CHAPITRE II
Un chemin de fer délabré; l’Ohio ou la Belle-Rivière; Pittshurg ; usines et arsenaux. — Arrivée dans le pays de l'huile. — Une Californie nouvelle ; une procession dans la boue ; un campement difticile, — L'Oil-Creek; les sources d'huile ; Oil-City; aventures nccturnes. — Le roi Pétrole; la spéculation, un peuple à la curée, — Buffalo; un sermon savoureux. — Une conversation de soldats; insolences et brutalités militaires; dangers de la démocratie.
Pittsburg, 15 novembre,
J'arrive de Columbus, et j'ai mis dix-sept heures à faire environ quatre-vingts lieues. On avançait à pas de tortue, on s’arrêtait dans la campagne de deux en deux inilles. À chaque station, on faisait des manœuvres, on reculait, on avançsit, on attendait je ne sais quoi. Il y a des passages où les rails sont si écrasés, si fendillés, si rongés par la rouille, que les roues n’y doivent mordre qu'à peine. Pour s'être trop hâté à un tournant un peu brusque, un train venait de rouler dans l'Ohio à cent pieds plus bas, et nous en vimes les débris. Plus loin, c’est un pont de bnis qui traverse à une grande hauteur un des affluents de la rivière, pont si fragile, si instable,
qu'on n'ose s’y trainer qu'avec la lenteur d’une chenille, insensiblement et ligne à ligne. Nous y sommes restés dix minutes, les mécaniciens craignant, chaque fois qu’ils ouvraient la vapeur, d'imprimer une secousse trop forte à l'assemblage. On y passe d’ailleurs vingt fois tous les jours, on y passera tant qu’il voudra durer. Pure habitude d'économie : on risqne des vies humaines comme on use des habits troués.
Ces chemins de fer sont un peu l’image du gouvernement. Tout se tient chez un peuple; les institutions privées, comme les institutions publiques, dérivent du caractère et des coutumes nationales : chez nous, la prudence poussée jusqu'au formalisme, la ponctualité jusqu’à la minutie, la multiplicité des emplois, la parfaite r ‘zularité des services, avec les gros profits, les sinécures et l’indolence à la tête; ici les petits traitements, l’activité, l'intelligence à la tête, mais le désordre et la nég'igence en bas. Allez à New-York, à Boston ou à Chicago, entrez dans les bureaux de quelque grande compagnie de chemins de fer : vous montez un escalier noir dans une maison encombrée qui contient les bureaux de quinze ou vingt négociants ou banquiers ; vous frappez à une porte basse, vous traversez deux ou trois petites pièces enfumées. Un homme affairé, le directeur ou le surintendant, est assis devant une table de bois blanc, sur une chaise de paille, feuilletant de gros registres rangés sur une étagère; quatre ou cinq scribes laborieux, penchés sur ieurs pupitres, écrivent assidûment derrière une sorte de palissade où le public vient comparaître comme à la barre d'un tribunal. Voilà toute l'administration centrale d’une grande entreprise industrielle. En revanche, on ne s'occupe guère des détails; les employés subalternes se dirigent par le principe du self-government. Il y a des
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0 M jèeles, maison neles observe jamais. Ilest entendu qu'elles imes restés dix 4 jiivent céder au caprice ou à la commodité du moment. [OPOI QU 7 Chez nous, on est bien assis, bien chauffé, et le reste; un bits 4 pouvoir fort nous protége, el auprés de son tribunal pa- S 0 ternel la plainte igitime d’un seul individu doit, en er. Pure habi- 0 héorie du moins, obtenir justice. Ici l’on vous jette dans Ines COMME ON M une cohue démocratique où vous ne pouvez remuer ni 0 bras ni jambes sans jouer brutalement des coudes ou même du SOUVETNE- ME des poings. Si vous essayez de murmurer, la clameur NSUUTIONS Pri- M yous ferme la bouche : une voix qui s’élève seule n’est
