CHAPITRE lIIT
Kituation politique; le général Grant; le capitaine Winslow. — Un bateau monstre; le jour d’actions de grâces. Embarras et discussions des rebelles, — L'Atlantic Club; un diner littéraire; le paysage bostonien. — Promenade historique; l'arsenal, les bibliothèques, les écoles; M. Wendell Phillips. — La maison d’un poëte ; M. Longfellow. — La guerre en Géorgie: complots sudistes; les incendies deNew-York.— M. Winthrop; M. Ticknor ; l’Athenæum ;
l'Université de Cambridge.
New-York, 23 novembre 1864.
Tout va bien depuis l'élection, et chaque jour voit s'évanouir de plus en plus la menace ridicule d’une insurrection démocratique. La bonne grâce des vaiucus égale, au contraire, la modération de: vainqueurs. Au fond, les démocrates honnêtes se félicitent de voir l'Union si chaudement soutenue par le peuple. Ceux qui se consolent moins vite ne respectent pas moins sa décision suprême : ils baissent le ton pour lui plaire et se bornent à donner au gouvernement des conseils pacifiques. Quelques-uns même (tant la force des choses a courbé leurs préjugés!) proposent des moyens pratiques de
T. NH.
trancher la question de l'esclavage f:ir ün système d’éman- M
cipation progressive. Je ne sais ce que fera M. Lincoln :
le voilà bien à son apogée, à ce sommet où le soleil poli- # tique des hommes d'Etat américains ne remonte jamais
quand il y a passé. Tout le monde déjà songe à l'élection de 1868, comme les écoliers dès le jour de la rentrée songent au jour lointain de la délivrance. On se demande quel sera le prochain président des États-Unis? Butler, Banks, Seward , Grant, Sherman? Spéculation purement gratuite, car on calcule sur un problème dont on n’a pas les données. Qui sait où en seront dans quatre ans les deux Amériques !
Le Herald, le journal nomade qui a fini par tourner à Lincoln et ranger Mac-Clellan dans la classe des morts irrévocahles que ne ressuscitera même pas la trompette du jugement électoral, propose une solution imprévue et s'offre lui-même aux suffrages. Il suppose la guerre achevée ; lui seul, comme il le démontre dans un article burlesque, lui seul ou le général Grant peut apaiser les rivalités civiles. Son raisonnement équivaut à ceci : les soldats savent manier la force et font de bons présidents, les lawyers ne savent que criailler et susciter des disputes pour avoir le plaisir d'avocasser devant le tribunal de la nation; mais un journal comme le mien sait danser sur la corde entre tous les partis, et de même qu'il pêche des abonnés partout, il saura pêcher les électeurs et gouyerner le peuple.
Le général Grant, malgré tout ce qu'on raconte de si modestie, de sa droiture, de son respect à l'autorité civile, prend déjà des façons de prince. Depuis longtemps, il fermait très-carrément la porte au nez des ministres qui voulaient jeter un coup d'œil indiscret dans son armée. Aujourd'hui il envoie au président un satrs-
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feeit et des félicitations sur le ton que prendrait l'empereur de Russie écrivant à son cher cousin d'Autriche. « Faites, dit-il au ministre de la guerre, faites mes compliments au président. » Ces airs protecteurs sont un peu singuliers chez un général d'armée devant le magistrat suprême qui lui donne et lui retire son commandement ; mais la fortune du tanneur de l'Illinois est encore plus haut montée que celle du rail-splitter Lincoln. I y à toujours eu un président des États-Unis; mais la charge de lieutenant général est vacante depuis la guerre de l'indépendance : Grant est le successeur immédiat de Washington. C’est une de ces fortunes immenses, comme la démocratie en élève pour les abaisser le lendemain. L'Amérique en ce moment célèbre un de ces héros éphémères dont elle change toutes les semaines. Grant à un rival dans l'admiration publique, c’est le capitaine Winslow; le vainqueur de l' Alabama est littéralement porté en triomphe d’un bout à l’autre des États-Unis. Boston vient de le recevoir en prince. New-York le réclame, et l'esprit d'imitation de ces moutons de Panurge lui promet bien d’autres ovations. Des hommes graves comme M. Everett ne dédaignent pas de s’atteler au char du triomphateur. On dirait que le combat de l’Alabama et du Kearsarge est le grand fait d'armes du siècle. 42 Le héros, enflé par cette gloire inattendue, s’en va de Mbanquet en banquet, racontant ses hauts faits; à l’entendre, on croirait qu’à lui seul, sur son petit bâtiment, {il a tenu en échec et en terreur les nations envieuses de l'Europe, qu’il a insulté la marine française, souffleté un amiral anglais, bravé lord Russell jusque dans la Tamise et fait briller le nom américain comme un glaive de feu «ux yeux de l’Europe effrayée. Cependant il s'étonne un peu de sa gloire. « La défaite de l’ Alabama, dit-il, n’est
