‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 11 sur 56 · SARATOGA · texte numérisé non relu

SARATOGA

et d'où la vue se repose d'habitude sur un océan de nuages,

24 juillet.

J'écris d’une auberge borgne, encombrée de monde, au fond du petit village de Catskill, sur les bords de l'Hudson. Nous sommes assez heureux pour y trouver encore un lit et une chambrette meublée de deux chaises. D’autres couchent dans les corridors; une troupe de dames campe dans le salon. Un incendie nous chasse de la montagne : on aperçoit, à une distance de quatorze milles, tous les sommets embrasés.

Hier matin, nous nous embarquions sur le steamer d'Albany, par un brouillard mélancolique qui laissait voir à peine la silhouette grise des rivages. L'Hudson est une rivière large comme un lac, où la marée remonte bien au-dessus de New-York, bordée de rives tantôt escarpées et montagneuses, tantôt douces et cultivées. Le cyprès et le thuya s’y mêlent aux châtaigniers et aux chênes. Ici la rivière s’élargit, là elle se resserre; — ici la vue pénètre dans des baies agrestes; là elle s'étend sur des ilots de sable où de roche; tout cela deviné plutôt qu'entrevu à travers la brume opaque qui règne souvent dans les jours d'été. L'Hudson est la grande route du commerce intérieur de l'État de New-York. Le continuel passage des steamers rapides qui descendent d'Al-

banv, la lente et pénible démarche des remorqueurs qui traînent à la fois jusqu'à douze bateaux lourdement chargés, la rencontre de vingt bourgades populeuses, dont plusieurs sont déjà des villes, égayent cette navigation. Aiasi se succèdent West-Point, Newburg, Poughkce-

psie, et enfin Castkill, où de grands séages attelés de quatre chevaux nous attendent pour nous conduire à la montagne. La route traverse d’abord une longue plaine ondulée qui s'élève d'étage en étage vers la chaine abrupte et brisée où la rivière Catskill prend sa source. lei des vallées fraiches où l’on serpente, là une forêt déserte, plus loin des prairies, des vergers, des terres raboteuses et nouvellement défrichées où la charrue mord avec peine. Grande est la hardiesse américaine qui lance ces lourdes voitures dans ces chemins étroits, escarpés, où l’on glisse sur la roche nue, où les ponts craquent sous les pas des chevaux, où l'on se hisse comme sur une échelle. Cette région est pourtant une des plus anciennement colonisées de l'Amérique. La vallée large et riante qui s’ouvre au pied même de la montagne était habitée il y a deux siècles par les premiers colons hollandais, et le premier village rustique où nous faisons halte dépasse en antiquité les plus grandes cités du nouveau monde. Ici le Kaatsberg, longtemps voilé par la brume, se dressa subitement en face de nous. Nous gravissions déjà ses flancs abrupts, mais couverts de forêts lux“riantes : érables, chênes, châtaigniers, sycomores, pins du lord avec leurs touffes soyeuses, genévriers avec leur laine crépue, sapins à fines aiguilles, lauriers nains rampant sous les futaies, pressés sur la pente d’une ravine étroite et profonde. Au fond de la gorge, une petite maison de bois est nichée dans une clairière au bord d'un torrent où ruisselle une eau rare. Une claire fontaine jaillit à côté, dans une auge agreste faite d’un tronc d'arbre. Une enseigne grossière porte l'image d'un personnage grotesque, orné d’une longue barbe blanche, qui se tord les bras avec désespoir. C'est le vieux Hollandais Rip Van Winkle, se réveillant de son somme de

vingt ann Connaissah devenu pre ving en a.

C'est d’aille qui se pencl une coupole Sensation de Plus haut

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forêt. Encor de bois situé De cette terr dans la plain du haut d’un qu'aux mont:

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vingt années pour trouver le monde bouleversé et méconnaissable. Le lieu n’a rien qui surprenne, mais il est devenu presque historique, depuis que Washington lrving en a fait la scène du plus populaire de ses contes. C'est d’ailleurs une retraite si calme, les grands arbres qui se penchent des flanes de la montagne font à la cabane une coupole de verdure si fraiche, qu’on y éprouve une sensation de sauvagerie délicieuse.

