‹ Huit jours au châteauChapitre 7 sur 10 · SUITE DE L'EXTRAIT D'UNE LETTRE DE MADAME GROS · texte numérisé non relu

SUITE DE L'EXTRAIT D'UNE LETTRE DE MADAME GROS

« Nous quittâmes le château.

« La nuit était tout à fait noire.

« Nous marchâmes presque tous ensemble pendant une demi-heure à peu près ; mais lorsque nous fûmes à l'extrémité des murs du parc, chaque bande prit un sentier différent.

« Maricou renouvela ses recommandations au brigadier de gendarmerie, et je pus entendre qu'il lui dit :

« — J'aurai l'œil au guet; deux coups de crosse par terre quand vous arriverez à la Croix-de-Fer, et je vous avertirai ensuite, lorsque je saurai que vous êtes arrivés... Le coup de feu vous dira que je serai arrivé à la lisière des grands genêts ; quand je serai à la Pierre-Noire, faites ce que je vous ai dit, et, au premier coup sourd qui vous frappera dans l'oreille, venez à toute course... Ne vous occupez de rien de ce qui pourra vous appeler à droite ou à gauche... venez où je serai.

• Le brigadier répondit par un signe de tète.

« Maricou renouvela ses promesses à Burlaudas, je les confirmai, et nous primes notre route.

a Me voilà donc, ma chère, en compagnie de M. Perrin, qui s'était bourré de pistolets, de sabre, de fusil, avec M. de Fer nie, qui, tout brave qu'il fût, allait à cette rencontre comme à un combat sérieux, et avec Maricou, qui me prit par le bras et qui me dit tout bas :

« — Et maintenant du silence, et ne parlez plus que lorsque je vous le dirai.

«Nous nous engageâmes dans un chemin assez libre; mais Maricou, qui nous avait recommandé le plus profond silence, se mit à marcher lourdement et en frappant la terre pour ainsi dire en cadence, d'abord du talon, puis do la pointe du pied, de temps en temps trépignant rapidement, et en même temps il parlait à voix basse en disant :

« — A gauche!... A droite!.. Attendez!...

« Puis il s'arrêtait, et nous nous arrêtions tous.

« Tout d'un coup il s'arrêta en nous disant :

« — Halte!

« Puis aussitôt, et sans me dire un mot, il me prit dans ses bras, m'enleva et me porta rapidement à gauche, derrière un petit fossé où il me déposa.

« Il revint de même vers M. Perrin et M. deFernic, les prit chacun sur un bras et les porta près de moi.

« — Maintenant, nous dit-il, nous pouvons nous reposer et causer un moment. Ils sont dépistés.

« — Que diable veulent dire toutes ces simagrées? dit M. de Fernic.

« — Ai-je bien compris? dit M. Perrin; vous avez voulu leur faire croire que vous veniez seul, et vous avez couvert le bruit de nos pas.

« Maricou secoua doucement la tète.

« Quoique la nuit fut profonde, je le voyais; il avait ôté son chapeau, et la lumière terne des étoiles l'éclairait assez pour que je pusse voir son visage pâle et légèrement contracté.

« — Non, dit-il, la lande a des secrets que toute la tribu connaît, mais elle en a aussi que j'ai découverts. Je ne suis pas assez savant pour vous expliquer cela, mais, avec un peu de bon sens et cette réflexion qui appartient à ceux qui ont vécu de longues années dans la solitude, on peut trou-

ver les raisons des choses, je puis dire que l'on se trompe beaucoup sur les plus simples lois de la physique.

« — Bail 1 dit M. Perrin, et comment cela?

« — Tenez, ici, je puis parler encore et on ne m'entendra pas, je puis marcher et on ne m'entendra pas davantage, et, de l'autre côté de ce petit fossé, on m'entendra.

« — Comment cela se fait-il? dit M. de Fernic.

« — Lorsque je passais des heures entières couché par terre et que j'entendais le bruit des pas qui passaient dans la lande, je cherchais pourquoi je les entendais et pourquoi je ne les entendais plus, et voici ce que j'ai découvert : il y a dans la lande des espèces de filons de terre qui sont comme qui dirait les cordes d'un instrument; lorsqu'on les touche à un bout, on entend le bruit à deux lieues de là, et si l'on a l'habitude d'écouter, on distingue chaque pas, on distingue même la force du pas.

« — Vraiment! dit M. Perrin.

