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trouve? Pittsfield est dans l'ouest du Massachusetts, près de la frontière de l’État de New-York. C’est une petit ville rurale, gaie, industriease, qui compte environ dix mille habitants, La contrée qui T'environne, comme tout le Massachusetts en général, est un pays montueux boisé, parsemé de lacs et de rivières, tout à fait pittoresque et alpestre sur un petit pied. J'ai traversé hier & chemin de fer de grandes étendues de forêts qui me rap. pelaient la Pensylvanie et l'Ohio. Le pays le plus peupli est ici très clair-semé d'habitants, et les cantons Sauvage du Massachusetts abondent en délicieuses retraites d'éu, L'une d'elles, Lebanon-Springs, où jaillit une fontaine d’eau minérale, située sur Ja colline à deux milles & village sharïer, dominant la vallée, en face des chaines de mountagnettes boisées des environs, reste riante même en hiver et sous le funèbre linceul blane taché de noir
qui ne quittera pas la terre jusqu’au printemps. Pour « À
moment, les bises du nord y sunt glaciales, et quand un bomme s'occupe à maintenir la vie dans son nez, s& mains et ses oreilles, il n’a guère souci d'admirer les étincelles qu'allume sur la neige Ie suleil d'hiver, ni ke sombre contraste des cvergreens sur le paysage déco'oré.
Je vous avouerai en confidence que la déroute com: mence dans ma garde-robe. Cela m'avertit que la saison d'hiver avance et que la même armée ne peut pas faire deux campagnes sans renfort. Il faudra que je me résign: à encourager l'industrie des fabricants indigènes en leur payant double des objets de demi-valeur. Je ne connais pas de pays où la vie matérielle soit à meilleur marché; mais je n’en connais pas non plus où les accessoires de la vie soient plus coûteux. Dans les meilleurs hôtels des grandes villes, on est encore logé, nourri, défrayé de tout pour 4 dollars par jour en papicr-monnaie, En re-
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vanche, le prix moyen d’un pardessus à la mode est de 125 dollars. Toutes les choses de demi-luxe sont à un tel prix que je me demande comment vivent ces Lions de New-York qui n’ont parfois que d’assez maigres revenus.
Dans les quartiers populaires que dédaigne le monde élégant, une tranche de maison de vingt-cinq pieds sur cent, de quoi loger seule une famille, se loue 5,000 ou 6,000 dollars. La cherté n’a pas encore atteint les subsistances, quoique les gens du pays se plaignent que les dépenses indispensables aient triplé depuis trois ans. On voit cependant les mêmes équipages rouler tous les jours à Central-Park, la même foule mangeante et buvante se presser toutes les nuits chez Delmonicé ou à la Maison- Dorée. Les Américains disent que le LL est devenu pour eux le nécessaire.
New-York, 19 décembre,
Me voilà de retour à New-York, la grand'ville; voici le son perpétuel du tocsin annonçant ses perpétuels incendies; veici la pluie qui nettoie les rues et commence par les inonder d’une bouillie neigeuse sans écoulement. J'éprouve, en rentrant dans la Babylone américaine, ce sentiment de dégoût familier que m'inspire, après une nuit de voyage, le Paris sordide et boueux du matin. On s'accoutume si vite aux Heux et aux choses, qu'il me semble rentrer chez moi.
