

— Si vous dites vrai, s'il y a beaucoup d'argent caché dans ce château, et si mes cohéritiers prétendent m'en frustrer, ce serait un bon tour, si nous sommes les premiers à découvrir la piste, de le leur souffler sous le nez.

— Assurément, s'ils avaient affaire à un homme de leur espèce, dit M. Perrin d'un ton goguenard, mais vous ne voudriez pas vous avilir à ce point.

— Ils le mériteraient bien, dit M. Cros, qui ne pouvait renoncer à l'idée de s'approprier ce trésor. Non que je prétende vouloir prendre cet argent; c'est une indignité dont je suis incapable... Et puis,ajouta-t-il d'un ton suffisant, ces choseslà sont bonnes dans les romans, mais dans la réalité c'est impossible. De quelle nature peut être ce trésor?... C'est de l'argent, s'il y en a ; et comment voulez-vous qu'un homme emporte à lui seul une somme d'argent qui en vaille la peine ? J'ai vu mes plus forts garçons de recelte ployer sous le faix quand ils avaient quinze mille francs d'écus sur le dos ; eh bien ! que pourrait-on emporter, en supposant qu'on fit crois ou quatre voyages? soixante ou quatre-vingt mille francs... Et quand je pourrais les apporter dans cette chambre, comment les cacher?... C'est énorme quatre-vingt mille fraD-S d'écus... Si c'était de l'or... il y aurait plus de facilité, car il ne faut pas supposer qu'il y ait des billets de banque... les provinces sont si arriérées... elles ne veulent pas de billets; celle-ci surtout, où on ne trouverait pas à dioer avec cent mille écus de billets dans sa poche... Ce n'est pas ainsi que je l'entends.

— Et comment l'entendez-vous? lui dit M. Perrin.

— D'une façon toute simple, et grâce à laquelle je pense que personne ne peut avoir le plus petit mot à dire... Je suppose que je puisse, que nous puissions nous assurer de Texisience du trésor : alors moi, comme héritier...

— C'est-à-dire votre femme, rit M. Perrin.

— Soit, ma femme peut demander le château pour sa part... ou bien on peut contraindre les héritiers à la vente, et alors, vous, je suppose, car vous aimez ma femme, vous vous rendrez adjudicataire du château... Vous comprenez que c'est un service qui mérite qu'on le reconnaisse...

.M. Perrin s'inclina... M. Cros, tout entier à son idée, s'ima gina que M. Perrin acceptait, et il ajouta :

— Vous êtes un homme d'honneur... Et d'ailleurs, un engagement de restituer le château aussitôt après son acquisition peut résulter d'une contre-lettre. Ou bien , ajouta M. Cros, qui, tout plein de son idée, discutait en lui-même les meilleurs moyens d'exécution, il suffirait peut-être de vous donner une procuration spéciale... et acceptée par vous dans ce but et pour celte affaire seulement...

M. Cros fronça les sourcils, secoua la tête et reprit :

— Et après tout, je ne vois pas pourquoi ma femme ne se porterait pas adjudicataire... ou moi-même...

— Toujours à l'intention du trésor caché?... dit .M. Perrin en ricanant.

— Mais enfin... ût M. Cros, vous avez l'air de croire qu'il existe.

— Je ne crois rien, mais ce dont je suis assuré, c'est que cette chambre a une issue cachée, et qui, ajouta M. Perrin en baissant la voix, doit mener au sombre réduit où est caché ce trésor... A moins qu'elle n'ait jamais servi, reprit-il en riant au nez de M. Cros, qu'à faire entrer ici des jolies filles, à protéger des visites nocturnes...

— Bali lût M. Cros avec impatience, M. de Chevalaine n'était pas un galant à portes dérobées.

— Ce château a plus de deux cents ans d'existence, et, à l'époque où il fut bâti, les portes secrètes servaient à plus d'un usage... Elles cachaient quelquefois des passages où, dès le premier pas, on rencontrait un abîme; l'imprudent s'avançait, la trappe s'ouvrait, et c'était fini.

.M- Cros haussa les épaules à ce récit; mais l'expression de son visage ne fut point du tout d'accord avec son geste...

— Bon, fit-il avec une grimace de dédain mal réussie, ce sont des contes d'enfant...

— Vous trouvez?... dit M. Perrin avec un sang-froid admirable. Le château de Raeil n'était pas fait autrement, et c'est avec ça que Richelieu a gouverné la France. Du reste, c'est à vous de voir si vous voulez vous risquer...

M. Cros fonça le sourcil et repartit :

— Cependant, en marchant avec précaution... Mais enfin, où est-elle donc celle porte secrète?

— La voilà, dit M. Perrin en touchant un panneau de l'alcôve.

— Tiens ! et à quoi savez-vous ça?

— A un signe qui ne manque jamais son effet dans un roman.

El M. Perrin se mit à déclamer :

— « Tout à coup un courant d'air frais et vif fil vaciller la flamme bleuâtre de la lampe qu'Orontario portait à la main... »

En parlant ainsi, M. Perrin approcha la bougie d'un panneau, et le courant d'air se trouva si vif que la bougie s'éteignit.

Cette circonstance parut frapper M. Perrin.

— Diable ! dit-il, tout à l'heure ce courant d'air a fait à peine trembler la flamme de cette bougie... 11 faut que quelque autre issue ait été ouverte pour établir une circulation si active...

— Ah ! s'écria M. Cros avec une colère réelle... Vous voyez, les misérables veulent me frustrer de ces richesses I...

Sans hésitation, M. Perrin poussa un angle du panneau, et une porte s'ouvrit.

— Vous connaissez donc ce secret? lui dit M. Cros de l'air le plus soupçonneux.

— Celle porte a été ouverte et mal refermée, dit M. Perrin, et elle a été ouverte depuis que nous avons quitté cette chambre; car j'étais assis près de ce panneau pendant le récit de Marianne, et je ne sais pourquoi j'ai remarqué qu'à avait des traces de moisissures que n'ont point les autres.

— Ce serait donc par là qu'on aurait enlevé le cadavre de cette femme?

— C'est ce que vous allez savoir, dit M. Perrin, si vous voulez passer. .

M. Cros hésita, et M. Perrin lui dit :

— Ça vous regarde.

— Est-ce que vous ne m'accompagnez pas?

— Moi? Non, certes, fit M. Perdu. S'il est vrai qu'il y ait par là un trésor caché, et que, selon votre intention, vous comptiez vous l'approprier d'une manière quelconque, je ne me soucie pas de me trouver compromis dans une affaire de... de vol; car c'en est un.

— Est-ce qu'on le saura? fit M. Cros.

— Tout se sait, fit AI. Perrin en prêtant l'oreille... Mais je crois, du reste, que vous n'aurez pas à craindre d'être accusé d'avoir volé le trésor, car je m'imagiue que c'est une chose faite, à moins qu'où ne soit en train de la faire.

A son tour AI. Cros prêta l'oreille et crut entendre un bruit de pas à une distance assez éloignée.

— Suivez-moi, dit-il à Al. Perrin avec un accent déterminé.

AI. Cros prit une bougie et entra dans un couloir étroit et aboutissant à un escalier en spirale qui montait aux étages supérieurs et descendait à ceux du bas. C'était celui qui menait à la chambre de Alarianne : c'est par là qu'elle venait aux nocturnes rendez-vous de Al. de Chevalaine.

Al. Cros descendit si rapidement, que AI. Perrin eut peine à le suivre. Ils jugèrent, à la quantité de degrés qu'ils franchirent, qu'ils étaient arrivés plus bas que le rez-de-chaussée, et que même ils avaient dû dépasser la profondeur des caves ordinaires.

L'escalier aboutissait à une longue galerie souterraine.

M. Cros y avait à peine mis le pied que sa bougie s'éteignit tout à coup... C'était Al. Perrin qui venait de la souffler.

— Que diable faites-vous donc là?... lui dit AI. Cros.

— Voyez là-bas... lui répondit AI. Perrin. Je vous le disais bien, on vous a devancé.

En effet, à l'extrémité de cette galerie, ils virent une lueur qui sortait d'une porte ouverte sur un des côtés.

Presque aussitôt, un individu qui avait dû entendre le bruit de leur arrivée sortit de cette porte, et, levant sa lumière au-dessus de sa tête, sembla vouloir percer l'obscurité pour reconnaître d'où partait le bruit qui venait de le frapper.

— C'est AI. de Fernic, dit AI. Perrin.

— Lui!... fit M. Cros du ton le plus surpris, un jeune homme !

— Qui est là? s'écria Fernic, à qui ces bruits, conduits pai la voie voûtée, arrivaient comme s'ils étaient près de lui.

M. Cros ne répondit pas et empêcha M. Perrin de répondre.

— Holà hé! cria M. de Fernic; misérables canailles que vous êtes, je vous avertis que si vous ne répondez pas, je vous envoie une charge de chevrotines, et tant pis pour qui l'attrapera.

— Tout doux! tout doux! fit M. Perrin; que répondriezvous à qui vous en proposerait autant?

M. de Fernic reprit :

— Qui est là?

— Mais c'est moi, M. Cros.

— M. Cros! fit M. de Fernic, en s'écriant... Ah ! que diable faites-vous ici?

— Qu'y faites-vous vous-même? lui dit M. Perrin.

Ils se trouvèrent alors près les uns des autres, et Fernic répondit avec assez d'humeur pour que M. Perrin jugeât qu'il ne disait pas toute la vérité :

— Je voulais m'assurer de la manière dont avaient pu s'évader les misérables enfermés dans le cellier; car je suis bien certain qu'il n'y avait personne lorsque j'ai ouvert la porte. Alors je suis allé pour examiner cette pièce, et j'ai reconnu qu'ils avaient descellé les gonds d'une porte qui m'a semblé conduire aux caves. Je suis allé prendre de la lumière et ce fusil, car ils eussent pu être encore ici

— Il eût été peut-être plus prudent de vous faire accompagner, dit M. Perrin.

— Contre une demi-douzaine de drôles de celle espèce... dit Fernic d'un ton de dédain.

— Ce n'eût été que pour avoir des témoins des découvertes que vous eussiez pu faire dans ces souterrains, que c'eût été prudent.

— Qu'entendez-vous par là?... repartit M. de Fernic d'un ton assez rogue pour montrer à M. Perrin que son soupçon était juste.

— J'entends que vous couriez risque d'èlre assassiné, si ces drôles avaient été ici, et que, n'y étant pas, vous couriez risque d'êlre soupçonné de les avoir fait disparaître, d'avoir aidé à leur évasion.

— Je tiens fort peu compte des propos des laquais... mais je serais curieux de savoir pourquoi vous v êtes venu vousmême.

— Par la même curiosité que vous : c'était pour essayer de découvrir comment le cadavre de Marianne avait pu être enlevé de la chambre où il était... Nous avons découvert une porte secrète dans la chambre, et nous sommes venus.

— C'est fort bien, dit Fernic d'un ton sec. Et vous n'avez rien découvert?...

— Rien, nous arrivons... Et vous?

— J'arrivais.

