‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 11 sur 70 · ET · texte numérisé non relu

ET

SR ne a RE PER ae LS D re

Géorgiens ne se tiennent pas pour battus; ils répliquent Ms

que l’armée n’est pas épuisée, que les noirs ne peuvent être de bons soldats, qu'il faut résister aux artifices d’un

gouvernement spoliateur. On leur cite l'exemple des | armées du Nord. Alors ils se retranchent dans leur dernier et inexpugnable argument : « Vous avez dépeuplé | les campagnes, il n’y reste plus que des nègres; c’est # leur travail qui rous nourrit. Mettez-leur le fusil à la à main au lieu de la pioche ex de la faucille, et nous serons 8

affamés demain. L'institution de l’eselavage a été jusqu'à

présent la grande force du Sud; elle lui à permis de sou- %s Lenir quatre ans une guerre qui occupait les bras de tous ls les citoyens. En la décapitant, vous vous coupez les vivres

et vous tuez du même coup la résistance. » Mais que

faire ? Où trouver des ressources ? Ii faut des hommes sur 1

le champ de bataille, il faut des hommes sur le cornfield. Lee n’a plus, au dire des Anglais eux-mêmes,

qu'une ombre d'armée. IL faut opter entre la paix et li 1 famine. Jefferson Davis assure qu'il suffit d’un effort ls

vigoureux pour achever la guerre, et qu'on pourra ensuite à loisir réparer les pertes : c’est le langage officiel. Tout en affichant cette assurance, les confédérés ont la terreur

et le désespoir dans l’âme. Ils se voient, après la cam- |

pagne prochaine, si même ils trouvent dans l’émancipation la force éphémère d'y résister, livrés par la famine à la discrétion du Nord, réduits à mendier au Non l’aumône d'un peu de pain. Alors, et alors seulement, la clémence, la modération, le pardon fraternel, trouve-

ront leur place. Jusque-là , devant ces hommes obstinés

à leur propre ruine, le mot de paix me semble une duperic.

Je vol à VOUS | bras ou sur MOI, tume hc chez lui

Pour la fleur y avait le fame Emerso] Wilson sulte ei renomn coup d” M. Eme avec de d'esprit un peu frappe — l'au un pet nalité « plus p le sén l ce q dans st modes!

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28 novembre.

Je vous ai déjà montré la ville de Boston ; il me reste à vous montrer les hommes. Chacun ici m’aceueille à bras ouverts. Diners , soirées, invitations pleuvent déjà sur moi, sans compter un flot de visites, car c’est la coutume hospitalière du pays d’aller chercher . ‘‘"anger chez lui et de prévenir sa politesse.

Pour mon début, j'ai diné hier à lAdantic club avec la fleur de la société littéraire et politique de Boston. Il y avait là bon nombre de réputations transatlantiques : le fameux naturaliste Agassiz, le philosophe et poëte Emerson, M. Sumner, qui m’y avait amené, le sénateur Wilson du Massachusetts, M. Richard Dana, jurisconsulte et écrivain distingué, M. Wendell Holmes, poëte renommé, auteur d'une ode presque nationale, et beaucoup d’autres plus ou moin: célèbres. J'ai diné entre M. Emerson et M. Agassiz : ce dernier, massif, robuste, avec de grosses mains, une grosse voix, mais un tour d'esprit simple et solide qui rend agréable une élocution un peu lourde et un peu lente; €’est un homme qui frappe par un air singulier de puissance intellectuelle ; — l'autre, mince, maigre, figure souriante et satirique, ua peu poëte, très-philosophe, très-homme d’'originalité et d'humour, une sorte d'Ampère plus abstrait, plus profond et moins brillant. En face était assis le sénateur Wilson, homme de grand mérite, sorti, à ce qu'il parait, des rangs du peuple, et qui à garde dans son langage un je ne sais quoi de rustique, — bon. modeste, figure qui respire l'honnêteté, timide enfin, comme j'imagine que devait l'être Ballanche où tomt

be

autre de ces hommes naturellement supérieurs qui ont eu peine à trouver leur niveau. L’Atlantic club est une petite académie fermée aux profanes, où l’on n’est admis qu’au double titre du mérite littéraire et de l'amitié. Il y règne, avec un air de distinction extrême, un ton de cordialité simple et de douce camaraderie. On y est à cent lieues du tumulte mercantile de New-York.

Je suis allé passer mon dimanche à la campagne, dans un de ces villages du Massachusetts cù l’on ne rencontre pas un seul paysan. Rien de plus propre, de plus paisible, de plus champêtre que ces grosses bourgades de la banlieue qu'on pourrait presque appeler des villes. L’aisance qui y règne fait plaisir à voir. Cependant le sol est pauvre, et se compose de collines granitiques inégales, couvertes de pins maigres et de genévriers grisonnants. Entre ces petites éminences, il y a des prairies entourées de murailles en pierres sèches et de petits chalets servant d’étables. Partout la pierre nue perce la terre osseuse. Dans le lointain, la mer s'étend en longues bandes argentées parmi de brumeux promontoires, et se contourne en mille replis, formant comme un archipel d’iles et de lacs intérieurs. La rade de Boston, sa presqu'île, ses navires, ferment si bien la vue, qu'on ne croit pas être

au bord de l'Océan. Ce paysage à une grâce maigre et

fluette, avec une grande douceur et une tranquille mélancolie. 1 rappelle par le contraste ces grasses vallées de l'Ouvst avec leurs fleuves limoneux et féconds, leurs bords enrichis des dépouilles de mille générations végétales, leurs dômes de feuillages obscurs élevés sur les hautes colonnes des forêts. Quelle différence entre ces deux natures! Et cependant la richesse est partout sur ces côtes malingres, et les exubérantes forêts de l’Indiana n'abritent que de pauvres cabanes de trones

