SUITE DE L'EXTRAIT DE LA LETTRE DE MADAME CROS
« Dans un endroit découvert, qui avait à peu près cinquante pas de diamètre, je vis assemblés une centaine d'hommes et de femmes assis en cercle. Au centre de ce cercle était une énorme pierre noire entourée de flambeaux, faits d'étoupes grasses tordues autour de petites baguettes de bois vert fichées en terre. Sur la pierre était posé un long corps blanc, que je compris être le cadavre de Marianne.
« Près de cette pierre et de ce cadavre un homme était debout, portant par- dessus ses habits une espèce de jupon, retenu par des bretelles sur lesquelles reluisaient des plaques de métal.
« Il est très-concevable que tous ceux qui se trouvaient là, les yeux incessamment fixés sur ces lumières vacillantes, ne pussent apercevoir ceux qui, comme nous, étaient dans l'ombre.
« D'ailleurs, on sait qu'une vive lumière interposée entre deux regards est comme un voile qu'ils ne peuvent percer.
« Je crus reconnaître l'homme qui était près de la pierre pour ce Farrenc que j'avais vu la veille aux huttes.
« Personne ne bougea quand Maricou arriva; il traversa le cercle des spectaieurs, écartant du pied celui qui lui fermait le passage, et marcha jusqu'auprès de la pierre où se tenait Farrenc, que Fernic et M. Perrin avaient tout à fait reconnu. Le bruit du chant de Maricou nous avait empêchés
d'entendre celui d'une sorte de psalmodie que chantaient tous ces gens, en se balançant d'un côté à l'autre.
« Maricou, arrivé près de la pierre noire, fit un signe à Farrenc, et ce signe semblait lui ordonner de sortir de l'enceinte illuminée où il se trouvait. Mais Farrenc n'obéit pas.
« Maricou promena ses regards autour de lui et éleva la main.
« Personne ne bougea, et les cliants continuèrent.
« — M'avez-vous compris? s'écria-t-il d'une voix tonnante.
« Farrenc lui répondit, pendant que le chant continuait :
« — Le fils n'a pas le droit de parler tant que la mère n'est pas couchée sous la terre des genêts.
« — Tu as raison, Farrenc, dit Maricou avec amertume; et tant que la mère est sous l'abri du ciel et non point sous la terre, nul n'a le droit de se parer de sa robe de maîtresse et de reine.
« — Les hommes et les femmes m'ont élu maître.
« — Cela devait être, dit Maricou, car celle qui est là sur cette pierre vous l'a dit souvent :
« Le jour où les enfants des huttes prendront pour chef le « plus lâche et le plus méchant de la tribu, ils seront perdus « à tout jamais. »
« — Non, non, ils ne sont point perdus, dit Farrenc avec exaltation, car ils vont être riches.
« — Tu es fou, Farrenc, dit Maricou : tu crois que tu les enrichiras, parce que tu as volé cette nuit le trésor du comte de Chevalaine; mais ni toi ni eux ne garderont ce trésor.
« — Et qui viendra nous le prendre ?
« — Moi! dit Maricou; moi à qui il appartient.
« Un murmure menaçant s'éleva du cercle, et Maricou considéra un moment Farrenc, puis il promena ses regards sur tous ses compagnons. Il resta un moment silencieux, et, par un mouvement imperceptible, il examina son fusil; en même temps, Farrenc sembla chercher quelque chose sous ses haillons.
« — Diable ! dit Maricou, il me paraît que ce n'est pas seulement l'or du comte de Chevalaine que vous avez pris. L'eau-de-vie y a passé de même, et elle vous donne un courage que je ne vous connaissais pas.
« — Que viens-tu faire ici? du Farrenc avec violence, car le mépris avec lequel Maricou avait traité les misérables habitants des huttes les avait, pour ainsi dire, rejetés dans la
stupide lâcheté dont l'ivresse semblait les avoir tirés un moment. Que viens-tu faire toi, toi qui as renié les tiens, qui as abondonné ta mère, et qui n'as pas une larme pour son cadavre?... Est-ce que vous souffrirez qu'il parle dans notre assemblée, vous autres?... dit Farrenc.
« — Ils le souffriront, dit Maricou, et tu le souffriras. Je ne suis pas venu ici pour savoir ce que vous voulez que je fasse, mais je suis venu pour que vous fassiez ce que je veux...
« — Il faut le tuer... le tuer... le tuer!., s'écria Farrenc en roulant ses yeux qu'agitait une fureur excitée par l'eaude-vie qu'il avait bue.
