CHAPITRE IV
Une levée de 500,000 hommes; la chasse au soldat; les primes: la conscription. — Mécontentement des démocrates; troubles à Newark ; le Sud conservateur, — L'Hudson ; les monts Cauterskill; un incendie
de forêts. — Suratoga, le Vichy de l'Amérique; l’United States hôtel ; la vie de campagne à l'américaine. — Un concert; un bal ;
la flirtation; la foire aux mariages; vanités aristocratiques. — Le lac Champlain; un village agricole ; le lac George, Glen's falls.
New-York, 19 juillet.
Le président des États-Unis vient de faire un nouvel appel aux armes de cinq cent mille hommes. Si dans le délai de cinquante jours, les États n’ont point fourni leur contingent, la conseription remplira les cadres. Or il n'est rien que les Américains redoutent plus que la conseription : elle répugne à leurs mœurs, elle blesse leurs principes, elle touche à ce qu'ils ont de plus sensible et de plus obstiné. De tous ceux que le sort désigne, il en est bien peu qui ne se rachètent. La conscription, même ainsi transformée, reste encore un objet d'horreur. Le gouvernement fixe le contingent des États; ceux-ci le répartissent entre les localités : alors commence la chasse au soldat. Les États empruntent, les municipalités s’im-
posent, les souscriptions affluent, le gouvernement fédéral lui-même offre une prime fixe de deux cenis dollars par homme. Comme toute chose nouvelle et improvisée, ce système de recrutement est loin d’être sans défaut. Ainsi l’État pourvoit au remplacement des conserits qui se libèrent, et bien qu’on ne puisse l’accuser d'en faire un commerce déshonnête, puisque le prix de l'exonération est inférieur à la prime de l'engagement, son intervention en cette matière l’expose toujours à des soupçons fâcheux. Les exonérations ont d’ailleurs un caractère provisoire qui ne laisse aucune sécurité. Le citoyen qui s’exonère ne se rachète pas pour l'avenir; il n'échappe pas aux chances des tirages futurs. Le lendemain du jour où le collecteur a reçu son argent en échange de sa personne, le président peut décréter une levée nouvelle et l'appeler à servir une seconde fois. 11 fait donc avec l'État un marché sans garantie qui ressemble à un impôt déguisé. Enfin la règle des exemptions légitimes est loin d’être certaine. A vrai dire, les exemptions sont plutôt des faveurs spéciales que des priviléges légaux, et le désordre est si grand que les démocrates peuvent soutenir, en s'appuyant sur des précédents authentiques, que les milices tout entières des États, c’est-à-dire les
trois quarts des citoyens valides, sont exemptées de servir
dans les armées de l’Union.
Au commencement de la guerre, l'Amérique avait une armée de citoyens : ses commerçants, ses ouvriers, ses laboureurs s'étaient un beau jour éveillés soldats. Rien de plus beau que ce soulèvement unanime, rien de plus fort, disait-on, que cette armée nationale, composée d'hommes pensants et convaineus. Au premier choc, ils furent dispersés; braves, mais étonnés de la résistance, cffrayés de la discipline, ils comprirent que la guerre
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n'était pas lé jeu facile qu'ils. avaient songé, et en peu de mois ces héros.improvisés étaient rentrés, plus ou moins glorieux, dans leurs foyers. Il fallait pourtant remplir les rangs vides et opposer des hommes à l'ennemi. On eut recours à l'argent, aux primes annoncées à son de trompe, à l’enrôlement des Irlandais, des Allemands, des étrangers. Ce ‘fut la seconde armée, celle qui, renouvelée x*grands frais, dure encore aujourd’hui. L’enthousiasme et le goût: nouveau des armes avaient fourni pour quelques jours des hommes qui n’étaient pas tous des soldats ; l'argent et les promesses ont acheté pour quelques années des mercenaires qui ne sont pas tous des citoyens.
Cependant ce moyen s’use à son tour; !e prix du sang s'élève. Le peuple est fatigué. La crainte même de la conscription n'obtient ni les subsides ni les enrôlements accoutumés. C’est alors le tour de l'impôt du sang. Quelques démocrates protestent contre cette mesure, qu'ils disent violente, oppressive et inconstitutionnelle. Elle ne s’en appuie pas moins sur le vote souverain du congrès. Quant à la constitution, savez-vous quelles sont les formalités requises pour l’amender? Il faut que les deux Chambres du Congrès fédéral votent l'amendement à la majorité des deux tiers, puis que les trois quarts des États le ratifient dans leurs législatures séparées ; ou bien la législature d’un État propose elle-même l'amendement, qui est alors discuté et voté par une convention nationale extraordinaire. Il semble que les fondateurs de la constitution aient voulu la mettre à l'abri comme l'arche sainte, et lui donner autant que possible le caractère de l'immobilité. Ils ont bien fait; mais ils font bien aussi, ceux qui en temps de guerre civile savent briser la serrure de cette double enceinte et trouver des voies nou-
velles, mieux appropriées aux événements. Il serait vraiment bien commode pour l'ennemi, qui s’en est remis à la dictature, d’avoir un adversaire lié scrupuleusement à la lettre de la loi. On peut murmurer contre la conseription, mais tout homme sincère avoue qu'elle est inévitable. Ceux qui la combattent n’agissent que dans l'intérêt du Sud. et pour obliger à une paix humiliante un gouvernement désarmé.