Plus haut, voici les traces de l'incendie : la terre noire, les taillis en cendres, les grandes tiges flétries et tristement penchées, d’épaisses fumées qui traînent dans la forêt. Encore un pas, et voilà l'auberge, vaste maison de bois située sur une esplanade, au bord d’un précipice. De cette terrasse naturelle la vue plonge à vol d'oiseau dans la plaine. Quand le ciel est pur, l'œil place comme du haut d’un nid d’aigle sur une immense étendue, jusqu'aux montagnes de la Nouvelle-Angleterre, au delà, bien au delà de l'Hudson. Telle on se figure cette montagne de l'Écriture où le démon mena le Seigneur pour lui montrer les royaumes de la terre. Le brouillard nous a dérobé la plaine ; mais nous avons joui d'un autre spectacle : les nuées entouraient la montagne d’une ceinture blanche, et, prolongeant le ciel jusque sous nos pieds, nous faisaient croire que nous étions sur un rivage aérien, sur une Île merveilleuse flottant dans les espaces. Cependant l'incendie devenait visible et nous enveloppait de toutes parts. Les grands sapins flambaient comme des torches, le vent soulevait des gerbes d’étincelles et des tourbillons de fumée rouge. A mesure que la nuit tombait, ces lueurs sinistres donnaient à la scène plus de

magnificence et de terreur.

Nous sommes allés ce matin à la cascade du Cauterskill ou Kañters-Kill, décrite par Cooper dans son roman des

Pionniers. Il n’y manque absolument que de l’eau; un mince filet rüisselait d’une hauteur de cent vingt pieds. Le South lake, où le cours d’eau prend sa source, est une miniature de lac suisse, un peu marécageux et desséché dans cette saison. On descend aux cascades sous une futaie de sapins sombres, tapissée de lauriers, dont la pente rapide se dérobe à mesure qu’on avance. Un escalier de planches, attaché aux rochers et aux racines, conduit au fond de l’entonnoir, sous la demi-voûte creusée derrière la chute par le travail des eaux. La gorge où le torrent s'enfonce avec un gracieux détour, les montagnes bleues qui ferment l'horizon, la douce et robuste végétation qui recouvre et arrondit Îies aspérités de ce site sauvage, tout est charmant, sauf une guinguette surmontée du drapeau national, et un flot de promeneurs indiscrets qui font retentir bruyamment les échos.

Il y a de vieilles traditions indiennes qui donnent à cetle rivière une singulière origine. Irving raconte que ces montagnes ont été longtemps une région fabuleuse, habitée par des esprits qui dispensaient le soleil et les nuages.

« Il y avait, dit-il, un Manitou qui fréquentait leurs plus sauvages retraites, et prenait un malin plaisir à tourmenter les hommes rouges. Parfois il prenait la forme d’un ours ou d’un cerf, il fatiguait le chasseur égaré parmi les âpres rochers et les fourrés impénétrables, puis disparaissant d’un bond avec un ho! ho! retentissant, le luissait épouvanté sur le bord d’un précipice on d'un torrent furieux. On montre encore la demeure favorite de ce Manitou. C’est un grand rocher dans la région la plus retirée de la montagne, que les lianes fleuries qui y grimpent et les fleurs sauvages qui abondent alentour ont fait nommer Garden-Rock. Près de sa base est un petit lac, hanté par le héron solitaire, où les serpents d’eau se chauffent au soleil sur les feuilles des nénufars qui flottent à la surface. Ce lieu était très-redouté des Indiens, à tel point que le plus

bardi chasseur dant, un chass nombre de gou une et l’emport l'ayant laissée

l'entraîna, tour en pièces, et le de couler encor Kill, »

Au retour, Conteur. Je Je Sailles petillaic ques troncs d embrasés. Le de l'auberge. | nuit prochaine

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un grand villag avenues : C’est un peu le Vich s'élève une énor c’est l'United gant de Saratoc en madriers dar deux immenses fer, de l’autre p couverte, où abo tour de l’enclos salle à manger femmes en toilet

les un

ord

hardi chasseur n'y osait pas suivre le gibier, Une fois, cependant, un chasseur égaré parvint au Garden-Rock, où il vit nombre de gourdes pendues au branches des arbres. 11 en prit une et l’emporta; mais dans la précipitation de sa retraite, l'ayant laissée tomber sur les rochers, il en sortit un fleuve qui l'entraîna, tourbillonnant au fond des précipices, où il fut mis en pièces, et le fleuve descendit jusqu’à l’'Hudson, où il continue

de couler encore, n'étant autre que la rivière apyelée Kaaters- Kill, »

Au retour, j'allai voir ce lac dont parle le gracieux conteur. Je le trouvai entouré de flammes; les broussailles petillaient, le feu courait le long des lianes. Quelques troncs d'arbres n'étaient plus que des charbons embrasés. Le vent s'élevait et soufflait dans la direction de l'auberge. On nous faisait craindre l'incendie pour la nuit prochaine. Nous suivimes la foule qui s’enfuyait.