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d'arbres cimentés avec la boue des rivières. Quel magicien est-ce donc que l’homme, qui crée tant avee si peu!

29 novertibte,

J'ai fait deux connaissances nouvelles : celle de M. Wendell Phillips, le célèbre orateur abolitioniste, et celle de M. Quincy, petit-fils d’un homme célèbre dans l'histoire d'Amérique, lui-même un des chefs du parti de l'abolition. Tous deux ont voulu me faire les honneurs de leur ville natale. M. Quincy, homme distingué, d’une expression fine, un peu dédaigneuse, causeur agréable, est connu à Boston pour sa scholarship et sa science des antiquités. Il m'a montré tous les petits souvenirs historiques de la colonie, depuis lhabit que portait Franklin lorsqu'il signa l'alliance française et les épaulettes de Washington, jusqu'à l'emplacement de la vieille maison, aujourd'hui détruite, où naquit Franklin, jusqu'au champ de bataille de Bunker-Hill et à l'obélisque de granit élevé à la place où le célèbre Warren a péri. Je ne vous parle que pour mémoire des canons de l’arsenal, des monitors, dés batteries flottantes, des blockaderunners en acier pris aux conféaérés, et des gros vaisseaux de ligne abandonnés qu'on laisse périt sur les ch.ters comme inutiles. Les navires nouveaux qui les remplacent ont des formes tout à fait singulières et trèsdisgracicuses, les uns dépassant à peine de quelques pouces le niveau de flottaison, les autres longs et effilés, presque sans mâture, renflés au milieu et aplatis sous l'eau. Autant les anciens vaisseaux étaient pittoresques, spacieux et agréables, autant ces casemates blindées sent

Ds pas

hideuses et semblables à des prisons. Ce qui est remar-

quable à l'arsenal, c’est l’ouvrier lui-même. Quand on voit passer ces trois cents hommes qui retournent au travail après leur diner, tous graves et bien vêtus, quelques-uns tout à fait bourgeois, on ne peut se figurer que

ce soient là des manœuvres. L’ouvrier de nos villes, dont |

nous vantons l'intelligence et l'éducation tout en déplorant ses vices, n’est qu'un pauvre diable auprès de ces messieurs. Ce que nous appelons le peuple, c’est-à-dire une classe ignorante et sans avenir, n'existe pas au

Massachusetts, et le secret de ce prodige, la baguette |

de fée qui élève tout le peuple au rang des classes moyennes, c’est l'éducation.

Voulez-vous vous en convaincre? venez voir les trois &

dégrés d'écoles où la ville de Boston instruit gratuitement tous ses enfants, les conduisant de l'instruction élémentaire, s'ils veulent la poursuivre, à l’étude de l’histoire, de la littérature, des langues mortes et vivantes, — latin, françois, espagnol, — des sciences mathématiques, physiques, chimiques, naturelles, — les menant en vérité aussi loin qu’il leur plait d'aller, jusqu'au grec et jusqu'à l'astronomie. Venez voir ces grandes bibliothèques ouvertes à tous venants, fondations pour la plupart individuelles, où tout habitant à le droit d'emprunter des livres sur la seule garantie de sa signature, et dont la principale fait circuler deux cent mille volumes par an dans la seule ville de Boston. Vous croyez peut-être que cette libre circulation des livres donne lieu à des soustractions continuelles? Eh bien! les bibliothécaires me disent qu'il arrive très-rarement qu'un lire ne soit pas rendu. Rien de plus décent d’ailleurs et de mieux fait pour inspirer confiance que la physionomie des lecteurs. Je les regardais passer presque avec respect, tant il était nouveau pour moi de voir des hommes du commun lire et

étudier d'Alexan effrayé honnête, duisit ce punition.

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étudier non-seulement les romans de Wilkie Collins ou d'Alexandre Dumas, mais de gros bouquins qui auraient effrayé ma patience. Le même esprit studieux, sage, honnête, s'observe dans les écoles où M. Phillips me conduisit ce matin. Je n'y ai pas aperçu la moindre trace de punition. Quand les maitres s’absentent, ils laissent les enfants seuls, avec une tâche préparée, et s'en vont en fermant à clef la porte de leur classe : pas un enfant ne bouge de son siége et de sa petite table. A l'heure de la leçon orale, ils sont si attentifs, si dociles,:si désireux de s’instruire, qu'on en est émerveillé. Il y a vraiment chez ce peuple un fonds de gravité et d’honnêteté sérieuse qui vaut bien la légèreté spirituelle dont nous aimons trop à nous vanter.