Au moment où j'écris, j'entends le bruit d’un tambour, et je vois passer dans la rue une bande de recruteurs mêlée de recrues. C’est ainsi qu'ils s’en vont tambourinant à travers la ville, cherchant à faire la boule de neige, mais n’y réussissant guère. Je crois que l'État de New-York devra recourir au tirage. Ce sera peut-être le signe d’une émeute pour les Irlandais et les démocrates.
22 juillet.
Le mécontentement paraît grandir, malgré les homélies patriotiques des journaux républicains. Le Times et la Tribune exhortent les citoyens, vieux et jeunes, les femmes elles-mêmes, à grossir l’armée. S'ils sont riches, qu'ils s’y fassent représenter par un, deux ou même trois mercenaires; s'ils sont pauvres, qu'ils se cotisent pour fournir un homme à la patrie. Il n’est pas jusqu'aux volontaires, qui ont déjà donné leur personne, qu'on n'engage à compléter le sacrifice en donnant leur argent. Quant aux journaux démocrates, plusieurs restent silencieux et réservés, a”osant combattre ouvertement la mesure et témoignar: üe lenr sourde hostilité par une résistance de détail, &autres s’abandonnent à
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leurs vivacités habituelles. A ce propos, le général Dix, commandant le département militaire, a sommé l'attorney general de poursuivre ie Journal de Newark pour article i injurieux au président des États-Unis. J'avais vu jusqu'ici la répression arbitraire, mais point encore la répression légale de la presse. Cette mesure isolée contient en germe toute une révolution : elle a pour but d’invoquer la justice ordinaire contre des délits que l’arbitraire pouvait seul atteindre. Singulier pays où les législateurs laissent au pouvoir militaire l'initiative. des réformes légales, et où tout part d’en bas pour s'établir par l'usage avant d'être sanctionné par les lois !
Newark n “appartient pas à l’État de New-York; comme tous les faubourgs situés à l'ouest de l'Hudson, il fait partie de l'État de New-Jersey, régi par une législation différente. Les cours fédérales, chargées d'appliquer la constitution des États-Unis, ont pu suffir e, en temps de paix, à faire respecter dans chaque État l’autorité du gouvernement; mais depuis la guerre, le territoire tout entier de l’Union a été divisé en grands commandements militaires, dont les chefs sont les vrais représentants du pouvoir fédéral. Bien que le général Dix donne aujourd'hui un exemple salutaire, le peuple de New-York en parait irrité. On s'attendait ce soir à une émeute sur l’autre bord de la rivière. On ne croit pas qu'il se passe DEAD de semaines avant que le sang coule une scconde fois dans les rues. Les démocrates chauffent le four et cspèrent que leurs adversaires tireront les marrons du feu. Tandis que l'administration anonce l’énergique propos de persévérer jusqu’à la soumission du Sud, ils affectent de promettre au peuple une paix faeile. Savez-vous à quelles conditions ils espèrent obtenir le retour arrogant du Sud à l'Union? Ces condiwns ent été procla-
mées l’autre jour par des émissaires confédérés dans une convention tenue à Niagara. Il s’agit de reconnaître la dette confédérée et de l'ajouter à celle du Nord; il s’agit de fortifier l'esclavage en lui donnant des garanties nouvelles ; il s’agit en un mot de payer les frais de la rébellion. Ce serait pour arriver à ce beau résultat qu'on aurait fait trois ans de guerre, dépensé plus de dix milliards, troublé le commerce, ébranlé les fortunes privées, violé enfin bon nombre des principes de l’ancienne liberté américaine. Quoi qu’en puissent dire les gens charitables: qui se prennent d'indignation à la vue de cette guerre fratricide, il faut savoir ce que le mot de paix déguise et comprendre qu'il n’y a plus, à l'heure qu'il est, de salut, d'honneur ni de justice sans l’abaissement de la société du Sud. I ne s’agit pas, comme se le figurent chez nous des imaginations toutes pleines encore des terreurs de 93, d'élever dans Richmond une guillotine où l’on fasse monter les chefs de l'aristocratie esclavagisie, il s'agit simplement de tenir bon jusqu'à ce que 4 place assiégée se rende où s'écroule. Je m'indigne chaque fois que j'entends parler de la « grande cause du Sud conservateur. » Le Sud n’est conservateur de rien que de l'esclavage. Le Nord, qu’on appelle révolutionnaire et qui pourrait s’en honorer dans une pareille cause, ne s’est armé que pour défendre la nationalité et la loi. Croyez bien que les hommes du Nord sont les vrais conservateurs, et que cette guerre est pour eux un devoir national; quand bien même ils auraient la pensée d'humilier le drapeau de l'Union devant une minorité rebelle, ils n’en auraient pas le droit.
Nous faisons voile demain pour le Nord. Nous remontons l'Hudson jusqu'à Catskill, une sorte de Righi américain où l’on ne monte point encore en chemin de fer,
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