Saratoga, 25 juillet:

Figurez-vous un pays plat, sablonneux, insignitiant, un grand village bâti en planches ct coupé de longues avenues : c’est Saratoga, lieu d'eaux et de plaisir qui est un peu le Vichy de l'Amérique. A la porte de la gare s'élève une énorme baraque de bois et de briques mélées : c’est l'United States hotel, rendez-vous du monde élégant de Saratoga. Vous entrez par une sorte de porche en madriers dans une cour plantée d'arbres, bordée de deux immenses ailes, fermée d’un côté par le chemin de fer, de l'autre par un vaste bâtiment blane. Une galerie couverte, où aboutissent d'innombrables escaliers, fait le tour de l'enclos. Au fond s'ouvrent les fenêtres d’une salle à manger colossale et d’un salon encombré de femmes en toilette Les corridors intérieurs ressemblent

à ceux d'une prison. Les appartements sont misérables, à peine meublés : chaque chambre a des murs blancs peints à la colle, deux chaises de bois et une armoire grossière en planches rudes. C'est au milieu de ce dénûment que s’agite une population parée, désœuvrée, en gilets blancs et en robes de soie. La journée se passe dans le salon, où l’on s’assemble par centaines, où les uns piétinent et les autres s’assoient par groupes. Il s'élève du promenoir un grondement confus de pas et de voix mêlés; c’est comme une basse continue sur laquelle se détache à l'heure des repas un épouvantable cliquetis d’assiettes, de couteaux et de verres. Eafin, pour compléter le vacarme, une bande de musique vient deux fois le jour s'établir sous les arbres et corner des airs de danse avec accompagnement des cloches du chemin de fer et du rugissement des locomotives. Le soir paraissent des robes de bal et quelques rares habits noirs. La musique alors se retire dans une grande salle nue, meublée seulement de chaises de bois, où elle résonne sans repos ni trêve jusqu'à une heure avancée de la nuit. Les hommes se rassemblent au bar-room et causent d’affaires ; l'hôtel est comme une bourse à l'usage des négociants qui viennent de New-York y passer le dimanche en famille. Enfin c'est le plus affreux pêle-mèle qu'ait encore inventé la civilisation sous prétexte de plaisir. Les Américains appellent cela la campagne; ectte caserne ouverte au monde entier, cette vie de troupeau entre le bal et la locomotive, leur représentent le bonheur des champs. Fexèere leslieux dits de plaisir où nos mondains vont chercher pendant l'été un lambeau de leur Paris dispersé; ce sont pourtant de véritables retraites champêtres au prix de ce phalanstère où mangent, boivent et dansent en commun, à heures fixes, un millier de créa-

tures hur ples de ] vie élégar Quani :

de faire tc plus lance née. Tout.

flirtation.

dans la ba, une fois su Pas en ea C'est une f blics. Tant regards de mange à la Comme des même marn Je retrou gens aimabl gnons habit de se mettre de politesse d'art et de li sent les conv lante, presq accoutumés, s'élèvent guë ple : c’est le ; Sans attrait. 1 Maisons : la ç Si parfois on 1 de piltoresqu chef-d'œuvre

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tures humaines. Il appartenait au plus avancé des peuples de perfectionner cette façon moderne de mener la vie élégante en bonne société !

Quant aux femmes, il s’agit pour elles de faire toilette, de faire toilette encore et toujours. Telle demoiselle des plus lancées change de chevelure trois fois dans la journée. Toute ville d'eaux est le lieu par excellence de la flirlation. Plus d'une de ces élégantes pêchera un mari dans la bagarre. Plus d’un de ces fläneurs fashionables, une fois suffisamment enrichi, regarde s’il ne découvrira pas en eau trouble la perle dont il a préparé l'écrin. C’est une foire aux mariages, où les marchés sont publics. Tant pis pour ceux qui voudraient se dérober aux regards de la foule. Dans ce monde démocratique, on mange à la gamelle, on remue les hommes à pelletées comme des choses, et la société tout entière cuit dans la même marmite.