Les écoles de Boston sont placées sous la direction d'un comité immédiatement élu par le peuple, mais présidé par le maire et après lui par le président du conseil de la commune, qui en sont membres de droit. Chaque ward où quartier nomme six députés et en renouvelle un tiers chaque année. Ce comité à le gouvernement absolu de tout ce qui se rapporte aux écoles municipales, fondation des maisons d'école, séparation des classes, choix et traitements des professeurs, rédaction des programmes de l'enseignement. Un surintendant qu'il nomme chaque année remplit les fonctions d’inspecteur et d'agent exécutif de la petite assemblée. Le comité se subdivise en commissions électives, chargées des branches spéciales de l'enseignement; elles font chaque année leurs rapports détaillés au comité central, qui lui-même publie à son tour un rapport général adressé au peuple. IL y a trois ordres d'écoles Superposées suivant les degrés de l’enselgnement, et les élèves subissent des examens pour

passer d’un dégré à l’autre. Dans les écoles primaires,

qui sont au nombre de deux cent cinquañte eaviron, on apprend à lire, à écrire, à calculer. Dans les écoles de grammaire, on apprend la grammaire, la géographie la tenue des livres, les sciencex élémentaires et l’histoire des États-Unis; enfin, dans les écoles supérieures ou high schools, les langues vivantes, le dessin, les hautes Mathématiques, l’histoire et la littérature générales. Il y

a encore une classe d’humanités, latin school, toujours #

gratuite, où les enfants des gentlemen de la ville se pré-

parent souvent'aux études universitaires à côté des fils | d'ouvriers. Quant à l'école normale supérieure dés filles M

(high and normal school), elles y entrent par ordre de

mérite, et en surtent avec des diplômes de capacité pour |

l’enseignement ; elles y apprennent le français, le latin

année les institutrices dont on à besoin.

J'ai vu à l’école supérieure de grandes jeunes filles A “êtues en demoiselles prendre une lecon de fratiçais qui A

ieur donnait le professeur de l’école, —un pauvre réfugié

politique. C’étaient les filles des artisans et des petits bou- BR tiquiers de la ville: La plupart sont plus savantes quebeaucoup de nos jeunes filles riches, léducation des femmes | n’étantpas moins solide ici que celle des honimes. Elles res- a semblent d’ailleurs pour les manières, pour la tourtiuré, # pourle langage même, à de véritables daines, etl’onracutite M plaisamment que la fondation de cette école fut combat- | tue, dans le conseil de ville, par tous les pères, qui crai- @ gnaient de voir leurs fils se choisir là des femmes. J'ai M vu à l’école des garcons des jeunes gens de quinze ans #8 résoudre des problèmes trigonométriques, où expliquer 2 couramment du Virgile. Peut-on s'étonner qu'après cela ils gardent toute leur vie cet immense intérêt qu'on re-

BOS

marque ici raires ou S eurs affaire arler sur Î ‘oup d'esp nais Sur u éternel su

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peu longue pressa après élicitation oule à ce qu’elles ont

Bleur attribu le dessin, la musique et les sciences, tout ce qu’il faut M pour professer : c’est la pépinière où se forment chaque M

ravaux de naitres env blus dé cinc jues, sauf |

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le voir ces ères. À Îa ttaché à 11 ssise À un

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BOSTON, LES ÉCOLES, LE MONDE LETTRÉ a

uarque ici dans toutes les elasses pour les choses litté-

raires ou scientifiques, que le soir, pour se reposer de leurs affaires, des boutiquiers aïlent entendre M. Agassiz arler sur les glaciers, ou M. Emerson faire, avec beau- : oup d'esprit sans doute, et même quelque profondeur, nais sur un ton monotone et hésitant, une lecture sur éternel sujet de l'édueation? J'étais au nombre de ses

Buditeurs, et je dois avouer "ue j'ai trouvé la séancé un

peu longue. Le publie pc semblait charmé, ét se ressa après le discours au ‘lurer en manière de élicitation muette. Les fen ent venues en grande oule à ce spectacle, qui n'avait rien de frivole. C’est

ju'elles ont iei un rôle bien supérieur à celui qué nous

Meur attribuons. L'enseignement est leur domaine, les

ravaux de cabinet leur sont réservés. Sur six cents

naitres environ qu'emploient les écoles de la ville, il ÿ a

ues, sauf les chefs, qui ont barbe au menton, le service

st fait par des jeunes filles. Dans les administrations Dubliqués, au grefle du palais de justice, aux archives

rénérales, elles sont employées comme expéditionnaires

D: copistes. Rien de plus étrange pour un Européen que

mines. J'ai '

quinze ans ü expliquer 2 L'après céla 4 t qu'on re- 0

Me voir ces petites figures souriantes dans ces licux aus-

ères. A la porte du cabinet de l’attorney de district ttaché à la cour fédérale qui siége à Boston, j'ai trouvé ssise à un bureau, non pas un huissier, non pas uh jommis, mais une toute jeune fille qui m’a introduit dans

De cabinet du magistrat. Franchement ces choses ne Beraient pas possibles chez nous, elles nous paraitraient

candaleuses, à tout le moins elles nous prêteraient à ire, Tant pis pour nous : personne ici n’y éntend malice.

