‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 57 sur 70 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La fin de la campagne; reddition de Lee; assassinat du président Lincoln. — Deuil, représailles, menaces de vengeance. — Le président Johnson; la proclamation d’amnistie; l'exception des 100,000 dollars. — Leæradicaux et les conservateurs; la politique des territoires et la politique de reconstruction. — Indulgence du président; ilnomme des youverneurs provisoires ; sou plan de restau- * ration; fureur des radicaux. — La question de l'esclavage; anciennes querelles du Nord et du Sud. — La phila thropie américaine; danger d’une fausse émancipation; la quest: on du suffrage des noirs. -— Persécution des noirs; le bureau des affranchis. — Rétablissement prématuré des milices locales; lois nouvelles contre les noirs: on les exclut des droits civils; danger de la guerre sociale. — Rapprochement du président et des radicaux. — Ouverture du congrès; le test oath; le reconstruction bill: exclusion des députés du Sud; déclaration de guerre au président. — Le message présidentiei; M. Sumner et M. Sievens. — L'amendement constitutionnel; le freedmen’s bureau bill; veto du président. — Enthousiasme populaire; mouvement contre les nègres; un discours du ptésident. — Stuüpeur universelle, réponse des radicaux; ten-

tatives de conciliation. — Obstination du président, utilité des ra-

dicaux; retour de l’ordre légal. — Utilité des partis parlementaires; le self-government ; la vraie démocratie. — Conclusion.

Quand je quittai les États-Unis au mois de février 1865, la guerre n’était pas loin de sa fin. La campagne T. Il

victorieuse de Sherman en Géorgie avait mis au jour l'épuisement des États du Sud et la faiblesse incurable du patriotisme confédéré. Vainement Davis s’efforçait de ranimer par des moyens de théâtre une résistance funeste à sa cause el profitable seulement à son orgucil. Dix jours après la rupture des négociations de Hampton- Roads, le-foyer même du sécessionisme, la ville d’où était partie la première étincelle de ce grand incendie, Charleston, succombait sous les armes fédérales. Le drapeau de l’Union, qui déjà flottait sur Wilmington et Savannah, était replanté sur les ruines fumantes de la cité rebelle, rudement châtiée par six mois de bombardement et de famine. Sherman arrivait pas à pas, balayant le littoral et menaçant la Virginie. Il ne restait plus aux rebelles que deux armées, celle de Johnston et celle de Lee, assez fortes peut-être pour résister ensemble, mais trop faibles pour tenir tête séparément à l’ennemi. Lee, qui depuis longtemps déjà désespérait de la guerre, comprit que son unique chance de salut était de donner la main à Johnston en se retirant vers Danville. C’est alors que Grant frappa le dernier coup. Jetant le gros de son armée sur la gauche, il rejoignit l'aile droite de Sheridan, coupa le chemin de Danville, et ferma la retraite à Lee. En même temps il faisait à travers les lignes confédérées dégarnies d'hommes une trouée qui le menait jusqu'à Richmond. Lee recula précipitamment, livrant presque sans combat la capitale; mais, se voyant emprisonné de toutes parts, il vint lui-même demander au général Grant une capitulation qui fut généreusement accordée. On sait les événements qui suivirent : la fuite du président Davis, ses efforts pour reconstituer son gouvernement à Augusta, dans la Géorgie, son espoir de le transporter au delà du

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du général Shermañ sur l'autorité civile, son armistice avec Johnston, ses négociations désavouéès par le président, — la reddition enfin de l’armée de Johnston aux mêmes conditions que celle de Lee. Le président Lincoln, accouru au- premier bruit de la victoire, n’apportait à Richmond ni confiscations, ni proscriptions, ni ar= rêts de mort : il venait au contraire les mains pleines de grâces et de pardons. On disait même qu'il se proposait d'offrir une amnistie générale à tous les rebelles, quand

: iltomba victime du plus lâche et du plus féroce assassinat

dont l’histoire ait gardé le souvenir.

Tout le monde connaît les détails de cette lamentable tragédie. Le 44 avril au soir, le président devait se rendre au théâtre de Ford en compagnie du général Grant et d'une partie du conseil des ministres. Pour la première fois depuis quatre ans, il avait le cœur léger et l'âme salisfaite. 11 touchait à [a récompense de ses longs efforts et de ses secrètes angoisses. L’œuvre de sang qui avait toujours tant coûté à son cœur charitable, la guerre civile, était finie. Il allait maintenant se dévouer à une œuvre de paix et de mansuétude, et consacrer sa seconde présidence à guérir les blessures que la première avait faites. Cette joie pourtant ne devait pas lui être donnée : il fallait encore une victime au fanatisme de l'esclavage, un martyr à la cause du patriotisme et de la liberté.

Retenus par des affaires pressantes, le lieutenant général et les : .nistres ne purent accompagner le président ai théâtre de Ford. Seul, M. Lincoln, quoique accablé de travail, rie crut pas pouvoir se dispenser d'y paraitre, car sa présence élait annoncée, et Il voulait tenir parole. au public. On l'y attendait bien en effet, et tout était préparé pour la représentation sanglante dont il était l'acteur nécessaire. Des eonspirateurs répandus dans la

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foule occupaient les couloirs et les abords du théâtre. A dix heures, un homme armé entre dans sa loge, lui brise Ja tête d’un coup de pistolet à bout portant, puis, s’élance sur la scène un grand coutelas à la main en poussant un cri théâtral : Sic semper tyrannis! Puis il disparaît dans les coulisses, et en moins d'une minnie, avant même que la foule se fût remise de sa stupéfaction et de son épouvante, on entendait dans la rue le galop d’un cheval emporté. Cependant le président Lincoln allait râler dans une maison voisine ; il ne reprit pas un seul instant connaissance. Ses amis, ses ministres, accourus en pleurant ‘à son lit de mort, passèrent la nuit en silence à veiller son agonie : le lendemain on rapporta tristément à la Maison-Blanche son cadavre défiguré.