— De façon que vous ne vous êtes pas encore assuré que ces misérables ne sont pas cachés dans quelque coin des caves?... fit M. Cros d'un ton tremblant.

— Ils ne doivent plus y être.

— Us est bon de voir, dit M. Perrin... Du côté d'où nous venons, i! n'y a ni porte ni issue... Mais vous étiez dans une espèce de cave...

— Où ils n'étaient pas...

— Continuons donc notre investigation, fit M. Perrin en rallumant sa bougie et en allant du côté d'où était venu Fernic.

— Où allez-vous donc par là? lui dit le marin.

— Pour une recherche pareille à celle que nous allons faire, dit M. Perrin, le meilleur moyen de ne rien laisser échapper, c'est de commencer par un bout et de finir par un autre.

— J'ai déjà visité cette partie, dit Fernic.

— Quatre yeux valent mieux qu'un, dit M. Perrin.

Et, sans écouter les réclamations de M. de Fernic, il entra dans le souterrain latéral, et presque aussitôt M. Cros put entendre la voix de M. Perrin, qui criait avec une sorte de gaieté sardonique :

— Eh ! bonjour madame la comtesse ; bonjour, monsieur le curé... Je me doutais bien que vous deviez être de ce côté.

M. de Fernic laissa échapper un mouvement de colère... et M. Cros lui dit d'un air triomphant :

— Vous prétendiez être seul, mon cher Monsieur.

— Est-ce que vous pensez que je pouvais compter sur ma grand'mèreou sur M. le curé, en om d'attaque?

— En ce cas, fit M. Cros en allant rejoindre ses cohéritiers... c'était bien imprudent de les amener ici, si c'était véritablement les prisonniers que vous veniez chercher.

— Les premiers ont décampé, fit M. Perrin, et probablement ils ont emporté ce que vous étiez venu chercher ici.

— Quoi donc? dit le curé.

— Le trésor...

A ce moment, on entendit un grand bruit aux étages supé rieurs.

On appelait M. de Fernic, M. Perrin, M. Cros, le curé. Ils se mirent tous à écouler; mais aucun d'eux ne quitta sa place. Il semblait qu'ils ne voulussent pas abandonner leur poste.

— Allons, allons, dit M. Perrin, il est probable que la besogne est faite; et, si elle était à faire, avez-vous envie qu'on vienne vous relancer jusqu'ici pour montrer qu'une vénérable comtesse, un pieux curé, un héroïque marin et un honnêie banquier sont tous descendus dans une cave comme des héros de roman, pour courir après un sac d'écus qu'y avait peut-être enterré un fou.

— Mais, Monsieur, dit le curé avec impatience, voilà une pierre qui a l'air de recouvrir un caveau, et c'est peut-être là.

— Et cette pierre?... fit M. Cros.

— Ces Messieurs n'ont pas pu la lever, dit madame de Fernic.

— Mais maintenant que nous sommes en nombre... s'écria M. Cros.

Les cris redoublèrent et M. Perrin lui dit :

— Voyons, la pierre ne s'envolera pas... on vous appelle... Les héritiers se regardèrent entre eux... et madame de Fernic formula la pensée générale.

— Il faut savoir à quoi nous en tenir.

Ce mot ne fut pas plus tôt dit que M. Cros, M. de Fernic et le curé s'attelèrent après la pierre...

M. Perrin les arrêta en disant :

— Mais suivez donc l'exemple de ceux qui l'ont remuée avant vous.

Et il leur montra un angle où on avait introduit un levier qui avait laissé la trace de l'effort...

— Ah ! les voleurs! s'écria M. Cros.

— Les maudits ! fil le curé.

— Les drôles! fil M. de Fernic.

— Levez donc la pierre, dit la comtesse. On la leva, on vit une espèce de tonneau enfoncé en terre, et dont les parois étaient propres et nettes... mais le tonneau était vide, et il ne restait qu'un bout de corde que les bohémiens avaient laissé.

— Quand je vous disais que l'affaire était faite, dit M. Perrin.

Ce fut un cri général de malédiction... Enfin, les cris redoublèrent, et il fallut bien répondre.

— 11 faut fermer cette porte, dit le curé, et en emporter la clef... car ceci doit être tiré à clair...

— Et à qui confierez- vous cette clef?... fit M. Perrin. L'embarras fut grand.

— C'est ce que nous déciderons là-haut, dit le curé en la gardant provisoirement.

— Voilà des héritiers qui ont une haute opinion les uns des autres, pensa M. Perrin.

La cause des cris qui retentissaient au rez-de-chaussée du château de Chevalaine, pendant que les héritiers se disputaient dans les caves, leur fut immédiatement révélée par M. Blanchet, qu'ils rencontrèrent dans la cour donnant des ordres, des avis, faisant de sévères recommandations, le tout d'un air si doctoral, si sûr de lui, que M. Perrin jugea dès l'abord qu'il devait y avoir derrière M. Blanchet une autorité bien puissante pour lui donner ces airs de détermination.

11 venait d'arriver avec le juge de paix du Ribay et le maire de la commune où était situé le château de Chevalaine.

Il n'est pas d'une bonne poétique, lorsqu'un récit est aussi avancé que celui que nous offrons au lecteur, de le suspendre pour parler d'un nouveau personnage et en faire l'histoire. Mais on sait fort bien que les poétiques ne sont plus à l'usage de ceux qui les défendent.

D'un autre côté, le public français ayant pris pour manie de considérer le roman comme une œuvre sans importance, nous nous croyons permis de manquer aux règles qui régissent le roman, si tant est qu'elles existent, et nous dirons quels étaient les nouveaux venus.

D'abord il y avait un juge de paix, ex-avocat sans causes, parlant peu et mal, comprenant peu et de travers, affectant des airs de justice incorruptible, ce qui est la meilleure enseigne de la vénalité... rigoureux avec les faibles, à genoux devant un nom, un écu ou une menace bien articulée...

Pour expliquer M. Carnisson (c'était le nom du juge de paix), il faut dire qu'à la révolution de 1830 il avait escroqué

une vingtaine de mille francs aux jésuites irlandais qui avaient un collège dans le département île la Mayenne, et qu'en même temps il avait eu le courage d'arracher le drapeau blanc du clocher de son bourg et d'y mettre un drapeau tricolore, à la confection duquel il avait sacrifié une camisole, un jupon et une chemise de sa femme.

Il avait été nommé juge de paix à ce moment, et, grâce à cette force incalculable d'être encore, parce qu'on est et qu'on a été, il se trouvait juge de paix bien longtemps après notre glorieuse révolution.

M. Carnisson s'avança avec une majesté menaçante vers les héritiers ; il était suivi d'un homme gras, petit, lourd, d'une tenue assez décente, mais ayant gardé sous sa grosse redingote de drap bleu du linge d'une admirable finesse et d'une blancheur irréprochable; des manchettes de fine batiste tombaient sur sa main blanche et menue, et un sourire malicieux animait ses grosses lèvres.

Il salua d'un air narquois, et se bourra le nez d'une énorme prise de tabac qu'il tira d'une riche boite d'or, sur laquelle il y avait urt délicieux portrait de femme.

Ce devait être un bien vieux souvenir, car, à la première vue, M. Perrin, qui avait remarqué cet homme, reconnut une de ces belles miniatures dlsabey, des premiers temps de l'empire, ajustées d'un voile blanc, au milieu duquel s'encadrait une jeune tète coiffée à la Titus, avec une rose sur l'oreille.

Cet homme était M. Pa..., le maire de la commune où était situé, le château de M. de Chevalaine; ce M. Pa... avait été un des employés supérieurs du ministère de la justice sous l'empire.

A cette époque, un chef de division était un homme d'une importance bien plus grande que de nos jours.

Indépendamment de sa position, M. Pa... avait été un de ces hommes d'esprit qui, nés assez vulgaires de figure et de tournure, mettent tous leurs soins à plaire par tous les moyens élégants du savoir-vivre; d'un autre côté, grâce à sa position, il avait su tant de secrets, pénétré tant d'intrigues, qu'il portait dans la vie ce calme qui ne s'étonne plus de rien, tant il a vu, pour ainsi dire, de miracles en fait de situations bizarres.

Il examina toutes les personnes présentes, rendit à la comtesse et au curé le salut dédaigneux qu'ils lui adressèrent,

avec une politesse trop supérieure el trop fine pour qu'ils sentissent le peu de cas que M. Pa... faisait d'eux.

Il prêta un peu plus d'altenlion à Fernic.

.Mais il sembla qu'il devinât que, sous une beauté assez distinguée, sous des manières bien apprises, il n'y avait qu'on esprit et un cœur fort ordinaires, au service de toutes les idées reçues, mais sans sympathie pour tout ce qui pouvait être en debors de la loi vulgaire du monde.

Un air de surprise se manifesta sur son visage, lorsqu'il considéra M. Cros, et il fut aisé de voir que la figure du banquier n'était pas nouvelle pour lui, quoiqu'il parût, au froncement profond de ses sourcils, qu'il allait en chercher le souvenir dans des temps bien éloignés.

M. Përrin crut remarquer que M. Pa... avait retrouvé la trace que M. Cros avait laissée dans sa mémoire, et il jugea que cette trace n'était pas flatteuse pour le banquier, à la façon dont il le toisa de la tète aux pieds.

Enfin les regards de M. Pa... et de M. Perrin se rencontrèrent, et le visage du vieux maire — il avait alors près de soixante-dix ans — prit un air sérieux el réfléchi. •

On eût dit qu'il venait enfin de reconnaître qu'il avait devant lui un homme capable de le comprendre.

Ce que nous venons de raconter s'était passé pendant que M. Carnisson, le juge de paix, disait avec une importance menaçante :

— Messieurs, et vous, Mesdames, je viens de recevoir la déposition de M. Blanchet : il parait qu'il s'est passé cette nuit dans ce cbàteau des choses d'une nature telle, que linterveniion de la justice est nécessaire.

— Tout cela, dit la comtesse en prenant un air qui eût pu avoir quelque valeur si, au lieu d'un vieux bonnet de dentelle noire, elle avait porté une couronne de comtesse souveraine; tout cela, Monsieur, sont des affaires de famille, où vous n'avez que faire de venir fourrer votre nez.

M. Pa... haussa les éuaules, tandis que M. Carnisson reprenait :

— Eli! bon... bon! très-bon... qu'en pensez-vous, monsieur Pa...? des affaires de famille... un cbàteau envahi à main armée comme aux temps détestables de la féodalité, un enfant assassiné, jeté par la fenêtre, une femme massacrée d'un coup de cuuteau, que sais-je? un enfant qui ne serait pas celui qu'il eût dû être... Ah! vous appelez cela des ai-

faires de famille... Non, Madame, non; ceci mérite une instruction détaillée, et nous allons y procéder. Fernic toisa le magistrat et lui dit sèchement :

— Avant de parler comme vous le faites, Monsieur, il serait bon de savoir qui vous êtes.

— Je suis le juge de paix du canton, Monsieur; voici le maire de cette commune, Monsieur; et cet homme est mon greffier, Monsieur, ajouta-t-il en montrant un petit vieillard qui sortait de la cuisine, et qui se torchait la bouche avec le dos de sa main, qu'il torcha ensuite à sa culotte, où il laissa imprimée une large tache de vin, preuve de ce qu'il venait de faire.

