‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 55 sur 70 · PRE NET · texte numérisé non relu

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je n'ai vu la vérité plus claire, plus lumineuse et'plus forte. M. Morris, qui ne se rendait qu'à contre-cœur ct reprochait à M. Kennedy sa trop grande vivacité, me disait en sortant de 1à : « Violent comme vous le VOYEZ, c’est le-plus bienveillant et le plus généreux des hommes. Il n'a pas l'ombre de rancune personnelle pour ces coupablés qu'il dénonce à la colère publique. » M. Eaton aussi, en me parlant de la mauvaise santé de son ami ct des ‘craintes qu’elle lui avait plus d’une fois inspirées, rendait hommage à cette générosité si peu commune chez les hommes convaineus et passionnés. — « Chaque fois, mé disait-il, qu’un rebelle a besoin d’un protecteur, soit pour sa liberté menacée, soit pour ses intérêts en souffrance, soit pour obtenir une faveur du gouverncment contre lequel il conspire, il s'adresse à M. Kennedy,« qui remue ciel et terre pour lui venir en aide. »

Le soir, M. Morris m'a mené à un bal où était réunie la fleur de la société sécessioniste. Les temps sont bien changés depuis la guerre, et les réceptions privées deviennent de plus en plus rares; mais on se rassemble

encore une ou deux fois la semaine dans une grande salle

de bal, où l’on se dédommage du deuil publie. La société, me dit-on, y est un peu mêlée, et tout le monde en effet n'avait pas les belles manières, la figure parisienne ct le français irréprochable de mon compagnon. J'ai remarqué pourtant la bonne tenue et la bonne éducation des femmes. Quant aux hommes, frères, pères, fils, la plupart sont à Richmond ou sur l'Océan, dans quelque vaisseu corsaire au pavillon confédéré. Je ne puis pas d'ailleurs connaître un monde où je n'ai passé que’ deux heures et où mes plus longues connaissances ont duré dix minutes.

Aujourd'hui, du matin au soir, je n'ai pas quitté M. Eaton, qui s'est donné à moi avec une complaisance

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tune bonne grâce bien rares même en ce pays hospitalier d'Amérique. Je ne vous parle pas de ses livres, de ses objets d'art, t, de ses dessins, des mille souvenirs de ses longs voyages : c’est l’homme lui-même que je veux vous fire conneître et qui est un échantillon remarquable de de cette classe éclairée d’Américains voyageurs et cosmopolites qui sont les vrais grands seigneurs de cette société mercantile. A trente ans, maitre d'une belle forune, il s’est retiré des affaires et s’est mis à voyager. Je ne sais pas quel pays du monde il n'a point vu ni dans quelle capitale de l'Europe il n'a longtemps séjourné.

Indépendant de tout parti politique, désintéressé de toute ambition personnelle et n'essayant d'exercer quelque

nfuence qu'au profit de la cause nationale, sa plus grande affaire est aujourd'hui [a direction dn Peabody- Institute, établissement littéraire de fondation privée, qui doit plus tard prendre les proportions d'une grande iniversité. Vous concevez qu'un tel homme rie peut avoir aucun des préjugés anti-européens qui rendent parfois déplaisante la société de ses compatriotes. Il ne ressemble lui-même ni aux vendeurs d’or de New-York, ni aux ignorants, inutiles et vaniteux cock-fighters ct negrowhippers du Sud. S'il réprouve un peu l'esprit trop postif et trop avide du Yankee, il en veut bien plus encore à la futilité et à la nullité dédaigneuse de ces planteurs qui ont l’orgucil des ajstocraties sans en avoir la culture et la dignité. Je vous disais que les grands propriétaires du Maryland jouaient dans la révolution américaine le rôle antinational de notre. noblesse émigrée et que la même impuissance serait le châtiment de la même obstitation, Tandis qu'on s’assemble encore pour danser et hire toilette, on se relire systématiquement de toute enreprise bienfaisante et utile. L’abstention, une absten-

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tion sotte, opiniâtre, poussée Jusqu'à l'inertie, est devenue

parmi eux une règle d'honneur. Plusieurs ne veulent même pas prendre part aux élections; ils dédaignent de se mêler à la vile multitude qui leur fait la loi. Ils craindraient, en participant à la chose publique, même par une opposition légale, de faire acte de citoyens ct de reconnaître la honteuse suprématie des Yankees. S'ils sont membres d’une association charitable, ils lui retireront leurs conseils et leurs subsides; s'ils sont administrateurs d’une banque, ils mettront vanité à contrarier | leurs collègues républicains; s’il y a dix sécessionistes sur ‘vingt-sept trustees du Peabody-Instilute, ce sont dix membres morts, qui protestent par leur absence, contre quoi? ils n'en savent rien eux-mêmes. Ils essayent de faire le vide autour de leurs adversaires, sans songer que le désert est autour d'eux et que leur dépit ne nuit qu'à eux-mêmes. Libre à eux de faire les morts et dk s'endormir d’une feinte léthargie ; leurs ennemis cependant leur passent sur le corps, et chaque jour ajoute une pelletée de terre à leur fosse. Quand, fatigués de ce rôle ingrat, ils voudront se relever et revivre, ils se tronveront bel et bien enterrés. |