« Quelques voix répondirent :
« — Il faut le tuer!
« Et une partie des hommes qui faisaient le cercle se eva.
« Farrenc crut à un mouvement d'élan, tira un long couteau de dessous ses habits et se jeta sur Maricou. Celui-ci le repoussa de la crosse de son fusil, et d'un coup le renversa par terre... Tous ceux qui s'étaient levés reprirent leur place, et Farrenc lui-même resta immobile, comme frappé d'un coup mortel.
« — Allons, allons, dit Maricou, vous savez bien que c'est un jeu qu'il vous est défendu déjouer avec moi.
« Ce cercle d'hommes s'accroupit presque jusqu'à terre; il semblait qu'il y eût dans ces natures énervées parla débauche et la misère une crainte ignoble de la force physique ; et je m'imagine que Maricou avait voulu se poser en héros en nous parlant des dangers de son entreprise. Je me dis alors que, puisqu'il pouvait à lui seul maintenir tous ces gens, c'avait été beaucoup de précautions que tous les auxiliaires qu'il avait amenés. Il y eut cependant un moment de silence qui avait quelque chose d'effrayant. Maricou devint plus sombre, et reprit :
« — Vous savez pourquoi je suis venu?
« Personne ne répondit.
« — Vous pensez que je veux ravoir le trésor du comte de Chevalaine ?
« Ce fut un silence profond.
« — Tu m'entends, Farrenc? dit Maricou.
« Farrenc demeura immobile.
« — Oh! lui dit Maricou, tu n'es pas mort, et je te tirerai
les paroles de la bouche, Farrenc... Allons, lève-toi, ajoutat-il en le poussant du canon de son fusil.
« Mais Farrenc ne bougea pas...
« — Ah! fit Maricou, tu me prends pour un homme que tes comédies peuvent tromper... Non, Farrenc, il faut que tu répondes, et tu répondras.
« Ii détacha aussitôt la bretelle de cuir de son fusil et en frappa Farrenc avec tant de force que nous entendîmes le coup résonner sur les os du misérable. Il m'échappa un léger cri ; mais ni Farrenc ni les hommes du cercle ne bougèrent... Seulement des regards élincelants se croisèrent, et quelques-uns semblèrent se diriger vers l'endroit où. nous nous tenions. M. Penin me serra le bras pour me faire taire.
« — Ah! ce n'est pas assez... dit Maricou en frappant encore Farrenc; eh bien! nous allons continuer. Jeté ferai parler, Farrenc, je te le jure, dussé-je t'arracher les dents et les ongles les uns après les autres.
« Cette menace, faite avec une véritable colère, ne produisit aucun effet. Farrenc demeura immobile.
« Cette puissance d'inertie était de beaucoup supérieure à une résistance armée, et M. Perrin dit tout bas à M. de Fernic :
« — Si cet homme peut supporter de pareils coups, je ne vois pas ce que Maricou peut espérer obtenir.
« — Ah! fit Maricou presque aussitôt, tu le sais, Farrenc, tu as sans doute promis à ceux qui t'ont nommé maître de tout souffrir, plutôt que d'avouer où le trésor est caché, et tu leur montres que tu as du courage... eh bien! moi, je vais leur dire la vérité... à ceux qui font choisi pour le chef... tu as vendu le secret des huttes.
« A ces paroles, Farrenc se releva soudainement en disant :
« — Il ment... il ment !..
« Maricou sembla hésiter, puis, arrachant tout à coup le long linceul blanc qui couvrait le cadavre de sa mère, il s'écria :
« — Viens donc répondre à celle dont tu veux prendre la place que tu n'as pas vendu les secrets à un étranger...
« — Je ne les ai pas vendus, car je les ignorais.
« — Quoi ! s'écria Maricou, tu ignorais ce qui s'était passé pour la mort de Marie, toi qui avais tenu la corde sous les pieds de son cheval !
« — Je le savais, mais je ne savais pas ce que Marianne a raconté à ces deux hommes venus de Paris, et à cette femme qui les a amenés ici. Je n'étais pas seul derrière la porte secrète de la chambre bleue quand elle a dit ce qui s'était passé chez la Bertrande : je n'ai donc pas vendu les secrets ; seulement je les ai dits à celui à qui ils pouvaient servir de défense contre mes ennemis.
« — Tu mens, Farrenc, ma mère n'a point raconté ce que tu dis.
« — Je viens de te dire que je n'étais pas seul à l'écouter lorsqu'elle a fait ce récit.