Je retrouve dans la cohue quelques amis de New-York, gens aimables et distingués qui deviennent mes compagnons habituels. Quant au public, rien de plus aisé que de se mettre à son niveau : il suftit de s’alléger d’un peu de politesse superflue.et de mettre sous clef les idées d'art et de littérature. Le négoce et la politique remplissent les conversations, mais non pas cette politique brillante, presque philosophique, à laquelle nous sommes accoutumés. Jei les pensées d’un homme du monde ne s'élèvent guère plus haut que celles d'un homme du peuple : c'est le même bon sens solide, mais un peu terne et sans attrait. Il en est des esprits comme des habits et des maisons : la coupe en est consacrée, la couleur uniforme; si parfois on rencontre une exception à la mode, un essai

de pittoresque et d'originalité, on peut compter sur un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je compare volontiers

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les Américains à leurs machines, qui sont puissantes, mais un peu rudement bâties, excellentes pour produire des objets de qualité ordinaire et de commun usage, mais inapplicables aux imaginations brillantes du luxe européen. |

Les mœurs sont en général douces, flegmatiques et faciles. Nul ne se gêne pour son voisin, mais nul ne songe à le molester ni dans sa personne, ni dans ses biens. On à tort de se figurer les Américains comme des hommes durs, dangereux, rapaces, dévorés d’égoïsme, doués à l4 fois d’un indomptable esprit d'indépendance et d'un farouche instinct d’oppression. Je trouve chez eux plus d’esprit d'ordre et de probité usuelle que je n’en ai vu ailleurs. Je ne connais pas d'autre peuple qui sache si bien obéir sans contrainte à la règle adoptée; peut-être même sous leur rude écorce ne sont-ils que trop dociles. Avez-vous vu de ces hommes qui font étalage de mauvais caractère et mettent leur point d'honneur à se faire redouter ? Vous évitez de vous trouver sur leur chemin. Ils vous inspirent pourtant quelque secrète envie. Vous vous dites : Comme ils sont maitres chez eux! comme ils ignorent la servitude domestique à laquelle sont exposés les gens faibles ! Mais le tyran, vu de près, n’est plus qu'un bonhomme débonnaire qui se laisse battre par sa femme, gruger par ses valetset dominer par ses enfants,

27 juillet.

Je vais vous dire le programme de ma jotirnée, qui est celle de tout le monde. Le matin, on se rend à pied à la fontaine pour y boire les eaux, on joue aux boules, on tire au pistolet, on flâne démesurément. A trois heures,

le diner c tonne sa ] nous serv signal do toutes les élégant m bords du Sortie de de logne. Plu:

avec leurs Pelite main trise les cl el fait la ror loujours ple une minijatu fait des atel:

de riantes e du ciel est t Cette nuit annoncé à sc hommes, ma lravagance d voit là des ge dreux, beaux ligures de bo tiers alleman briller par le de leurs man Ou trois fois peaux. Telle j4 Breda, telle à grand’mère :

on les dirait e

le diner commence au son de la cloche. La musique entonne sa ritournelle au moment même où les nègres qui

Se 1 nous servent arrivent au pas, en procession, et, sur un 4 signal donné, déposent tous ensemble le dessert sur (A toutes les tables; puis, si le temps est beau, le monde (A

élégant monte en voiture et va prendre le frais sur les

bords du lac. C’est pour beaucoup de ces dames une he:

sorte de devoir, comme le tour quotidien du bois de Bou- 14

logne. Plusieurs conduisent elles-mêmes leurs voitures

avec leurs cavaliers assis près d'elles. La femme, de sa

petite main gantée, tient le fouet, manie les rênes, mai-

trise les chevaux fougueux; ie beau se croise les bras

et fait la roue. On va au lac souper et boire dans un café

toujours plein de monde. Quelques-uns se promènent sur

une miniature de baieau à vapeur qu’on a apporté tout be

fait des ateliers de Troy. Le site est gracieux, entouré Et

de riantes collines, ei l'aspect de l’eau, de la verdure et ee

du ciel est toujours bienvenu. tie Cette nuit enfin, il y a bal dans l'hôtel, grand bal in