Mais revenons aux écoles publiques. La ville dé Boson en ést justement fière, et il n’y a, dit-on, que celles

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de Philadelphie qui puissent soutenir la comparaison La ville y dépense chaque année 800,000 dollars; moyenne des frais par an et par tête d'élève n'était, ily a dix ans, que de 42 dollars environ : elle est à présen de 45 dollars et 76 cents. Cette grande institution n'es d'ailleurs pas la seule que la ville ait fondée; il faut ajouter toutes ces écoles spéciales, qui sont en mêm temps des établissements de bienfaisance, — écoles de ré: forme, maisons de correction pour les enfants insubor. donnés ou vagabonds, asiles d’aveugles et de sourds muets, enfin prisons où les filles perdues sont moraliséx et instruites. Quand on voit ces résultats, on compreni la puissance de l'initiative locale et le bienfait de L liberté. | Il y a longtemps que les Américains ont résolu la problèmes que nous agitons encore en Europe: La gra tuité de l'instruction, cette nouveauté révolutionnaire, ce épouvantail de tant d'esprits timides, existe ici depui deux siècles. Dès l'origine de la colonie, les puritain ordonnaient, sous peine d'amende, l'établissement d'une école dans chaque township ou commune : c’est de À qu'est sorti tout ce vaste et admirable système d’éducr tion populaire. Je me trompe : ce n’est pas système qui faut dire, car les États-Unis n’ont pas de loi systématique et uniforme sur l’organisation de l'instruction publique. Chaque localité a ses lois particulières, chaque institutin ses règlements privés. Il y a des écoles de toute espèce; les unes dépendent du gouvernement de l’État, les autre de l'administration municipale, d’autrès enfin sont de fondations individuelles : il n’y a de général que l’espri qui les dirige toutes. La même instruction ne peut êtn donnée partout : les grandes villes ont seules établi ca high schools qui donnent, pour ainsi dire, un enseigne

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ticuliers généreux établissent des académies pou” y suppléer. Les finances de l'État contribuent souvent à-ces fondations : ainsi l'Etat de Massachusetts distribue annuellement 10 millions de dollars, moitié aux écoles, moitié aux institutions charitables, médicales ou morales. Son rôle est d'encourager, de stimuler, de soutenir, et non pas de régenter lui-même.

Les Américains disent avec raison que leur système d'instruction publique est la clef de voûte de leurs institutions républicaines. Ils ne s’imaginent pas que le peuple perde en abéissance et en sagesse ce qu'il gagne en indépendance et en savoir. Ils pensent, au contraire, qu'il serait insensé de jeter le pouvoir politique aux mains d'une multitude ignorante, et qu’on ne saurait trop s’ap- L pliquer dans une démocratie à former des citayens. Nous pouvons faire de helles théories sur les lunites raisonnables de l'éducation populaire et sur la dose infinitésimale de science qui suffit à un ouvrier; nous pouvons dire qu’une goutte de plus l’empoisonnerait en lui inspirant une ambition démesurée, qu’il dédaignerait son humble condition, son travail manuel, et se laisserait orgueilleusement mourir de faim. Nous pouvons aussi repousser l'instruction gratuite comme contraire aux principes de l’économie politique égoiste, de celle qui dit : « donnant, donnant, » et fait consister la vie sociale dans un échange intéressé de services rigoureusement égaux. J'admets la rigueur abstraite de cette doctrine, et je consens à voir dans le droit de l'éducation gratuite une charge imposée par le pauvre au riche, un véritable impôt divitiaire. Je veux même appeler cela du nom redoutable dont on fait un épouvantail, de ce terrible nom de socialisme qui suffit chez nous pour discréditer les

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réformes les plus utiles. Qu'est-ce à dire? Faut-il r'egarder en politique aux doctrines ou bien aux résultats ? Que m'importe un calcul abstrait d'idées, quand le bien-être général, quand la moralité, quand la liberté de tout un peuple sont au prix de ce sacrifice d’un syllogisme ou d'une équation? Il ne s’agit pas ici de systèmes forgés par des réveurs, aux quels on réponde par lirrésistible argument de l'impossibilité pratique : c’est au contraire sur la pratique, sur une expérience déjà féconde, que les Américains s'appuient pour nous dire que l'éducation gratuite est non pas seulement un bienfait pour le peuple, mais encore une nécessité première de toute vraie démocratie. | |

Je suis humilié quand je songe à la misère intellectuelle de mon pays. Je ne m'étonne plus alors de notre étrange manière de pratiquer le suffrage universel. De deux choses l’une : ou bien limitez les droits politiques aux classes riches et éclairées, ce qui est impossible aujourd'hui, ou bien prenez bravement votre parti de l'égalité; et donnez une éducation royale au souverain nouveau de la société. On a dit souvent que les classes moyennes étaient la France, et cela pouvait se dire tant qu'elles participaient seules au gouvernement du pays; mais, puisque l’éeluse est ouverte à la souveraineté populaire, les classes moyennes, pour ne pas tomber au niveau du peuple, n’ont plus qu’à élever le peuple à leur niveau. On demande quel emploi des ouvriers feront de la sciencé : ils s'occuperont des affaires de leur pays; comment ils se résigneront à leur condition : elle ne leur paraîtra plus si humble quand l'éducation l'aura relevée, et que l'esprit d'un charpentier sera l’égal de celui d’un bourgeois, Assurément l'éducation devient inutilé, dangereuse même, si vous retranchez les droits politiques,

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BOSTON, LES ÉCOLES, LE MONDE LETTRÉ gl

ou si vous en voulez faire une comédie; mais elle est indispensable pour que la démocratie ne s’égare pas dans le désordre, ou ne s’endorme pas dans l'arbitraire.