Ce n’était là qu'une partie de l’œuvre de cette nuit d'horreur. En même temps que le président Lincoln était frappé lâchement, par derrière, entre sa femme et son enfant, un autre assassin, plus féroce et plus audacieux encore, s’introduisait chez M. Seward, alors malade et alité ; il montait jusqu'à sa chambre, poignardait le domestique qui lui barrait la porte, assommait le fils du ministre accouru à son aide, labourait à coups de couteau la gorge et le visage du vieillard sans défense, et le laissait sans mouvement, évanoui dans une mare de sang. Il parait d’ailleurs que ces libérateurs de la patrie ne devaient pas borner là leurs exploits. Ils devaient assassiner "à la fois le président, le vice-président, les ministres, et faire disparaître en un jour le gouvernement tout entier. Telle était la réponse de la rébellion vaincue aux intentions clémentes et magnanimes du gouvernement fédéral, semblable à la vengeance de l'ennemi mourant quise relève pour frapper une dernière fois le vainqueur

généreux qui vient pânser ses blessures.

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Le deuil fut immense aux États-Unis. D'abord, quand la fatale nouvelle se répandit de ville en ville, partout on refusa d'y croire ; puis, lorsque la vérité devint trop certaine, ce fut une explosion de douleur et de colère telle qu'on n’en vit jamais à la mort des plus grands rois du monde. Pendant huit jours, New-York et toutes les grandes villes restèrent tendues üe noir, les affaires furent suspendues, le peuple entier prit des habits de deuil. Malheur alors à ceux qui se donnèrent le méchant et sat plaisir de braver [a douleur publique ! A Naw-York,

on eut peine à soustraire à la fureur de la foule ameutée un imprudent sécessioniste qui, en recevant la nouvelle. avait osé dire que c'était bien fait. A Poughkeepsie, on voulait pendre une vieille femme qui avait crié tout haut qu'elle était contente de voir enfin « ce gueux en enfer ». Ailleurs il y eut du sang versé. Partout enfin des muititudes furieuses s’assemblèrent autour des maisons des sécessionisies connus qu’on pouvait soupçonner de se réjouir. Tous les partis avaient oublié leurs querelles ct unissaient leurs voix dans un mêmc cri de vengeance. On parlait de mettre à feu et à sang tous les États rebelles, de faire au martyr une glorieuse hécatombe de tous les chefs confédérés. N’était-ce pas le Sud qui avait armé les assassins? Il n’en était pas d’ailleurs à son r"ssiier crime, el ses chefs vaineus n'avaient plus guère le droit de repousser celle accusation terrible comme une calomnie infime et indigne de foi (1). Les brigandages et les pira-

(4) Voici une annonce curieuse qu'avait publiée quelques mois auparavant un journal de l’Alabama, le Selma Dispalch, et qui doit, ce me semble, jeter quelques lumière sur les vrais sentiments du Süd : « Un million de dollars pour avoir la paix le 1° mars. — Si les citoyens de la confédération du Sud veulent’me fournir en espèces ou en bonnes sécurilés la somme

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teries de la frontière, les cruautés systématiques des prisons du Sud, les complots incendiaires tramés l’année précédente par le gouvernement confédéré avaient un air de parenté singulière avec cet acte de vengeance aveugle et basse. À tout le moins il était naturel qu’on fit peser sur le Sud la responsabilité d’un crime commis en son nom par un homme qu'on savait avoir entretenu depuis quatre ans des rapports secrets avec les rebelles, leur servant d'espion et d'émissaire, voyageant sans cesse entre les deux capitales, préparant même avec les chefs du gouvernement de Richmond £e singulier projet d’enlèvemenus auquel on avait enfin substitué l'assassinat. On raconte que le général Lee, en apprenant la fatale nouvelle, s’enferma à Richmond dans sa maison et refusa de voir même ses meilleurs amis; le général Ewell pleura comme un enfant. C'est que le crime du 44 avril ne pouvait être à personne plus funeste qu'aux gens au Sud, et

ils comprirent qu'ils n'avaient plus guère à compter sur la modération du vainqueur.

Enfin la mort de M. Lincoln appelait à la présidence un homme énergique et honnête, digne à plus d’un titre du grand rôle qui lui était confié, mais qui s'était toujours signalé, tant au sénat des États-Unis que dans le poste

d'un million de dollars, je ferai en sorte que la vie d’Abr. Lincoln, celle de W. H. Seward et celle d'Andrew Johnson soient prises avant le 1° mars de l’année prochaine. Cela nous rendra la paix et montrera au monde que les tyrans ne peuvent vivre dans un pays de liberté. Si ce but n'est pas atteint, rien ne sera demandé que la somme de 50,000 dollars d'avance, que nous supposons nécessaire pour atteindre et tuer les trois coquins. Je donnerai moi-même 1,000 dollars pour cette entreprise patriotique. Tout souscripteur pourra adresser sa contribution boîte X, pose restante, Cahaba, Alabama, » — L'annonce était datée du 1°" décembre 1864,

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difficile et dangereux de gouverneur militaire d’un border-stale, par la violence, la brutalité même de son langage et de ses actes. Parvenu de la démocratie, issu de cette race incivilisée des petits blancs du Sud qu'un état social fondé sur l'esclavage a retenue jusqu'à présent dans l'ignorance et la barbarie, ennemi acharné de cette aristocratie esclavagiste dont il avait d'abord épousé les intérêts et les préjugés, bien plus orateur de combat qu'homme politique de cabinet, M. Johnson semblait devoir être un président de guerre civile plutôt qu’un président pacificateur, habile à renouer les traditions et les

souvenirs de l’ancienne union nationale. Bien qu'autre- .