En général, les hommes qui appartiennent à l'armée ont peu de sympathie pour la robe, et cette antipathie affecte, selon ceux qui la ressentent, un mépris arrogant ou une politesse exagérée. Mais leur antipathie, de quelque façon qu'elle se manifeste, a pour principe une crainte réelle.

Le militaire, qui vit incessamment sous la règle d'une loi de fer, a peur de la loi en général ; mais sa loi est assez simple, et il sait bientôt quelles sont les infractions qu'elle punit, et il se soumet; mais il frémit devant le dédale des lois civiles; le seul fait de la vie de tant de myriades d'avoués, de juges, de procureurs du roi, greffiers, huissiers, etc. , qui mangent de cette loi, lui donne à penser qu'il y a toujours matière à procès sur le moindre mot imprudemment prononcé.

Ainsi il arrive que, lorsqu'un militaire, fût-ce un officier même d'une instruction assez élevée, se trouve empêtré dans une affaire où il voit intervenir les magistrats civils, il se sent pris malgré lui d'une terreur dont il a honte, et qui lui inspire souvent celte rébellion qui a l'air de vouloir tout briser.

— Eh bien ! s'écria M. de Fernic, monsieur le juge de paix, monsieur le maire et monsieur le greffier, nous n'avons que faire de vous dans cette maison, et vous pouvez vous ei retourner.

Le juge de paix se recula d'un pas, et toisant Fernic avec insolence :

— Et d'abord, Monsieur, je vous somme de me décliner, vous le premier, vos nom, prénoms, titres et qualités.

M. de Fernic allait se livrer à quelque incartade, lorsque le curé lui dit :

— Mon neveu, il faut répondre à ces gens-là... c'est la loi vivante de cette époque, c'est un des magistrats du gouvernement que vous servez vous-même.

— Mais, dit Fernic, qui donc a été requérir cet homme de venir ici?

— Moi, dit M. Blanchet.

— Mais vous n'êtes rien ici, dit M. de Fernic.

— Comment... le tuteur d'un de vos cohéritiers...

— Le tuteur de l'enfant assassiné.

— Mais cet enfant n'était pas héritier, dit imprudemment M. de Fernic, Monsieur le sait bien.

— Qu'était-il donc alors?

Fernic se détourna sans répondre, et le juge de paix continua :

— Et si, comme on me l'a dit, cet enfant n'était pas celui qu'il devait être, qu'est devenu l'autre? quel est celui-ci? Oh! Monsieur, il y a dans cette affaire de quoi faire un procès monstre.

— Et de quoi assurer la gloire d'un juge de paix, dit M. Pa... d'un air goguenard.

— Ceci peut être plus grave que vous ne pensez, dit M. Perrin en s'approchant de M. Pa... d'un air d'intelligence.

— Que voulez-vous que j'y fasse? repartit M. Pa... en prenant une prise de tabac. Cet imbécile de M. Blanchet a été tout droit chez Carnisson, et quand le Carnisson se mêle de quelque chose, il est aussi difficile de l'en arracher que d'extraire une flèche à crochet d'une blessure. La seule chance qu'il y ait , c'est qu'il embrouille l'affaire au point de ne plus y voir clair.

— Mais il la renverra au parquet, et...

— 11 faut en prendre votre parti; il y a un double meurtre... mais si on s'était entendu, on s'en serait peut-être tiré...

— Monsieur le maire, dit Carnisson, nous allons commencer le procès-verbal. Savez-vous si ces messieurs sont arrivés?

— Encore quelqu'un?... dit Fernic.

— Oui, Monsieur, quelqu'un qui s'appelle une brigade de gendarmerie, dit le juge de paix.

— Et à quoi »)on? lui dit M. Cros, qui jusqu'alors ne s'était pas mêlé de la conservation.

— Monsieur, lui dit le juge de paix, il faudra probablement procéder à des arrestations.

M. Carnisson avait beau être ridicule, il n'en parlait pas moins au nom de la loi, et les faits sur lesquels il venait informer étaient d'une gravité à ne pas laisser espérer qu'ils pussent rester impunis.

Madame de Feinic fut la première à dire à son petit-fils et au curé :

— Nous ne pouvons pas cependant nous exposer pour Lucie, et puisque les choses en sont venues là, ils faut qu'elles aient leur cours.

Sur cette observation, on suivit le juge de paix, qui alla s'établir dans le grand salon.

— Tous les héritiers sont-ils présents? dit-il.

— Il nous manque M. de Chevalaine et sa sœur.

— Et ma femme, dit M. Cros, qui tenait à ce que la qualité de madame Cros, comme héritière, fût inscrite dans tous les actes qui pouvaient être produits dans cetle affaire.

M. le juge de paix jugea convenable de ne rien commencer avant que tout le monde fût présent, et M. de Fernic se chargea d'aller prévenir M. de Chevalaine, qu'il croyait encore avec M. d'Astorg, tandis que le curé allait chercher mademoiselle de Chevalaine.

M. Cros courut avertir sa femme. Pendant qu'ils étaient absents, M. Carnisson dit à M. Perrin :

— Vous êtes Tindividu qui, hier aux huttes, a été saisi, incarcéré, molesté par les misérables qui les habitent?

— Je suis un individu quelconque, lui répondit M. Perrin.

— En ce cas, j'ai aussi besoin de votre déposition, et vous allez rester.

— Mais je ne me plains pas, Monsieur.

— M. Blanchet m'a tout dit, et vous devez vous plaindre.

— Je ne suis pas pressé, et je ne me plaindrai qu'après tout le monde, dit M. Perrin.

— Votre tour viendra...

En ce moment, le curé rentra et annonça que mademoiselle de Chevalaine n'était pas chez elle.

Mais presque aussitôt elle arriva avec M. de Fernic ; elle avait l'air résolu et sombre. D'un autre côté, parut madame Cros.

On annonça au juge de paix que M. de Chevalaine était très-gravement indisposé, et qu'il ne pouvait paraître

M. Carnisson insista pour qu'on le lui amenât mort ou vif; n lais M. Pa. .. reprit, en regardant mademoiselle de Chevalaine :

— N'a-t-il pas ces lourdeurs de tête qui le rendent quelquefois si incapable de comprendre les choses qu'on lui dit?...

Mademoiselle de Chevalaine regarda M. Pa..., alla droit à lui, et lui dit presque en riant :

— Oui, il a son indisposition habituelle.

— Vous n'en tirerez rien d'ici quelques heures, dit alors M. Pa... au juge de paix.

Celui-ci haussa les épaules en disant :

— Je devinerai bien...

— Et, en attendant, dit M. Pa..., les coupables peuvent nous échapper... Il faut vous hâter beaucoup...

— Soit! soit! dit M. Carnisson.

— Quels sont donc les coupables? dit alors mademoiselle Lucie de Clievalaine, en regardant M. Pa... en face.

— Nous les chercherons, belle Lucie ; nous sommes ici pour cela.

— Mais la question de Mademoiselle est fort extraordinaire, car elle doit connaître par qui a été commis un des meurtres de cette nuit.

— Certes, elle le sait, dit M. Pa..., comme elle sait, et comme vous savez surtout, vous, monsieur Carnisson, que le meurtre même volontaire d'un ennemi qui vous attaque à main armée est excusé par la loi. Or, monsieur Carnisson, vous m'avez trop bien expliqué l'affaire avec votre lucidité ordinaire, pour que je ne sache pas que mademoiselle de Chevalaine a été attaquée par une femme furieuse armée d'un couteau; que c'est en se défendant qu'elle lui a arraché ce couteau ; et que c'est cette femme qui s'est précipitée comme une furieuse sur ce couteau, dont elle s'était emparée.

— C'est cela, dit M. Perrin.

Un assentiment muet apprit à M. Pa... que l'on était disposé à suivre les leçons qu'il venait de donner.

M. Carnisson ne vit rien et chacun prit place.

Voici comment les personnages de cette scène étaient disposés : nous dirons ensuite comment le fait se passa.

556 HUIT JOUfiS AU CHATEAU.

M. Carnisson s'était posé derrière une table, son greffier à l'un des côtés, et, sur un signe qu'il lui avait fait, M. Pa... s'était installé de l'autre côté.

Cela ressemblait assez à une espèce de tribunal portant son président au centre ; et M. Carnisson en éprouva une joie qu'il ne put cacher au regard pénétrant de M. Perrin, qui échangea un sourire avec M. Pa..., car déjà tous deux s'étaient compris.

M. Perrin fit placer madame Cros un peu en arrière de M. Carnisson, en face de M. Pa..., de manière à recevoir les avis souvent muets que le maire pourrait lui adresser.

Mademoiselle de Chevalaine prit place à côté d'eux, sans doute avec la même intention.

Les autres personnages, c'est-à-dire le curé, madame de Fernic, son petit-fils, M. Blanchet, et les domestiques qu'on avait fait appeler, se rangèrent sous le regard de M. Carnisson.

Le docte juge de paix commença l'interrogatoire en s'adressant à madame de Fernic; mais M. Pa..., prenant aussitôt la parole d'un air sévère et presque méchant, dit à M. Carnisson:

— Monsieur le président... Ah! pardon, mais en vérité ce serait si bien votre place, que je me laisse aller à l'idée qu'on vous a enfin rendu justice... Mon cher juge, nous avons une énorme affaire à vider. De quelque manière que vous l'entamiez, je suis très-convaincu que vous en dénouerez facilement tous les détails, et que vous en suivrez tous les fils; mais comme vous avez voulu, et qu'après tout c'est mon devoir, comme vous avez voulu que j'assistasse à l'instruction de cette affaire, j'oserais vous prier, pour moi qui n'ai plus beaucoup de mémoire, et qui d'ailleurs n'ai jamais eu l'habitude des affaires très-compliquées, j'oserais vous prier, dis-je, de suivre les événements par ordre et de commencer par le récit de ce qui est arrivé. Monsieur que voilà, ajouta M. Pa... en désignant M. Perrin d'un air courroucé, a été, à ce qu'il paraît, victime d'un guet-apens, et, quelle que soit sa répugnance à répondre, il faudra bien qu'il se soumette dés que vous le lui ordonnerez.

— Répondez, Monsieur, fit M. Carnisson d'un tonpéremptoire à M. Perrin. Que vous est-il arrivé aux huttes?

M. Perrin commença le récit îrès-longet très-entorlillé de tout ce qui s'était passé aux huttes, et il atténua si bien tout ce qu'il pouvait y avoir de sérieux, que M. Blanchet l'interrompit pour rectifier, disait-il, une déposition où l'on sentait percer la crainte qu'avaient inspirée à M. Perrin les menaces des misérables qui avaient voulu l'enterrer vivant.