« — C'est que ce n'est pas l'air qui envoie le mieux le son au loin, voyez-vous... c'est la terre et une certaine terre; nous venons de marcher sur un filon d'argile, eh bien! celui qui écoute à l'autre bout a dû nous entendre marcher. Mais je veux que le diable m'emporte s'il a idée de ceux qui sont venus; il s'imagine que ce sont les gendarmes. En frappant la terre du pied comme je l'ai fait, ça leur a dû paraître le pas de gens qui ont l'habitude de marcher ensemble, mais dont le pied ne frappe pas juste la terre en même temps; j'ai étudié le bruit des patrouilles. Ils sont aux aguets pour savoir où les gendarmes sont passés.

« — Mais, lui dii, M. Perrin, pourquoi parler, pourquoi imiter le commandement d'une patrouille, si l'air ne poi'te pas le son ?

« — C'est que, dit Maricou, et il faut bien qu'il en soit ainsi, car je l'ai expérimenté cent fois, le bruit de la voix suit le chemin du bruit des pieds. . c'est la terre que je touche qui reporte les sons, parce que je suis en communication avec elle... Tenez, voici quelque chose de bien plus singulier : si je sautais, et si, pendant que je suis en l'air, je poussais un grand cri, on l'entendrait à peine.

« — Uue pensez-vous de cela, monsieur de Fernic? dit M. Perrin.

« — Mais, répondit celui-ci sérieusement, ceci n'est pas sans quelque justesse. Je comprends qu'il y a des corps qui

soient bien' meilleurs conducteurs des sons que d'autres-

« — OU! .Monsieur, les mêmes corps, comme vous dites, reprit Maricou, ne sont pas toujours aussi bons conducteurs; ainsi, le filon sur lequel nous marchons serait sourd comme du sable, s'il avait plu pendant quinze jours. Ah ! c'est quand la terre est mouillée que les gendarmes pourraient faire leur coup; il faut être bien fin alors pour entendre.

« — Il est certain, dit alors M. Perrin, que l'humidité doit enlever son élasticité à celte argile sèche maintenant... .Mais pourquoi nous avez-vous fait passer ici?

« — C'est que vous êtes maintenant sur une couche de tourbe qui ne porte pas le son à plus de trente pas. Vous allez prendre ce petit sentier qui est !à, vous le suivrez... il est facile à reconnaître au tact du pied... d'ailleurs, marchez seulement vingt pas, et je vous rejoins.

« — Où allez-vous donc ? lui dis-je.

« — Je vais reprendre le filon et continuer à avancer trèsvite; et comme il s'éloigne de la Pierre-Noire, ils croiront que les gendarmes s'en vont, car je le quitterai à un petit quart de lieue d'ici, là où il croise la route du Ribay, comme s'ils regagnaient leur poste.

« — Ainsi vous allez nous laisser seuls? dis-je à Maricou.

« — Il le faut.

« — Ne pourrais-je vous accompagner? je marche si légèrement I

« — C'est vrai, vos pieds sont comme ceux d'un enfant; mais il faudrait revenir par le chemin que je prendrai, et il est bien mauvais.

« — Je suis forte et j'ai du courage, et je veux voir toutes vos ruses.

« Maricou réfléchit.

« — Si ces Messieurs, une fois qu'ils seront seuls, osaient s'avancer plus loin que je n'ai dit, cela nous ferait gagner une bonne demi-heure, et je prendrais un meilleur chemin.

« M. Perrin fut sur le point de prendre la parole, mais je ne sais par quel entraînement inouï je lui dis presque avec colère, comme si j'eusse été blessée de l'objection qu'il allait faire :

« — Je le veux.

« — Mais, dit de Fernic, nous ne pouvons vous laisser seule avec Maricou.

« — Maricou est pour moi le comte de Chevalaine, lui dis-

je avec dédain. Je ne crains pas plus avec lui que je ne crains avec aucun autre de mes pareils.

« — Comme il vous plaira, Madame, reprit sèchement de Fernic.

« — Allez, me dit tristement M. Perrin en me prenant la main.

« Puis il s'approcha de mon oreille, et me dit si bas qu'il fallut je ne sais quelle connivence de mon cœur pour l'entendre, et surtout pour comprendre :

« — Ne jouez pas avec vous-même.

« Cela ne signifiait rien ; mais, à ce moment, j'eus peur du désir que j'avais montré sans m'en rendre compte; je sentis que ce paysan m'entraînait à sa suite et que je me plaisais à le suivre.

« Ne plus vouloir aller avec lui, après ce que m'avait dit M. Perrin, c'était avouer qu'il avait touché juste.