fois démocrate et partisan décidé des droits des États; il passait depuis la guerre civile pour un véhément abolitioniste, pour un radical de l’école avancée, et c’est pour complaire à ce parti extrême que la convention républicaine de Baltimore avait mis son nom sur le ticket électoral à côté de celui du président Lincoln. On pouvait donc craindre qu'il ne se laissât emporter par sa propre colère et par l'universelle exaspération de l'opinion publique à des actes de rigueur inutile ou a d’injustes représailles qui eussent compromis peut-être le succès de la grande campagne pacifique qui allait s'ouvrir. Lui-même, il semblait prendre plaisir à justifier ces craintes. Il disait dans un discours en réponse à une députation de l'Illinois : « 11 faut apprendre au peuple américain, s’il ne le sait déjà, que la trahison est un crime, le plus grand des crimes, — que le gouvernement ne se montrera pas toujours patient envers ses ennemis, et qu'il est puissant non-seulement pour protéger, mais pour punir, » Une autre fois, en réponse à une députation de la Pensylvanie, il semblait promettre au ressentiment populaire les têtes des ehefs et des insti-

gateurs de la rébellion. — « A la foule ignorante, trompée, enrôlée de force, en un mot à la grande masse égarée du peuple, je dirai seulement : Clémence, réconciliation, restauration de l’ancien gouvernement; mais aux trompeurs eux-mêmes, au traître influent, délibéré, qui a attenté à la vie de la nation, je dirai : Qu’à vous soient infligés les plus rigoureux châtiments de votre crime! Je comprends bien comme il est facile de se laisser aller à l'exercice de la merci...., mais la merei sans la justice est un crime (1). » — En même temps il décrétait d’arrestation les principaux chefs rebelles, il les ac- cusait publiquement, avec une véhémence au moins téméraire, d'avoir pris une part secrète à l'assassinat du 44 avril; il mettait enfin à prix leur capture et échangeait avec eux dans les journaux une sorte de correspondance

(4) Je crois devoir citer quelques autres passages de ce discours, remarquable à plus d’un titre, et qui fait bien pénétrer dans la pensée intime du président Johnson en montrant à quel point de vue politique plutôt que moral cet ancien maître d’esclaves converti à l'abolition avait voué à l'esclavage la haine vigoureuse dont il a fait preuve pendant la guerre : « Je ne puis dire qu’une chose : ma vie publique passée doit servir d’indice de ce que sera ma conduite future... Je sais qu’il est aisé de crier démago, yuel.. Si c'est du démagogisme que de plaire au peu ple, si c’est du démagogisme que de contribuer à son bien et à son avancement, oui, je suis un démagogue... Un grand monopole existait, celui de l'esclavage, sur lequel s'appuyait une aristocratie. C'est le devoir des hommes libres que d'abattre les monopoles... C'est pourquoi j'ai combattu toujours l'aristocralie, je l'ai combattue sous loules ses formes; mais il y a une sorte d’arislocratie qui a toujours gagné, qui gagnera toujours mon approbation et mon respect : l'aristocratie du talent et celle de la vertu, l'aristocratie du mérite ou celle de l'estime publique, l'aristocratie du travail, qui repose sur une industrie honnête, — Celle-là aura toujours mon respect. »

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injurieuse fort peu digne de son rang.-Ce fut surtout dans sa proclamation d'amuistie que se montrèrent le plus les penchants du démocrate égalitaire et les vieilles rancunes de l’homme du peuple émancipé.

Le président Lincoln avait fait pendant la guerre une proclamation d’amnistie offrant le pardon plein et entier de leurs crimes à tous les rebelles qui voudraient rentrer sous l'autorité des États-Unis, et prêter serment d’obéissance en garantie de leur fidélité future. Cette offre si généreuse pouvait être faite pendant la guerre, alors qu'elle était encore un moyen de pacification et qu’elle servait à affaiblir les rebelles en ramenant au bercail les brebis égarées; mais l'amnistie du président Lincoln

tombait naturellement après la guerre, car elle n’était.

promise qu'en récompense d'un retour volontaire à l'Union, et il eût été trop commode aux rebelles obstinés qui avaient résisté jusqu’à la dernière heure de se prévaloir après leur défaite d’une grâce qu'ils n'avaient pas méritée. Le nouveau président avait donc tout pouvoir de pardonner ou de punir, et il était bien libre de refuser le bénéfice de son amnistie nouvelle à telle classe ou à tel individu qu’il lui plaisait d'excepter. IE faut convenir pourtant que le principe sur lequel il faisait reposer la distribution de ses grâces était un principe mauvais et dangereux.

Tout le monde connait les termes de cette amnistie. Le président ne se contentait pas d'en refuser le bénéfice à diverses classes de citoyens compromis dans le service civil ou militaire de la rébellion, suivant leur rang, leur importance, la part plus ou moins active qu’ils avaient prise aux affaires du gouvernement confédéré; faisant de la richesse même un crime, il excluait en masse tous les possesseurs de plus de 100,000 dollars, comme si la 25,

CNE. &

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trahison était seulement une offense vénielle pour les pauvres, pour tous ceux qui n'avaient pas 100,600 dollars, mais devenait un crime irrémissible pour quiconque avait atteint le chiffre redoutable au delà duquel on était un ennemi publie. M. Joi:ason eut beau dire à une députation de la Caroline du Sud qui venait le prier de révoquer cette exception furieste que [es grands propriétaires du Sud étaient les vrais auteurs de la guerre civile, et qu’il était bien juste de ne pas leur faire grâce comme à la foule du châtiment légal qu'ils avaient encouru : cette distinction arbitraire, établie en dépit de toute justice et de toute raison, aceusait évidemment une pensée (le spoliation et de nivellement, un vague projet de révoltlion sociale que M. Johnson lui-même ne déguisait guère. Que de fois n’avait-il pas déclaré que l’inégale répartition des terres était plutôt que l'esclavage la cause véritable de la rébellion des États du Sud, et que l'Union ne serait solidement reconstruite que le jour où les grandes propriétés morcelées seraient données aux paysans ef aux travailleurs! L’exception des 100,000 dollars, qui laissait tous les biens des riches planteurs du Sud sous le coup des lois de confiscation votées par le congrès, ne pouvait être ‘dans sa pensée qu'un essai ou un souvenir des rêves de lois agraires qu'il avait longtemps caressés. Il le dit hautement aux délégués de la Caroline du Sud, avec cette âpre énergie dont on ne sait user qu'en Amérique, et qui rend si clairs et si faciles les rapports mutuels des gouvernants et des gouvernés. «€ De quoi done vous plaignez-vous? Si vous voulez échapper à l'exception des 100,000 dollars, vous n'avez qu'à renoncer au surplus de votre fortune. — Je vous le dirai franchement, messieurs, je crois qu'il n'y aurait aucun mal à ce qu’au lieu d'étendre jusqu’à vous l’am-

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nistie, on vous taxât impitoyablement jusqu’à vous y faire rentrer de force. J'ai usé moi-même plus d’une fois de ce système d'impôt dans mon gouvernement du Tennessee, et jamais à ma connaissance il n’a produit que de bons résultats. » Lei l'incartade sortait des bornes permises, et si l’on peut dire que le président Lincoln n’aurait pas montré plus d’éloquence et de volonté virile, au moins est-il permis de croire qu'il eût gardé plus de mesure, de convenance et de dignité.

