EXTRAIT DE LA LETTRE DE MADAME CROS
« Maricou avait donné ses instructions au brigadier de la gendarmerie, qui devait suivre le chemin de la Croix avec le juge de paix.
« Il lui avait parlé longtemps à voix basse, et cet homme
avait paru très-étonné de ce que lui avait dit le fils de Marianne.
« Je le suivais des yeux avec attention : il y avait en lui une Iristesse qui m'épouvantait.
« Je ne sais pourquoi je crus comprendre que ce! homme faisait en ce moment un acte de courage plus grand que nous ne l'imaginions tous : on eût dit une de ces victimes dévouées qui marchent à une mort certaine, qu'elles envisagent sans crainte, mais non pas sans regret de la vie qu'elles vont abandonner.
« Je n'avais point entendu ce que Maricou avait dit au brig'adier de gendarmerie, mais l'homme qu'on appelait Burlaudas, et qui devait conduire la seconde bande, se trouvait près de moi, et je n'oublierai jamais les paroles que lui adressa Maricou, le ton dont il les prononça, et la manière dont cet homme les écouta.
« — Burlaudas, lui dit-il, je sais qu'il n'y a pas un cri qui puisse traverser l'air de la lande, un murmure qui puisse glisser entre les genêts, sans que tu puisses dire d'où il part et ce qu'il annonce. Je sais qu'à force d'errer à toutes les heures du jour et de la nuit dans ce domaine de notre exil, tu en as appris tous les secrets. Je sais que lu n'en as jamais trahi un seul, et tu en seras récompensé. Madame, ajoutat-il en se tournant vers moi, cet homme a une nombreuse famille; je le laisserai sous votre protection, vous ne l'oublierez pas.
« Ces paroles me firent souvenir de la ruine dont m'avait menacée M. Cros ; je regardai M. Perrin, qui répondit aussitôt :
« — Croyez, Madame, qu'il y aura toujours quelqu'un qui se souviendra de la recommandation de Maricou.
« — N'osez-vous donc Madame, me dit aussitôt Maricou, accepter le droit de faire un peu de bien en mon nom?
« Il me semblait que je ne devais rien cacher à Maricou, et je lui répondis franchement :
« — La pauvreté peut me venir ; mais elle ne sera jamais assez grande, je l'espère, pour que je ne puisse rien en faveur de ceux que vous m'avez recommandés.
« Maricou jeta un regard sur M. Perrin comme pour lui demander si cette phrase avait le sens qu'elle semblait présenter, c'est-à-dire s'il était possible que la pauvreté pût véritablement me menacer.
« M. Perrin se contenta de répondre par un signe afïïïmatif.
« Maricou n'en parut ni affligé ni étonné, et il murmura doucement, comme s'il se parlait à lui-même :
« — Peut-être aussi me sera-t-elle reconnaissante...
« Et il continua aussitôt en s'adressant à Burlaudas :
« — Ce que tu demanderas à Madame, elle te l'accordera. Il sera modeste, me dit-il en se tournant vers moi, il est honnête homme. Tu m'entends, Burlaudas; tes enfants mangeront tous les jours du pain, et tu pourras faire soigner ta fille aînée , que j'ai entendue tousser l'autre jour pendant qu'elle battait du chanvre à la ferme de Pastelot; c'est un mauvais métier pour les petites filles qui n'ont pas la poitrine bonne, et, dès demain, la petite n'y retournera plus.
« L'uomme à qui parlait Maricou avait de grosses larmes dans les yeux.
« — C'est vrai, Maricou, lui dit-il, tu passes pour méchant, et tu n'as jamais menti; je prends ce que tu me dis pour aussi bon que si c'était fait, mais il faut me dire avant ce qu'il faut que je fasse pour cela.
« — Tu conduiras M. Pa... et les gens qui vont te suivre par le sentier du ravin ; ne t'inquiète pas si l'on t'entend approcher; il y a des gens des huttes qui sont absents et qui peuvent revenir cette nuit. Seulement, si la chouette chante, le hibou lui répondra ; si tu entends crier une fouine, tu leur montreras que la belette les a entendus. Enfin tu me comprends. Tu arriveras ainsi, de sentinelle en sentinelle, jusqu'à la Pierre-Noire. Prends garde surtout qu'aucune ne puisse pousser le cri d'alarme, et souviens-toi bien de ce que je te dis : tue plutôt que de laisser fuir ou crier.
« Burlaudas regardait Maricou d'un air si stupétait, que je crus qu'il ne comprenait pas ce langage extraordinaire ; mais, comme s'il eût voulu me donner l'explication de cet étonnement, il reprit presque aussitôt :
« — N'est-ce pas que c'est étrange que je veuille te récompenser pour avoir gardé un secret qu'on ne t'avait pas confié, lorsque moi, à qui il a été donné comme un héritage sacré, je vais le trahir sans remords?
« Burlaudas seul osa un instant hésiter à se faire le complice de cette trahison, mais il reprit bientôt :
« — Et mes enfants auront du pain tous les jours, et ma fille n'ira plus travailler au chanvre?... Eh bien! je te le
jure, je mènerai ma troupe à la Pierre-Noire, dussé-je rencontrer Farrenc sur la route.
« — Celui-là, tu ne le rencontreras pas, je t'en réponds; c'est à la Pierre-Noire que nous le retrouverons ; il n'y sera pas seul, il n'y sera pas désarmé; mais ne crains rien non plus, c'est à moi qu'ils viendront. Dans tous les cas, ajoutat— il , ne commence à marcher que lorsque je t'aurai averti par un coup de feu que je suis arrivé à la lisière des grands genêts.
« — Un coup de feu?... dis-je alors à Maricou; n'est-ce pas les avertir qu'il y a quelqu'un dans la lande?
« —Ils sauront que c'est moi, répondit-il; et comme ils m'attendent, ils ne s'étonneront pas que je vienne, et ils savent que, lorsque je vais à eux, je ne crains pas de leur annoncer ma venue ; ce sera, du reste, un moyen d'appeler l'attention de mon côté. Et maintenant que tout est bien convenu, il est temps que nous partions.