annoncé à son de trompe, avec entrée payante pour les

hommes, mais libre pour les ladies. Vous devinez l’'ex-

travagance des toilettes et la bigarrure du public. On

voit là des gentlemen en cravate rouge, en souliers pou-

dreux, beaux manqués, beaux incomplets et dépareillés,

figures de boutiquiers, de paysans, d’aigrefins, de save-

tiers allemands, de boxeurs galants, qui s'efforcent de

briller par le bon goût de leur mise et la bonne grâce

de leurs manières. Les femmes, en entrant, font deux

ou trois fois le tour de la salle pour étaler leurs ori-

peaux. Telle jeune fille est habillée à la mode du quartier

Breda, telle autre semble attifée de la garde-robe de sa

grand'mère : noir et or, bleu et rouge, violet et jaune,

on les dirait endimanchées dans la boutique d’un mar-

chand d’habits. Cependant la fête est grave, silencieuse et presque gourmée.

Ceci m'amène à vous parler des jeunes filles américaines et de leurs séductions tant de fois décrites par les voyageurs et les romanciers. On les a si souvent et si librement jugées qu’en vérité je ne dois plus m’en faire scrupule, car elles sont tombées pour ainsi dire dans le domaine public. Les femmes, vous ai-je dit, sont la partie intellectuelle de la société américaine ; mais cette qualité devient presque un défaut. Nul n'aime à entendre une grosse voix sortir d’un corps frêle et d'une bouche délicate. Eh bien ! j’éprouve une impression analogue lorsque j'entends une jeune fille disserter politique comme un vieil avocat, parler affaires comme un courtier de commerce. Qu'a-t-elle à s’occuper de balles de coton ou de porc salé ? Quand la conversation prend cette pente, il me semble apercevoir sous la robe de gaze le gros soulier d'un marchand forain. Leur science d'ailleurs n’est pas toujours profonde. En Amérique, on n’apprend guère pour apprendre. On se fait à la hâte une pacotille de connaissances qu’on achète, comme les modes, au premier bazar venu; puis on s’embarque dans la vie comme on part pour un voyage, avec tout juste le nécessaire; on est trop pressé pour traîner avec soi les cargaisons lourdes et surperflues.

Les hommes sont pressés de courir après la fortune,

— c'est leur métier par tout pays, — les femmes de

courir après un mari, affaire sérieuse dans un pays où

elles disposent souverainement d’elles-mêmes. Voilà l'oc-

cupation constante et le but final de leurs jeunes années.

Il est établi qu'on ne les épouse que par inclination:; il

faut bien qu'elles plaisent. Le prétendant ne s'enquiert pas de la dot, et il est censé ne pas s'informer de l’hé-

ritage. Le fille un c oblige, et Les engac se romper souvent le; lorsqu'il a une famille profite d'u Qui raisonn vent des L'indépend beaucoup Ô prestige. F part, [a ch:

grosses dot.

Vous ne friands d’a la plupart depuis une compte que tieux. Leur champigno latin vulgo cinquante a les familles le dix-neuv ruiné, à end On n’a qu’à s A bord de 1 vieille mont Compagnons suis déjà, p

ritage. Le père, quand il est riche, fait quelquefois à sa fille un cadeau qui vaut une fortune; mais rien ne l'y oblige, et entre lui et son gendre il n’en est pas question. Les engagements durent une, deux, trois années, puis se rompent, puis se reprennent, et les parents en sont souvent les derniers informés. L'homme ne se marie que lorsqu'il a acquis une fortune suffisante pour faire vivre une famille. La femme compte, attend patiemment, ou profite d'une occasion meilleure. C’est elle qui calcule et qui raisonne. Ces mines rieuses, évaporées, cachent souvent des desseins profonds et une tête diplomatique. L'indépendance américaine développe chez les femmes beaucoup de facultés utiles, mais elle nuit un peu à leur prestige. Faut-il s’en indigner? J’aime autant, pour ma part, la chasse au mari cousu d’or que ie commerce des grosses dots.