« — Tous ceux qui se trouvaient avec toi ont menti...
« Un murmure violent parcourut tout le cercle.
« — Ceux qui ont dit cela, fit Maricou, sont ceux qui t'ont aidé à voler le trésor, et ils sont tes complices dans la tromperie que tu as méditée. Car je vous ai suivis, Farrenc, et je sais déjà que vous avez caché plus de la moitié du trésor dans la lande.
« — Eh bien ! va la chercher. Tu dois être content, puisque c'est la meilleure part de ces richesses, repartit Farrenc avec dédain.
« Je crus entendre un bruit léger à quelque pas de nous, puis un ricanement moqueur partit de tous les côtés du cercle, et je vis Maricou pâlir.
« — Vous ne savez donc pas ce qui vous menace I reprit-il avec emportement. Vous ne savez donc pas que vous êtes entourés de gens armés et que, si tu ne me rends pas tout de suite le trésor que je te demande... vous serez tous massacrés '
« — Écoute, dit Farrenc, en frappant la pierre noire de son couteau ouvert, tu crois follement savoir tous les mystères des huttes, et tu n'es pas même digne de t'asseoir dans le cercle des enfants. Oui, oui, nous savons qu'il y a autour de nous des hommes armés pour nous exterminer; mais si tu avais mieux écouté les bruits de la lande, tu aurais reconnu qu'à mesure que vous avanciez, d'autres avançaient après vous... Nous sommes quelques-uns ici enfermés par les gendarmes et les gens du château, mais vous êtes tous enfermés par les frères, que vous ne voyez pas.
« — N'ai-jepas entendu le signal qu'ils viennent de te donner ? dit Maricou. Pauvre fou ! mais c'est ce que j'attendais, car il faut qu'ils m'entendent tous pour qu'ils sachent ce que tues.
« Maricou monta sur la pierre, et, élevant la voix, il s'écria :
« — Enfants de la lande, ai-je jamais vendu l'an de vous, trompé l'un de vous? Vous ne répondez pas, parce qu'aucun n'ose m'accuser... Eh bien! je vous dis, moi, que vous avez élu chef un meurtrier I
« — Je prends la vie de nos ennemis comme je Jeur livre la mienne, dit Farrenc d'un ton farouche; le loup dévore le berger qui lance ses chiens contre lui : c'est le droit des brutes, et c'est bien celui des hommes.
« — Oui, Farrenc, mais le loup ne tue pas la louve, et tu as tué ta femme... Où est Francine, Farrenc ?
« — Elle s'est échappée de la hutte, et n'a plus reparu... elle s'est tuée.
« — Non, Farrenc, elle a été tuée dans ta hutte... et tu as été toi-même jeter son cadavre dans le Saut-du-Cerf... Il y est, et ceux qui voudront le voir demain pourront l'y trouver, et ils jugeront, en voyant les traces qui sont sur son corps, si Francine est morte par sa volonté, ou parce que tu l'as frappée...
« A cette accusation, tout le monde se leva, et un murmure effrayant glissa, pour ainsi dire, sur toute la surface de la lande.
« Alors nous comprîmes que nous étions entourés de tous côtés; à deux pas de moi j'entendis des voix qui chuchotaient, je me sentis prise d'un effroi soudain.
« Maricou se tourna de notre côté :
« — Où sont ceux à qui il appartient de juger cet homme? dit-il.
« — Nous voici, dirent quelques hommes qui sortirent des genêts comme des ombres...
« Maricou les regarda attentivement, et leur dit :
« — Vous n'avez pas le droit déjuger, car vous êtes complices du crime d'aujourd'hui; vous avez aidé Farrenc à cacher une part du trésor.
« Ces hommes se regardèrent entre eux.
« — Où l'avez-vous cachée? dit Maricou.
« L'un d'eux fit un mouvement.
« — Taisez-vous! s'écria Farrenc, oubliant qu'il avait nié déjà avoir soustrait une partie de ce qu'il avait volé... taisez-vous, c'est un piège qu'il vous tend pour savoir où il est.
« — Je le sais, dit Maricou en regardant Farrenc... je le
sais, traître et sacrilège... tu l'as caché sous cette pierre que personne n'ose toucher, et qui n'est destinée qu'aux funérailles des nôtres. Tu en as fait un usage infâme... tu mérites la mort.
a — Est-ce vrai? s'écria-t-on de tous côtés.