que peu de chose dans mes services. Si Je mérite tous #4 de prié ces témoignages d'honneur pour ce seul fait d'armes, M : ces j'en mérite bien plus encore pour les services que j'ai & ù Fe rendus sur le Mississipi et devant les ports du Sud. » Qui pe se les rappelle aujourd'hui? qui se rappellera l'année . prochaine la glorieuse croisière du Kearsarge? Le pu- pe blic américain est vite rassasié de ses idoles. Les gens . habiles ne se laissent jamais exploiter ainsi; ils préfè- M ee £a rent le métier de cornac à celui de bête curieuse et ne MR “©
| 0 tants 0 gonflent pas pour eux-mêmes ce dangereux ballon de là #5 dote popularité qui monte si haut et si vite, mais précipite $ MR ah tôt ceu:: qu'il élève. M elles er 0 Dans c 0 tribune
Boston, 25 novembre, vace. |
RE 0 crande de suis venu par mer de New-York à Boston. Avant- "M S'inspi
hier, je descendais à la hâte l'immense rue de Broadway, PA AiGé maudissant les embarras de voitures qui m’arrêtaient à #4 ii . chaque pas. Je ne vous parle ni du prodigieux encombre- M ps
ER Fe . , 0 sens. ( ment des quais, ni de la peine que j'ai eue pour arriver à Mk nétoub bord, à travers l’enchevêtrement des chevaux et des M A lib charrettes, laissant ma voiture engagée dans la cohue, Cepen ALU J
mon sac à la main, suivi d'un porteur chargé de ma 3 eroit p malle, — ni de la foule entassée sur l'immense et magni- "M
RE | : de der fique bateau qui sert d'omaibus entre New-York et Bos- #4
7 | un spe ton. Il faut venir en Amérique pour concevoir un pareil jour d mouvement, Le transit de Paris à Londres n'est pas com- où l'o parable à celui qui se fait quotidiennement entre les deux sans métropoles rivales des Etats-Unis : trois chemins de fer, jour | trois lignes de bateaux monstres qui engloutissent chacun | Rie 800 à 900 passagers, suflisent à peine à cette inondation. us
IL est vrai que c'était la veille du thanksgiving day, jour
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de prière et d'actions de grâces décrété par le président, et que la moilié du peuple était sur les routes. Il est d'usage immémorial de passer en famille ce jour de fête patriotique. Comme en Angleterre le jour de Noël et chez nous le jour de l’an, on mange l’oie ou la dinde classique au foyer paternel. Nulle part cette coutume n’est plus religieusement observée que dans la Nouvelle- Angleterre, le pays des traditions et des vieux usages. Les églises sonnent les cloches des dimanches, les habitants ont revêtu leurs costumes graves ; on va au prèche
écouter un sermon politique, car, si les affaires humaines
envahissent la chaire aux jours que la religion consacre, elles en sont maîtresses en ce jour de jubilé national. Dans chaque paroisse, dans chaque temple s'élève une tribune politique, où l’on diseute iei la guerre, là l’escla-
} vage, là-bas la constitution, mais où tout roule sur la
grande question du jour. Les prédicateurs républicains s'inspirent de la proclamation du président; les démocrates prennent pour texte celle du gouverneur Seymour, qui s’unit aux prières publiques avec des paroles à double sens. On prie pour la confusion des méchants, pour le retour de Ia justice, pour le salut de la patrie, et chacun est libre d'entendre à sa facon la justice et le patriotisme. Cependant la vie et le mouvement continuent; on ne se croit pas obligé, eomme le dimanche, de prendre un air de deuil, Les jardins publics, les rues populeuses offrent un spectacle à la fois tranquille et amimé. C’est un vrai jour de fête, où l'on ose lever la tête et parler tout haut, où l'on se repose de l’activité affairée de la semaine sans s'imposer le recueillement sépulerai de septième jour. |
Rien de nouveau d’ailleurs, et absence de journaux ve matin, Ce soir, le bruit court que les trois États de
Géorgie, d'Alabama et de Mississipi sont prêts à traiter pour la conservation de l’esclavage, menacé plus dangereusement aujourd’hui par Jefferson Davis que par Lincoln. Pris entre deux feux, les pauvres esclavagistes ne savent à quel diable se vouer. Si la nouvelle est vraie, c'en est fait de la rébellion.