Je ne me dissimule pas les obstacles qui s'opposent chez nous à ces réformes : d’abord notre centralisation, machine trop lourde et trop compliquée pour être active, — ensuite la charge immense qu’une telle œuvre imposerait à l’État, — enfin la nécessité d'ajouter le devoir au droit et l'obligation à la gratuité. Quant aux communes, ce n’est pas au sortir de la tutelle administrative qu'on peut leur demander de grands efforts. Ce sont des éponges qu'une main toule-puissante press: et remplit tuur à tour. Elles ont besoin d'être émancipées, et cependant elles ont besoin de guides. Nous tournons, je le sais bien, dans un cercle vicieux, car il nous manque l'impulsion morale du progrès. Les irlandais émigrés, qui arrivent à Boston dans la rudesse inculte de leur pays natal, sont tous pressés d'envoyer leurs enfants à l’école :

D ils suivent le courant qui les entraîne, ils sont bien foteés

de se mettre au commun niveau, Pour nous, il faut que là loi nous y contraigne.

Les procédés du despotisme sont, je l’avoue, bien plus commodes : un petit nombre d'hommes éclairés suffisent à gouverner le troupeau populaire, à l’aide de quelques chiens de garde qui obéissent sans savoir ce qu'ils font; mais dans une démocratie le troupeau doit se conduire lui-même et conduire aussi le berger. Les fondateurs de

L la colonie le comprirent il y a deux siècles, quand ils po-

sèrent en principe la publicité et la gratuité de l’instrucion. Le jour où chez nous toute ville de deux eent mille imes trouvera, comme celle de Boston, quatre millions par an à mettre à ses écoles, nous aurons réalisé À la fois

le plus grand progrès politique et le plus grand bienfai moral.

Ea finissant ma visite aux écoles, je veux vous montre

un peu mon aimable et excellent cicérone, M. Wendel

Phillips. La première chose qui frappe en lui, c’est LES douceur et la bonté: on a peine à se figurer que cet hommel

si simple, si affable, soit le fougueux orateur et homme de parti que tout le monde s’accorde à placer au premier rang de l’éloquence américaine. C’est un grand homme au nez cassé, au menton en avant, au front découvert, aux cheveux roux qui grisonnent, à l'œil brun pâle «

plein de tranquillité souriante. Il porte toujours un gran chapeau gris à larges bords, qui lui donne l'air d’un vieux botaniste. On le dit possesseur d’une grande fortune qu'il consacre tout entière à la cause de l'abolition. On se de-k mande, en le voyant, où est cachée l’énergie dont il1l

fait preuve en mainte rencontre périlleuse et la passion convaincue qui le désigne à la haine des esclavagistes. Voilà les hommes que je vois à Boston, aussi simple

qu'ils sont supérieurs. Promenez-vous dans les biblio-k

thèques, dans les musées, vous trouverez partout ce type du lettré vêtu de noir, d’une physionomie ouverte & douce, courtois de manières, et plein de ce calme aimable que donnent les études élevées. Une pépinière de pareil hommes peut être le salut d’un peuple. Quand je me sou viens qu’il y a peu d'années ils étaient injuriés, outragés, frappés même, que s’enrôler dans cette phalange de l’aboli-

tionisme et de la réforme unitaire, c'était se condamner à une proscription certaine de l'opinion publique, — qu'ils ont persévéré cependant, et qu'aujourd'hui ils sont les maîtres, — je prends confiance dans l'avenir de l’Amérique. IL n’y a pas longtemps qu'à Boston, dans ce foyer de l’abolitionisme égalitaire, M. Phillips était menaci

prenante du Conne

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guerre à rieux ap quelle ce tête d'un ces mont persécut( celui de | l'Amériq noirs VOI rier du «