« Maricou prit la pierre et la poussa, le cadavre de sa mère qui était dessus roula par terre, et Farrenc s'écria avec un accent de triomphe sauvage :
« — Voilà le sacrilège ! il l'a jetée sur le sol et la foule aux pieds: c'est un fils maudit...
« Mais Maricou s'était adressé à un sentiment bien plus fort que celui du respect pour les morts, et on s'écria de tous côtés :
« — Le trésor! le trésor!...
« — Venez le prendre, dit Maricou en prenant son fusil par le canon et menaçant ceux qui voulaient s'approcher.
« C'était le signal convenu avec les gendarmes de M. Pa...
« Ils sortirent tout à coup des genêts, en tirant en l'air des coups de fusils qui dispersèrent aussitôt toute cette foule. M. de Fernic et M. Perrin, entraînés par le mouvement, oublièrent que Maricou leur avait recommandé de ne pas me quitter... ils s'élancèrent... J'allais les suivre, lorsque tout à coup je me sentis saisir et renverser par terre. Je poussai un cri qui se perdit dans le tumulte général... Je sentis un genou se poser sur ma poitrine... Je crus reconnaître Farrenc... le couteau levé... Je fis un effort désespéré pour me soustraire au coup fatal... lorsque tout à coup le couteau qu'il tenait lui échappa... Ses yeux roulèrent rapidement dans leur orbite... Je le sentis tressaillir sur mon corps. Il tendit les mains vers moi et me prit par le cou... Je saisis ses mains; je m'attendais à une lutte... Les bras flasques el mous de cet homme se plièrent. Je ne puis te dire quelle horreur me prit à ce contact hideux... ce n'était plus qu'un cadavre. J'avais eu de la force pour défendre ma vie ; je n'en eus pas contre le dégoût d'un si terrible attouchement. Je m'évanouis. »
Pendant que les scènes rapportées dans la lettre de madame Cros, dont nous avons donné un extrait à nos lecteurs, se passaient dans la lande, des événements non moins importants s'accomplissaient dans le château.
Lorsque tout le monde fut parti, M. Cros se rendit dans la chambre de Georges de Chevalaine et le trouva plongé dans de profondes réflexions, les yeux attachés sur une lettre cachetée de cinq cachets et dont la suscription avait quelque chose d'inusité.
Elle portait ces mots : ■ A notre famiile. »
Cela voulait dire, non-seulement que cette lettre ne s'adressait à personne en particulier, mais encore qu'elle était écrite au nom de plusieurs personnes.
M. Cros le comprit ainsi; car, lorsque Georges la lui montra du doigt sans prononcer une parole, le banquier lui dit :
— Ce sont vos adieux et ceux de votre soeur ?...
— Oui, fît Georges d'un ton sourd, et je vous serai obligé de vouloir bien les remettre à nos parents.
— Mais, lui dit M. Cros, puisque nous partons ensemble, je ne puis m'en charger.
Georges le regarda d'un air étonné.
— Personne ne vous a-t-il averti ? dit M. Cros.
— Nous partons? reprit Georges en paraissant réfléchir profondément.
— Sans doute, et c'est M. Pa... qui a arrangé tout cela. Comme je me trouve dans la nécessité de faire un petit voyage en Angleterre, il a pensé que c'était un excellent moyen d'assurer votre fuite ; car nous avons tous aisément compris que c'était dans le but de faire échapper votre sœur que vous étiez resté au château.
Georges regarda M. Cros avec une anxiété assez difficile à comprendre.
— Comment ! lui dit-il d'une voix émue, vous avez tous pensé que ce serait possible?., que c'était assez...
M. Cros ne comprit pas, et personne n'eût pu comprendre sans doute à quelle pensée répondaient ces paroles, et il repartit :
— Sans doute, c'est possible ; mais pour cela il faut nous hâter ; à minuit nous devons être en route...
— A minuit?., dit Georges, et vous consentez à nous emmener?
— Mais, fit M. Cros, qui, dans la mauvaise position où il se trouvait, n'était pas fâché de rencontrer quelqu'un qui fût dans une position encore plus mauvaise, et à qui il pût faire sentir son importance ; mais, si votre soeur ne fuit pas, comment voulez-vous qu'elle échappe à sa condamnation?
— Elle y échappera donc? dit Georges, dont les idées semblaient se troubler.
— Mais, dame ! une fois hors de France, le jury peut faire tout ce qu'il voudra, on l'attrapera si l'on peut.
Georges se leva tout à coup, et parut se remettre dans Tidée qui le préoccupait à l'arrivée de M. Cros; il baissa les yeux, se recueillit, et dit :
— Oui, oui, elle peut échapper au châtiment, mais non point à la condamnation... et à la honte.