Enfin la réputation même du président n'était point parfaite. On le connaissait pour un homme sincère et probe; mais on n'avait pas oublié le spectacle singulier qu'il avait donné le 4 avril au congrès et au peuple assemblés pour l'inauguration de la présidence nouvelle, les meetings, les adresses injurieuses que ce scandale avait provoqués, et les conseils, presque Îles ordres impérieux qu'il avait reçus de sortir d’un gouvernement qu'il déshonorait. li est vrai que ces incidents s’effaçaient devant l'immense malheur public qui l'avait appelé à la présidence, et que nui Américain désireux de maintenir l'honneur national ne se fût avisé maintenant de réveiller

le ridicule dont cette scène scandaleuse avait couvert

un président des États-Unis. On savait d'ailleurs qu'une fois n’est pas coutume, et que le vice-président, malade, épuisé par les fatigues d'un long voyage, n'avait eu

d'autre tort que d'user imprudemment d'un cordial trop

puissant pour sa santé débile. Son trouble même en cette occasion ne prouvait-il pas jusqu'à l'évidence ses habitudes de sobriété?

Voilà ce que disaient pour le justifier ses amis personnels et tous les bons citoyens jaloux de le soutenir; mais les démocrates et les sécessionistes ne cessaient de l'in jurier et de lui jeter à la tête la séance du 4 avril, Ce

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souvenir de la veille, dont l'impression pénible n'avait pu s’effacer aussi ve en Europe qu'aux États-Unis, les souvenirs plus éloignés, mais récents encore, de son ad. ministration du Tennessee, la rudesse trop énergiqne de son langage, enfin les principes démagogiques contenus dans sa proclamation d’amnistie et qu'il se chargeait luimême d'énoncer sans détour, c'en était assez pour inquiéter les amis de l’Union américaine et leur faire craindre que le grand exemple de mansuétude et de pariotisme qu'avait donné le président Lincoln ne demerrt stérile pour l'homme farouche et opiniätre qui avai recueilli sou héritage.

Ainsi s’anponcait le politique éminent à qui allait être confiée la tâche délicate de la reconstruction des États du Sud. On va voir comment les circonstances, la nécessité, l'expérience, peut-être aussi le sentiment de sa lourde responsabilité devant ses contemporains et devant l’his-

toire, ont modilié cet esprit intraitale jusqu'à en faire l'idole des déniocrates conservateurs et l’ennemi quelquefois aveugle des réformes radicales les plus nécessaires, — comment entin l'acharné démagogue, l'ancien garçon tailleur du Tennessee a pris son rang d'emblée parmi les plus grands et les plus habiles présidents des Etats- Unis. :

Tout n’était pas dit le jour où la bannière fédérale flotta de nouveau sur le capitole de Richmond. Les plus grandes difficultés restaient encore à vaincre. Il fallait achever résoläment la révolution commencée par guerre civile, et imposer l'abolition de l'esclavage aux

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États du Sud. Il fallait non-seulement soumettre les populations vaincues, mais les redresser après les avoir soumises, les ramener dans le sein de l’Union, relever le pays de ses ruines, lui faire accepter sincèrement les grandes réformes qu'on allait acromplir, lui faire sentir le frein d'une autorité sérieuse sans se montrer pourtant ennemi de ses libertés. La politique allait succéder aux armes, et son œuvre, pour être moins bruyante, moins glorieuse peut-être que la guerre, n’en était que plus dangereuse, et plus difficile.

JL y avait deux politiques à suivre à l'égard des États rebelles. On pouvait les considérer comme une terre conquise et dire qu'en se retirant de l’Union ils avaient perdu tous les droits qu'ils tenaient de la constitution fédérale, et qu'ils avaient cessé d’être des Etats souverains. 11 fallait alors les traiter comme des étrangers et des vaincus, détruire ou laisser tomber leurs gouvernements locaux et les réorganiser à nouveau comine des territoires soumis à la législation du congrès. Un jour, quand tout souvenir de la guerre civile serait effacé, on les réadmettrait sans doute au sein de l'Union, — C'était, disaient les radicaux, l'exécution littérale de la constitution des États-Unis, le seul parti propre à faire dignement respecter l'autorité nationale, et le seul moyen de renouer solidement l’ancienne Union, en étouffant d'abord sur ce terrain nivelé tous les germes de révolte implantés par l'esclavage et par la guerre. Il était bon que les États du Sud passassent d'abord sous la meule de l'autorité militaire et.du pouvoir absolu, où du moins qu'on les tint nombre d'années sous la tutelle du congrès, c’est-àdire sous la domination des États du Nord. Leurs délégués viendraient, comme ceux des territoires, exposer leurs plaintes et défendre leurs intérêts; mais ils n’au-