Je sui devez ce meure à Boston, pourtant grands |

BOSTON, LES ÉCOLES, LE MONDE LETTRÉ 93 grand bienfa jusque dans sa maison par la populace; ses amis y veaient armés pour le défendre. Une fois, parlant dans FOUR l'Ouest à un meeting de démocrates, il resta pendant une de. M. Wendel Lheure exposé à une grêle de pierres, d'œufs et de pommes, n lui, c’est LR qui pleuvaient de tous les côtés de la salle : il parla pourque cet hommek tant avec un sang-froid intrépide, jusqu’au moment où eur et homme, président du meeting vint le prier de se retirer pour cer au premier, pas exaspérer la foule. Quand j’allai le voir dans sa grand homnelS petite et modeste maison, il me montra une image de ont découvert, marbre aux traits nobles et mâles, et pleine d’une sur- L brun pâle a prenante grandeur : c'était le buste de ce rude fermier jours un grand] du Connecticut, cet héroïque John Brown, missionnaire ‘air d'un vien :rmé de la liberté humaine, qui déclara à lui tout seul la je fortune qu'if guerre à l'esclavage, et qui expia sur le gibet son gloion. On se dx apostolat. Je vis aussi la pique grossière avec largie dont il: quelle ce guerrier des temps bibliques combaftait, à la e et la passion ;;te d'une bande à peine armée d'esclaves fugitifs, dans clavagistes. ces montagnes de la Virginie où venaient les traquer leurs aussi simples persécuteurs. Le sang de John Brown a été fécond comme ns les bibli-Æ ei de tous les martyrs. Sa grande figure est déjà pour ATlOUL Ce 1YP ES l'Amérique un souvenir légendaire : quand les régiments ne ouverte € Loirs vont à la bataille, c’est au chant de l'hymne guer-

calme aimable kr Qu « vieux John Brown ».

ière de pareik

and je me sou-

riés, outragés, 30 novembre,

nge de l’aboli-

se condamner Je suis allé hier chez le poëte Longfellow, dont vous publique, — devez connaître au moins le nom. M. Longfellow derd'hui ils su neure à Cambridge, un des faubourgs champêtres de enir de l’Amé-

Boston, dans une grande maison de bois, tout unie, qui a pourtant un je ne sais quoi d’antique et de solennel. Les grands toits en mansardes, les paratonnerres historiés,

dans ce foyer était menaci

les lourds pilastres de la façade, les restes de eharmilles et de quinconces taillés qui l’environnent, enfin le style rigide de son parterre à la française, tout la distingue des maisonnettes d'opéra qui bordent l’avenue et lui donne, comme on dit en architecture, une époque. Cette maison est, en vérité, uue sorte de monument historique, ayant servi de quartier général à Washington durant la guerre de l'indépendance. La première fois que j'y pénétrai, il

y a deux mois, j'y étais conduit par M. Sumner. Nous ne |

perdimes pas notre temps à faire retentir le marteau de fer sur la porte de chêne; nous entrâmes, nous parcourûmes les appartements vides, nous déposâmes nos cartes

dans un salon simple et de bon goût, puis nous repartimes

comme des voleurs, sans avoir vu ni domestique, ai chien, ni maître. Cependant ces livres, ces tableaux, ces objets d'art, l'air aimable et studieux de cette bibliothèque ornée de fleurs, le goût qui semblait avoir présidé à tons ces arrangements modestes, — “uis ce choix d’une existence retirée à la campagne, dans le voisinage pourtant de la société lettrée de Boston, cette tranquillité du foyer domestique, cette porte ouverte et hospitalière que nous poussions sans cérémonie pour pénétrer jusqu’au sanctuaire de la famille, tout me prévenait en faveu: es habitants inconnus de cette maison.

J'y retournais hier, conduit par un proche parent du poëte. Depuis trois ans, M. Longfellow, dont une grande, une irréparable douleur a attristé la vie, n’est guère sorti de sa maison et n’a plus voulu voir qu’un petit nombre de vieux amis. Ceux-ci me disaient : « Vous verrez comme il est bon, aimable, gracieux! » Quelques-uns même ajoutaient : « C’est un ange! » Et assurément, si jamais la bonté et la beauté morales se sont peintes en traits visibles sur une figure humaine,

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Je ne connais pas encore beaucoup ses ouvrages ; mais côté de choses peut-être un peu tièdes et de courte ha- Beine, j'en ai trouvé, en les feuilletant, de charmantes et oujours marquées à ce coin de discrétion et de délicatesse xquises dont toute sa manière a l'empreinte. Il excelle Burtout dans le choix des mots et des images, dans la raicheur et la pureté matinale du coloris. La forme, touours riche et parée, a cependant cette allure naïve et Dour ainsi dire homérique, qui est la marque du vrai boite. IL trouve à chaque pas des comparaisons déliieuses, presque enfantines, mais pleines d’une simple et ereine grandeur. Quoi de plus beau, par exemple, que ce Bableau sobre et rapide de « la bénédiction qui tombe jes mains du prêtre comme la semence tombe des mains Bu semeur? » Quoi de plus ravissant que ces deux vers : Ces discours tombèrent sur le cœur d'Évangéline comme

en hiver la neige tombe dans un nid désert d'où les oi. seaux se sont envolés? » Tout son poëme d’Évangéline, essai peut-être risqué d’un système de versification malheureux, n’en est pas moins un bijou comparable à l’'Hermann et Dorothée de Gœthe. Dans Hiawatha, son inspiration, d'ordinaire mélancolique et tendre, s'élève sans effort à la grandeur épique. Dans la Légende Dorée,il s’est inspiré du symbolisme philosophique de la poésie allemande. Ses odes enfin volent de bouche en bouche, et disputent au larmoyant Tennyson les intimes faveurs des

lectrices anglaises. J'ai vu des Américains qui reprochent à sa muse trop de réverie sentimentale, et préfèrent au k