« Aucune femme n'eût voulu faire un pareil aveu; aussi je répondis en riant :

« — Que voulez-vous? je suis curieuse.

« Il ne me répondit pas.

« Maricou me prit la taille pour me faire repasser le fossé... Je le repoussai en tremblant...

« — Mais, lui dit M. Perrin, pourquoi ne pas nous avoir laissé passer nous-même ce fossé?

« — Parce que j'ai marqué juste l'endroit où il faut poser les pieds, pour que l'on ne sache pas qu'on a passé le fossé.

« — Comment cela? fit M. de Fernic.

« — Le fossé a son écho, voyez-vous, dit Maricou ; mais je l'ai coupé, et il y a quatre trous pleins de fougères, sur lesquels on peut danser sans qu'on entende rien ; c'est moimême qui les ai faits. Eh bien ! je pose le pied là, et du diable si celui qui veille au fossé se doute qu'on l'a traversé; mais posez le pied à côté, vous frappez sur la terre rouge, et on sait à la Pierre-Noire qu'on a traversé le fossé et qu'on e*i dans les tourbes.

« — Le diable m'emporte! reprit M. Perrin, ceci me fait l'effet de la prairie du vieux trappeur.

« — J'ai lu ce livre, dit Maricou ; mais la prairie n'avait qu'une terre et un son, et ici il y en a de toutes sortes. Je ne sais quelle révolution de la terre a fait cette lande, mais ici chaque pierre a son secret et son bruit. Prenez le sentier, suivez-le exactement, et, à cinq cents pas d'ici, cherchez par

terre : vous trouverez une pierre carrée ; frappez dessus sans crainte avec la crosse ferrée de voire fusil, et elle sonnera d'un son doux et prolongé.

« Mais ne sera-ce pas avertir l'ennemi qu'il y a là quelqu'un ?

« — Jamais ils ne croiront que c'est vous... D'ailleurs, cela m'apprendra où vous êtes.

« — Mais si nous nous trompons, dit de Fernic.

« — Vous avez raison... reprit Maricou... Alors tirez un coup de fusil sans crainte, car nous serons à deux pas de la lisière des grands genêts, et c'est le signal que j'ai promis aux autres.

« — Eh bien?... dis-je alors, car j'avais oublié ma crainte en entendant ces détails si étranges.

« — Un moment, dit Maricou; preuez mon fusil, monsieur de Fernic, car si vous étiez obligé de tirer, Farrenc ne se tromperait pas au son, et il reconnaîtrait que ce n'est pas mon fusil qui a tiré.

« Maricou donna son fusil à Fernic, qui hésita à lui tendre le sien.

« — Mais cette arme est-elle sûre? lui dit-il.

« — Oh! reprit Maricou, gardez-les tous deux, je n'en aurai pas besoin avant de vous avoir rejoints.

« Il se baissa, et, avant qu'il ne dit un mot, j'avais passé mon bras autour de son cou; il m'avait emportée, et j'étais de l'autre côté du fossé.

« Maricou me déposa à terre et me dit d'avancer, tout bas avec un ton de commandement.

« Je compris qu'il reprenait la ruse qui devait tromper ses camarades, et je le suivis...

« Il marcha comme il avait déjà marché, et je le suivis...

« Il allait doucement, pour moi sans doute; je le poussai et lui fis signe d'avancer... Il marcha plus rapidement.

« J'avais trop présumé de mes forces : au bout de cent pas j'étais hors d'haleine.

« Il se retourna brusquement en me posant la main sur la bouche et en murmuram des paroles que je n'entendis pas,

sans doute pour couvrir le bruit de ma respiration, devenue haletante.

« Il avait l'air inquiet; il me laissa le temps de me remettre; puis il se coucha par terre et se releva soudain en frappant vivement la terre du pied... il fit :m geste désespéré.

« Il se recoucha, écouta encore, et se releva plus rapidement : sans me parler il me tendit les bras d'un air désolé... je m'y élançai...

« Aussitôt il se mit à marcher en faisant le plus de bruit possible.

« Nous arrivâmes ainsi à un chemin qui devait être celui du Ribay, car aussitôt il prit une autre direction, m'emportant toujours dans ses bras...

« A la manière dont il respira, je compris que le danger qu'il avait redouté était passé...

« Je fis un mouvement pour qu'il me déposât à terre : il me serra contre sa poitrine, mais encore une fois sans me parler.