Vous ne sauriez croire combien les Américains sont friands d’aristocratie. Hommes récents eux-mêmes, pour ia plupart artisans de leur propre fortune et parvenus depuis une génération à peine, ils ont pour tout ce qui compte quelques années d'existence un respect superstitieux. Leur société est si nouvelle, il y pousse tant de ces champignons de finances qui sont ce qu'on appelle en latin vulgo concepti, que leur nuit des temps se fait à cinquante ans en arrière. Aussi quelle vénération pour les familles antédiluviennes qui remontent plus haut que le dix-neuvième siècle ! Un Européen titré, füt-il vieux et ruiné, a encore chance de trouver femme en Amérique. On n'a qu'à se laisser faire pour devenir comte ou marquis. À bord de l’Arabia, Charles ayant tiré de sa poche une vieille montre qui portait des armes, est devenu pour ses compagnons de route M. le marquis de Q. Moi-même, je suis déjà, pour quelques personnes, the french count, le

comte français. Tout ce clinquant d'Europe vaut de l'or chez les démocrates d'Amérique. Cela prouve que l’humanité a partout les mêmes faiblesses. L’esclavage servait de prétexte aux prétentions aristocratiques : il va disparaitre; mais les riches d’hier n’en sont pas moins sévères pour ceux d'aujourd'hui. Pour affecter l'aristocratie, ils s’écartent des affaires publiques et se disent partisans du Sud. J'ai vu à Washington un riche démocrate dont la femme est la fille d'un paysan irlandais débarqué, il n’y a pas bien longtemps, sur le quai de New-York, dans les haillons de sa saleté nationale. Elle haussait les épaules en parlant du büûcheron-président. Elle me montrait les nègres avec dégoût. Elle avait tort, car ces pauvres nègres rendent un grand service aux gens d’origine récente qui ont la manie des priviléges de race, et qui se raltrapent de leur extraction très-populaire sur la noblesse universelle de la race blanche. Encore, parmi les gens de couleur, les mulâtres se distinguent-ils soigneusement des nègres, tant l’homme a besoin d’avoir toujours quelqu'un au-dessous de lui. On me raconte à ce propos un mot caractéristique d'une dame pieuse du Sud, appartenant à l'Église méthodiste esclavagiste, car vous savez qu'aux États-Unis toutes les Églises, la catholique comme les autres, se sont scindées sur la question de l'esclavage. On lui demandait pourquoi, dans sa communion, les nègres n'étaient pas admis au prêche, pourquoi il leur était défendu d'apprendre à lire, pourquoi il leur était ordonné de croupir dans l'ignorance naturelle des brutes: « Ah! dit-elle, c’est que l'Évangile est un livre très-révolutionnaire. » Un pas de plus, et les nègres n’auront plus d'âme.

On m'a montré dans le promenoir civers hommes politiques. Les partis profitent de ce rendez-vous universel

pour tenir

l'Etat de Ne

possibles de el excentriq habituel et ] frères Fern renommée, | York, l’autre influence sur ville, mais s qu'à regret | Clellan est v Ce sont, vous place; on an cains.

Je me laisse Les Américai avant dans le tolèrent, mais neutre. Ils lui pour l'Amériq Mains ennemie

Hier, de gra plain. Le chemi à l'extrémité d entré dans une le fond marécag du lac, puis ab

pour tenir des conciliabules. J'ai vu le gouverneur de l'État de New-York, Horatio Seymour, un des candidats possibles des démocrates à la présidence, — le théâtral et excentrique George-Francis Train, qui est le pugiliste habituel et l'enfant terrible du parti, — enfin les deux frères Fernando et Benjamin Wood, de malheureuse renommée, l’un propriétaire du Daïly News de New- York, l’autre député au congrès, gens redoutés pour leur influence sur le bas peuple irlandais et allemand de la ville, mais suspects à leur parti même, qui n'accepte qu'à regret leur alliance. On dit que le général Mac | 42 Clellan est venu lui-même ici passer quelques heures. | 1 Ce sont, vous le voyez, les démocrates qui occupent la A place; on annonce une prochaine réunion des républi- 1 cains.

- Je me laisse présenter aux hommes de tous les partis. S Les Américains ne permettent pas qu'on regarde trop A avant dans leurs querelles de famille. Non-seulement ils | 4 tolèrent, mais ils exigent même que l'étranger reste

A neutre. Ils lui demandent un tribut général d’admiration : pour l'Amérique : cela fait, il peut serrer tour à tour des

mains ennemies sans que jamais aucune d'elles se retire.

i : 29 juillet.

S | Hier, de grand matin, nous partions pour le lac Cham- 4 plain. Le chemin de fer nous conduit jusqu'à Whitehall, - à l'extrémité du long bras qui s'étend vers le Sud. On { entre dans une vallée dont les bords s'élèvent, et dont le fond marécageux semble avoir été couvert par les eaux du lac, puis abandonné à mesure que la rivière Sorel

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leur creuse une issue plus profonde. C’est là que nous attend, amarré parmi les roseaux, le steamer somptueux . de Montréal.