raient dans le congrès qu'une voix consultative, et ne prendraient aucune part au gouvernement. On devait bien se garder de rendre aux États du Sud l'influence souveraine qu'ils avaient si longtemps exercée. La rébellion, disaient les orateurs du parti radical, n’était pas morte encore; elle n'était qu'abattue, et elle pouvait se relever, si l’on n’y prenait garde. Jamais l’Union n'avait couru un aussi grand danger qu'en ce moment suprême où tout semblait pacifié, mais où tout dépendait du parti que le peuple-et le gouvernement allaient prendre. Si une fois on laissait se réorganiser le parti de l'esclavage et de la sécession, si les gens du Sud renouvelaient leur ancienne alliance avec les démocrates du Nord, c’en éuait fait de la grandeur nationale et de la liberté. ‘On verrait se renouveler les mêmes prétentions, les mêmes querelles que par le passé; l'esclavage, aboli dans les mots, serait maintenu dans le fond, et tout cela finirait par une autre guerre civile, qui cette fois serait sans remède. L'autre politique reposait sur une théorie absolument contraire. Elle posait en principe que les ordonnances de sécession votées par les États rebelles étaient nulles et non avenues, que la constitution des États-Unis n'avait jamais cessé d’être la loi des États du Sud, et qu'ils n'avaient jamais pu sortir légalement de l’Union. Ils se retrouvaient donc au lendemain de l2 guerre, avec tous leurs droits et tous leurs priviléges, à la même place de l'édifice qu'ils n'avaient pu ébranler. Si les députés des États du Sud avaient laïssé dans le congrès leurs siéges vides, ils n'avaient pas cessé légalement d en faire partie, et les deux assemblées avaient statué aussi souverainement en leur absence que s’ils avaient concouru encore à leurs décisions. Le gouvernement confédéré n'avait pas eu d'existence réelle : ce que l’on appelait ainsi n’était

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xernerrs, des législateurs, envoyer des sénateurs et des

députés au congrès. La rébellion avait suspendu chez eux h vie nationale, mais elle n’avait pu rien détruire, et ‘eût été presque la reconnaitre que de les traiter en krritoires et en pays conquis.

Cette théorie abstraite n'avait pas, comme on peut le oire, été conçue en pur amour des systèmes : comme l'autre, elle S’appuyait sur des arguments d’une utilité pratique et sensible en même temps que sur les passions d'un parti. Les démocrates, instruits et changés par les iénements, aimaient ainsi à se couvrir d’un voile d’unioiisme austère pour tendre aux États du Sud une dernière panche de salut. Les plus raisonnables d’entre Les gens lu Sud saisissaient avec joie cette occasion de recouvrer d'abord dans leur pays l'indépendance de leurs gouveriements particuliers et de regagner peut-être à la longue kur ancienne influence sur les affaires générales, Enfin

(1) On ne pouvait d’ailleurs souffrir que les citoyens loyaux

des États rebelles fussent taxés pour soutenir le crédit de la rébellion, | |

bon nombre de républicains modérés, désireux avant tout d'obtenir la conciliation et l'oubli des discordes civiles, pensaient qu’une politique d exclusion et de rigueur svstématique n’était bonne qu'à les entretenir. On ne pouvait accomplir ‘dans les États du Sud des réformes durables qu'avec le concours et de l’aveu même du pays. Le moyen de les pacifier et de leur faire accepter le joug de l’Union comme un bienfait n’était pas de les gouverner par la force et de les tenir asservis sous une domination quasi étrangère. Et d’ailleurs, dût-on y employer pendant dix ans. trois cent mille hommes, était-il bien possible de faire respecter les lois du congrès. par des à populations clair-semées sur un immense territoire, cn} conspiration perpétuelle pour les braver ou les enfreindre? Dans tous les cas, il fallait pour cela une grande armée permanente, un perpétuel pied de guerre, une augmentation plutôt qu’une diminution des dépenses. En s'emparant du gouvernement des États rebelles, on s’imposait en même temps la lourde charge de pourvoir à toutes leurs nécessités. Il ne fallait pas s'attendre à voir l'agriculture et l’industrie refleyrir sous le régime d’une domination militaire impatiemment. supportée par des populations mal soumises : -on aurait done à nourrir les États du Sud en même temps qu'à les tenir dociles, à continuer indéfiniment ces aumônes, ces distributions de vivres à plusieurs millions d’affamés qui depuis la fin de la guerre ruinaient le gouvernement fédéral encore plus que ne l'avait ruiné pendaat la guerre l'entretien de sa monstrueuse armée. Était-il prudent d'affronter cette redoutable aventure et d'y engager l’honneur national? Fallait il accoutumer les hommes du Sud à se considérer comme des étrangers, presque comme des ennemis dans hi famille américaine? Quant à la reprise de l’ancienne

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alliance du Sud avec les démocrates, si redoutée des radicaux, dont elle pouvait gêner les desseins, elle était le plus sûr moyen d'effacer entre le Nord et le Sud les souvenirs de la guerre, en accoutumant les deux ennemis à se rappeler qu'ils étaient frères et habitants d'une seule maison. On ne pouvait prétendre à régler en un jour tous les différends des deux partis. Le Nord et le Sud devaient rester longtemps encore des frères jaloux et rivaux. Mieux valait la reprise des anciennes luttes légales, avec une constitution moditiée qui donnait le dernier mot aux États du Nord, que la prolongation indéfinie des sentiments de la guerre civile.

Le président Johnson avait à choisir entre ces deux partis, et l’on ne doutait guère aux États-Unis qu’il ne se déclarât avec sa violence accoutumée en faveur de la politique radicale. Les démocrates d’ailleurs faisaient bien tout leur possible pour s’en faire un ennemi. Ils allèrent, après l'exécution des ‘assassins du président Lincoln, jusqu'à le menacer d’impeachment (1) pour ce qu'ils appelaient le meurtre de madame Surrat. Après l'arrestation de Jefferson Davis, il y eut à New-York une réunion publique des amis du président rebelle. Plusieurs orateurs démocrates y déclarèrent que la défaite de la rébellion n’était que temporaire, que l'esprit qui l'avait suscitée vivait encore, et que, grâce à l’assistance de ses amis du Nord, elle pouvait réussir d’une manière nouvelle. Ils ajoutèrent que l'exécution de madame Surrat

(4) L’impeachment est une espèce de procès politique que le congrès intente aux grands fonctionnaires du gouvernement. La chambre des représentants décrète l’accusation, et le sénat sert de tribunal. Le condamné est déposé de sa charge, et incapable d'en remplir aücune autre dans le gouvernement des États-Unis.