Vous n'avez pas oublié que le Maryland était presque un État rebelle. Les confédérés prétendent n'avoir pas renoncé à le ressaisir. Cette fameuse ligne de Mason « de Dixon, qui n’est autre chose qué la frontière de l’esclavage, embrassait le Maryland dans ses limites. Pour le conserver à l'Union, il à fallu que Butler, dans toute l'inexpérience audacieuse d’un soldat improvisé , se jetàt avec son réghaent au milieu de ces ponulations ennemies: quand il traversa les rues de Raltimore, on lui tira des coups de fusil des fenêtres. Il a fallu aussi que le généril Mac-Clellan (et le Maryland en a gardé le souvenir) prit

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a collet la législature rebelle et la mit sous clef avant quelle eût suivi l'exemple contagieux des ordonnances de sécession. Cette justice révolutionnaire a laissé des nneunes profondes. Il est au Maryland une classe qui regarde comme conquise, et qui, livrée à elle-même, ne se contenterait pas, comme certains démocrates, de hisser la confédération « aller en paix », mais embras- «rait la cause des rebelles et ajouterait un débris de plus à leur ruine : c'était, il y a quatre ans, la majorité. Depuis, les événements ont fait tourner la roue, et, wmme toujours, l'influence de la majorité nationale 2 hi grandir la minorité locale sur laqueile elle s’appuyait ds l'État. Je doute qu'aujourd'hui, malgré toutes leurs protestations contre la tyrannie de l'Union, aucun des écessionistes de Baltimore souhaite sincèrement qu'on

[envoie à Richmond. On fait des vœux ‘pour la cause,

mais on ne fait rien que des vœux et quelques trahisons

gratuites , qui ne servent qu'à prolonger l'épreuve sans

hrendre moins désespérée. Pour tout le temps que durera la guerre, le Maryland sera dans un état de sourde wllation civile, étouflée seulement par la force. M. Eaton “voue que, sans le pouvoir militaire, on aurait eu Îa surre dans les rues au moment de l'élection ; il doute même de la parfaite sincérité du vote, il n’ose affirmer que Lincoln eût été élu ‘sans la présence et sans le vote de l'armée. Quant à la nouvelle constitution, qui abolit l'esclavage dans l'État, il ne doute pas qu’elle n’eût été poussée sans la pression et l'effort persévérant des troupes fédérales. Telle est la force du fait accompli que h majorité abolitioniste, auparavant de quelques cenhines de voix à peine, en compterait aujourd'hui plusieurs milliers ; mais l'irritation n’en est que plus grande chez ceux que cette mesure dépouille, et qui n’ont pas

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su consentir d'avance à la nécessité. Aujourd’hui l'Union et l'abolition se donnent la main, et il ne peut plus y avoir d'équivoque entre les partis : il faut ou bien préfé.

rer l'Union à l'esclavage et rentrer dans les États rebelles | par la brèche de l'émancipation, ou bien se dire l'ennemi R

de l'unité nationale et avouer le Sud comme sa patrie, C'est ce que fait le monde de Baltimore en y mettant | colère implacable des causes perdues. Les femmes sont les plus furieuses et les plus intrépides : elles bravent le

général Wallace, commandant militaire du Maryland,

avec un héroïsme digne d’une meilleure cause.

Je me suis toujours demandé comment il se faisait que M les femmes du Sud fussent si passionnées pour uéc insti- À

tution domestique qui fait de la famille ce que vous savez et remplit la maison sous leurs yeux d’un troupeau de petit bétail illégitime dont elles connaissent très-bien l'origine. Sans doute elles lisent la Bible et trouvent tout naturel qu'Agar partage avec Sarah-le patriarche, pourvu qu'Ismaël soit plus tard vendu ou chassé comme 1m chien. Une dame de Baltimore, une mère dè famille grave et respectable, femme d'un Fandiee de la Nouvelle-Angleterre, me disait un jour sous forme plaisante, mais au fond très-séricusement, qu'elle ne l'aurait jamais épousé, si elle avait prévu cette guerre civile et connt d'avance les abominables opinions de son mari.

« Comment donc se fait-il, lui demandai-je, que vous aimiez tant les maîlres d'esclaves et que vas coye7 Si zélées pour l'esclavage, vous autres femmes qui en ser tez plus que personne les petits inconvénients? — Oh! repr'-elle en riant, les hommes qu’on aime le mieux ne sont Las les meilleurs. » — Le fait est qu'aux yeux de ces dames on n'est pas gentleman si l’on n’est vendeir d'hommes, « Qui avez-vous vu à Washington? me deman-