Cette question de l’enrôlement des noirs met la confédération sens dessus dessous. Il y a dans le Sud un parti raisonnable qui recule devant les mesures héroïques ; ce parti, accusé bien des fois de pencher vers la trahison, renouvelait récemment ses promesses de fidélité à une cause perdue, mais avec une arrière-pensée d'abandon. Son chef est, vous le savez, le gouverneur Brown, de la Géorgie, l'adversaire et presque l'ennemi personnel de Jefferson Davis, le même qu'on disait avoir engagé avec le général Sherman ces négociations que le bruit public l’a obligé à démentir. Bien qu’il tienne en face du Nord un langage haut et ferme, bien qu’il ait lui-même signé la résolution qui livre au président tout pouvoir sur les esclaves des États de Virginiv, des Carolines, de Géorgie, d'Alabama et de Mississipi, on le sait secrètement opposé à uwe mesure qui serait sa propre ruine. À Ja question même de l'esclavage se mêle l'antagonisme ancien de la Géorgie et de sa rivale. A l’origine de la rébellion, quand les conventions de la Caroline du Sud et de la Géorgie prononcèrent les fameuses ordonnances de sécession, la Virginie hésitait encore à les suivre. Bientôt elle a pris la conduite de la guerre, et la Géorgie au contraire est retombée au second rang. Aussi, quand le président Davis a annoncé au congrès confédéré le projet inoui dans cette enceinte d'affranchir et d'armer les noirs, il s’est élevé entre les députés de la Virginie et ceux des cotton states des discussions violentes, qui semblaient présager
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une scission prochaine, La Virginie, qui n’a plus rien à perdre, soutient avec ardeur cet expédient désespéré ; mais la Géorgie, l’Alabama, le Mississipi, riches encore de leurs troupeaux de nègres, riches surtout en espérance de la vente anticipée de leur coton, sont tentés fortement de demander abri à l'Union contre le radicalisme impitoyable de l'eselavagisme aux abois.
Pauvres sécessionistes ! ils ont suscité une guerre civile, armé un gouvernement pour défendre et propager l'esclavage, et voilà ce gouvernement qui les prend à la gorge et leur dit à son tour : Rends tes esclaves ! Ils se tournent alors vers l’ancien ennemi; le gouvernement fédéral devient l'espoir des conservateurs de l'esclavage, la ressource dernière de ceux qui voudraient au moins le laisser mourir de sa belle mort. En attendant, on se dispute au congrès de Richmond, et les députés en viennent quelquefis, dit-on, aux fisticuffs. Les plus décidés dénoncent la mesure comme une confiscation : le Sud se déshonorerait, disent-ils, en abaissant le drapeau de l'esclavage ; il renierait son dogme et sa foi, Enrôler le nègre en lui offrant la liberté, c'est reconnaitre qu'il n’est pas impropre à la liberté et que l'eselavage n’est pas la plus haute condition sociale que le Créateur lui destine ; c'est abandonner, comme une imposture usée, le principe inême de la société du Sud, Ajoutez enfin que ces champions de l'esclavage sont encore maitres d'esclaves, que leurs adversaires ne le sont plus, et vous aurez le seeret des nobles passions qui enflanment de part et d'autre eur zèle chevaleresque.
Le parti du gouvernement répond que ce n’est pas l'heure des serupules de conscience ni des théories humanilaires, que la guerre a dévoré les blanes, qu'il faut lui donner à manger du nègre ou s'avouer vaincu, Les
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