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Ce n’est pas ainsi que les Américains entendent la liberté religieuse. Ils pensent qu’on ne peut séparer la religion des choses humaines sans la condamner, pour ainsi dire, à s’éteindre dans le vide. Leur idéal religieux nest pas un cloître, une nécropole où ies âmes aillent mourir d'avance ; c’est une école de morale agissante
| associée à tous les intérêts de la vie. Leur liberté reli-
gieuse à pour abri, non pas un privilége particulier,
| mais l’ensemble des libertés publiques. Ils ouvrent une
église comme ils publient un journal, ils fondent une religion comme une association politique, toutes choses également permises au nom d’un même principe. Aussi, écoutez le prédicateur dans sa chaire, il ne se borne pas à développer un lieu commun de morale ni à tourner sur place dans le labyrinthe de la doctrine ; il entre de plainpied dans la vie pratique. Il prêche sur les devoirs du citoyen, sur l'esclavage, sur l'élection présidentielle ; il fait de la chaire une vraie tribune, et parfois même du soin des âmes un vrai gouvernement. Les populations catholiques surtout, pour la plupart ignorantes et crédules, sont dirigées absolument par les prêtres jusque dans leurs intérêts matériels, et il arrive souvent que le gouvernement invoque l'autorité de leurs évêques. L'an dernier, la population allemande et irlandaise de Boston fut prise d'une panique financière et voulut retirer ses économies des caisses d'épargne, parce qu’elles avaient placé leurs fonds sur l'emprunt national. Les directeurs des caisses d'épargne s’adressèrent alors à l'évêque, et le dimanche suivant, dans toutes les églises de la ville, les catholiques reçurent du haut de la chaire, entre l'Evangile et le Credo, le conseil de ne pas retirer leur
argent. Voilà une influence temporelle que peuvent envier tous les clergés du monde : elle n’est due pourtant qu'à la liberté (1).
Pour bien concevoir toute l'étendue de cette liberté, il faut d'abord comprendre la tournure positive et pour ainsi dire protestante de l'esprit religieux en Amérique, Les Américains ne font pas de la religion un sanctuaire impénétrable : ils ne la séparent jamais de la morale et de la raison. Le credo quia absurdum ne serait pour eux qu'une absurdité. Leur foi n’est pas une abdication de la pensée, mais un assentiment raisonné de l'esprit.
L'homme accoutumé en toute chose à se conduire lui- :
même n'aime pas à se laisser guider aveuglément : il ne veut pas d’intermédiaire entre Dieu et sa conscience. Le pasteur qu'il écoute volontiers n’est pas à ses yeux un
{4} Voici un fait qui montre encore combien est intime aux États-Unis l'alliance de la liberté religieuse et de la liberté politique. Quand la guerre civile éclata, toutes les communions se divisèrent sur la question de l'esclavage et de la sécession. L'Église anglicane, ou (comme on dit en Amérique) l'Église épiscopale du Sud, se sépara absolument de celle du Nord, et. forma une organisation nouvelle. Elle a persisté quelque temps à maintenir sa hiérarchie séparée et à rester comme un vivant souvenir de la guerre civile; elle refusait surtout obstinément de rétablir dans sa liturgie les prières d’usage pour le président des États-Unis. Dans le cabinet de Washington, deux ministres, MM. Harlan et Stanton, voulaient user des droits de la victoire pour l’y contraindre; mais le président Johnson frappa du pied avec violence : « Cette guerre, dit-il tout en colère, cette guerre a-t-elle été faite pour sauver l’Union ou pour opprimer les églises? » On sait d’ailleurs qu'en novembre dernier, les délégués de l'Église épiscopale du Sud, assemblés en convention nationale à Augusta, dans la Géorgie, ont renoué leur ancienne alliance avec les diocèses du Nord.