Fernic, qui avait d'abord écouté le récit de M. Perrin sans trop comprendre pourquoi il dissimulait ainsi la vérité, devina que l'on voulait laisser tomber cette première partie de l'instruction de manière à enlever aux événements du jour une partie de leur gravité, et il dit à M. Blanchet :

— Je crois pouvoir affirmer, Monsieur, que si la peur a troublé les idées de quelqu'un, ce ne sont pas celles de M. Perrin ; car je peux affirmer que, pendant que nous nous inquiétions de ce qu'il était devenu, vous étiez aussi épouvanté que si nous étions tombés entre les mains d'une troupe de sauvages anthropophages.

— Monsieur, je ne vous interroge pas... reprit M. Carnisson d'un ton aigre, vous ne pouvez pas interrompre.

—Mais, lui dit Fernic, l'admonestation eût dû s'adresser à M. Blanchet, qui a interrompu M. Perrin sans que vous l'ayez interrogé.

M. Carnisson pinça les lèvres et se tourna vers M. Pa... en lui disant :

— Il est impossible de procéder ainsi.

— C'est vrai, dit M. Pa... d'un air de très-mauvaise humeur; je suis déjà tout désorienté. Heureusement que cette affaire des huttes ne signifie pas grand'chose... Arrivons à ce qui s'est passé au château; voilà qui mérite toute votre attention.

— Sans doute, sans doute, s'écria M. Cros; mais pendant qu'où voulait enlever M. Perrin aux huttes... il m'est arrivé. ..

— On ne vous interroge pas, dit vivement M. Pa...

— Qu'est-ce que c'est?... dit M. Cros, qui se laissait peu intimider par un maire de village... je veux parler, et je parlerai.

— Monsieur Carnisson, dit M. Pa... en se levant, on insulte votre autorité dans ma personne... le souffrirez-vous?... Vous n'avez pas interrogé Monsieur, n'est il pas vrai?...

— Je ne vous ai pas interrogé, Monsieur, dit M. Carnisson.

— Mais... je vous...

M. Cros se tut soudainement, comme si une puissance surhumaine lui eût coupé la parole.

Sur un signe de M. Perrin, madame Cros avait dit à son mari :

— Taisez-vous, ou je dis que vous êtes ruiné...

— Eh bien?., fit M. Carnisson.

M. Cros se rassit d'un air furieux, et M. Pa. .. dit tout bas à M. Carnisson :

— Très-bien! voilà comme on les mate, ces gros financiers...

— Maintenant, passons à l'affaire du château.

— A la bonne heure, fit M. Pa...; mais il me vient une idée, c'est que, puisque nous tenons M. Perrin, nous lui fas sions faire le récit de ce qui s'est passé... puis, nous reprendrons les déposants chacun à son tour, et nous verrons bien si leurs récits s'accordent.

— C'est ce que je comptais faire, mon cher monsieur Pa..., dit M. Carnisson avec importance ; c'est ainsi que l'on procède dans toute instruction un peu soigneusement conduite.

— Je suis fier, dit M. Pa... en lui tendant sa tabatière, d'avoir eu une idée conforme aux vôtres.

M. Carnisson puisa dans sa tabatière, et, tandis qu'il ordonnait à M. Perrin de continuer son récit, M. Pa... enleva avec un soin excessif toute la portion de son tabac qui avait pu être soumise au contact des doigts de M. Carnisson, et il se mit à écouter M. Perrin en le regardant avec une attention excessive.

Malgré son habileté, celui-ci fut assez embarrassé pour raconter les faits qui s'étaient passés au château, de manière à leur ôter la portée qu'ils avaient.

Il fallut bien en arriver au moment où madame Cros avait vu tomber par la fenêtre le cadavre de l'enfant, et quoique M. Perrin n'eût pas rappelé le cri qu'avait poussé mademoiselle de Chevalaine, il lui fallut encore dire la lutte de Marianne et de Lucie.

Le visage de M. Pa... se rembrunit, l'expression moqueuse qu'il avait conservée jusque-là s'effaça de son visage ; il parut dominé par l'importance des faits qui se révélaient à lui; cependant il se contant, et finit par dire, mais d'un air profondément affecté :

— Ce sont là de déplorables accidents; mais il semble que Dieu ait pris soin de faire justice des coupables. C'est sans doute Marianne qui a tué l'enfant; elle est morte, et il n'y a plus de comptes à lui demander de ce meurtre.

— Mais elle n'était pas seule? dit M. Carnisson; il y a encore ses complices, et parmi eux, à leur tête plutôt, son fils, ce garnement de Maricou.

Madame Cros fit un mouvement pour parler... mais M. Perrin la retint. Mademoiselle de Chevalaine vit ce mouvement et pâlit.

— Maricou était au château, dit M. Carnisson; ce doit être lui qui a ouvert la porte à sa mère et à ses infâmes compagnons.

M. Carnisson n'avait pas prononcé cette parole, qu'en vertu du proverbe, qui est et qui sera éternellement vrai, que « lorsqu'on parle du loup, on... etc.. » A peine M. Carnisson avait-il prononcé cette parole que Maricou parut.

Mais il n'était pas seul; M. d'Astorg l'accompagnait, et tous deux étaient suivis du brigadier de gendarmerie, qui, en s'avançant, dit à M. Carnisson :

— Monsieur le juge de paix, j'ai rencontré dans la lande ces deux hommes. Maricou tenait par la bride le cheval de M. d'Astorg, et lui enjoignait d'autorité de retourner au château. M. d'Astorg a demandé notre assistance pour le débarrasser de cet homme, et j'ai provisoirement arrêté Maricou pour sévices et violences sur un grand chemin.

— Ils appellent ça des grands chemins... dit M. Cros, qui fut ravi de trouver l'occasion de placer un mot qu'il croyait spirituel.

Le brigadier de gendarmerie continua :

— Mais, comme Maricou accuse formellement M. d'Astorg d'avoir volé quelque chose au château, je les ai ramenés tous deux.

A ce mot de volé, tout le monde ouvrit de grands yeux, et M. Cros s'écria avec une vraie fureur :

— Ah! c'est lui qui a volé le fameux trésor! ...

— Quoi? dit Maricou avec une surprise extrême, le trésor a été volé?...

— Mais, puisque vous en accusez Monsieur, dit M. Cros, vous le savez... ?

Maricou fronça les sourcils, et, après un moment de ré flexion, il dit :

— Ah! je me rappelle maintenant l'évasion des prisonniers, la disparition du corps de ma mère... Oui, oui, ce sont eux qui ont pris le trésor.

— Mais pourquoi, fit M. Carnisson, qui trouvait que son autorité s'effaçait un peu dans cette discussion ; pourquoi avezvous accusé M. d'Aslorg de ce vol?

— D'abord je ne l'ai pas accusé de ce vol plutôt que d'un autre, dit Maricou avec un ton de sombre humeur; il fallait que cet homme revînt au château, je l'avais promis à quelqu'un. Si on nous avait laissés seuls, il y serait revenu.

— Drôle!... fit M. d'Astorg.

— Vous y seriez revenu! dit Maricou en le regardant en face avec une expression effrayante; vous y seriez revenu, eussé-je dû vous traîner par les pieds, la face contre terre, et mangeant la boue de la route ; vous y seriez revenu, vous dis-je !...

— Écrivez ces menaces faites en notre présence, s'écria M. Carnisson... écrivez...

Lui seul avait eu la force de parler et d'interrompre Maricou, tant la funeste et puissante expression de son regard et de sa tenue avait saisi tous les auditeurs.

Maricou ne daigna pas regarder M. Carnisson, et reprit:

— Alors sont venus ces Messieurs, et comme fis n'arrêtent que les voleurs, ceux qui prennent un sac de blé ou une cuiller d'argent; comme ils laissent aller à leur aise ceux qui emportent avec eux l'honneur des familles, le repos, le bonheur, la joie, l'avenir d'une existence ; comme si je leur avais dit, ajouta-t-il en s'animant de cette colère glacée dont la pâleur est violacée, la paroie brève et basse; comme si je leur avais dit que vous quittiez ce château comme un lâche, pour fuir le regard et l'épée d'un homme, pour fuir les larmes et le désespoir d'une femme, ils m'auraient ri au nez et l'auraient laissé partir, je l'ai accusé d'avoir volé pour qu'on le ramenât ici, et maintenant le voici. Il faut en finir cette fois.

Comme il prononçait ces paroles, M. de Chevalaine, qui avait sans doute cuvé son vin et que la voix de M. d'Astorg avait éveillé, parut à la porte!

Son regard était encore incertain, sa démarche vacillante ; mais il avait dans l'expression de son visage quelque chose de sombre et de menaçant. On y voyait la honte de l'état où il se trouvait...

Il s'arrêta à la porle et s'appuya contre le chambranle pour se soutenir.

M. d'Astorg se hâta de prendre son avantage et lui dit :

— Voici, Monsieur, les cent louis que je vous dois; c'est parce que j'avais cette dette à acquitter que je suis revenu au château.

Georges regarda l'or que lui présentait M. d'Astorg; un mouvement d'avidité lui fit tendre la main pour s'en emparer, presque aussitôt il le repoussa en disant:

— C'est un compte à régler plus tard... mais il y en a un autre à régler entre nous.

— Ouil oui ! s'écria Lucie en se levant; mais, quand cette sotte affaire de Marieou et des gens des huttes sera vidée, nous en parlerons entre nous.

— Les dettes de jeu sont sacrées, fit d'Astorg, et un homme d'honneur n'en fait pas attendre le payement cinq minutes. Quant aux autres comptes... je ne crois pas avoir rien à démêler avec personne ici.

Lucie le regarda avec un affreux désespoir, et Chevalaine se frotta les yeux comme pour s'éveiller tout à fait et retrouver ses idées.

— Venez, Monsieur, lui dit Lucie, vous nous devez à tous une explication.

— Je ne vous dois aucune explication, dit d'Astorg avec la plus cruelle insolence, et si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne me rien demander... Adieu, Messieurs.

M. de Chevalaine s'élança vers la porle par où M. d'Astorg s'apprêtait à sortir, son visage s'éclaira tout à coup d'une intelligence nouvelle... il repoussa violemment M. d'Astorg, et, promenant son regard sur l'assemblée, il reprit :

— Ah! c'est ainsi... et bien! il faut que vous soyez les juges de cette affaire...

— Georges... s'écria Lucie avec effroi, tais-toi...

— Taisez-vous Monsieur, je vous le conseille, lui dit d'Astorg avec une insolence si dédaigneuse que Fernic, près de qui il se trouvait, se retourna vers lui prêt à le frapper au visage, tant il fut saisi de cette impudence, après avoir été témoin de tant de lâcheté.

— Laissez, laissez, Fernic, dit Georges, il va se passer quelque chose de malheureux... je le sais... ne vous en mêlez pas, que personne ne s'en mêle... 11 ne faut pas que le sang qui coulera soit reproché à d'autres qu'à celui qui le versera.

— Monsieur de Chevalaine, dit M. Carnisson, vous n'avez pas le droit de parler ici.

— Taisez-vous!... lui dit Chevalaine d'une voix tonnante... vous ne savez pas ce que je veux dire et ce que je veux faire.

— Mon frère... dit Lucie, qui, pour la première fois, semblait trembler devant celui qu'elle avait si longtemps soumis... Georges... mais que voulez-vous dire et faire?