avait excité l’indignation du monde, que le gouvernement n'oserait pas mettre M. Davis en jugement, et que « quiconque regardait la cause du Sud comme celle de la trahison n'était qu'un fou ou un imbécile » (1). Ces propos injurieux n'étaient pas de nature à amollir le cœur du président Johnson, ni à lui inspirer des résolutions calmes. Cependant sa politique inclinait de plus en plus à une mansuétude extrême et que déjà l’on commençait à trouver exagérée. Tout en lançant sa redoutable proclamation d’amnistie, tout en refusant obstinément de l1 modifier, il usait envers les personnes d’une douceur au moins égale à la violence de son langage. Tout pardon sollicité par un rebelle, si grand propriétaire qu'il fût du reste, si notoire qu'eût été la part qu'il avait prise à la sécession, était aussitôt accordé. Quand l’attorney de \ cour de circuit fédérale de Norfolk, en Virginie, mit en accusation cinquante-sept rebelles, au nombre desquels se trouvaient le général Lee et tous les chefs civils et militaires du gouvernement confédéré, le président eut le courage d’ordonner sommairement qu'on arrêtât l'affaire en dépit de l'obstination du juge Underwood et de la légalité même, qui voulait qu'on y donnât suite. On eût dit qu’il n'avait fait tant de menaces que pour mieux tenir les vaincus en bride et mieux faire valoir à leurs yeux le pardori qu’ils tenaient de sa clémence.

(4) En même temps le président Johnson recevait tous les jours des suppliqués de ce genre : «Monsieùr le président, cher monsieur, nous vous demandons respectueusement de faire pendre M, le président Davis, parce qu’il doit être pendu. Si vous ne le pendez pas, il ne manquerait pas d'hommes au Kansas pour le faire à votre place. Faites-nous savoir, s’il vous plaît, vos intentions. Très-respectueusement,

« Beaucoup de citoyens. »

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APRÈS LA GUERRE 4a5t

Il est:vrai que l'opinion publique s'était radoucie autant que le président lui-même; les chefs du parti abolitioniste, Gerrit Smith, Horace Greeley, Ward Bcecher, et jusqu'à Wendell Phillips, tous, excepté l'impitoyable Thaddeus Stevens, prêchaient au peuple américain la clémence avec d'autant plus d'autorité qu’on ne les avait pas vus, comme certains copperheads, racheter la veille par des cris de luretr indécente et sanguinaire une longue complicité avec les ennemis publics. La Tribune, journal de M. Greeley, disait, en parlant du procès de Davis et des

Æ autres prisonniers politiques de Fortress-Monroë, qu'on

ne devait mettre à mort que deux coupables pour com-

“plicité dans la rébellion : l'esclavage et les state-rights.

M. Johnson montrait plus d'indulgence encore. Sa poltique personnelle commençait à se dessiner avec une netteté qui inquiétait les abolitionistes ét faisait ouvrir aux conservateurs de grands yeux étonnés. Dès la fin du mois de juin 1865, il avait fait les plus engageants sourires à ceux des hommes du Sud qui venaient lui demander le maintien de leurs libertés locales. La première Réputation de Le Caroline du Sud, l'État le plus compromis et le plus obstiné dans la rébellion, reçut la réponse h plus encourageante; le président dit aux délégués qu’il fait un plus ferme partisan des state-rights qu'ils ne l'étaient eux-mêmes; il les engagea à bien se pénétrer de l'idée que l'esclavage était mort et qu'il ne fallait plus songer à le faire revivre ; à cette condition, il leur promettait tout son concours pour l'œuvre te restauration qui allait commencer. « Je dis restauration, ajouta-t-il, tt non pas reconstruction, car on ne reconstruit que ce qui a été détruit, et l'Union n’a jamais cessé d'être. » En même temps il nommait partout des gouverneurs prosoires chargés seulement de remplir l'interrègne entre

PTE

la chute des gouvernements rebelles et la reconstitution des gouvernements reconnus par l'autorité fédérale, Saut en Virginie, où déjà s'était rétabli dans quelques cantons ‘et dans quelques villes reconquises un gouvernement

loyal qui n'avait eu qu'à se transporter d'Alexandrie à |

Richmond, — et dans les border-states disputés encore,

où le gouvernement approuvé par l'Union n'avait aussi li

qu'à prendre la place du gouvernement rebelle, tous ces dépositaires provisoires d'une autorité si dangereuse furent choisis parmi les anciens rebelles, parmi les législateurs mêmes du gouvernement confédéré. C'étaient MM. Holden dans la Caroline du Nord, Sharkey dans le Mississipi, Parsons dans l’Alabama, Johnson dans la Géorgie, Perry dans la Caroline du Sud, Marvin dans la Floride et Hamilton dans le Texas. — M. Perry, dans un

discours quil prononça peu de temps après son entrée R

en charge, déclara que personne ne pouvait sentir plus profondément l'humiliation d’une union nouvelle avec les

Yankees, Mais que, le Dieu des batailles ayant décidé |

contre l'indépendance du Sud, le parti le plus sage était encore de s’y résigner et de travailler avec le gouvernement fédéral à réparer les désastres de la guerre. Voilà tout le dévouement que le président Johnson exigeait à la cause de l’Union de la part des hommes du Sud; il leur demandait seulement de comprendre que le pass était irréparable, et que l'avenir dépendait de leur sigesse. |

Son plan d'ailleurs était fort simple. — Nommer partout des gouverneurs provisoires qui pourvussent aux

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veillance, dans chacun des anciens États rebelles, une convention conslitulionnelle par tous les citoyens qui étaient électeurs suivant la constitution de l'Etat, telle

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APRÈS LA GUERRE 45s

qu'elle était avant la guerre, et qui pourraient prouver leur loyauté (cette dernière clause à peu près illusoire, mais bonne toujours à maintenir en principe); faire révi-. ser la constitution, répudier l'ordonnance de sécession et rétablir les relations régulières du gouvernement de l'État avec celui des États-Unis par cette assemblée extraordinaire, dont les fonctions cesseraient dès que sa liche serait accomplie ; faire nommer alors par le peuple de l'État une législature et deux chambres, leur imposer l'abandon de la dette rebelle, la ratification de l’amendement constitutionnel abolissant l'esclavage, ainsi que l’adoption de lois efficaces pour la protection des affranchis;

puis livrer les États à eux-mêmes en leur permettant de

nommer un gouverneur de leur choix, et conduire par la main leurs députés et leurs sénateurs aux deux chambres du congrès : — tel est en résumé ce système habile et simple, le meilleur sans doute et le plus indulgent qui se pût imaginer pour la réorganisation du Sud.