« Jusque-là je n'avais pas pensé à l'étrangeté de ma position, mais à ce moment je me sentis dans les bras d'un homme.

« J'entendais, je sentais battre son cœur.

« Un de mes bras lui entourait le cou : j'étais comme un enfant qu'emporte sa nourrice.

«Je ne puis dire quel frisson de crainte me parcourut tout le corps, mais il me sentit défaillir, car il s'arrêta tout à coup.

« Il approcha sa tête si près de la mienne que j'eus peur.

« — Encore deux minutes de courage, nous arrivons.

« — Mais, lui dis-je, je vous fatigue horriblement.

« — Non, me dit-il... mais ôtez moi mon chapeau : votre robe , en frôlant contre la paille , m'empêche d'entendre les bruits lointains.

« Je relirai alors son chapeau; il reprit sa marche, et j'abaissai mes yeux sur lui... Je le dominais ainsi : je le voyais comme s'il eût été à mes pieds ; son front était éclairé par une pensée ardente. Cet homme était véritablement beau; je voyais ses yeux élevés vers moi, comme doivent les voir les anges du ciel qu'on prie à genoux. Il me rega:da le regarder, puis il baissa les yeux avec un soupir qui souleva sa poitrine. A ce moment , une détonation violente traversa

Ja lande. Je fus si épouvantée, que je me pressai contre lui et que j'embrassai sa tète de mes deux mains. Elle était appuyée ainsi sur mon cœur qui battait violemment. 11 demeura immobile. Je me remis un peu.

« — Eh bien! lui dis-je, ne marchons-nous pas?

«— J'écoutais votre cœur, répondit-il en ouvrant ses bras.

« Je me glissai à terre.

« — Vous avez eu bien peur...

« Il avait raison, et cependant je fus dépitée qu'il n'eût senti que mon effroi dans l'agitation où j'étais... Il reprit son chapeau, et on put voir qu'en le mettant il essuya une larme de ses yeux. Oh ! c'était mal à ce moment, et pourtant il n'y eut peut-être que de la bonne pitié dans le sentiment qui fit que j'essayai pour ainsi dire de le rapprocher de moi en lui disant :

« — Je vous ai fatigué, mon cousin?

« Il avait ce qui fait les cœurs aimants, il comprenait ce qu'on ne lui disait pas.

« Vous êtes bonne... me dit-il d'une voix émue; vous ne m'auriez pas trompé, vous.

« — Ohl non, lui répondis-je, comme on le fait quand les paroles viennent du cœur sans passer par la pensée et les réflexions.

« Il s'arrêta encore... il n'osa plus me comprendre, et me dit:

« — Ce coup de feu m'annonce que ces Messieurs sont à la Pierre-qui-Chante... mais ils n'ont pas pu la trouver, quoiqu'elle ne soit pas à deux pas d'eux.

« — Allons... lui dis-je.

« — Pouvez-vous marcher? reprit-il brusquement.

« — Oui, lui répondis-je d'une voix ferme.

« — Tant mieux! me dit-il.

« Oh ! que le cœur est égoïste et cruel... Je voulais savoir ce que voulait dire ce mot, qui pouvait avoir un sens bien ordinaire, qui devait simplement vouloir dire :

« — Je suis charmé que vous soyez plus forte.

« Mais je ne l'avais pas compris ainsi, et je voulais savoir s'il signifiait ce que j'avais deviné.

« — Et pourquoi tant mieux? lui dis-je.

« Il soupira et me répondit :

« — Il ne faut pas que nous parlions.

« — Mais, lui dis-je, vous ne paraissez plus prendre de précautions, elles sont donc inutiles?

« Il ne répondit pas-.

« — Mais pourquoi m'avez-vous dit tant aiieux?

« — Parce que je n'aurais plus la force de vous porter.

« Cette raison était trop bonne pour la refuser...

« Je ne dis plus rien, il se frappa le front, et dit tout à coup :

« — Us n'ont pas un fusil aux huttes pour m'envoyer une balle dans la lête ! ...

«Oui, ma chère enfant, nous sommes barbares, nous autres femmes, nous arracherions le cœur à un homme pour y voir l'amour que nous croyons inspirer.

« — Vous voulez mourir, lui dis-je. Je le comprends, après ce qui s'est passé pour mademoiselle de Chevalaine.

« Il tressaillit... et j'entendis à sa respiration qu'il était suffoqué de larmes.