tendre Longfellow le lyrique et fougueux Bryant. Génie de seconde ligne, je le veux bien, demi-dieu des régi

fleuries de l’Olympe poétique, inférieur peut-être anx grands dieux qui trônent sur les sommets parmi les nuées et les tempêtes, mais homme excellent et plein de charme, Sa conversation est simple, sans bruit, sans apprêts, re-

venant de préférence aux sujets littéraires, mais toujours |

prête à toucher à tout. Il interiuge plus qu’il ne tranche, et paraît prendre au mouvement intellectuel de l’Europe, à celui de Paris surtout, un intérêt admiratif et passionné. C’est le sentiment que je rencontre chez la plupart des Américains distingués qui ont goûté de l’Europe. Ceux-là ne nous dédaignent pas, n'ont pas pour eux-mêmes cette naïve et arrogante adoration dont je me plains quelquefois : bien au contraire, ils ont pour l’Européen, pour ses

idées, pour ses manières, pour ses traditions, un culte À respectueux et exagéré. Ils regardent Paris surtout comme # le foyer de toute intelligence, l’école de toute délicatesse, |

le séjour d’un monde cultivé et supérieur que les peuples parvenus doivent prendre pour modèle. Hélas! nous ne

sommes plus trop dignes de cette espèce de fascination |

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écrit.… On annonce aujourd'hui une victoire du général Thomas dans le Tennessee : hier e’était une défaite partielle

de Sherman, puis des mesures violentes prises en Géorgie

par le gouverneur Brown pour l'enrôlement forcé. Le souverneur répond à l'invasion par une vraie proclamation de salut public : il appelle aux armes sans exception tous les hommes de quinze à soixante ans; ceux qui ont des motifs d'excuse en perdent le bénéfice, s'ils ne les déclarent pas sur-le-champ ; quiconque essaiera d'échapper au service sera envoyé immédiatement to the front; si un chemin de fer refuse de transporter un soldat, ses directeurs seront saisis et expédiés à l’armée. Cependant le World, peu suspect de calomnier les rebelles, fait un tableau détaillé et lamentable des souffrances hideuses, de la vie de pourceaux dans un cloaque, des cruautés gratuites qu'ils infligent à leurs prisonniers. Enfin les bons patriotes qu’afflige l'élection du président Lincoln ont essayé de s’en consoler en brûlant les grandes villes de l'Union. Le ministre de la guerre apprit l’autre jour par ses espions qu’il se tramait un complot incendiaire contre New-York, Washington et Baltimore; le jour même, le feu était mis à tous les hôtels, à tous les monuments publics et à plusieurs vaisseaux du port de New- York. La veille, une bande de rebelles déguisés s'étaient répandus dans la ville, portant des sacs de nuit (carpet bags) pleins de phosphore, de pétrole et d'autres matières inflammables. On en saisit quelques-uns, les autres s’'échappèrent, et la ville en fut quitte pour une vive alerte. Seuls, lé World et le Daily-News, journaux du parti copperhead, essaient de tourner la chose en ridieule et d’y voir un tour grossier des abolitionistes; mais

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on sait bien à quoi s’en tenir, et je vous laisse à penser l'indignation qui s’amasse contre un ennemi qui ne rougit pas d'employer de tels moyens.

2 décembre.

Je fus invité à diner avant-bier chez M. Loring, avocat et jurisconsulte distingué, homme excellent, respectable et respecté de tous, Américain de la vieille roche, qui vide son premier verre de vin à la santé du président des Etais-Unis, et raconte des histoires du temps mythologique et héroïque de la frégate la Constitution, dont la proue, élevée sur une colonne, décore aujourd’hui l’arsenal, Je fns ensuite présenté par M. Quincy à une soirée hebdomadaire donnée à un certain nombre d'hommes distingués de la ville par le chief-justice Bigelow. J'y ai vu le chef du parti démocratique de Boston, M. Winthrop, ancien speaker de la chambre des représentants, qui porte avec honneur le nom d’une des plus anciennes familles de la colonie. C’est un homme lettré, bienveillant, de manières douces et faciles, dont ses ennemis euxmêmes reconnaissent le caractère loyal et généreux. Le lendemain, j’allai le voir dans sa maison, pleine de souvenirs de famille, tant de l’époque de la vieille colonie puritaine dont ses ancêtres ont été gouverneurs que du temps plus reculé encore où ils n’avaient pas quitté l’Angleterre. Il me les montra non sans fierté, puis me conduisit à l'Athenæum, dans une galerie de tableaux qui ne m'a nullement fait mépriser l'art américain. Quelques vieilles œuvres anglaises ou italiennes, quelques toiles françaises, un robuste Spagnoletto, un pâle Ary Scheffer, un superbe Rembrandt, lui donnent, pour ainsi dire, le

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ton et le style. Boston, sans le paraître, est riche en objets d’art : si elle n’a pas de grahd musée, il n’y a guère de maison riche où l’on n'aime à s’éntourer de belles choses. Ceux qui n’ont point de chefs-d'œuvre ont des croûtes ; mais ils les révèrent avec uit culte qüi montre l'estime qu'ils font de cesclioses. Parmi leurs peintres indigènes, ils comptent un certain Stewart, portraituriste brillant et coloré du dernier siècle, ét un certait Copley, sérieux, correct, un peu maigre, mais assez puissant ofganisateur de scènes et de costümes, qui appartiennent légitimement à cette bonne et solide ligtiée de l’école anglaise qui n’a laissé aucun destendant dans la foule des vernisseurs qu'on admire aujourd'hui à Londres.