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Rontie de l'esclavage et fière outre mesure de son pedigree, lien qu'aujourd'hui la femme d’un simple. négociant, —

l'ai va M. Chase (cri de surprise), M. Sherman (cri de déoût), — Sherman ! Sherman ! ce n’est pas là dumonde.— Pardon, M. Sherman me semble un honnête homme et de bonne compagnie. » Nouvelles exclamations de mépris. «Est-ce donc que pour être républicain on cesse d’être in genileman ? — Mon Dieu! oui, à peu près. » Ne wirait-on pas entendre quelque royaliste renforcée de

Ehrestaurotion? Ces dépits viennent aux grandeurs dé-

dues qui se sentent petites et n’ont plus que la mesquine wnsolation du dédain. La même personne, lorsque je sonnai à la porte de la maison où nous eûmes cette conwrsation mémorable, apprenant qui allait venir, fit la gimace, « parce qu'elle avait entendu dire que j'étais iioniste ». Ainsi le mot même de l’Union est criminel à prononcer et le nom d’unioniste est un opprobre. « Gar- &ez-vous bien, == me disait une autre dame également rebelle au fond du cœur, mais d’un sécessionisme toléant, par la bonne raison que toute sa famille est dans l'administration, dans la marine et dans l’armée au serice du gouvernement fédéral, — gardez-vous bien de vous dire unioniste à Baltimore, c’est d’un mauvais effet, le regrette pour vous que cette réputation vous y ait

D rrécédé : elle vous fera fermer toutes les portes. »

Il faut dire que quelques-unes de ces héroïnes ont été udement maniées par le général Wallace. Celle dont je vous parle fut'citée un jour devant lui, et sur la queslion : « Madame, êtes-vous unioniste ? répondit audacieu= sement : — Je ne & suis pas. — Votre famille, ajoutalon, est suspecte; vous avg des parents dans le Sud,

— Je ne les renie pas. — Vous êles surveillée ; prenez garde à vous. » La politesse d'un officier yankee n'es pas toujours raffinée, même envers les femmes, surton quand elle est doublée de rudesse patriotique. Je ne prétends pas excuser le général Wallace : il faut avouer pourtant que ces dames se sont montrées tellement sup. rieures à la faiblesse de leur sexe qu'elles ont droit à -tous les honneurs de la virilité. Elles ne se contente pas de faire des quêtes, des souscriptions, d'abondante. “aumônes en faveur des prisonniers rebelles, tandis que les soldats de l'Union n’obtiennent pas d'elles un dollar et que leur opposition a fait échouer la santtary fair à Baltimore; c’est leur droit d'agir ainsi, et personbe ne le leur conteste. Ce qui est pire, c’est que la plupart des trahisons viennent des femmes. Comment se fait-il que jusqu’à ce jour aucun dessein militaire n'ait pu rester secret pendant une semaine? Quelie oreille le Sud a-tdans ces conseils privés de la guerre où quelques chef assistent seuls en compagnie du ministrê et du président’ Où est donc l’espion subtil et insaisissable qui se glisse invisible au milieu d'eux ? C’est la femme, souvent sécessioniste, qui cueille ‘encore une fois et leur fait manger ka pomme d’Eve pour dérober la science mystérieuse, Pa une famille de Baltimore qui n'ait quelque parent on quelque intime ami au service des rebelles, « Mon frère qui est dans l'armée Ga Sud; — mon frèré qui est dans la marine, dans celle du Sud, of course, » voilà « que bavardent les petites demoiselles avec qui je dansiis hier, On leur apprend le respect de l'esclavage ave l'amour de Dieu et la haine de l'Union avec l'horreur du diable. Quel autre gouvernement ne perdrait pas patience sous ces piqûres d'épingles empoisonnéex ct n'enverrai de temps en temps quelques-unes de ces brebis enragées

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exercer sur un plus grand théâtre Leurs verths patriotiques ? Le serment de fidélité même, cette mesure oppressise et révolutionnaire , est excusable en face de cette suerre civile de détail et de cette trahison quotidienne. Rappelez-vous les procédés de la convention nationale en face d’un ennemi bien plus faible et bien plus innocent, les échafauds dressés pour les suspects, les listes

des têtes proscrites envoyées à l’abattoir, enfin l’odieuse

brutalité du peuple le plus poli du monde contre des vicimes suppliantes, et vous vous prendrez à estimer ce Yankee mal élevé, qui ne se pique pas de belles manières, mais sait si bienstempérer sa légitime vengeance

etmontrer sans ostentation tant d'humanité aüx vaincus,

Je voudrais vous parler de la grande nouvelle du jour, lpaix, ou du moins les négociations pacifiques, ‘la misson de M. Stephens, envoyé en ambassade au président

Lincoln par le président Davis, le départ pour Fortress-.

Monroë de M. Seward, allant à sa rencontre, le départ

enfin du présidefft lui-même par un train spécial, l’em-

pressement des deux gouvernements à se faire visite et la question de savoir s'ils vont se donner le baiser de paix ; mais, tout en bavardant, je me laisse dépasser par l'heure. Je prends donc congé de Baltimore, de

M. Eaton, qui déjà me prenait en amitié et qui me dit:

en me serrant la main : God bless you! Je boucle ma malle à la hâte, et je cours au chemin de fer de Philadelphie.

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