— Me battre!... dit M. d'Astorg d'un ton d'arrogance; je vous en préviens... retenez ce furieux, où il arrivera mal à quelqu'un.

— C'est vrai, dit Georges, il y a quelqu'un ici à qui il arrivera mal.

— Brigadier, s'écria M. Carnisson, arrêtez cet homme qui résiste à mon autorité...

— Laissez-le faire, s'écria Maricou en se jetant devant les gendarmes, je vous dis que cet homme a un terrible compte à régler ici... et si vous arrêtez M. de Chevalaine, il faudra qu'il le règle avec moi ou avec M. de Fernic... Laissez faire votre frère, Lucie. Il ne peut rien dire qu'on ne soupçonne peut-être... Et puis, voyez-vous, il y a toujours ici un homme prêt à couvrir de son nom toutes les fautes que vous avez pu commettre.

— Eh bien ! fit M. Pa... en se levant, puisque la glace est brisée, il faut eu finir. Vous devez le permettre, monsieur Carnisson. D'ailleurs, c'est une affaire de famille, et vous êtes le président né de tous les conseils de famille; et vous devez permettre, c'est votre droit, que l'explication de M. de Chevalaine ait lieu. Seulement, il est inutile que les personnes qui ne doivent pas être initiées dans cette affaire restent ici.

Il fit signe aux gendarmes en disant :

— Ces Messieurs vont se retirer.

Ils obéirent avant que M. Carnisson se fût opposé à leur sortie.

— 11 ne doit point déplaire à M. de Chevalaine que je reste... il me connaît et doit me connaître pour un ami de sa famille.

— Restez, lui dit de Chevalaine; restez, dit-il encore à M. Peirin, qui fit un mouvement pour se retirer. Je ne saurais avoir trop de témoins... je veux que ce qui va se passer se sache pour l'avertissement des frères qui ne veillent pas

sur leurs sœurs... taisez-vous, Lucie... pour la leçon de ceux qui seraient tentés de faire comme cet homme.

Maricou ferma la porte. Une joie cruelle brillait sur ses traits.

Quant à M. d'Astorg, il souriait d'un air sur de lui-même, et il dit avec son impertinence accoutumée :

— Écoutez donc, et vous jugerez.

M. Pa..., en prêtant son concours au jeune Chevalaine, afin que celui-ci pût avoir avec M. d'Astorg l'explication qu'il demandait, M. Pa..., dis-je, avait espéré que cette explication amènerait pour premier résultat d'éloigner les esprits des événements de la nuit précédente, et il comptait, en outre, que M. d'Astorg, mis en présence de toute la famille de Chevalaiae, serait enfin forcé de tenir la parole qu'il avait donnée à Lucie.

Il connaissait M. d'Astorg de longue main; si nos lecteurs veulent bien se rappeler ce qui s'était passé entre Arthur et Georges, en présence de Maricou et de M. de Fernic, ils devront comprendre facilement quelle opinion ces deux jeunes gens devaient avoir du marquis d'Astorg, et ils comprendront également combien la tenue arrogante de cet homme devait les irriter, et leur faire désirer de le voir enfin réduit à entendre publiquement proclamer son infamie.

— Parlez, Georges, dit M. de Fernic.

— Parlez, reprit Maricou, et écoutez bien, Madame, ajoutat-il en se tournant vers madame Gros ; de toutes les choses extraordinaires que vous avez vues dans ce château, la plus inouïe, c'est celle que vous allez apprendre.

— Tais-toi, Maricou, s'écria vivement M. Pa..., il n'y a que M. de Chevalaine qui ait le droit de parler.

D'Astorg jeta un regard de mépris sur Maricou et dit ironiquement à Georges ;

— Mais parlez donc, Monsieur.

Le jeune Chevalaine, les bras croisés sur sa poitrine, la tète basse, les yeux fixés à terre, avait assez volontiers l'air de ces farouches taureaux qui aiguisent leurs cornes sur le sel avant de se précipiter dans la mêlée des tauréadors qui

les excitent. Tout à coup il releva la tète, secoua ses longs cheveux, montra le ciel de ses deux poings fermés et s'écria :

— C'est décidé...

Puis il reprit aussitôt en se posant avec une dignité que la gravité de la situation imposa à son insu à cette nature grossière :

— Il y a deux ans, dit-il d'une voix calme, mais sourde, il y a deux ans, M. le marquis d'Astorg, que voici, me fut présenté dans une partie de chasse à laquelle je me trouvais ave.r. ma sœur. 11 sollicita, — vous vous rappelez, Monsieur, que c'est vous, ajouta-t-il en s'adressant à Arthur, qui m'avez fait formellement cette demande; — il sollicita l'honneur d'être admis dans notre maison; il portait un nom respectable, et cela me suffit pour lui accorder ce qu'il appelait une faveur.

Monsieur le marquis, reprit- il encore en s'adressant à lui, je n'ai ni votre esprit, ni vos belles manières; je n'ai point appris les idées nouvelles de notre époque, mais j'ai gardé le souvenir des vieux adages que les pères de gens comme nous enseignent à leurs enfants : je savais qu'il y a des choses qu'un homme d'honneur ne doit jamais enfreindre; je savais que l'hospitalité est une confiance qui demande en retour le respect. Un homme qui ouvre sa porte à un homme sans lui demander de garantie fait plus que s'il lui imposait des conditions sous sa parole d'honneur. J'ai cru que ma maison vous serait sacrée, et c'est, for; de cette croyance, que je ne rougis pas d'avoir eue, quelque malheur qu'elle m'ait attiré, que je vous ai traité comme un frère.

Eh bien! cet homme, ce marquis d'Astorg, qui compte parmi ses aïeux un baron nommé d'Astorg qui fit le voyage des Indes pour demander compte à un autre homme d'un mot insoleut dit à sa sœur, le marquis d'Astorg, le descendant de ce brave gentilhomme, a parlé d'amour à la sœur de celui qui l'avait si franchement accueilli, il a abusé de l'innocence d'une jeune fille; car, ajouta M. de Chevalaine en se tournant vers madame Cros avec un mouvement auquel le sentiment qui l'inspirait donnait une certaine grâce; car, vous, qui êtes belle et charmante, Madame, vous qui avez des manières délicates et des paroles choisies, il ne faut pas vous imaginer que nos filles et nos sœurs soient des dévergondées, parce qu'elles courent à cheval à travers bois, qu'elles savent manier un fusil et qu'elles portent une cra-

vache au lieu d'un éventai!. Oui, ma sœur était une innocente fille, quand cet homme est venu à elle, qui n'avait pas l'idée du mal, el qui n'en n'avait jamais fait à personne. Eh bien! cet homme lui a tout fait oublier, non pas en la séduisant comme on peut séduire quand on aime, non pas en lut disant ce qu'il avait dans le cœur, ce que je lui pardonnerais peut-être d'avoir fait, mais d'une manière lâche et basse, comme vous allez le voir.

Ne hochez pas ainsi la tète, monsieur le marquis d'Astorg, reprit encore M. de Chevalaine d'un ton froid et calme, je dirai tout pour vous, comme contre vous, parce que mon parti est pris maintenant, et que, lorsqu'on a disposé de la vie d'un autre, il faut être juste.

Tout le monde écoutait Georges avec une attention grave et pleine d'anxiété ; et, à celte froide et solennelle déclaration, une expression de terreur profondément sentie se montra sur tous les visages. M. d'Astorg seul garda son impudente assurance ; mais M. de Chevalaine avait sans doute bien dit en déclarant que son parti était pris, car celte insolence, qui en toute autre occasion l'eût profondément irrité, parut ne point le toucher, et il reprit aussitôt en s'adressant au marquis :

— Vous n'avez pas dit à ma sœur, Monsieur : « Je vous aime et je vous demande votre amour; je suis pauvre, et je ne veux que votre amour, car je ne peux vous donner que le mien ; » vous ne lui avez pas dit enfin, ajoula-t-il d'une voix tremblante : « Voulez-vous être ma maîtresse, c'est tout ce que je veux faire de vous? » Si vous lui aviez dit cela, Monsieur, et que ma sœur, emportée par sa passion, eût oublié qu'elle portait un nom honoré, ou je l'aurais chassée de ma maison, ou je pleurerais avec elle; car enfin vous n'auriez pas menti, vous n'auriez pas commis, à mon sens, le plus bas et le plus hideux des crimes; vous n'auriez pas menti, vous dis-je !

Georges s'arrêta un moment : sa volonté avait cédé à l'émotion que lui avait causée la supposition qu'il avait faite. Cela ne dura point, et il reprit presque aussitôt :

— Je suppose même qu'égaré par une passion sur laquelle vous vous seriez trompé vous-même, vous lui eussiez dit : « Je suis pauvre, je n'ai point de droits à être votre mari. Eh bien, si vous m'aimez aussi, rendez tout refus impossible, en me donnant des droits qu'on n'osera pas repous-

ser. » Cela, vous l'avez dit, je le sais... Mais quand vous l'avez dit, il ne manquait qu'une excuse à cette séduction : c'était la vérité. Oui, oui, Monsieur, je ne suis qu'un homme habitué aux chiens et aux chevaux; je n'ai pas étudié les finesses des sentiments, mais je comprends qu'au moment où on a le cœur dévoré d'une passion violente, on s'égare, qu'on fasse !e mal et qu'on le fasse faire... mais mentir, mais dire ce qu'on ne pense pas, ce qu'on ne sent pas... et pourquoi? mon Dieu! pour dix ou douze mille francs de rente qu'avait ma sœur! ça, voyez- vous, monsieur d'Astorg, c'est quelque chose à quoi je ne trouve pas de nom. Il n'y a pas pour moi de voleur, d'assassin, de je ne sais quoi, qui soit plus infâme que l'homme qui a fait ce que vous avez fait.

— Monsieur de Chevalaine, dit M. Pa... d'un ton d'affection et de bienveillance, la faute de M. d'Astorg est grande, mais il y a une réparation à cette faute, et Monsieur est sans doute tout prêt à vous l'accorder.

— Monsieur Pa..., répondit de Chevalaine, je n'ai pas fini, veuillez écouter jusqu'au bout. Ne m'interrompez pas, Monsieur! dit-il à d'Astorg en le regardant en face avec une expression plus menaçante encore.

— Monsieur, lui dit d'Astorg, il me semble qu'il est temps que je me défende, vous m'avez assez accusé.

— Pas encore, Monsieur, dit Georges. Ce que j'ai à vous dire, il faut que je vous le dise tout de suite, je l'ai arrangé dans ma tête; vous avez assez d'esprit pour ne rien oublier de ce que vous avez à me répondre.

— Continuez donc, Monsieur, dit d'Astorg en lui jetant un regard de dédain ; je prévois vos accusations ; je prévois que vous allez dire que j'ai refusé de donner cette réparation que vous me demandez ; mais je dirai pourquoi.

— Monsieur d'Astorg, lui dit M. de Chevalaine en lui renvoyant son regard de mépris, je ne vous ai rien demandé, et vous ne m'avez rien refusé ; je vous ai ordonné, et vous avez obéi.

— Monsieur!... dit d'Astorg en prenant un air de menace.