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favori de la cour céleste, mais simplement un conseiller sage et pieux qu'il a choisi lui-même et qu’il abandonne pour un autre quand il croit devoir en changer. Aussi le premier venu peut-il prêcher la parole de Dieu; il n’est besoin ni de titre ni de diplôme pour avoir le droit de l'enseigner. Non-seulement les lois ne s’y opposent pas,
mais l'opinion publique elle-même n’en est pas offensée.
| La religion en Amérique est la chose de tous, et non le
livre ouvert au petit nombre; elle est, si j'ose ainsi parler, démocratique comme les institutions et les mœurs. Seul, le catholicisme, quoique profondément modifié par ce climat politique et social, conserve une forte unité, une hiérarchie puissante et un gouvernement pour ainsi
| dire aristocratique ; mais les catholiques américains sont
ls premiers à bénir ce régime de liberté protestante auquel ils font la guerre : ils vous diront qu'ici seulement,
Det à la faveur de la liberté américaine, îls ont pu fonder
ces associations puissantes et exercer ces influences politiques qui ailleurs seraient regardées comme un danger public. Entre catholiques et protestants, il y a des antipathies; il n’y a point de haïnes profondes, parce que personne n’a de priviléges et que tout le monde respire également le grand air de la liberté. Quant aux preshytériens, épiscopaliens, unitairiens et autres, malgré leurs profondes diversités de doctrines, ils se ressemblent tous. Si parfois une dispute s’élève entre deux des communions protestantes, c'est bien plus une rivalité d'influences locales qu’une querelle de religions. Les sectes s’injunent, se déchirent, s’accusent mutuellement d’hérésie dunnable et d'erreur diabolique. Qu'importe au grand
| public? Iles laisse se dévorer entre elles pour ne s’atta-
cher qu'au christianisme général qui ressort de leurs
enseignements. Plus elles se divisent et plus La foule se lasse de leurs rivalités stériles, plus le sentiment d’un large unité religieuse grandit dans le cœur de la nation, Rien -de plus fréquent en Amérique que de voir de laïques prendre la place du ministre du culte et réciter les prières consacrées, commenter eux-mêmes l’Ecriture à leurs voisins et à leurs amis. J'ai vu dans les grandes villes ce qui, je crois, ne se voit nuile part, des assenblées religieuses ouvertes à toutes les communions chrétiennes, où «tous sont invités » à venir prier en commun. La moitié des Américains ne tiennent sérieusement à aucune secte, ils ne croient pas qu’on doive einbrasser une communion plutôt qu'une autre; on peut même à |, rigueur ne faire partie d'aucune église. I suffit qu'on soit chrétien, mais n'allez pas plus loin, ou vous n’ête: plus qu’un fou, un être immoral et dangereux. Voilà, ce me semble, la mesure générale de la foi religieuse aux États-Unis : le christianisme est une loi, le choix d'une église n'est qu'une affaire de préférence individuelle. Demandez à un Américain quelle est sa religion, il ne vous dira pas : «Je suis méthodiste, baptiste, anglican; » il vous dira : « J'entends le réverend M. un tel. » Si ke révérend l'exploite où l’ennuie, s’il estmécon.ent du dernier sermon, il cherche un autre pasteur ou lit luimême les livres saints à sa manière.
