‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 42 sur 70 · FRE · texte numérisé non relu

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née, il s'étend dans son fauteuil en balançant son pied et raconte de sa voix gutturale et étouffée les anecdotes de sa vie politique. Sa vive physionomie s’anime d’un sourire ; avec l’apparence d’un laisser-aller extrême, il sait toujours garder la mesure de Ja convenance et: de la courtoisie. Il parle de ses adversaires amicalement, sans rancune, aveé un heureux mélange d'adresse «iplomatique et de bonhomie sincère. Enfin il voit juste et clair, au-dessus des événements actuels, au-dessus des idées et des passions de coterie : il a surtout le bon goût bien rare de ne point faire étalage de ses convictions. C’est ce qui lui vaut apparemment son injuste renommée de scepticisme et d'hypocrisie. Son indifférence présumée n’ést au fond qu'un mélange de modération, d'impartialité et de bienveillance. Croyez-moi, ce n’est pas le tigre à pattes de velours, le Machiavel en action qu’on nous représente : il n'a ni cette puissance ni cette férocité, et ses méfaits se bornent peut-être au meurtre accidentel de quelque souris, croquée en tapinois sous le fauteuil présidentiel.

16 janvier.

Le rapport de Butler a paru. M. Seward, discret par position, semble ignorer les motifs de sa destitution et l’attribuer uniquement au mécontentement que le général Grant a éprouvé de l'échec de Wilmington. « Je ne blâme personne, dit-il avec sa finesse accoutumée; il se peut très-bien que le général Butler, quaiqr'e patriote éprouvé, ne soit pas meilleur soldat que je ne l'aurais été moimême, si j'avais eu, comme tant d’autres, la fantaisie de m'improviser général il y a quatre ans. » Il me semble

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dair qu’il y a sous ce prétexte un monceau de linge sale qu'on aime mieux laver en famille. Le rapport de Butler, à ne considérer que les faits qu'il allèguè et que les autres généraux confirment, est concluant en sa faveur. Le général Grant n'en réitère pas moins au général Ord, son successeur, l’ordre de prendre Wilmington. Une nouvelle expédition secrète, dont on a prié les journaux de ne rien dire de peur d’alarmer l'ennemi, est partie pour bombarder Fort-Fisher ou l'emporter d'assaut. Grant est un homme têtu, qui se brise d'abord contre l'impossible, mais finit par passer toujours à force de donner des coups de bélier dans la muraille. L’amiral Farragut dit qu’il arrivera de deux choses l’une : ou bien les rebelles seront surpris et tomberont avant l’arrivée de leurs renforts, — ou bien, si la prise de Wilmington n'est pas un coup de main, elle ne peut s’obtenir que par de longs et sanglants combats. Tont donne à croire que l'ennemi était sur ses gardes et qu’il a fallu verser du sang. Point de nouvelles d’ailleurs, bien qu’on les attende au ministère d’une heure à l’autre.

Je retrouve ici l'amiral Farragut, qui est établi dans l'hôtel depuis quelques jours. J'ai eu peu de peine à faire la connaissance de cet homme excellent et cordial, et je verx vous dessiner sa silhouette : sa figure est si franche, si peu ornée, si parfaitement sympathique, qu'on la saisit du premier coup d'œil. C’est un vrai marim, de cette espèce droite et bonne, héroïque sans le savoir et aimable sans y songer, par la bienveillance primitire de sa nature inculte. Mousse-à huit ans, il a fait son chemis tout seul et recuei!'e aujourd’hvi la récompense de s2 rude vie. Intrépide et simple, il raconte les beaux passages de sa carrière sans vanité, sans ostentation, dans æn intérêt purement professionnel, n’y cherchant qu des exemples

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et des leçons. Il est si accoutumé au courage qu'il ne songe pas à se faire valoir, et qu'il lui semble évidemment que tout le monde en ferait autant. On s’imagine presque, à l'entendre, qu'on n'aurait pas peur à côté de lui. — Je sens bien qu’à la longue ses récits de manœuvres, d'expériences d'artillerie, ses jugements sur les opérations. navales auxquelles je n’entends rien, me lasseraient comme une Jangue étrangère; mais il n’est pas besoin d’être expert pour voir son intelligence calme « prompte percer sous la simple nudité de ses entretiens.

L'amiral Farragut est né dans le Tennessee : c’est un de ces héroïques défenseurs que l'Union doit aux énergiques populations du Sud, et qui ont quitté leurs familles, leurs foyers, sacrifié leur vie tout entière pour suivre leur drapeau. Envers lui du moins, la patrie n’a pas été ingrate;, on a ressuscité en son honneur le titre abandonné de vice-amiral, Dernièrement ‘les notables de New-York se réunissaient pour lui offrir 50,000 dollars en témoignage d’admiration et de gratitude, Chez nous, cé cadeau serait regardé comme une aumône. Ici on laccepte comme une récompense nationale et une marque d’honneur. Quelle différence au fond entre ce don individuel et notre usage reçu de mendier les pensions et les dotations de l'État? Lequel est le plus dighe? Chaque pays a ses mœurs : autrefois on n'avait pas hante d’être le valet ct le parasite du roi. En Amérique, le peuple est roi : on se fait donc le courtisan et le commensal du peupie.

En fait de réfugiés du Sud, madame Foote, la femme du sénateur Foote, du Tennessee, est #ei prisonnière de guerre à Willard’s-hotel. L'an et l’autre avaient tenté de fuir; mais une patrouille confédérée les reprit aux avantpostes. Madame Faote, après un combat, tomba entre les mains des fédéraux avec les bagages de l'ennemi; le

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- malheureux M. Foote est à présent dans les prisons de Richmond. M. Seward, longtemps son adversaire dans le énat des États-Unis, a lui-même installé madame Foote dans cette maison et défraye pour le moment sa dépense. Tout le monde lui fait bon visage et essaye de la consoler. SiM. Foote parvient à s'échapper du Sud, il sera sans doute jugé pour la forme, puis gracié par le président.

Les journaux de Richmond s’'indignent des prepositions de M. Blair, de celles du moins qu’il est supposé apporter du Nord, car aux dernières nouvelles il n'avait pas encore paru à Richmond. C’est un outrage à leur avis que d’affrir au Sud un retour à l'Union. A leur gré! mais alors ls n'auront pas à se plaindre le jour où l’homme du Nord régnera sur :eur terre en conquérant. Le nombre des Foote grossit d’ailleurs chaque jour. Des patriotes

qu'on est forcé de mettre en prison pour s'assurer de leurs bons et loyaux services ne sont pas d’un grand secours dans une pareille extrémité. On dit que les élections municipales qui ont lieu en ce moment dans divers cantons de la Géorgie donnent les plus beaux résultats unionistes; mais Savannah me para t plus humiliée et plus servile que profondément soumise. A côté des adulateurs, des solliciteurs et des spéculateurs, 11 y a des têtes hautaines qui ne veulent pas 5: courber, mais que le citoyen Sherman, commissaire de la république, ne fera pas, à la manière française, saluer sous la guillotine, Ceux qui avaient horreur des Fankees ont pu passer aux lignes rebelles. Les enfants de Savannah peuvent donc chanter des couplets outrageants pour Lincoln.-Eu demeurant dans la ville, les habitants n’en ont pas moins fait acte de soumission et trahi à leur facon le gouvernement confédéré.

Les drapéaux des monuments publics sont aujourd'hui

ahaissés en signe de deuil pour la mort de M. Everett.

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