M. Johnson était donc devenu inopinément le proteceur déclaré des États du Sud. Sitôt que sa défection fut certaine, les radicaux ouvrirent contre lui leurs bordées, Forts de leurs majorités dans les deux branches du congrès, ils le menacèrent à leur tour de le faire mettre en accusation par la chambre et déposer par le sénat. Hs se dirent trahis et livrés à l'ennemi par ce nouveau Buchanan, ce renégat de l'esclavage qui apostasiait une seconde fois. Ils firent retentir partout leur plus gros tocsin d'alarme ; ils s’en alèrent de ville en ville et de meeting en meeting crier que tout était perdu, et qu'il nv avait qu'un effort héroïque qui pât sauver le pays de l'abime. A les en croire, la politique du président Johnson donnait gain de cause à la rébellion: elle la relevait de ses ruines pour la rendre plus forte et plus menaçante que

jamais ; elle allait même, si l’on n'y prenait garde, l'introniser à Washington à la tête du gouvernement et ressusciter l'hydre abattue des majorités démocratiques. «I n’y a plus maintenant, s’écriait Wendell Phillips avec sa véhémence ordinaire, il ne peut plus y avoir que deux partis, les sycophantes de Davis et les amis de l'Union. Quiconque veut la reconstruction, la resiauration des Etats du Sud, n’est plus qu’un sycophante de Davis! , Ces exagérations monstrueuses ne pouvaient que nuire aux radicaux en offensant le bon sens du peuple. Tandis que leurs orateurs usaient contre le président Johnson leurs foudres impuissantes, la masse des républicains lui restait fidèle et le suivait avec confiance dans la voie nouvelle où il s'était engagé.

IT

Tout n'était pourtant pas chimérique dans les terreurs du parti radical. H était de bonne foi quand il accusait le président Jobnson de livrer la v'etoire aux rebelles «t de sacrifier l'honneur national à la commodité de l'heure présente, Si ce parti avait tort de vouloir gubordonner tous les intérêts du pays à l'application immédiate de l'égalité des deux races, ou ne peut blâmer son obstinalion elairvoyante à poursuivre dans l'esclavage l'ennemi le plus dangereux de l'Union.

Il y a peu de gens en Europe qui comprennent bien le caractère de la guerre civile américaine et le rôle véritable qu'y joue cette question multiple et obstinée de l'eselavage. Les uns ne veulent voir dans ce conflit compliqué qu'une pure lutte de principes et d'idées morales, et ils font des hommes du Nord autant de propagateurs génc-

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reux et désintéressés de philosophie humaine. Les autres, bravant le bon sens ef les faits irrécusables, prétendent que l'esclavage n’était pour rien dans la guerre, que les gens du Sud sont les vrais amis de la race noire, et les partisans de l'abolition ses vrais exterminateurs. Cela est d'une fausseté si révoltante qu'on peut à peine croire à la bonne foi de ceux qui le soutiennent. Ne sait-on pas trop bien que les fondateurs mêmes de l'Union américaine avaient prévu déjà les dangers d'une institution qu'ils essayaient de limiter sans oser la détruire, et que dans ses vieux jours le grand Washington lisait et relisait sans cesse, avec une assiduité qui témoignait de son in-

quiétude, un traité sur les effets de l'esclavage? Depuis

soixante ans, cette question fataie était le seul nuage qui assombrit l'avenir de la république, et combien de fois n'a-t-il pas failli éclater avant le jour marqué par la desinée! Dès l'année 1825, nous voyons la chambre des représentants de la Géorgie menacer les États du Nord de se séparer d'eux s'ils persistent dans là politique l'abolition de l'esclavage (4). Plus tard, quand ï: mal se

(1) Je crois devoir citer quelques passages de ces résolutions curieuses, pour l'instruction de ceux qui pensent que l'esclavage n'est pas la cause véritable de la guerre rvile, et que Îles États du Sud n'ont pas été les premiers agresseurs : « Le monent approche où les États du Sud devront se confédérer et die ensemble à l'Union : Nous ne voulons pas soumettre plus donstomps nos droits acquis aux insinuations perfides d'hommes méchants dans l'enceinte du congrès, ni nos droits constitulionnels aux interprétations obscures et forcées d’ambitieux assis sur les bancs judiciaires... Ce que furent Athènes, Sparte,

L Rome, nous voulons l'être : elles avaient des esclaves, nous en

w.A8... Qu'il soit donc résolu... qu'après avoir épuisé les arguments, nous recourrons aux armes, et qu'à l'appui de cette résolution nous engageons nos vies, nos fextunes et notre honeur, »

fut aggravé, et que les quelques milliers d'esclaves dont Favenir commençait à inquiéter le patriotisme austère de Washington furent devenus une population de cinq milions d’âmes, que signifièrent toutes ces querelles qui s'élevaient entre le Sud et le Nord? Que signifiaient la question des droits des États, celle des esclaves fugitifs, celle des territoires, et celte question même des tarifs où l’on a voulu voir la cause unique de la guerre, sinon toujours l'esclavage, principe fatal de discorde entre deux sociétés qu'il tenait divisées par les intérêts et par les mœurs ? Il y a toujours eu entre elles une rivalité commerciale si intimement unie à la difficulté de l'esclavage, qu’elle à fini par en devenir inséparable. La dispute des tarifs n’était sans doute pas moins importante ef n’a pas eu une moindre part que celle de l'esclavage à la guerre civile, pour cette bonne raison qu'elles étaient toutes les deux mélées. N'est-ce pas l'esclavage qui tuait l’industrie dans les États du Sud et les rendait tributaires des manufactures européennes? N'est-ce pas le travail libre qui

faisait des États du Nord un pays industriel autant qu'a- :

gricole, et leur faisait un besoin de soutenir leur industrie par des tarifs protecteurs qui leur assuraient le monopole des marchés du Sud ? N'est-ce pas enfin l'esclavage qui appauvrissait les États du Sud, qui repoussait d'eux l'inondation fécondante des races européennes, tandis que le ‘travail libre attirait au Nord le trop-plein de tous

les peuples ? La prétendue oppression du Nord n'était

que le développement naturel des coñséquences de l’esclavage mis en présence de la liberté : ces deux mots contiennent tout le secret de la guerre civile.

