‹ Huit mois en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 58 sur 70 · DES · texte numérisé non relu

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Peut-être bien aurait-on pu, en y employant toutes les forces de l’opiniox républicaine, faire voter au congrès un amendement constitutionnel pour l'admission des noirs au suffrage et arracher même aux États la ratification ncessaire; mais comment introduire dans les mœurs la pratique de cette loi forcée ? Les droits écrits ne signifient rien qu’autant que la force les protége et que les mœurs les tolèrent. Le Nord lui-même donnerait-il l'exemple aux sudistes récalcitrants? Accepterait-il de bon cœur ce qu'il songeait x imposer aux États du Sud? L’échec signalé du suffrage des noirs dans les élections de l'assemblée constituante du Connecticut pouvait faire douter de son zèle. Il y a cependant quelques États où la couleu n’est pas toujours un obstacle aux droits politiques : ainsi, dans l'État de New-York, les nègres peuvent voter à toutes les élections, s’ils ont un revenu de 250 dollars ; dans le Massachusetts, la loi électorale ne fait aucune différence entre les hommes des deux races. On sait pourtant que les noirs n’y votent guère et qu'ils n’osent braver le préjugé publie. Combien ce préjugé serait plus tyrannique et plus intraitable dans les États du Sud, où subsiste encore entre le blanc et le nègre toute la haine de l’esclave affranchi et du maitre dépossédé! De tels droits seraient illusoires, à moins que les nouveaux citoyens ne les exercassent à main armée. Peut-être encore verrailon les nègres menés en troupeau par leurs anciens maitres voter docilement pour leurs pires ennemis : en dehors d'une abstention diserète ou d’une obéissance moutonuière, il ne reste que la force ouverte et la guerre Sociale entre les races.

Le président Johnson avait done raison de ne pas céder aux impatiences du parti radical, I était à la fois plus prudent et plus commode de laisser, comme il le disait,

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la question à décider aux États eux-mêmes, et de s’en reméttre pour le reste à l’action du temps. Il ne fallait pas pourtant se croire dispensé de protéger les affranchis contre des violences de jour en jour plus scandaleuses et plus hardies. Or le président, qui était en cela le miroir tidèle de l'opinion du peuple, semblait nourrir contre le pauvre noir une sorte de mauvaise humeur et de rancune puérile ; évidemment le noir le gênait dans l'accomplissement de ses desseins politiques, et il s’en fût débarrassé de bon cœur en l’exilant sur une terre lointaine. Il prétait volontiers l'oreille à tous les plans ehimériques de fondation d’un État nègre ou d’émigration en masse vers

busés. Il souffrait, en revanche, impatiemment qu’on le. sollicitât de pourvoir à la sûreté des noirs : en quelques mois, il avait retiré ses troupes des États du Sud, rendu la police aux milices locales et abandonné les affranchis au bon plaisir de leurs anciens maitres.

Cette politique porta tous les fruits qu'on en devait attendre. — A l’ancien mépris des hommes du Sud envers les noirs était venue se joindre la haine qu’on éprouve pour un ennemi redouté. Tant qu'il était esclave, le noir avait pu vivre en bonne harmonie avec le blanc : on le. traitait avec l’indulgence qu’on a pour une bête dénuée de raison, pour un cheval ou pour un bœuf de labour dont on ne redoute pas la concurrence ; mais, sitôt émancipé, l'esclave devient pour les blanes un ennemi qu'on

persécute avec une âpreté farouche. Il n'est pas de mau- ni: vais traitements qu’ils ne se crussent permis de lui faire \ TD subir pour se venger de sa liberté. Ses fautes les plus Île

légères étaient punies comme des crimes. A chaque dé-

sordre sérieux commis par un homme de race noire, les

blanes se jetaient sur ses frères pour massacrer indifé-

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