Le lac Champlain, c’est un nom presque fabuleux en Europe, et qui réveille chez tout lecteur des romans de Cooper bien des images et bien des souvenirs. Voilà done les forêts où le dernier des Mohicans a mené sa vie errante, — où Bas-de-Cuir a déployé ses instincts de chien de chasse et de bête fauve; c’est là, sur la route du Canada, aux confins du bassin de Saint-Laurent et du bassin de l’Hudson, que se sont livrées tant de batailles sanglantes entre les Français venus du Nord et les rudes colons de la Nouvelle-Angleterre ; c’est, en un mot, le pays légendairé de l’histoire américaine. 11 n’est pas indispensable de remonter jusqu'à Homère pour trouver les temps héroïques, les grandes guerres de races, et ce chaos de luttes confuses où se placent les épopées nationales. L'Amérique est à la fois si récente et si vieille que ses origines sont d'hier, et paraissent déjà dans le lointain des temps fabuleux. Tandis que nous cherchons la poésie sur les ruines, elle la trouve dans ses forêts sauvages, à la suite du chasseur solitaire, avant-coureur hardi de la, race nouvelle, ou de l’Indien demi-nu dont le wigwam fume près du torrent où flotte son canot d’écorce. Le cadre n’a guère changé : sauf une lisière de forêts détruites, et quelques cabanes dispersées sur leur emplacement calciné, le lac Champlain est encore le même que du temps où s’y rencontraient les tribus des Hurons et des Mohawks, des Algonquins et des Iroquois, et cette ligue redoudable des Cinq nations divisée contre elle-même par le zèle de nos missionnaires, plus tard, enfin, les bandes de Français canadiens et d’Anglais des colonies de l'Est, se disputant les solitudes avant

qu'il fût.

la terre s d'hommes hommes bl Semblaient taille; sép:

tre-tuer da dont ils AV, diens s’entr taient leur:

colonie, cor bois voisins prière, et s égorgeant, emmenant ç Les Europé leur férocite fois au mas gouverneur des Anglais un récit doul « L'expéd Hertel, surp combat sang étables, et fit femmes ou les vainqueu Robert Roger arbre, et les sèches, mén Ferguson, un fatigue, et fu s'arrétait da

qu'il fût question de mettre en culture un pouce de la terre si chèrement achetée. Ici quelques poignées d'hommes décidèrent de l'avenir d’un continent. Les hommes blancs, à peine campés dans le nouveau monde, semblaient n’y chercher qu'un nouveau champ de bataille; séparés nar d'immenses espaces, ils allaient s’entre-tuer dans les déserts avant de peupler l’étroit rivage dont ils avaient pris pompeusement possession. Les Indiens s’entre-tuaient aussi au profit &e ceux qui exploitaient leurs haines. Quelquefois, on les jetait sur une colonie, comme des loups altérés de sang . Tapis dans les bois voisins, ils guettaient l’heure du repos, celle de la prière, et se ruaient sur la communauté sans défense, égorgeant, brûlant, mutilant les enfants et les femmes, emmenant des prisonniers réser vés à d’affreux supplices. Les Européens alliés à ces bêtes sauvages avaient pris leur férocité. Le fameux Hertel de Rouville mena vingt fois au massacre sa bande de pionniers canadiens. Le gouverneur Frontenac recevait en hommage les scalpes des Anglais tués à Picastaqua. L’historien Bancroft fait un récit douloureux de ces horribles scènes :

« L'expédition des Trois-Rivières, commandée par Hertel, surprit la colonie de Ssimon-Falls, et après un combat sanglant, brûla maisons, granges, bestiaux et étables, et fit cinquante-quatre prisonniers, presque tous

femmes ou enfants. Les prisonniers furent chargés par

les vainqueurs des dépouilles de leurs propres demeures. Robert Rogers, qui rejeta son fardeau, fut attaché à un arbre, et les Indiens firent tout autour un feu de feuilles sèches, ménagé de manière à brûler lentement. Mary Ferguson, une enfant de quinze ans, se mit à pleurer de fatigue, et fut scalpée sur le champ. Mehetabel Godwin s’arrêtait dans la neige pour endormir son nourrisson,

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