Ceci posé, il faut convenir que souvent les défenseurs et les avocats du nègre ne se soucient guère, au fond, de ses destinées. Sauf quelques lettrés, dont la conscience

dogma plus x très-re mot d’ morale société la pier sont al litionis qu'il a tection thropes que j'é scanda avait e auquel yrotess tonienn préjugé n’étonn songer tables, seoir à couleur raconta par un vouloir monsiet lâtre? 1 Voiia la des nég jouissen une adn

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dogmatique répugne à la doctrine de l'esclavage, les plus violents aholitionistes n'en sont pas, à vrai dire, très-révoltés. Quand l’homme du Nord s’échauffe au seul mot d’esclavage, soyez sûr qu'il songe moins à l'injustice morale faite au noir dégradé qu’à la suprématie de la société "à laquelle il appartient sur celle dont l'eseläve est la pierre angulaire. Nulle part les préjugés de couleur ne sont aussi tenaces que dans les pays imbus des idées abolitionistes. On a découvert que le nègre était un homme, qu'il avait droit comme un autre à la liberté et à la protection des lois; mais la fraternité chrétienne des philanthropes américains ne va pas beaucoup plus loin. Pendant que j'étais à Boston, la bonne société de la ville fut fort scandalisée par le récit invraisemblable d'un diner qui avait eu lieu chez un négociant mulâtre de la ville, et auquel avaient, dit-on, assisté le sénateur Sumner, le srofesseur Longfellow et quelques autres célébrités bostoniennes, sans compter plusieurs Européens exempts de préjugés, gens coutumiers du fait, et dont l'excentricité n’élonna personne. Ces braves Fankees ne pouvaient songer sans confusion que des hommes graves ct respectables, leurs compatriotes, eussent dérogé jusqu'à s’asseoir à la table, jusqu'à manger le pain d’un homme de couleur. Le lendemain (c’est un témoin oculaire qui me racontait l'histoire), M. Sumner est abordé dans la rue par un gentleman inconnu qui, d'un air effaré, le prie de vouloir bien répondre à une question : « Est-il bien vrai, monsieur, que vous avez diné hier chez M. S... le mulâtre? Est-il possible qu'on ne m'ait point trompé?» Voiià la mesure de l'égalité sociale dans la ville même des négrophiles et dans un État où les choyens noirs jouissent de tous les droits politiques, Aussi est-ce avec une admiration profonde que je vis un jour, à Washing-

ton, dans un omnibus, un vieillard à barbe blanche se lever pour faire place à une négresse. Il y avait une sorte d'héroïsme dans cette muette protestation d’une homme contre le préjugé ridicule dont il était seul à braver l’empire. .

Je ne crois pas qu’au début de la guerre l'opinion publique fût déjà mûre pour la grande réforme que les évérements ont précipitée. Sans l'aveuglement et la violence des Etats du Sud, il est probable qne l'émancipation aurait tardé bien davantage. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler les premières paroles du président Lincol sur la question de l'esclavage : « Je voudrais pouvoir sauver l'Union sans affranchir un esclave, » —- et sa ré-

use à une délégation des gens de couleur : « Nous sommes des races différentes ; il vaut mieux que nous vivions séparés. » Cependant le même homme, poussé à bout par la guerre, décrétait l'émancipation de tous les esclaves des rebelles, et donnait aux noirs le droit de cité en les enrôlant dans les armées de l'Union. Le Nord n'1 frappé l'esclavage que pour sauver l'union nationale, et il s'est donné en revanche le plaisir de maugréer à son aise contre ces pauvres noirs, dont il était le bienfaiteur sans enthousiasme. À vrai dire, le peuple américain est abolitioniste malgré lui : il laisserait assez volontièrs les nouveaux hommes libres se démêler comme ils pourraient avec leurs anciens inaitres, dût eu délinitive leur glorieuse liberté ressembler un peu à leur ancienne servicude. C’est un dicton populaire aux États-Unis que Dieu a fait l'Amérique non pas pour les hommes noirs, mais pour les hommes blanes, ce qui veut dire que l'homme blane doit s'occuper de lui-même avant de songer à son frère inférieur. Les radicaux ne sont done pas inutiles pour stimuler cette énergie languissante et rappeler au

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peuple américain les engagements d'honneur que le gouvernement à pris en son nom.

C'est quelque chose assurément que d’avoir aboli l'esclavage en principe et déclaré que la servitude involontaire ne pourrait plus exister aux États-Unis. À quoi servirait pourtant d'effacer le nom d'esclavage, si la chose au fond devait être maintenue? Il faut que les Américains le comprennent : en frappant de mort l'institution servile, ils sont entrés dans une voie d’émancipation sraduelle dont le seul terme possible est l'égalité des races. En affranchissant les noirs, ils s engagent d'honneur à respecter et à protéger pleinement là liberté qu'ils ieur confèrent. Fallait-i les tirer de la servitude pour les livrer pieds et poings liés à leurs anciens maitres ? Les gens du Sud ont un moyen bien facile de ressaisir sur les affranchis tout leur ancien empire : il suffit d’en faire une classe à part, exclue de tous Les droits politiques et judiciaires, limitée dans l'exercice des droits civils, une classe de parias ou d'ilotes soumise à une législation spéciale à laquelle elle ne puisse jamais concourir. À cette condition, les planteurs du Sud n'auront rien à regretter ni à perdre, et c'est à peine s'ils S'apercevront de ce passage de la servitude à une liberté platonique ct inoffensive qui suffira pour satisfaire aux lois.

Les radicaux veulent econjurer ce péril en conférant sans retard le droit de suffrage aux affranchis. HIS pensent que le meilleur moyen de garantir leur liberté, c'est encore de déplacer le pouvoir politique et de les armer euxmêmes pour leur défense. Is ont certainement raison, si ne faut interroger que la justice pure et l'esprit des institutions républicaines; mais que d'obstacles et d'inconvénients à leur système ! L’eflicacite même en est fort douteuse, et l'application immédiate en est impessible,

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