‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 13 sur 70 · BO · texte numérisé non relu

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5 décembre.

Hier dimanche, le juge Russel m’a conduit au schoolship, qui est tout à la fois une école navale, une maison de correction pour les enfants rétifs et un asile pour les enfants vagabonds. Les visiteurs, après un court service religieux dit par le capitaine dans la grande salle du bord, ont adressé aux enfants des allocutions moitié religieuses, moitié plaisantes, qui n'auraient pas été d’un goût exquis pour un auditoire raffiné, mais dont la vivacité, la sympathique franchise et l’amicale exhortation valaient mieux que toutes les grandes phrases qu'un Français se serait cru obligé de faire. La faculté de s'adapter à tous les esprits, de parler pour tous les auditoires, de s’abaisser jusqu’à eux sans s’avilir, ne s’acquiert pas moins dans la pratique des mœurs démocratiques que ce grossier charlatanisme dont je vous ai souvent entretenu. Ce n’est pas l’école qui est mauvaise, ce sont bien souvent les hommes qui en reçoivent les leçons. Il y a en Amérique des orateurs populaciers qui ne savent parler que pour un troupeau d’Irlandais ivres; mais il y en a d’autres qui savent se faire entendre des intelligences les plus bornées sans salir en rien leur caractère, ni diminuer leur dignité.

Ce matin, à son tour, M. Hale, un des magistrats municipaux, m'a mené en nombreuse compagnie à la

prison, maison de correction, asile pour les pauvres «t école disciplinaire de Deer Island, J'y ai vu sur une moindre échelle la même chose à peu près que dans les grands établissements de la ville de New-York. Toute. fois, les règlements diffèrent : la ville de New-York ouvre ses asiles au monde entier ; Boston n’y admet les

pauvres qu'après dix ans de résidence dans la vilk. k

Comme à New-York, c'est un pénible spectacle que l prison des filles perdues, tristement enveloppées dans leurs robes de bure et leurs sarraux de grosse toile grise, On les traite à la fois avec une extrême sollicitude et une rigoureuse sévérité. Dans le Massachusetts, on classe parmi les délits graves, non-seulement le vagabondage, mais encore la fornication et l’ivrognerie, La vieille austérité puritaine a laissé sa trace dans les lois. — On me parle aussi d’une maison de correction ou reform school pour les très-jeunes filles, où elles sont hébergées et moralisées dans des familles privées ; mais cette école es située à vingt milles de Boston, et je n’ai pas le temps d'aller si loin pour la visiter.

7 décembre,

Je ne vous ai pas encore parlé de M. Everett. L'autre

jour, je me présente chez lui : un vieillard vêtu de noir, È

de taille moyenne, les reins un peu courbés, se lève de son fauteuil et vient au-devant de moi avec les manières simples et courtoises d’un parfait gentleman. L'appartement où il me reçoit est une de ces grandes libraries anglaises qui servent à Ja fois de salon et de cabinet d'étude. Il y a quarante ans que M, Everett n’a été en France , et pourtant il parle le français avec une correc-

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parler de son pays et du mien, de sonder un peu ses opinions, de me découvrir avec lui des sympathies et des idées communes; mais à une politesse pleine de bienveillance et de cordialité M. Everett joint une réserve diplomatique dont il n'est pas facile de venir à bout. Au lieu de me répondre, il m’a exhibé des livres qu’on lui avait envoyés pour la vente de la Sailor’s fair, entre-

à prise à la fois charitable et patriotique dont il s’est beau-

coup occupé dans ces derniers temps. Il m'a montré des

D photographies, des eaux-fortes récemment arrivées de Paris. Ce n’est pas là précisément ce que j'attendais;

mais il semble saturé de politique et désireux d'y songer le moins possible en dehors de la vie publique. Ce n’est point non plus un de ces esprits actifs et curieux qui expriment le suc de tous les esprits qu’ils rencontrent et se font étaler avidement la pacotille d'idées et de renseignements nouveaux qu’apporte toujours un voyageur étranger, Il me disait qu'il avait presque oublié et perdu de

di vue les affaires d'Europe. Il avait un peu l'air d'un

homme qui se promène à loisir dans un beau jardin et qui n'aime pas qu’on jette des pierres inconnues dans ses

M avenues sablées. Telle est souvent la disposition des lit- Liérateurs de profession, et l’on s'aperçoit bientôt que,

par nature et par éducation, M. Everett est avant tout un scholar, un lettré. Il appartient à ce genre académique qui ne trouve pas sa place en Amérique et qui est forcé de s’y déguiser sous l’habit du politique ou la cravate du clergyman. Du temps où le costume ecclésiastique était à la mode, et où tant d'hommes, qui depuis l'ont abandonné, embrassaient par fashion la sainte profession, M. Everett a été un prédicateur renommé dans l’Église unitai-

rienne, un prédicateur fleuri et goûté des femmes. Plus tard, toute la pléiade littéraire de Boston a quitté le ser.

vice de Dieu pour celui des hommes, et d’orateur sacré R

M. Everett est devenu lecturer et oraleur politique. Cette carrière nouvelle et le remarquable talent qu'il déployai partout l'ont conduit au sénat, à l'ambassade de Londres, au ministère enfin après la mort de Daniel Webster, dont il était le disciple et l'ami. Lors de l'avant-dernière élec. tion présidentielle, il n'était pas un des chefs du part républicain, ni un partisan du sudiste Breckenridge; i était ancien whig, allié aux démocrates modérés, candidat lui-même à la vice-présidence sur le ticket intermédiaire et conciliateur de Bell et d'Everett. L'événement a montré quelle était la valeur de ces essais malheureux de conciliation : Landis que M. Bell passait au Sud le lendemain de l'élection de Lincoln, et prenait une par active à la rébellion, M. Everett, fidèle à toute une vie d'honneur et de patriotisme, prenait place parni les plus chauds défenseurs du drapeau national. Depui ce jour, il a sans arrière-pensée accepté l’abolition de l'esclavage et interprété constamment les states rights dans un sens aussi étroit qu'un républicain peut le désirer. Dans l'élection du mois de novembre, il a été im des plus fermes soutiens du président Lincoln. Il à si se distinguer résolûment de ceux avec lesquels il avail contracté de longue date une fraternité publique, « parmi lesquels il comptait ses meilleures amitiés. II l'i fait sans aigreur comme sans indulgence, disant aux partis leurs verités pleines, mais s’abstenant toujours de ces attaques blessantes aux personnes, qu'ici la politique

semble croire de bonne guerre. Aussi dénué d’ambition B

que de rancune, il ne songe plus, dans son grand âgr. qu'à exercer l'influenre de sa parole au profit de la caus:

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