Je vous parlais hier des shakers, et je regrettais de n'avoir pu assister à leurs prières. J'ai fait aujourd'hui une rencontre qui vaut tous les meetings et toutes les danses du monde, parce qu’elle me donne une idée plus juste de cette singulière société, J'étais dans le train de
Pittsfield à Chatham, lorsque je vis un vieux paysan étrangement vêtu, auquel je ne fis d'abord aucune attention. Je le retrouvai à Chatham dans la salle étroite de h station, où il se chauffait devant le poêle, Je m’aperçus alors qu'il portait le costume des shaking-quakers, redingote grise, col blanc, culotte et guêtres brunes. Joignez-ÿ un grand chapeau gris à larges bords tout plats, un vrai chapeau de quaker, et vous avez tout l’homme. Je l'examinais, tout-en lisant un roman de Hawthorne, quand ce siagulier personnage m'adressa la parole en français. « Comment, lui dis-je, avez-vous reconnu que j'étais Français? — J'ai vu tout de suite à votre mise que vous n’étiez ni Américain ni Anglais. » J'appris alors que ce paysan grossièrement vêtu avait longtemps vécu à Paris, qu’il'avait été riche, qu'il connaissait la société parisienne, qu'il était au fait, sinon de nos affaires actuelles, dont il n'avait qu'une vague idée, au moins de celles du temps passé. Ses manières d'homme du monde, son sens affiné des nuances sociales , la variété de sa conversation m’eurent vite gagné. Il me conta qu’il avait des
enfants établis à New-York, qu’il allait en ce moment
leur faire visite, que quant à lui il ne regrettait point sa fortune perdue, et que l'existence la plus simple, la plus retirée, é était ce qui. lui convenait le mieux pour le peu d'années qu'il avait à vivre. Je croyais qu’il allait mo parler de son étrange religion et du parti qu'il avait pris de renoncer an monde; mais il me laissa deviner tout cela sans vouloir y toucher, et moi-même je n’osai lui faire de questions indiscrètes. Nous nous assimes ensemble en chemin de fer. Son vêtement plus que simple, sa paysannerie et son quakérisme semblaient avoir disparu. Nous parlâämes de toutes choses, politique présente et passée, américaine et française, littérature même, et je m'éton-
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nais de plus en plus du bon sens de cet homme. Je n'étais figuréles shakers comme de sombres enthousjastes courbés : sousune règle dé fer, comme de pieux insensés toujours perdus dans les idées apocilyptiqués et luguübrement acharnés
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aient de leurs folies non-seulement un moyen de sanctification personnelle, mais encure une loi universelle à laquelle ilsespéraient convertir l humanité. Ce père de famille allant voir ses enfants, ne réprouvant pas les profanes, s’intéressant au bien terrestre de cette race humaine à qui sa doctrine propose l'extinction pour but suprême, passionné
L'encore sur toutes les questions temporelles qüi devraient :
le trouver dédaigneux ou indifférent, patriote enfin ét vivement ému des dangefs et des souffrances de son pays adoptif, répondait si peu à l’idée que j'avais de la seete que je me demaridais parfois si je ne m'étâis pas mépris. In'y avait pas à douter, le costume trahissait l’homme aussi Sûrement que s’il eût porté un écriteau sur la poitrine. Je m'aperçus qu'il était républicain radical ct (cornme de raison sous lé chapeau du quaker) ardent abolitioniste. Bien luin de prédire la vanité du progrès humain et de prêcher la fin du monde, il 'comntait sur l'avenir pour rénarer et les injustices et les désastres du passé. Jai vu peu d'hommes qui eussent une foi plus
active que ce serviteur volontaire d’une loi d'immobilité :
et d'anéantissement. On dirait un môine qui, une fois sorti de sa cellule, reprenu vie au contact des hommes et oublie l’œuvre de destruction personnelle à laquelle il s'est condamné pour partager, lui aussi, les pensées et les espérances humaines.
Voyez=vous maintenant le vrai caractère de cette congrégation bizarre? Ce n’est ni une aberration sans exemple, ni un produit particulier de l'Amérique; c’est tout
simplement un ordre monastique, le refuge de tous ce qui se sentent dépaysés dans le monde et veulent tre retraite pour y commencer à mourir. On embrasse L religion des shakers comme chez nous on entre dans. ls ordres. Lès hommes malheureux, désappointés, dégoüté de la vie, y vont chercher ie repos; et la cérémonie fati. gante des cabrioles du dimanche ne les empêche pas d trouver le calme profond, la mort anticipée qu'ils dés. . rent. Ils peuvent d’ailleurs en sortir librement, sï par hasard ils reprennent goûi à la vie. On m’a parlé d'ure jeune fille d’Albany qui, dans un désespoir d'amour, pris la robè de bure et le bonnet plat des shakeresse, apportant une dot de plusieurs millions à l’époux divin, La communauté des biens, la vie en troupeau, le célibat. l'obéissance sont des règles communes à tous les ordre religieux, et, pour compléter la ressemblance, de même qu'il y a dans les couvents dés dupeurs et des dupes, Les uns guettant les conversions lucratives et les autres abandonnant leurs biens terrestres aux mains qui dirigent h congrégation, la générosité des néophytes passe également pour profiter aux convertisseurs.
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