— Ah ! fit M. Cros, à cela il n'y a pas de remède.
— Peut-être, fil Georges d'un ton si sombre qu'il frappa M. Cros, malgré la pensée personnelle qui le préoccupait. Mais, reprit rapidement Chevalaine, ce n'est pas pour nous seulement que vous avez résolu ce voyage en Angleterre?
— Je me serais peut-être décidé à le retarder sans cette circonstance, fit M. Cros, qui ne pouvait s'empêcher de faire valoir comme un service ce qu'il faisait dans son intérêt propre; mais j'ai cru que vous pourriez profiler de mon départ...
— C'est impossible, dit Georges brusquement; partez, Monsieur, partez. Je vous remercie de vos bonnes intentions... mais ne vous occupez plus de moi ni de ma sœur. J'ai pris mes mesures pour que rieu de ce que je dois faire ne puisse être empêché... mais il vaut mieux que vous ne soyez pas au château.
M. Cros ne comprit pas ce que voulait dire Georges; il ne chercha pointa s'en rendre compte, et, très-heureux au fond d'être débarrassé d'une compagnie qui pouvait appeler la gendarmerie sur ses traces, il dit à Chevalaine :
— J'ai fait tout ce que me commandaienl la pitié et mes devoirs de parent; vous me refusez... ce n'est pas ira faute.
— C'est dit, Monsieur, fit Georges, et personne ne vous accusera ne n'y avoir pas mis de bonne volonté.
M. Cros salua Georges. En ce moment, il se passa une de ces petites choses qu'on s'étonne de n'avoir pas comprises quand l'événement est venu nous en montrer le sens.
Comme M. Cros allait se retirer, Georges, qui le connaissait à peine et qui ne pouvait éprouver pour lui aucune sympathie, Georges lui tendit la main, et lui dit d'une voix pleine d'émotion :
— Adieu, mon cousin... adieu, car vous êtes le mari de ma cousine, vous êies de ma famille, et vous serez le seul à qui je dirai adieu...
— Vous partez donc de votre côté, cousin?., lui dit M. Cros, que cet adieu étonna.
— Oui, oui, je pars, répondit Chevalaine, je partirai aussi... Il s'arrêta, son œil parut se troubler, et il reprit en souriant tristement :
— Vous avez une belle et bonne femme, Monsieur, belle et bonne, et honnête femme... Ah 1 il faut l'aimer et la rendre heureuse. Quelle joie au cœur d'un bomme, d'un mari ou d'un frère, qu'une femme... comme elle!.. Adieu, adieu! vous lui direz que je savais ce qu'elle valait... Adieu...
Une émotion cruelle semblait s'emparer de Georges; il se détourna tout à coup et ajouta brusquement :
— Adieu, Monsieur.
M. Cros lui rendit son adieu, s'éloigna et alla donner l'ordre d'atteler. M. Cros avait passé, comme de Chevalaine, une partie de la nuit à écrire. Il laissa ses lettres sur la table et partit. A peine la voiture avait-elle franchi la porte du château que Georges sortit de sa chambre. Il descendit lentement au rez-de-chaussée et marcha vers la salle basse où l'on avait enfermé d'Astorg. Comme il s'y attendait, le gendarme qu'on y avait d'abord placé était éloigné, mais il trouva la porte fermée. 11 s'arrêta comme frappé d'un coup violent. Il semblait que tout l'édifice d'un plan longuement médité et bien arrêté s'écroulait tout à coup devant un obstacle si facile à prévoir. En effet, du moment qu'on voulait retenir d'Astorg prisonnier, il était naturel qu'on ne donnât pas le pouvoir de le faire évader à qui le voudrait. Georges laissa échapper un jurement sourd, et demeura immobile devant cette porte.
Aussitôt il entendit à travers la serrure ces mots :
— Est-ce toi, Philippe?
C'était le nom d'un des gardes du château.
— Oui... repartit Georges à voix basse.
— Ouvre donc.
Le visage de Georges s'éclaira d'une joie sauvage. Il reprit :
— Je n'ai pas la clef.
— Mais, reprit d'Astorg, Gauger a dû te dire où il l'a cachée.
Georges respira, mais la pensée de cet homme n'était pas assez rapide pour qu'il trouvât immédiatement la réponse qu'il devait faire; il tourna autour de la pièce où il se trouvait comme un homme qui a besoin de laisser exhaler sa joie... puis il revint à ia porte, devant laquelle il s'arrêta encore. Le désappointement qui l'avait frappé à l'aspect de de cette porte fermée sembla le reprendre: il se mordit les lèvres... et jeta sourdement ces mots parla serrure :
— Je ne la trouve pas...
