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nationale et à pousser à la roue dans le mauvais pas. Cependant, comme tous les honnêtes gens, il a excité des haines et des colères implacables chez les anciens alliés qu'il s’est décidé à combattre, sans peut-être rencontrer chez ceux dont il a embrassé la cause la reconnaissance et la sympathie qu’il en devait attendre. De tous ses anciens amis, M. Winthrop est le seul qui lui rende justice et lui soit resté fidèle : tous les autres ne peuvent lui pardonner ce qu’ils appellent sa trahison. Je sais des républicains qui médisent de lui encore plus que les démocrates. Ce n’en est pas moins un des meilleurs citoyens et un des hommes les plus respectés de l’Amérique. |
A vrai dire, M. Everett n’est pas populaire. La démocratie américaine préfère à ces raffinés de l’intelligence des hommes de son espèce et plus voisins de son niveau. Parcourez la liste des présidents des États-Unis depuis trente ans, entre Jackson et Lincoln : vous n’y verrez que des noms médiocres. Vous n’y trouverez ni Clay, ni Webster, ni ce Douglas tant surfait, qui a pourtant laissé dans le monde politique une impression profonde, ni M. Everett lui-même, dont c'était pourtant l'ambition. Son éloquence, qui est grande, n’est pas du genre qui convient à la multitude. Ses belles harangues, composées d'avance et toujours écrites, sont limées, polies, ornées de longue main. Il me semble le voir (bien que je ne lui aie jamais entendu dire que quelques paroles banales) déroulant ses périodes avec un plaisir d'artiste applaudi, tantôt avec un débit pressé, rapide, entraînant, quoique harmonieux et mesuré, tantôt s’arrêtant sur les pensées graves, — enfin avec un geste de courtoisie gracieuse et un demi-salut distribuant ses remerciments à ses auditeurs charmés, Pas un mot, pas une intonation, pas un
geste qui ne soit étudié. Il reste de M. Everett la même impression que des prédicateurs célèbres : quel admi. rable parleur ! mais il ne m'a point converti.
Combien différente est l’éloquence de M. Wendell Phil. lips ! Je viens de l’entendre dans un grand meeting que, suivant la coutume du pays, il avait convoqué à Music- Hall pour dire son avis « sur la situation. » Celui-là n’est
pas un littérateur raffiné; il ne parle pas pour imprimer. |
Il parle à tout le monde et partout : quand on l'appelle, il est toujours prêt. Il dit lui-même de ses discours : « Ce ne sont que des entretiens. » Il vise au but, non pas à l'effet. Il me disait l’autre jour, comme il revenait d’une tournée oratoire qu’il avait faite dans le Maine : « Nous
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n’est pas de faire de beaux morceaux, mais de convaincre et d’émouvoir ceux qui nous écoutent. » Il a l’éloquence effective, élevée quand sa pensée s'élève, simple quand il rencontre des idées communes, et toujours au niveau de l'auditoire auquel il s'adresse. Sa manière calme, mais énergique et passionnée, des traits d'esprit fins et mordants décochés de place en place, ici de la causerie familière, là des mouvements de grande éloquence, et surtout cette parfaite sérénité qui se joint en lui à la conviction du bien, en font un des parleurs les plus attachants et les plus extraordinaires que j'aie jamais entendus. Voilà le grand orateur de l'Amérique. Je sais que M. Phillips est un révolutionnaire, un fanatique, un agitateur, un radical, l'incarnation même du radicalisme. C’est un de ces penseurs qui se tiennent en dehors de la pratique des affaires, qui peut-être seraient incapables de gouverner eux-mêmes leur pays, et à qui du reste leur nature en interdit l'ambition; c'est, comme disent les Anglais, un excentrique, un de ces hommes absolus et passionnés
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et la grandeur d’une nation. » Vous pouvez médire, si vous voulez, de ces esprits entiers et opiniâtres, à qui manque la dose modérée de scepticisme et d’indifférence qu'on est convenu d'appeler la sagesse pratique. Ce sont pourtant ces esprils aveugles qui ont racheté l'Amérique du crime de l'esclavage. La foi, l'énergie virile, le dé-
A pouement d'une vie entière à une noble cause, ne sont Bpeut-être plus des vertus françaises, mais elles sont en- Leorc faites pour plaire à un Français.