Enfir M. Winthrop m'a présenté à M. Ticknor, une des gloires de Boston, gloire littéraire plus due politique. Tout chez lui rappelle ces intérieurs de maisons anglaises, spacieux, confortables, arrangés avec un luxe simple et sévère. Lui-même est un vieillard encore vigoureux, soigné dans sa mise, teignant sa barbe à li mode anglaise, et semblable trait pour trait à un homme politique anglais : figure intéressante et extrêmement distinguée, quoique peut-être moins sympathique que celle de M. Winuthrop. Ils appartiennent l’un et l’äutre, M. Ticknor surtout, au parti qu’on appelle ici copperhead. Pattisans de l’esclavige dans lé pays de l'abolition, uñ peu aristocrates l’un et l’autre dans le pays le plus égalitaire qu’il y ait au monde, prédisant, lorsqu'ils s’'abandonnent, la ruine des institutions libérales et le démermbrement de la république, ce sont des noyés politiques mal résighés à leur sort. M. Ticknot surtout, avec ühe obstinatio d'ailleurs bien permise-à ses soixahte-tfeize ans, a t'ésisté toujours aû Mouvement qui régénère aujourd'hui l'Améfique. Je vois en lui l’homme du passé, que riëh

n’a pu plier ni adoucir, et qui, pour imposer à son langage la contrainte qu’exige l’aveuglement du siècle, n’en demeure pas moins au fond du cœur l'ami convaincu de l'esclavage. Réservé par nature, dédaigneux par instinct et contenu par nécessité, il ne parle pas volontiers des affaires de son pays. Un mot méprisant à l'adresse des puissants du jour, un aveu que les institutions américaines avaient dégénéré, un silence découragé plus expressif que

beaucoup de paroles, sent tout ce que j’ai pu tirer de lui |

sur l'Amérique. Son salon, où se rassemble d’ailleurs une société très-littéraire, est un foyer d’esclavagisme où l'étranger désireux de ne blesser personne ne respire pas très-librement. J'y ai fait la connaissance d'un certain M. H... que tout le monde me désigne comme un des

coryphées du parti, et qui, tout en se disant plus oppost |

que personne à l'esclavage, en fait la théorie entière, à laquelle il ne manque que la conclusion. Il est remarquable de voir combien ceux qui professent ces tristes opinions rougissent, malgré eux, de les avouer. Quand une idée exerce un tel empire, c’est qu’on sent qu’elle a la force pour elle, et qu’il serait aussi inutile de la combattre que de faire voile contre le vent.

Ce matin, M. E..., vieillard aimable et instruit, n'a conduit à Cambridge, en pays universitaire. Cambridge est surtout une ville d'étudiants et de professeurs : c’est là qu'est établi le fameux collége de Harvard, une de ces vastes et florissantes institutions privées que l'Amérique oppose avec orgueil aux établissements officiels de l'Europe. Toutes les familles riches y envoient étudier leurs fils, , comme en Angleterre aux universités d'Oxford ou de Cambridge. Harvard-College dans le Nord, comme l’université de Virginie dans le Sud, a longtemps été la pépinière des hommes les plus distingués de l'Amérique.

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Soutenu par de riches dotations, il compte parmi ses anciens présidents ou recteurs les hommes les plus considérables de Boston. Les bâtiments de l’université occupent de vastes enclos champêtres, dispersés parmi les prairies qu'ombragent encore des groupes d'ormes et de chênes. Les professeurs vivent dans de jolies maisonnettes, placées à deux pas de leurs laboratoires on de leurs amphithéâtres, comme le presbytère à côté de l’église. J'y ai vu une spacieuse bibliothèque, réservée aux étudiants, admirablement rangée dans un grand édifice de brique et de fer élevé tout exprès, et fort au courant de toutes les nouveautés de l'Europe. Mon guide me mena chez le professeur Asa Gray, nom bien connu de tous les botanistes et porté par un homme doux, sérieux, aimable, enjoué, qui soigne ses herbiers et ses serres avec une affection toute paternelle, jeune encore du reste et n’ayant point du tout les dehors du vieux savant. Enfin nous allâmes voir dans son musée M. Agassiz, à qui par occasion j'ai entendu faire une iecture. Il avait tout au plus une trentaine d’auditeurs venus du dehors, car ce n’était pas une des leçons régulières de l'université ; c'était simplement un cours d'amateurs où l’illustre savant essaie de donner un intérêt positif et pratique à l'enseignement. de la zoologie élémentaire. A la fin de la leçon, il mit en délibération et fit voter l'heure des leçons prochaines. L'attention de son petit auditoire de jardiniers et d’artisans de Cambridge n'était pas certainement moins remarquable que la complaisance du professeur lui-même, qui, désireux avant tout d'instruire, se mettait de si honne grâce aux ordres du public.

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