— Imbécile! murmura d'Astorg; elle est sous la housse du fauteuil qui est à gauche de la cheminée.
Georges courut à ce fauteuil et trouva la clef; il la considéra avec une sorte de ravissement.
— Eh bien! dit tout bas d'Astorg, l'as-tu?
— Oui, répondit Georges d'une voix forte, mais sans bouger de place.
Il mit la clef dans ses dents et tira de sa poche une corde à laquelle il avait fait un nœud coulant, et l'examina.
Son œil était hagard, et ses mains tremblaient convulsivement.
— Eh bien! viens-tu? dit d'Astorg d'un ton affermi, pour montrer qu'il avait été étonné de la voix qui lui avait répondu et de l'accent de la réponse.
— J'y vais, j'y vais... répondit Georges du même ton, et il s'élança vers la porte.
Un cri d'effroi partit de la salle basse.
D'Astorg avait reconnu tout à fait la voix de Chevalaine.
Georges put entendre que d'Astorg promenait rapidement ses mains sur la porte, comme pour y chercher un verrou qu'il put fermer; il mit rapidement la clef dans la serrure et la porte céda... Par un etîort désespéré de d'Astorg, elle se referma.
Une lutte s'établit entre ces deux hommes, dont chacun poussait cette porte de son côté.
D'Astorg ne manquait point de force, et la peur la dou-
blait... mais M. de Chevalaine appuya son épaule contre la porte, et elle s'ouvrit tout à coup...
Georges avait apporté une lanterne qu'il avait déposée à terre au moment où il avait relevé la housse du fauteuil pour y prendre la clef; lorsqu'il entra dans la salle basse, il se trouva dans la plus profonde obscurité...
Un silence profond y régnait aussi... il fit quelques pas en disant :
— Où ètes-vous?... où êtes-vous donc?... Rien ne répondit.
— Est-ce que je l'aurai tué comme ça?... murmura Georges.
Il se pencha à terre, chercha avec ses pieds et ses mains... mais il ne trouva rien.
La lumière de la lanterne pénétrait si faiblement par la porte ouverte qu'il ne voyait pas à deux pas de la porte...
— Oh ! je le trouverai, dit-il en marchant vers le fond de l'appartement.
Georges arrivait au mur, lorsqu'il entendit un léger bruit derrière lui ; il se retourna et vit d'Aslorg qui cherchait à s'échapper; il s'élança sur lui d'un seul bond, comme un lévrier sur le lièvre qu'il voit à sa portée : d'Astorg poussa un cri terrible, mais il tomba aussitôt renversé à terre.
Georges le tenait d'une main à la gorge, les deux genoux appuyés sur sa poitrine.
Arthur se débattait, arrachant, de ses deux mains convulsivement contractées, les deux mains de Chevalaine, qui lui disait :
— Tais-toi! tais-toi, lâche I... Ah! tu as séduit ma sœur et lu l'as accusée!...
A ce moment, Arthur parvint à mordre la main qui le tenait :
— Mords donc, chien!... dit Georges qui, delà main qu'il avait libre, essayait de passer le nœud coulant autour du cou d'Arthur... mords, chien enragé!...
En parlant ainsi, il lui serra la gorge avec une telle violence, qu'il entendit râler le malheureux Arthur.
— Ahl reprit-il, tu veux m'échapper... et me faire pitié ! Oh! non... non!..
Il le serra avec une telle violence pour arrêter les dernières convulsions de cette tète qui s'agitait, que tout bruit cessa, et que, lorsqu'il fut parvenu à lui passer le nœud
coulant autour du cou, la tête flotta immobile dans ses mains...
Georges ne s'aperçut de rien et lui dit :
— Je te pends comme un chien... Je n'ai pas voulu te faire sauter le crâne comme à un homme... meurs comme une bête immonde... je te crache au visage!..
Il s'arrêta et secoua cette tète qui roula sur le carreau; puis il alla relever sa lanterne et vint regarder Arthur...
Il poussa encore la tête du pied... elle se ballotta de ce mouvement inerte qui annonce que toute force interne a cessé... et Georges dit, en jetant sa corde avec mépris sur le cadavre :
— Comme il est mort vite !
Puis il leva les yeux au ciel en disant :
— Ça va être plus difficile à présent...