8 décembre,
Voilà l'hiver américain qui commence. Après un été
indien (tndian summer) prolongé bien au-delà de la durée ordinaire, et doux, calme, suave comme nos beaux jours Ale novembre, voilà que tout à coup s’est élevé le vent du
nord. ILest temps de quitter cette Sibérie et de descendre
un peu vers le sud. N'était la guerre, ce serait la saison
de me promener dans l’Alabama et dans la Floride, à
ASaint-Augustin, cette Nice des États-Unis, dont la rébel- Dion a dépossédé les poitrinaires du nord.
Me voilà d’ailleurs naturalisé à Boston. Du club où j'ai üté présenté, je regarde tous les matins les gais reflets du soleil sur la blanche facade du State-house et la verte
prairie du parc en lisant mon journal comme un habitué.
Le soir, je vais dans le monde, surtout dans le monde
Alitéraire et politique. J'y rencontre la meilleure société
de Boston, société distinguée, sinon élégante, qui va parlois au bal en redingote et en robe montante, mais qui à
tout le fond si elle n’a toujours l'extérieur de la bonne |
compagnie. Une des maisons où je suis le mieux accueil
et où je vais avec le plus de plaisir est celle du docteur
Howe, ancien philhellène, ami et compagnon d'armes { lord Byron, et qui semble un homme de caractère de gique et chevaleresque. Madame Howe, qui est une ss muses de Boston, et qui, pour emprunter les paroles du juge compétent, « a presque du génie, » est en outr une personne d'un esprit aimable et pénétrant. Elle ,
mené une fois à son club, où j'ai assisté à une scène fon
curieuse, car les femmes ont ici leurs clubs tout comme
les hommes. Rassurez-vous cependant: ce n’était px
une assemblée de blooméristes ou de vésuviennes, ©’éta
simplement une société littéraire de femmes du monde | '
qui se réunit toutes les semaines chez une des dame
sociétaires, et d’où les hommes sont en principe rigou-e goureusement exclus. Chaque dame a pourtant le droik
d amener avec elle un cavalier, un seul, et elle doitk choisir parmi les plus dignes d'être introduits dans h à L1 é 9 . . | docte corporation : c'était pour moi un grand honnew
que d'y être admis d'emblée. La séance avait un parfn
tout académique. On s’assit en cerele autour des virtuoses: celle-ci, couchée mollement sur une ottomane, lut « , dut
laissa pour ainsi dire tomber à demi-voix de ses lèvra
un long entretien physiologico-mystique sur les effet
ar ; , Q Q moraux de l’opium et du haschisch, dans un style tou pénétré de leurs languissantes vertus ; cette autre vint lin
une ode et des poésies légères. Le public garda jusqu’ bout son décorum imperturbable : il ne témoignait 1
satisfaction que par ces fins sourires et ces applaudissements discrets que mesure une politesse exercée à l'a servation des convenances. On ne s'émancipa qu'après la séance, en passant dans la salle où le souper ta
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servi : alors les libres causeries, le cliquetis des verres, les éclats de voix joyeuses, tout ce tumulte inattendu ressemblait à l'explosion bruyante d’une bande d’écoliers échappés. Tout d’un coup on fit silence : un des invités prit un air tragique et débita une parade, inter pocula, cette fois parmi les rires sonores et les applaudissements prolongés. La scène se passait dans une cour de justice, et l'acteur imitait, me dit-on, un célèbre avocat de la ville avec tous les hurlements, trépignements, convulsions et cabrioles que j'ai moi-même admirés souvent chez les orateurs populaires. C'était le dessert de la fête, et le menu de ce festin littéraire me rappelait un peu ces diners chinois où l’on commence par les sucreries, les bonbons parfumés, pour finir par la grosse viande et les ragoûts poivrés…
C’est aujourd'hui, 8 décembre, que les colléges élec toraux des divers États se réunissent dans leurs capitales pour nommer le président des États-Unis, et que l’élection d'Abraham Lincoln va devenir un fait officiel. En même temps le président adressera son message au congrès. Malgré les bruits qui ont couru d’un changement de politique, le peuple américain ne témoigne rien de l'anxiété fébrile avec laquelle nous avons coutume d’attendre le discours de la couronne à l'ouverture des chambres. Les institutions vraiment démocratiques ont ce résultat, que le peuple ne choisit pas seulement un homme, mais une politique et une doctrine. C’est sur la plate-forme républicaine que M. Lincoln est élu président des États-Unis, c’est sur la plate-forme républicaine qu'il doit faire la paix ou la guerre. Quant aux paroles qu'il va prononcer, elles ne doivent pas tomber comme un coup de tonnerre sortant du nuage obseur de la majesté exécutive, elles doivent, simplement formuler la
politique qui une fois de plus a reçu l'assentiment nailonal.