— Vous ne voulez donc pas vous taire!... lui dit Georges en se tournant vers lui avec un mouvement de colère furieux. Mais tenez, Monsieur, vous pourrez parler bientôt ; je n'ai plus qu'un mot à dire: c'est que j'avais tant de raison quand je disais que vous n'aviez séduit ma sœur que pour

la fortune qu'elle possédait, qu'à peine avez-vous rencontré une autre femme plus riche, vous avez abandonné Lucie pour cette femme. Ce n'est pas que je veuille dire un mot contre Marie, ma pauvre cousine, si tristement morte. C'était une fille comme il vaudrait mieux qu'elles fussent toutes, timide, et qui ne quittait jamais son père de vue. Mais enfin, ce n'est pas une raison pour profiter des défauts des autres, et de la liberté qu'elles ont... Lucie, je ne veux pas te faire de peine, mais, vois-tu, il faut que justice se fasse, et elle sera faite, je te le jure... Maintenant vous pouvez parler, Monsieur, je vous réponds, moi, de ne pas vous interrompre. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'asseyant et baissant la tète, c'est un parti pris... quoi qu'il me dise.

Lucie était restée immobile pendant que son frère avait parlé. On voyait que sa résolution de tout entendre était aussi forte que la résolution de Georges de tout dire. .Mais, lorsque d'Astorg se leva pour répondre, le regard somb e et fixe de mademoiselle de Chevalaine s'adoucit tout à coup, elle tourna les yeux vers lui et ne put retenir un soupir profond qui s'échappa de sa poitrine. Elle baissa la tête, et quelques larmes silencieuses tombèrent sur ses genoux. M. d'Astorg n'eut qu'un regard méprisant et glacé pour cette douleur désespérée. En vérité, c'est une chose effroyable que l'empire des hommes de cette espèce sur certaines femmes, et l'on comprend que les hommes les plus désintéressés dans une affaire pareille se laissent emporter à des mouvements furieux. Aussi de Fernic, qui certes n'avait aucun motif d'entraînement, s'écria-t-il :

— Est-ce que vous n'avez pas peur que quelqu'un vous crache au visage?

— Je n'ai peur de rien, lui dit d'Astorg; tous nos comptes vont se régler, Messieurs; à mon tour de faire justice de vos accusations et de vos rodomontades. C'est à vous que je m'adresse particulièrement, monsieur le juge, monsieur Pa..., à vous, Mesdames, en s'adressant à la vieille comtesse et à madame Cros... enfin à tous ceux qui apportent dans cette discussion un esprit calme.

— Parlez, Monsieur, lui dit sèchement M. Pa... ; vous trouverez ici des auditeurs qui seront justes.

M. d'Astorg prit un de ces airs de modestie qui suent l'insolence, et il dit avec une affectation de délicatesse :

— 11 y a des choses pénibles à dire, et c'est celles-là qui

sont les plus embarrassantes ; il y aura d'affreuses choses à révéler, et celles-là on trouve le courage de les dire tout haut, quand l'honneur l'exige. Je passerai donc brièvement sur les premières accusations de M. de Chevalaine. M. d'Astorg poussa un soupir amer et reprit aussitôt :

— Oui, il est vrai que j'ai aimé mademoiselle de Chevalaine... Que j'aie tout fait pour la séduire lorsqu'elle me fuyait, ou que j'aie été entraîné par des prévenances qui ne sont pas dans les habitudes des jeunes filles de Paris, ce n'est pas une chose à discuter.

Lucie devint rouge à cette parole, au point de croire qu'elle allait suffoquer... Madame Cros lui prit la main et lui dit tout bas :

— Courage, Mademoiselle, courage...

Il fallait que l'indignité de M. d'Astorg fût bien grande pour pousser madame Cros à parler ainsi à Lucie, après ce qu'elle avait appris d'elle.

M. d'Astorg continua :

— Oui, j'aimais mademoiselle de Chevalaine : mon but était de l'épouser, et certes je n'avais pas calculé quelle était sa fortune; d'autres partis plus brillants m'ont été offerts ; mais enfin, soit que la séduction soit venue à moi ou soit venue de moi, il est certain que, pour un homme d'honneur, il y a un point où son devoir est tracé sans qu'il puisse se refuser à le remplir, à moins de circonstances si extraordinaires qu'il n'est donné à personne de les prévoir... Eh bien! ces circonstances se sont présentées.

A ces paroles, Lucie se souleva presque sur son siège Madame Cros attacha un regard ardent sur M. d'Astorg. Maricou se tourna vers lui, et Georges, qui n'avait pas écouté jusque-là, prêta une attention curieuse à ce qui allait se dire.

— On n'a pas voulu comprendre mon refus, et lorsque je me laissais accabler d'insultes, reprit M. d'Astorg avec hauteur, on n'a pas vu la générosité de l'homme fort de sa conscience, sous la résignation de celui qui recule devant la nécessité d'atroces accusations.

— Arthur ! s'écria Lucie, que voulez-vous dire ?

— Monsieur!... dit madame Cros.

Maricou se tut, mais il fil un pas vers M. d'Astorg. Georges se jeta devant lui et reprit d'une voix sourde :

— Laissez-le parler... laissez-le parler... vous dis-jel...

— Monsieur de Chevalaine, il en est. temps encore, je puis me (aire, je puis sortir d'ici sans rendre à personne le mat qu'on a voulu me faire : un mot d'excuse de votre part, et je m'éloigne pour ne plus revenir.

— Parlez donc, s'écria Maricou d'une voix désespérée... Oh ! je me rappelle à présent... Oui, lorsque je vous ai rencontré au bout de la lande... j'ai vu remuer les genêts... Oh! celui-là... celui-là... payera pour tous...

Georges regarda Maricou et sa sœur d'un air effaré et sembla incertain sur ce qu'il allait faire.

— Vous ne pouvez plus vous taire maintenant, dit vivement M. Carnisson, il s'agit de quelque crime, j'en suis sûr. Monsieur Pa..., vous devez exiger, comme moi, que tout s'éclaircisse...

M. Pa... baissa la tête et dit en marmottant :

— Les amoureux voient souvent des crimes dans une imprudeuce ou une coquetterie de femme.

A ces mots, Lucie se leva, et avec une énergie sauvage elle s'écria :

— Non, il n'y a eu ni coquetterie ni imprudence, il y a eu crime... et ce crime, je veux que M. d'Astorg le révèle.

— Ma sœur... s'écria Georges épouvanté, tu es folle..- Elle est folle... elle l'a été cette nuit...

— Non, Georges... je veux qu'il le dise, lui, il le faut; il faut qu'il me traîne dans la fange et dans le sang; il faut qu'il me déshonore, qu'il me perde tout à fait, il le fautl... Mais sans cela, mon Dieu I vous ne voyez donc pas que je l'aimerais toujours, et qu'en mourant même sur i'éclsafaud, je ne veux, pas avoir dans le cœur la honte de regretter encore ce lâche!...

— Bien lâche, en effet, dit madame Cros.

— Madame, dit d'Astorg en se posant en matamore, les injures des gens grossiers de ce pays, je les ai méprisées, mais les vôtres je ne les souffrirai pas, et quelqu'un m'en rendra compte... Monsieur, dit-il à M. Cros, vous êtes le mari de Madame...

M. Cros regarda M. d'Astorg d'un air surpris, tandis que M. Perrin murmurait :

— Le méchant gredin! on lui aura dit la poltronnerie de M. Crus, il fait le lier avec lui...

La scène semblait près de tourner au comique, lorsque M. Cros, qui avait entendu le récit de Marianne et qui

voyait Lucie sur le point d'être accusée du meurtre du nourrisson de Bertrande, dit à M. d'Astorg, en le toisant des pieds à la tète :

— Ce n'est pas mon métier d'être brave, Monsieur, et il est bien certain que ma personne présente deux fois plus de surface que la vôtre à un coup d'épée ou à un coup de pistolet; mais je veux que le diable m'emporte si je ne vous casse pas la tête pour vous être permis de regarder ma femme comme vous venez de le faire; et pour commencer, je vous déclare que je vous tiens pour le dernier des faquins, si nous ne nous coupons pas la gorge ensemble, et tout de suite!

La lâcheté de M. d'Astorg, cette faiblesse inconcevable, contre laquelle des esprits meilleurs que celui de cet homme ont essayé de lutter sans pouvoir la vaincre, cette lâcheté était telle, qu'il pâlit et ne répondit pas.

— Merci, mon ami... dit madame Cros avec un vrai sentiment de gratitude pour son mari.

M. Perrin serra la main à M. Cros, en disant :

— Vous ou moi, ou ces Messieurs, qai vous voudrez... monsieur le marquis.

— Ah! s'écria Lucie avec horreur... Mais répondez donc, Arthur 1...

— Après que j'aurai accompli mon devoir, dit d'Astorg avec une expression féroce, car il le faut... vous m'y avez forcé, je parlerai...

— Parlez, reprit M. Carnisson, parlez. ...

C'était une indignation générale parmi tous ceux qui étaient présents.

Maricou semblait pétrifié ; tout à coup son visage s'éclaira d'une expression presque sublime, et il dit :

— Mais que ne le laissez-vous parler, cet homme ! il n'a rien à dire, rien que d'infâmes mensonges... Je le défie de dire un mot.

— Eh bien! fit M. d'Astorg à qui tous les outrages qu'il avait soufferts avaient donné une sorte de délire de méchanceté... eh bien! je ne veux pas épouser celte femme, parce qu'elle a ordonné et préparé la mort de l'infortunée Marie.

M. Carnisson poussa un cri de triomphe, et M. Pa... frappa du poing sur la table, en disant :

— Est-ce donc vrai ?

— Vrai, fit Maricou; oui, Marie a été assassinée.

— Par mademoiselle de Chevalaine? dit M. Caraisson.

— Par ma mère et par moi, dit Maricou.

A cette déclaration, tout le monde se recula; madame Gros seule fit un mouvement vers Maricou ; elle eût embrassé ce noble paysan.

— Mais le meurtre du nourrisson de Bertrande... ajouta M. d'As'org furieux, est-ce vous qui l'avez commis?

— Le meurtre du nourrisson de Bertrande... dit Maricou qui ignorait ce crime... le nourrisson de Bertrande a été tué cette nuit par ma mère, dit-il.

— Va le demander à Farrenc, qui a entendu ta mère mourante faire l'aveu de ce crime à M. Cros, à sa femme, et à vous, monsieur Perrin. Le nourrisson de Bertrande a été tué pour cacher la naissance...

— De qui? misérable! s'écria M. Perrin exaspéré; de votre fils ! infâme et lâche que vous êtes !... de votre fils!... Mais ce ne fut pas le crime de mademoiselle de Chevalaine, ce fut le crime de Marianne... Farrenc n'a pas pu vous dire autre chose...

— Farrenc! reprit Maricou; ahl c'est Farrenc qui vous a dit cela... et ma mère est morte dans la chambre bleue.., Eh bien! alors, reprit-il, vous allez avoir d'autres affaires à démêler, je vous en réponds...

On se tourna vers Maricou, et la scène reprit sur un nouveau terrain.