Georges de Chevalaine quitta la salle comme un homme ivre, d'un pas incertain et chancelant; mais, de même que l'homme pris de vin, dont une idée s'est emparée et qui la poursuit avec une stupide persistance, il remonta au premier étage, trébuchant à chaque pas... Arrivé au sommet de l'escalier, il s'arrêta... Il sentait bien qu'il n'avait plus la possession de sa volonté, et qu'elle l'entraînait en vertu d'une résolution prise d'avance, mais dont il ne se rendait plus compte. Il se secoua comme pour s'arracher à ce vertige horrible, mais il ne put y parvenir et continua son chemin en murmurant :
— Puisque ça doit être, ça sera.
Il arriva ainsi à la porte de Lucie et frappa.
— Entrez, dit Lucie.
Cette voix le fit tressaillir; il hésita et ne répondit pas.
— Entrez donc !... dit Lucie.
— Elle le veut, murmura sourdement de Chevalaine, et il entra.
Lucie le regarda et recula... il avait les yeux injectés de sang, le visage marbré d'un blanc livide et de tachas violettes.
On eût dit un homme arrivé à ce comble de l'ivresse que
les médecins appellent le delirium tremens; la lutte qu'il venait de soutenir avait rejeté sur son front ses longs cheveux blonds qui pendaient jusque sur ses yeux.
— D'où viens-tu, malheureux? s'écria Lucie qui se méprit à ces signes et qui crut à un horrible état d'ivresse.
— Je viens de le tuer... dit Chevalaine en fermant la porte derrière lui.
Lucie lui saisit les mains et les regarda : un effroi indicible se peignit dans ses yeux...
Cependant elle murmura d'une voix sourde :
— Il y a du sangl...
Georges abaissa sur sa main un regard hébété; il examina le sang comme s'il ne comprenait pas d'où il pouvait venir, et dit enfin avec un affreux sourire :
— C'est vrai... il m'a mordu.
— Tu l'as donc tué ?... s'écria Lucie en prenant son frère au collet...
— Oui, oui, je l'ai tué... et c'est ton tour, fit Georges en la regardant fixement.
Lucie se recula et eut peur...
— Tu veux me tuer!... dit-elle; toi, Georges... tu veux me tuer!.. Ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai...
Chevalaiue ferma les yeux et il reprit en se parlant à luimême :
— Non, ce n'est pas ça... et pourtant il faut qu'elle meure...
— Mais que dis-tu? s'écria Lucie, à quoi penses-tu?
— Oh! reprit Georges, j'ai bien pensé à tout. Oui, oui... j'ai bien raisonné tout ça... Et maintenant, voilà que je ne sais plus, que je ne me rappelle plus... mais c'est décidé...
Il s'arrêta et reprit encore avec ce même accent égaré :
— Tiens, tu vois bien que c'est décidé... j'ai apporté mes pistolets : un pour toi, un pour moi...
Lucie prit d'un mouvement désespéré le pistolet que lui présentait son frère...
— A la bonne heure ! reprit celui-ci, tu me comprends... Il dirigea son pistolet sur sa sœur et lui dit d'un ton farouche :
— Au troisième coup, allons... ensemble !..
— Mais je ne veux pas mourir!... s'écria tout à coup Lucie.
Georges la regarda fixement.
Ce mot parut faire tomber l'espèce de voile qui enveloppait son intelligence; ses yeux s'éclairèrent, son teint resta pâle; le sang qui bouillait à la tête reflua au cœur, et il lui dit d'une voix ferme et menaçante :
— Ah! tune veux pas mourir maintenant?..
— Va-t'en, lui dit Lucie avec mépris, tu es soûl ! Georges marcha à elle ; une résolution terrible, mais inintelligente, animait son visage.
— Lucie, dit-il à sa sœur, il faut mourir !..
— Georges! Georges!... cria-t-elle en reculant. Il lui saisit la main qui tenait le pistolet et reprit :
— Il faut mourir I
— Mais pourquoi? reprit-elle d'une voix épouvantée.
— Pourquoi? reprit-il sourdement , parce qu'il ne faut pas que mademoiselle de Chevalaine paraisse au tribunal comme a paru Marianne; parce qu'il ne faut pas que mademoiselle de Chevalaine soit condamnée et guillotinée.
— Mais je puis partir et m'en aller... dit Lucie.
— Et moi? je serai donc guillotiné? car je ne partirai pas... et je te dis que je l'ai tué...
— Ce n'est pas vrai !... dit Lucie avec une horrible colère; tu ne l'as pas tué !