» dérivent du 4 point écoutée. Ayez le droit pour vous : vous ne pouvez z nous, la pr 1 ci:
IS, 1 PEU À rien sans la force, car, malgré toutes nos idées précon- Ctualité jusqu'à Æ ques sur les bienfaits du laisser faire, l'individu dans les parfaite r‘4u- otites choses n'est pas moins écrasé sons ce régime que es sinécures €t sous notre excès de gouvernement. On ne peut nier l’im-
nts, + ACUVIEES “0 mense avantage du système démocratique pour le bien t la nég'igence M qu plus grand nombre et le progrès plus rapide de cet
hicago, entrez 1 Gtre impersonnel qu’on appelle an peuple; mais que nos
pagnie de che- M Lhilosophes politiques n’en fassent pas trop l'éloge au Ans UNE MAISON ME nom de la rigueur abstraite des principes et de la sévère
uinze où Vingt M justice! La démocratie en pratique, — et nous n’en cone porte basse, Mhaissons en Europe que le nom et la théorie, — est une enfumées. Un perpétuelle mélée où l'individu isolé ne peut lever la tête dant, est assis sans devenir le point de mire de tous les coups. Il faut aise de paille, Mqu'il suive le troupeau, ou bien les masses populaires lui une étagère; passeront sur le corps.
ÿ sur ieurs pu- M Me voilà bien loin du chemin de fer de Columbus à sorte de palis- Mbitisburg. Le pays d'Ohio est riant encore malgré la trisne à la barre esse de l'hiver. Ces cultures, ces villages, ces fermes en centrale d'une MSgrand nombre, ces jolies vallées normandes, plaisent au e, on ne S'uC- sortir des grandes plaines de l'Ouest. A mesure qu’on ubalternes se avance, le sol s’élève et s’accidente : on se rapproche
nt. Il y a des des Alleghanys. Voici déjà des ravins, un aspect de mon-
hi é.
tagnes, voici enfin l'Ohio, grand et large encore, qui semble n'avoir pas diminué depuis Louisville, et dont la nappe huileuse coule entre deux rangs de hautes collines : mais la terre est couverte de neige. Les forêts, qui étaient si belles il y a un mois, n'ont plus aujourd’hui une feuille: les arbres ressemblent à des balais. lei le fleuve se recourbe brusquement vers le nord et nous barre le passage. On construit un chemin de fer qui gagnera Pittsburg en droite ligne à travers la Virginie occidentale, et les piles du pont immense qui franchira la rivière sont déjà debout. En attendant, on suit la vallée ; la voie passe en corniche, tantôt dominée par des côtes abruptes, tantôt rencontrant
des collines plus douces où sont accroupis de jolis vil-
lages. L'un d’eux, Steubenville, peuplé presque uniquement de colons germaniques, est situé au premier plan
de la colline en face d’un escarpement, à un étroit défilé 4
de la rivière, dans un lieu à la fois riant et agreste. Le ciel était pur, les côtes dépouillées prenaient dans le lointain des teintes violettes et veloutées, la surface dorée de la rivière se moirait encore d’un bleu tendre. Enfin j'étais enchanté de tous les coups d'œil que les dos et les
chapeaux de mes voisins me permettaient de jeter au :
dehors à travers le car encombré. — La nuit vint, et mon voisin, un jeune paysan en chemise rouge, s’endormit en m'emprisonnant dans ses longues jambes et en appuyant tendrement sa tête sur mon épaule.
Le temps est noir, pluvieux, brumeux, digne de Londres. Las cependant des toits et des fumées que je vois de ma fenêtre, je me suis risqué dans la boue. Pittsburg est une des villes les plus originales, non- seulement d'Amérique, mais du monde. Elle a déjà 111,000 habitants, plus de 200,000 avec les faubourgs. Située sur l'emplacement où les Français avaient élevé le fort Du-
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