La scène qui se passait entre tous les personnages de celte histoire allait de péripétie en péripétie, et tel était le désir de chacun de sortir de la violente situation qu'avait faite à tout le monde l'accusation de M. d'Astorg, que l'on accueillit avec empressement les paroles de Maricou, qui annonçaient qu'on allait avoir à démêler de nouvelles affaires.

M. Caraisson lui-même, lancé dans une suite de révélations qui présentaient un vaste champ à sa manie d'user de son autorité, somma Maricou de révéler les secrets qu'il de vait savoir, et ce'.ui-ci continua :

— 11 n'y a pas un de vous qui n'ait entendu parler d'un trésor caché dans le eMteau?

Un oui unanime répondit à cette question.

— Eh bien ! je suis assuré maintenant qu'il a dû être volé par Farrenc, qui a aussi pénétré dans la chambre bleue, et qui a dû enlever le corps de ma mère.

Les cris de voleur, de scélérat, de brigand, éclatèrent immédiaiement, et Maricou continua :

— Et voilà que vous écoulez les infâmes délations de ce misérable, lorsque vous êtes dépouillés de la plus grosse partie de la fortune de M. de Chevalaine.

— Ce nouveau crime, dit M. Carnisson, ne détruit pas les accusations de M. d'Astorg.

— Mais que vient-il de vous dire?... reprit Maricou avec dédain; que c'était d'après les révélations de Farrenc qu'il accusait mademoiselle de Chevalaine, et vous n'avez pas encore compris que Farrenc n'a inventé toutes ces folles atrocités que pour vous occuper ici tandis qu'il se partagerait le trésor avec ceux des huttes, et qu'ils le cacheraient de manière à ce qu'on ne puisse plus le retrouver.

— Il faut se hâter, s'écria M. Cros, les gendarmes sont ici, nous avons notre affaire... Nous serons aux huttes en moins de deux heures.

— Ne bougez pas, dit Maricou, et que personne au château ne soupçonne ce que je viens de vous dire; la nouvelle en irait aux huttes avant une heure, elle glisserait sur la terre comme une couleuvre, elle volerait en l'air comme une hirondelle.

Le visage de Maricou prit un caractère tout particulier en parlant ainsi; ce qu'il avait du sang de Marianne sembla dominer dans sa nature, et il continua avec cette poésie inculte qui semblait le partage de cette race proscrite.

— La lande est une toile d'araignée : rien ne bouge à un de ses bouts que les gens des huttes ne le sachent; un de vous qui mettrait le pied hors du château suffirait à faire deviner ce que nous voulons faire. C'est cette nuit qu'il faudr les surprendre.

— Mais d'ici à la nuit, dit M. Carnisson, ils auront le temps de cacher le produit de leur vol.

— Ils ne feront rien avant la nuit, dit Maricou.

— Pourquoi cela? dit M. Cros.

— Parce qu'il y a un cadavre parmi eux. Il faut que le cadavre soit enterré avant qu'ils touchent à l'argent. Je connais la loi, ils ne le feront pas.

— Tu es peut-être leur complice? dit M. Carnisson.

— Écoutez ce garçon, reprit M. Pa..^. je le connais de vieille date; du moment qu'il vous dit cela, c'est qu'il n'y a pas de meilleur moyen.

— Mais pouvons-nous nous confier à un homme qui a participé à la mort de mademoiselle de Chevalaine?

— Ne voyez-vous pas qu'il s'est vanté pour me sauver? dit Lucie en s'avançant. Les accusations de M. d'Astorg sont vraies, tontes vraies, et je suis prêle à en subir les conséquences.

Marieou voulut encore élever la voix.

— Assez, mon cousin, lui dit Lucie, assez; vous avez été pour moi, qui vous ai trompé, ce qu'eût dû être celui qui vient de m'accuser si cruellement.

— Oh ! murmura Georges dont le visage était empreint d'un désespoir terrible, ce sera affreux, mais ce sera... Monsieur le juge de paix, dit-il, mettez ma sœur en état d'arrestation, je le veux, je l'exige... Seulement, comme il est possible que cet homme ait impudemment menti, comme il est juste qu'il soutienne l'accusation qu'il a portée, je vous demande, et n'est-ce pas que c'est justice? je vous demande qu'il ne puisse quitter le château que lorsqu'il aura signé ses paroles devant qui de droit. Je vais envoyer chercher le procureur du roi ; il sera ici demain matin ou peut-être cette nuit... 11 le faut, reprit-il avec une sorte d'égarement... N'estce pas qu'il le faut? reprit-il en se tournant vers toutes les personnes présentes.

— C'est trop juste, dit M. Pa... en invitant du regard tout le monde à répondre comme lui.

— C'est trop juste, dit-on de tous côtés.

On crut deviner dans ce que demandait Georges un projet ou un espoir d'évasion pour mademoiselle de Chevalaine, et on essaya de le sonder.

On pourrait s'étonner peut-être de l'intérêt qu'on prenait à Lucie, lorsqu'on venait de la reconnaître si coupable; mais il en est de certaines actions comme des couleurs, qui empruntent ce qu'on appelle leur valeur des couleurs qui sont a côté d'elles. Une teinte sombre, posée à côté d'une couleur plus sombre encore, s'éclaire et prend une espèce d'éclat.

Les crimes de Lucie étaient affreux ; mais, à côté de l'abjection de M. d'Astorg, près de cette lâcheté honteuse, ils prenaient un a ; lieux.

Il s'était trouvé un misérable qui ne la laissait pas à la dernière place dans l'horreur et le mépris qu'inspirent les vices.

Le cri unanime de la famille de Chevalaine en imposa à M. Carnisson, et il dit à M. d'Astorg :

— Songez, Monsieur, qu'on ne dit pas des choses pareilles à celles que vous avez dites sans être obligé à les soutenir.

On attendait la réponse de M. d'Astorg; il parut hésiter.

— Je crois que ce drôle reculera devant lui-môme, s'écria M. Cros, qui était en veine de bons mouvements et de bons mots.

— Monsieur, dit M. d'Astorg en se relevant d'un air fier... je reste à votre disposition... je fais plus, je demande qu'on m'enferme dans une chambre comme un coupable. Vous avez des hommes à votre disposition, vous pouvez en mettre un de garde à ma porte, car je ne veux pas, moi, qu'on puisse me soupçonner de vouloir m'évader.

M. Perrin se trémoussa comme il en avait l'habitude toutes les fois qu'il entendait quelque chose qui lui paraissait exorbitant.

Il ne put s'empêcher de dire ce qu'il pensait, mais il le glissa dans l'oreille de madame Cros :

— C'est par peur qu'il reste, et le gendarme qu'il demande n'est pas pour l'empêcher de sortir, mais pour empêcher -que personne n'entre près de lui.

— Allons, Lucie, dit Georges à sa sœur, il me sera sans doute permis de vous revoir avant votre condamnation, et, quelque coupable que vous soyez, vous trouverez toujours en moi un frère qui vous aime. Allez.

M. Perrin profita de la bonne disposition de M. Carnisson pour faire entrer les gendarmes.

L'ordre leur fut donné publiquement, et devant les gens qui écoutaient aux angles des portes... d'enfermer mademoiselle Lucie de Chevalaine dans sa chambre, et M. d'Astorg dans la salle basse où il avait eu son explication avec Georges et de Fernic.

Cette salle était close de fenêtres grillées et d'une petite porte qui ne permettaient pas de craindre une évasion; mais M. Carnisson n'en mit pas moins un homme de garde à chaque porte.

Maricou vit que cet ordre déplaisait à Georges, et il jugea

comme les autres qu'il voulait profiter du délai qu'il avait demandé pour faire fuir Lucie, et il lui dit tout bas :

— Je me charge d'emmener tous ces hommes.

— Tu me le promets, Maricou?lui dit tout bas deChevalaine.

— Sur mou âme.

— C'est bien, répondit Georges de même; maintenant, faites vos affaires ; je vais m'occuper des miennes.

Avant de sortir, il se retourna vers M. Carnisson, et lui dit doucement :

— Monsieur, vous trouverez naturel, je suppose, qu'après ce qui s'est passé, je ne prenne point part à la discussion qui doit avoir lieu sur ce qu'il vous reste à faire pour retrouver ce trésor perdu. Ce qui sera décidé par vous sera bien décidé, et j'y donne mon assentiment par avance.

Il salua l'assemblée et se retira pour monter dans sa chambre, où il s'enferma, après avoir donné un ordre qui surprit tout le monde. 11 avait demandé que l'on portât chez lui de quoi écrire, et personne ne se rappela avoir vu écrire Georges, si ce n'était pour signer les quittances de ses fermiers.

— Décidément, dit M. Pa... en passant près de M. Perrin, il veut quitter le pays avec sa sœur.

La grande question de cette journée était vidée de cette manière jusqu'à plus ample informé, et il fallut s'occuper de la question du trésor volé.

A ce moment, toutes les avidités reparurent; on entoura Maricou, pour savoir quelles mesures il fallait prendre pour arriver à ressaisir le fameux trésor.

Une question qui partit à la fois presque de toutes les bouches, fut celle-ci :

— Mais comment saurons-nous si on n'a rien distrait de ce qui a été volé?

— Écoutez, répondit Maricou, à l'heure où je vous conduirai aux huttes, tout sera porté à une masse commune... Mais écoutez-moi bien : il faut nous diviser en plusieurs bandes, de manière à cerner l'endroit où nous trouverons Farrenc et ses camarades.il faudra que les gendarmes pren-

lient le chemin de la Croix, ils ne peuvent pas se tromper; mais il ne faudra pas qu'ils avancent au delà de la croix, jusqu'au moment où je les avertirai de venir. Je leur donnerai un signal qu'ils n'oublieront pas. Quant à moi, je guiderai une autre bande, si M. Perrin veut me suivre avec M. de Fernic.

— Et moi? dit bravement M. Cros.

— Je vous montrerai, ajouta Maricou, comment on s'approche d'un gîte sans éveiller le gibier.

— Je veux aller avec vous, dit tout bas madame Cros en passant près de Maricou.

— Vous, Madame! dit-il tout haut.

— Vous I s'écria M. Cros fièrement, vous exposer à un danger 1

— Monsieur Perrin, il faut que je sois de cette expédition, dit madame Cros, ou je mourrai de dépit.

— Vous en serez, lui dit M. Perrin.

— Monsieur le juge de paix, reprit Maricou, vous serez, comme de juste, avec les gendarmes, mais il nous faudra une troisième bande.

— Je me charge de la commander, dit M. Pa..., mais le diable m'emporte si je suis capable de trouver mon chemin dans la lande, au milieu de la nuit surtout.

— Nous avons ici Burlaudas; qu'il reste, ne lui dites rien; mais, au moment de partir, je lui enseignerai le chemin qu'il doit suivre, et il vous mènera aussi bien que je pourrais le faire, car il connaît la lande mieux que Farrenc lui-même.

— C'est bien, dit M. Pa..., je suis le général, je connais le guide, mais quels seront les soldats?