— Veux-tu le voir? lui dit Georges en la tirant pour la faire sortir de la chambre.
— Oh! tu l'as fait... dit-elle, bête brute et féroce !
— Lucie !.. répliqua Georges en la repoussant et en lui arrachant le pistolet qu'elle avait gardé, je l'ai jugée et condamnée. Misérable, tu as tué ta cousine, tu as été la maîtresse du dernier des lâches, et, lâche comme lui, tu as fait tuer un enfant au berceau pour cacher ton infamie !
— Georges, assez ! dit Lucie avec emportement et ne pouvant s'imaginer que c'en était fait de l'empire absolu qu'elle avait exercé toujours sur son frère... Assez !.. je te dis que tu es soûl !
— Tu me fais honte, Lucie! lui dit son frère ; je m'étais imaginé qu'on n'avait pas le courage de tuer sans avoir celui de mourir. Veux-tu savoir ce que je me suis dit? Eh bien ! elle a été coupable, elle a fait des crimes pour cacher sa honte, c'est bien, c'est tout simple; mais, à présent que sa honte est connue et avérée, elle n'en voudra pas plus qu'elle n'en a voulu... c'est tout simple, et j'irai lui dire : « Voilà de quoi mourir. » C'était pourtant bien raisonné ; et comme moi
je t'aime, vois-tu... comme après toi je n'ai plus rien à aimer, je me suis dit : Eh bieD, je mourrai avec elle, ça lui donnera du courage... Tu vois bien, Lucie, que j'ai raison... Que veux-tu faire à présent?
— Et tu l'as tué !... dit Lucie en éclatant en larmes. Chevalaine regarda sa sœur; il ne comprenait pas qu'après
ses lâchetés, d'Astorg put garder encore une place, si misésérable qu'elle fut, dans les regrets de Lucie; il ne connaissait pas cette passion effrénée qui absorbe, dévore, anéantit tout sentiment, toute dignité, toute pudeur.
— Mais sans lui, dit-il, s'il ne t'avait pas accusée, tu ne mourrais pas...
— En serais-je moins coupable ? lui dit Lucie effrontément.
— Mais on ne le saurait pas... repartit Chevalaine.
— On ne le saurait pas?., dit Lucie. Ce n'est donc pas pour mon crime, c'est donc pour la honte que tu veux me tuer?
Cet étrange raisonnement étonna Georges, il ne s'était pas fait cette objection.
— Tu veux donc, lui dit-il alors, vivre avec la honte?
— Oui, lui dit-elle.
— Ah! mon Dieul mon Dieu! s'écria-t-il, est-ce pos sible!... Comment! toi, Lucie, toi qui es si flère, toi qui me reprochais quelquefois de compromettre notre nom, toi, tu veux vivre déshonorée, perdue, jugée, condamnée?
— Mais je te dis que je peux fuir...
— Lucie ! Lucie!... reprit Georges, je t'en prie, je t'en supplie... un moment de force, un moment de courage... Ce n'est rien... c'est une seconde à souffrir... Tiens, prends ce pistolet... là, sur ton cœur.
Lucie le repoussa avec épouvante.
— Eh bien ! lui dit-il, si tu n'oses pas, je te tuerai. Lucie s'arrêta, regarda son frère avec des yeux d'hyène ;
un sourire indicible agita ses lèvres, et elle lui dit :
— Eh bien! puisqu'il faut que nous mourions tous deux, commence, je t'imiterai...
Georges arma un pistolet, se l'appuya sur le front Lucie le suivit d'un regard anxieux. Malheureusement pour elle, Georges vit ce mouvement.
— Ah ! s'écria-t-il dans un moment d'exaspération, tu es une infâme!.. Assez de crimes, assez! A genoux ! et demande
a à Dieu de tes fautes...
— Georges, je t'en supplie I cria Lucie.
— Tu voulais me faire tuer et te sauver ensuite. A genoux !... dit-il en la saisissant par le bras et en la renversant à ses pieds...
— Mon frère! mon frère I... cria-t-elle en se débattant, grâce!... grâce!... je mourrai tout à l'heure...
Elle leva ses yeux égarés sur son frère, qui lui mit le pistolet sur la tête... elle poussa un cri terrible...
Il ferma les yeux et tira... Lucie tomba à terre... Elle était morte.
A cet aspect, Georges se jeta à genoux près d'elle, prit ce cadavre sanglant dans ses bras et se mit à crier en fondant en larmes :
— Pauvre sœur! pauvre sœur!...