9 décembre.
Hier encore il m'a fallu prendre ma pitance quotidienne d'établissements charitables ou philanthropiques, jurant bien cette fois qu’on ne m’y reprendrait plus. Enfin, après une journée de flânerie parmi les prisonniers, les enfants, les vieux pauvres, j'ai dîné, en compagnie des membres du collége électoral de Massachusetts, chez leur président, M. Everett. C'était une réunion officiellé des plus graves et des plus cérémonieuses, bien que tous les convives s’eussent pas d’habit noir. On prononça des discours, on porta des toasts peut-être un peu gourmés ; un révérend clergyman improvisa avant et après le repas, sous forme de bénédiction et de grâces, deux prières patriotiques, les yeux au ciel, tandis que les convives avaient les yeux baissés. Enfin on se dispersa de bonne heure, et j'allai finir ma soirée au club avec le fils du président Lincoln.
Les opérations du collége électoral ne sont d’ailleurs qu'une pure formalité. Les électeurs ne sont plus, comme autrefois, nommés par district; ils sont nommés en masse et par liste, dans l’État tout entier. Tandis qu’ils s’appellent encore les uns électeurs at large, représentants de l’État, les autres électeurs de telle ou telle circonseription locale, ils sont tous nommés de la même façon. Cette réforme ou plutôt cette révolutiun s’est opérée insensiblement par l'usage. Certains États qui n’ont jamais voulu nommer autrement leurs électeurs exerçaient une influence disproportionnée avec leur importance véritable.
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Tandis que les autres, en se divisant, neutralisaient sou vent leur propre vote, ceux-ci jetaient tout leur poids d'un seul côté et restaient maîtres de l'élection. L'équité voulait un régime uniforme. Tous les États se mirent donc La voter en bloc, avec l'unité démocratique des républiques anciennes, ou du peuple français nommant un empereur. A La conséquence ést d'annuler dans chaque État l'influence Des minorités.
Vous comprenez combien ce système a été utile à la sécession, Dans les États rebelles, la loi de la majorité
était devenue si puissante qu'on put ne tenir aucun D compte de la minorité unioniste qui voulait rester sou- Amise au gouvernement des États-Unis. On n’était plus
citoyen des États-Unis, on était citoyen du Massachusetts ou de la Virginie. Le gouvernement de l’Union était une
À proie dont les États s’emparaient à tour de rôle, un ins-
trument de domination pour les plus forts, ligués entre
BA eux pour opprimer les faibles. Sans rien perdre nomina-
lement de ses attributions souveraines, l'autorité fédérale était réduite à l'impuissance par le pouvoir excessif des 1 majorités locales. C’est ce dont on commence à voir | l'inconvénient; mais peut-on remonter la pente naturelle de la démocratie ? Il serait plus aisé de renverser d’un coup toutes les barrières pour confondre dix millions d'électeurs dans un vote unique et universel. Cette solu-
M tion radicale aurait pour elle l'esprit des temps, et il
n'est pas impossible qu’elle s’offre un jour ou l’autre au congrès. L'unité administrative en serait, il faut le dire, la conséquence naturelle. L'Amérique verrait s'ouvrir une ère nouvelle de centralisation progressive qui pourrait
être fatale à sa liberté. Elle compte sur le pouvoir judiciaire pour s’en défendre, et le fait est que ce pouvoir joue aux États-Unis un rôle modérateur, qui semble à
peine compatible avec l'esprit de la démocratie. 11 fai
remonter à nos anciens parlements et supposer inc. testées leurs prérogatives, pour comprendre la puissane de ce veto de la cour suprême et de ces interprétation souveraines (sans être pourtant législatives), qui dicten au président les ordres de la loi. Mais si pendant plusieu présidences le courant politique porte le pays unifor. mément du même côté, la cour suprême elle-même ser envahie et entraînée. M. Chase ne vient-il pas d’être | nommé chef-justice en remplacement du juge TaneyR de sudiste mémoire, à cause de ses opinions radicales U les journaux républicains n’ont-ils pas dit que ce choï
était nécessaire pour obtenir de la cour des mesures sé. Un temple vères contre les rebelles? Il est à craindre que le pouvoï “s judiciaire ne devienne un jour l’appendice docile du pou- Fee voir politique. l'Anglete
Le remède, à mon avis, n'est pas dans l'unité : il es es au contraire dans une plus grande division locale. C& in
n'est pas l'Union qui est trop faible, ce sont les États qui Bi sont trop puissants. :
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