Comment peut-il s'arrêter en chemin? Comment du libre examen ne passe-t-il pas à la négation? C’est le secret des Américains. Les hommes de cette race ont l'esprit aussi conservateur qu’indépendant. Ils admettent volontiers sans les discuter certaines autorités établies et certains faits enracinés. Sans doute ils sont raisonneurs, mais ils ne sont pas spéculatifs : ils ont peur des astes espaces et des horizons vides. I leur faut un point
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Ils subissent enfin le joug de l'opinion publique. L’opi-
| pion est une puissance invisible et toujours présente, à
laquelle on obéit bien plus volontiers qu’à une autorité qui s'impose; elle nous plie, nous façonne, nous persuade à notre iusu. Combien n’a-t-on point parlé de la tyrannie religieuse que l'opinion publique fait régner aux États- Unis! L'opinion est assurément la grande puissance des démocraties, et elle passe sur le corps à quiconque essaye de lui barrer la voie. Aussi, bien qu’en Amérique il yait déjà des incrédules, personne n’ose-t-il être ouvertement irréligieux. Voilà maintenant à quoi se borne cette redoutable tyrannie de l'opinion : tout ce qu’elle exige, c’est qu'on la respecte et qu'on ne l'attaque pas ouvertement. Elle permet du reste aux esprits forts beaucoup d’écarts et de caprices. Parmi ces chrétiens excentriques, il en est qui visiblement s’échappent par la tangente. L'un d'eux, me parlant de la Vie de Jésus, de M. Renan, me disait qu'il était singulier que le meilleur exposé qu'il y eût de la doctrine unitairienne eût été écrit en France. Ce livre, que chez nous tant de gens voudraient brûler, est ici fort lu et fort estimé. Cela prouve qu'il règne encore en Amérique une certaine liberté
2e ASSET Se
DE AIG FES
d'opinion. Les idées de la philosophie moderne s'y mêlent
au mouvement religieux, réprouvées des uns, adoptées RS
des autres, discutées tranquillement partout. C’est peutêtre, aux yeux des fermes croyants, la plus dangereuse forme de l'erreur, un piége caché, insidiæ diaboli ; mais aux yeux'du moraliste c’est la plus innocente des philosophies, la plus bienfaisante même, si elle satisfait les doutes de quelques raisons inquiètes sans détruire en elles le sentiment religieux, si elle leur sert d'étape sur la pente de l’incrédulité sans les jeter dans la négation violente et hostile. Ils ne sont plus chrétiens, c’est possible; mais ils se disent chrétiens, ils croient l'être, \t c'est encore l’être à demi.
Vous me de” .andez ma conclusion : je vais vous la dire en deux mots. Il ne faut pas avoir d'horreur pour qu'on a trop souvent app°lé l’inarchie religieuse de l'Amérique. Il n’est pas vrai que l'opinion y fasse régner en matière de foi une tyrannie insupportable; il n'est pas vrai qu'il n’y ait pas en Amérique de religion sérieuse. Le peuple qui mêle la prière à tous les actes de sa vie publique et privée est certainement un peuple religieux. Enfin il ne faut pas, si or l’admire, se figurer que la liberté religieuse à l'américaine puisse être improvisée chez nous par un article de loi. Nous ne pouvons avoir un pied dans la liberté, un pied dans l'arbitraire administratif, Nous n’imiterons pas la liberté religieuse de l'Amérique avant d’imiter aussi toutes ses autres libertés.
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12 décembre,
J'ai entendu hier soir, entendu cette fois et compris, car j'étais assis à deux pas de lui, le philosophe Emerson, et je veux enfin lui rendre justice. La gaucherie de sa manière, la monotonie de sa voix disparaissent quand on peut suivre le fil capricieux et fin de sa pensée, Je serais embarrassé de me rappeler ce qu'il a dit : ilme semble que sa lecture n’avait ni commencement, ni milieu, ni conclusion; mais le tout est parsemé d'aperçus si originaux, exprimé dans un langage si plein de saveur personnelle, avec des traits d'imagination si inattendus et si charmants, que je comprends la grande renommée de ce penseur fantasque et profond. C’est un esprit curieux et inquisiteur, plus voisin de Montaigne que de tout autre, comme lui sceptique et souriant, destructeur et optimiste, rassasiant son esprit des doutes qui affament les autres, ne connaissant ni le découragement, ni l'illusion, e heureux dans le seul exercice de sa pensée. Est-il bien vrai pourtant que M. Emerson soit un sceptique? C’est une accusation bien vite portée contre les esprits libres qui ne s’enchainent à aucun système et à aucun préjugé. M. "merson au contraire est un croyant, il a foi dans la recherche de la vérité, dans le progrès moral et matériel du monde, foi surtout dans l’infinie fécondité de la nature humaine. Ce qu'il repousse, ce sont les conventions, les règles surannées, tout ce bagage inutile, tout ce fardeau du passé qui rend l'esprit immobile. Dans son livre de Nature, il insiste particulièrement sur cette idée que rien n’est épuisé, que la nature est aussi neuve qu’au premier jour. « LÉ vous-même, » voilà son précepte favori; — sa-