— Vous emmènerez tous les gens du château, et vous savez qu'ils vous obéiront mieux qu'à personne. Vous prendrez les deux gardes-chasse... Ils sont gens à tirer sur un homme comme sur un râle ; le reste fera nombre.

— Diable! dit M. Pa..., il y aura donc combat?

— Peut-être, dit Maricou; mais, dame! voyez, c'est à prendre ou à laisser.

— Nous vous accompagnerons, dit le curé, qui, malgré son humeur pa -fique, ne put résister au désir de voir ressaisir l'or dont il devait avoir sa part.

Nous n'insisterons pas davantage sur les détails des divers arrangements qui furent pris pour mener à bien l'expédition projetée, et nous verrons plus tard quel succès elle obtin

Nous prierons nos lecteurs de nous permettre de leur raconter une conversation qui eut lieu entre M. Perrin, M. Pa... et M. Cros, et qui ne fut pas sans importance pour le dénoùment de cette histoire.

D'après les arrangements qui furent pris entre toutes les personnes intéressées, il fut décidé que Ton dînerait en famille pour éloigner toute espèce de soupçon.

Jusque-là chacun se retira chez soi.

Madame Cros rentra chez elle. Madame de Fernic, son petitfils, le curé, tinrent conseil à part.

M. Blanchet, qui n'était plus rien dans la maison, commença une partie avec M. Carnisson pour attendre l'heure du dîner.

M. Cros, M. Perrin et M. Pa... allèrent tous trois se promener dans le parc, sur l'invitation de ce dernier.

— Je vous ai fait venir ici, dit M. Pa..., attendu que j'ai peur de ce château comme d'un espion de police.

Cette phrase fit sourire M. Perrin, qui repartit d'un air étonné :

— Vous avez cette peur, vous?...

— Oui, mon cher Monsieur; ce château, doublé de petits passages secrets, avec une collection de petits cornets acoustiques, me fait l'effet de celle stupide et méchante canaille qui écoute sans comprendre, et qui répète sur un autre ton qu'on n'a parlé.

— C'est juste, fit M. Cros.

— Or, reprit M. Pa..., comme la chose que j'ai à vous dire est de la dernière importance, je veux que nous soyons seuls.

— De quoi s'agit-il? fit M. Cros.

— De vous, Monsieur.

— De moi?

— Oui, Monsieur : vous avez un passe-port pour venir jusqu'à ce château, je vais vous le viser jusqu'à Nantes. H est dit dans ce passe-port que vous voyagez avec votre femme, deux domestiques et une femme de chambre...

— Oui.

— Eh bien, Monsieur, ce passe-port vous servira encore; mais M. de Chevalaine et sa sœur remplaceront le cocher et la femme de chambre que nous laisserons ici.

— Je vous avoue, dit sèchement M. Cros, que je trouve que vous disposez un peu lestement de ma personne.

— Ce n'est pas moi qui en dispose, dit M. Pa..., ce sont vos commanditaires et vos créanciers.

— Qu'est-ce à dire?... fit M. Cros en pâlissant.

— C'est-à-dire que l'on vient de faire contre vous une chose qu'on devrait faire contre tous ceux qu'on soupçonne de vouloir fuir avec une bonne partie de leur fortune.

— Mais qu'esl-ce donc? fit M. Cros tout tremblant.

— On a obtenu un jugement exécutoire sur-le-champ, ordonnant vérification de votre situation financière.

— Ainsi, s'écria M. Cros, je suis considéré comme banqueroutier.

— Point du tout, Monsieur ; mais il ne faut pas vous étonner de ce genre de procédure, car c'est vous qui l'avez mis en usage, il y a bien longtemps, contre la maison Pa.. , dont vous étiez le commanditaire. C'était la maison de mon frère, ajouta M. Pa...

— Eh bien! Monsieur, la maison Pa... était en benne position, et cela ne lui fit que du bien.

— C'est pour cela que, si vous êtes en bonne position, cela ne doit pas vous alarmer.

— Je suis de beaucoup au-dessus de mes affaires, Monsieur, et dès que j'aurai réalisé toutes mes ressources, je répondrai à toutes les exigences. J'ai des comptes énormes à régler en Angleterre, et puisque je suis sur ce côté de la France, je profiterai de votre offre et je m'embarquerai à Nantes. D'ailleurs, je tiens à aider au salut de cette malheureuse fille...

— Arrangez tout cela de façon à ce que personne ne soupçonne votre départ, fit M. Pa...

— Je me charge de tout diriger, repartit M. Perrin. Nous n'avons rapporté que le sens général et le résultat

ie cette conversation; car il ne faut pas s'imaginer que M. Cros eût avoué sa ruine avec la facilité qui semble ressortir de ce court dialogue; mais comme ce ne fut qie la conséquence de cet aveu, c'est-à-dire le départ de M. Cros, qui importe au dénoùment de cette histoire, nous nous sommes dispensé d'entrer dans des détails de cette conversation, qui dura jusqu'à la nuit.

L'expédition projetée par Maricou avait le double avantage de faciliter le départ de M. Cros et l'évasion de mademoiselle de Chevalaine, qui, d'après les arrangements que nous avons rapportés plus haut, devaient être liés l'un à l'autre.

M. Perrin avait jugé convenable de ne point révéler à madame Cros le départ de son mari.

Peut-être aurait-elle demandé des explications qu'il eùî été trop pénible de lui donner, peut-être eût-elle voulu suivre M. Cros ; car, sous son apparente légèreté, elle se faisait une baute idée de ses devoirs de femme, et elle eût voulu consacrer sa vie à l'homme dont elle portait le nom.

C'était compromettre aussi le dernier espoir qui lui restait de rétablir sa fortune, c'était peut-être apporter un obstacle invincible à tous les plaus qu'où avait projetés.

On ne lui dit donc rien à ce sujet, et M. Perrin se chargea de donner une raison à l'absence de M. Cros, lorsqu'il s'agirait de partir pour l'expédition nocturne que conduirait Maricou.

Ce fut à dix heures du soir que toutes les personnes qui devaient faire partie de cette expédition se rassemblèrent dans le grand salon du château.

Chacun s'était armé.

Madame Cros elle-même s'était emparée des pistolets de son mari, décidée à en faire usage en cas de danger.

Cette jeune et belle femme, jetée subitement dans les habitudes d'une vie toute nouvelle, s'était sentie prise tout à coup d'une singulière énergie. Ces allures hardies qui l'avaient tant surprise chez mademoiselle de Clievalaine semblaient devoir lui devenir plus familières.

Seulement, au lieu de ce teint bruni par le soleil et le hàle, au lieu de cette stature puissante, de ces mains vigoureuses, de cette voix forte et sonore, de ce'te démarche masculine, qui donnaient à Lucie l'aspect d'une amazone campagnarde, madame Cros parlait d'aller à la poursuite des brigands des Imites d'une voix si douce et si flatteuse; ses mains armées étaient si petites, si blanches, si bien gantées; cette taille était si frêle, si souple, ses pieds si menus, sa tournure si gracieuse, que c'était un contraste charmant que de la voir si audacieuse et si déterminée au milieu de tous ces hommes aux proportions rudes et fortes, avec un aspect si délicat.

On eût dit une Lelle fleur pâle et rose au milieu des verts branchages d'un chêne.

M. Perrin la considéra pendant quelque temps avec une sorte de triste admiration.

— Tout dormait dans cette femme, se dit-il; par un ha-

sard inouï, rien ne s'était éveillé d'une âme ardente et d'un esprit audacieux au milieu de la molle existence qu'elle menait à Paris, et voilà qu'elle aura peut-être laissé son indolente insouciance de belle dame dans un misérable château d'un bourg perdu, et que son cœur se sera animé du besoin d'une autre vie au récit des aventures d'un sauvage paysan, et à l'aspect -de cette force personnelle qui est la véritable beauté chez l'homme.

Maricou la regarda de même pendant quelques instants; elle lui rappela, belle et jeune qu'elle était, la belle et jeune Marie, qui était morte et qu'il avait tant aimée, il se dit en lui-même :

— Oh ! si , au lieu de cette farouche Lucie qui m'a trompé, j'avais rencontré sur mon chemin cette femme si suavement belle, il me semble que je l'aurais emportée dans les bois, comme quelque chose de saint, comme l'image d'un ange, et je l'aurais placée dans le sanctuaire de ma maison pour l'y adorer à genoux, pour la voir me sourire d'amour, comme elle sourit maintenant à l'espoir d'un amusement dangereux.

Maricou était devenu si triste à cette pensée, que madame Cros s'approcha et lui dit doucement :

— Qu'avez-vous donc, Monsieur?

— Moi, Madame? lui dit-il. Je cherchais à deviner pourquoi vous veniez avec nous cette nuit.

Madame Cros rougit subitement.

M. Perrin s'empressa de répondre, dans l'espoir de la tirer d'embarras :

— C'est sans doute par pure curiosité féminine

— Non, dit Maricou, une femme ne vient pas s'exposer au danger pourvoir tuer auprès d'elle ceux avec qui elle part; car il est possible que les gens des huttes se défendent en désespérés, et il faudra peut-être en abattre plus d'un avant de les réduire. Ce ne peut donc être pour un pareil spectacle que Madame a demandé à venir avec nous. Il doit y avoir une autre raison.

Madame Cros semblait on ne peut plus gênée et des questions que lui adressait Maricou et des regards qu'il attachait sur elle.

Enfin elle répondit :

— Je suppose que cette raison vous importe peu, Monsieur.

— Vous vous trompez, Madame, elle m'importe beaucoup; elle peut avoir beaucoup d'influence sur la détermination que je vais prendre, et je vous prie de me le dire franchement.

Madame Cros parut se recueillir. Mais on eût dit que l'interrogation qu'elle se fit à elle-même la troubla encore plus que celle que lui avait adressée Maricou. Elle hésita un moment, et fini par répondre, en affectant une assurance que démentait l'émotion de sa voix :

— Vous m'avez demandé de vous dire franchement la raison qui m'a fait vous suivre dans une entreprise périlleuse, et je vous dirai franchement que c'est un désir dont je ne saurais me rendre compte maintenant, et qui m'emmène, moi, comme il vous a emmenés tous.

— Vous savez que votre mari ne vient pas? lui dit M. Perrin.

— J'étais étonnée qu'il y vint, lui dit indifféremment madame Cros.

— D'un autre côté, ajouta M. Perrin en cachant sous un air d'indifférence admirablement jouée le piège qu'il tendait à madame Cros , peut-être serai-je obligé d'accompagner M. Ta... ; de sorte que vous resterez à peu près seule avec Maricou.

— Avec lui, je ne crains rien, dit vivement madame Cros. Puis elle reprit en baissant subitement les yeux :

— D'ailleurs, je pense que Monsieur ne me permettrait pas de le suivre, s'il y avait le moindre danger pour moi.

— Aucun danger ne peut vous menacer, Madame, reprit Maricou; et maintenant venez; vous avez eu confiance en moi, et mon parti est pris.

Et maintenant, nous demanderons à nos lecteurs la permission d'abandonner notre récit pour leur donner l'extrait d'une lettre que madame Cros écrivit quelque temps après celte expédition.

Page 1