« — Oh! dit-il, ni elle, ni vous, ni personne... Il n'y avait que ma mère qui m'aimait , et je l'ai méconnue... Elle avait raison... et elle est vengée... Nous sommes une race proscrite... et je vais vendre les miens pour vous...

« — Pour moi?... lui dis-je.

« Il s'arrêta et me tendit la main :

« — Pardonnez-moi, je suis bien fou quelquefois... Mais celui qui n'a vécu que d'une vie rêvée, celui qui n'a eu rien de ce qu'ont tous les autres hommes, celui-là doit être si bizarre, si mal appris, qu'on peut le considérer comme un pauvre idiot... Tenez, Madame, j'ai souvent rêvé du ciel et des anges qui l'habitent... Oui, souvent au milieu de la nuit, les yeux fixés sur les étoiles, j'ai pensé à un amour qui n'était pas celui que j'éprouvais, à un amour qui s'adressait à une femme douce, faible, ayant un sourire d'enfant, à une femme si souple, qu'elle eût pour ainsi dire tenu dans mes bras, quand je l'aurais emportée... Et voilà que tout à l'heure... cette femme...

« Je le regardais, tant il me paraissait hardi de me parler ainsi; mais, à vrai dire, il ne me parlait plus, il était plongé dans le rêve qu'il avait fait. Il ne pensait pas qu'il eût pour ainsi dire touché à la réalité... Il tenait ma main et la prit dans les deux siennes, l'appuya contre son cœur, el, parlant au ciel, il reprit d'une voix altérée :

« — 0 mon Dieu, faites du bonheur à ceux qui sont bons...

c'est si horrible de souffrir!... — Mais qu'avez-vous donc? lui dis-je.

« Il me regarda sans élonnement, et me dit en souriant :

« — Vous ne me comprenez pas, n'est-il pas vrai?.. Oh! j'ai mes heures de folie... mais je ne suis pas méchant... Vous avez été bonne pour moi... vous verrez que je suis reconnaissant.

« Je le comprenais mieux qu'il ne pensait, j'étais heureuse... J'eus comme une lueur de remords; mais j'étais trop heureuse pour l'écouter. Je n'entendis que mon cœur qui me dit : « Il t'aime. » Il reprit sa marche. Je marchais plus forle et plus légère à côté de lui. Il me semblait que je venais de m'associer à cette nature puissante et agreste. Nous arrivâmes presque aussilôl près de M. deFernic et de M. Perrin.

« — Voilà dix minutes que nous vous attendons, dit M. Perrin.

« — Nous avons fait trois fois autant de chemin que vous, dit Maricou.

« — Mais vous devez être horriblement fatiguée? me dit M. de Fernic.

« — Je ne le suis pas, lui répondis-je.

« Je n'avais pas osé lui dire que Maricou m'avait portée dans ses bras. Maricou se tourna vers moi; il avait repris son fusil et le rechargeait. Il écouta...

« — Au diable I j'ai oublié les gendarmes ; ils doivent être jen marche depuis le coup de feu... Il faut amener les autres par ici; laissez-moi.

« Il marcha vivement dans le gros des genêts, après nous avoir dit :

« — Quand je dirai en chantant : « Ne touchez pas au feu « des morts! » arrêtez-vous et attendez pour venir à moi; vous verrez tout ce qui se passera, et tous nos amis sortiront des genêts quand je donnerai le signal.

• — Mais quel est ce signal?

« — C'est avec la crosse de mon fusil que je le donnerai ; mais ne bougez pas avant que les gendarmes ne soient près de ce feu ; alors amenez-y Madame, elle sera en sûreté.

« Aussi lot il se mit en marche en chantant un air à trois notes d'une émotion qui me serra le cœur. M. Perrin et M. de Fernic se taisaient. Nous marchâmes ainsi longtemps. Je ne puis me rendre compte de ce que je pensais; mais, à ce moment, j'étais associée à la destinée de Maricou; il me passait

dans l'esprit comme un fantôme de moi-même, où je me voyais sous les haillons d'une bohémienne, suivant Maricou à une entreprise de cette vie sauvage.

« J'étais si absorbée par cette espèce de vertige, qu'il fallut que M. Perrin m'arrêtât à l'instant où Maricou dit le signal :

« — Ne touchez pas au feu des morts. »

« Je le suivais, je l'aurais suivi. Si je n'avais appris depuis quel était le charme qui m'entraînait, j'aurais cru à une de ces fascinations surnaturelles que possède cette race maudite. Enfin, je m'arrêtai. Maricou continua sa route, et je pus voir un spectacle bien extraordinaire.

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