‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 12 sur 56 · PRE · texte numérisé non relu

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dont les cris eussent provoqué les sauvages. Irrité de sa lenteur, son maître assomma l'enfant contre un arbre, et le pendit aux branches. L'enfant de Mary Plaisted fut jeté dans la rivière pour qu’elle marchât plus vite. »

À Schenectady, soixante personnes, dont dix-sept enfants, furent massacrées ; à Deerfield, cent douze captifs furent trainés sur la neige, à demi nus, en plein hiver, et quel rude hiver que celui de ces contrées! Le jésuite Charlevoix raconte ces horreurs comme de glorieux triomphes. On s’y préparait par la prière : pendant le massacre d’Oyster River, les femmes et les enfants du village Penobscot de Canibas avaient confessé leurs péchés au jésuite Thury; le missionnaire et les uéophytes avaient établi un rosaire perpétuel, tandis que leurs pères et leurs frères exterminaient les hérétiques. — La religion excitait les instincts de la bête féroce humaine. En même temps elle faisait des martyrs : le franciscain Viel noyé dans un rapide, Anne de Noué qui périt dans les neiges, — Jogues, qui deux fois captif, partait une dernière fois avec ces paroles prophétiques : {bo et non redibo — Daniel surtout, qui tout en lambeaux, parlait encore avec une énergie surhumaine, tantôt menaçant ses meurtriers de la colère divine, tar ‘ôt implorant pour eux miséricorde. L'homme blanc, méié à la vie barbare, en prenait à la fois la cruauté et l'héroïsme : il était devenu la plus terrible des bêtes de proie.

Le paysage du lac Champlain à un caractère agreste, pastoral et tranquille, qui ne rappelle guère la sauvage grandeur de son histoire. Les forêts couronnent toujours la montagne ; mais à mi-côte commence une zone à moitié défrichée de prairies et de champs cultivés. Le lac, à cette extrémité, large environ comme une rivière, ser-

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pente parmi des marais entrecoupés de promontoires qui viennent plonger à pic dans une eau plus profonde. On en rase presque les parois retentissantes, lorsque le lourd vaisseau circule lentement dans ces étroits défilés. Plus loin, le bassin s’élargit, enfermé de toutes parts d’un triple étage de montagnes noyées dans la vapeur blanche et douce de l'atmosphère américaine. Sur leurs flancs pendent des végétations fraîches, gracieuses, ondoyantes, et si touffues qu’elles revêtent les rochers comme une cEuvelure : ce sont des bouleaux blanes aux guirlandes pleureuses, des mélèzes pâles, des pins du lord fins et soyeux, des sarments de vigne qui retombent en grappes légères, formes frêles, couleurs discrètes et tendres qui mettent la terre en harmonie avec la douceur du ciel. La structure de ces côtes est aussi gracieuse que leur parure; les montagnes ne descendent pas en précipice dans le bassin du lac, mais viennent s’y éteindre en ondulations caressantes, L’œil suit avec ravissement les contours de ces pentes molles, et monte de degrés en degrés jusqu'aux cimes vaporeuses qui dessinent leur profil bleu sur le ciel. Nous faisions cette nonchalante navigation des lacs, si pleine de charme, où l’on va de rive en rive, et où la vue change à chaque mouvement. Quelquefois, mais rarement, une barque aux lourdes voiles rampait près de notre agile navire. C'était une de ces tièdes journées, en même temps voilées et lumineuses, où la campagne reste enveloppée de’ gazes matinales et semble endormie dans une paix profonde. L'eau grise et pâle ne faisait pas une ride; il s’y trainait seulement de longs rubans de moire blanche. Pas une vague, pas un souffle d'air, pas une cascade bruyante qui réveillât les échos de la montagne : — et nous nous abandonnions nous-mêmes à un far-niente silencieux.

Nous prenons terre à Pell's-Place, une maison moitié . ferme, moitié auberge, isolée à côté des ruines de la forteresse anglaise de Ticonderoga. Ce lieu rappelle aux Américains un des hauts faits de la guerre de l'indépendance. Le 9 mai 1775, Ethan Allen, avec quatre-vingts hommes de l’État de Vermont, surprit la garnison et la forca de se rendre tout entière, sans coup férir, avec cent canons. En face de Ticonderoga se dresse Mount- Independence, autre forteress£ en ruines; plus bas Fort- Henry, Crown-Point et Carillon, des ruines toujours. Avec ces souvenirs, les traces de l'homme ont reparu. Le lac s’élargit, abaisse ses côtes ; plus loin s'ouvre le bassin principal, où l’on navigue parmi de grandes iles en perdant de vue les rivages. C'est la route de Montréal. Quant à nous, nous nous entassons sur d'immenses charettes à quatre chevaux et nous gravissons les pentes qui séparent le lac Champlain du lac George. Sur le faite s'étend une prairie parsemée de grands chênes et de bouquets d'arbres isolés à la façon des parcs anglais. Regardez à vos côtés, et vous vous croyez à Windsor ou à Richmond; mais levez les yeux par-dessus la cime des chênes, et vous voyez au nord de hautes montagnes qui semblent fondues dans la blancheur éblouissante du ciel: c’est la chaîne des Adirondaks. Plongez vos regards dans le: échappées qui s'ouvrent entre les bouquets de pins et d'érables, et vous voyez à vos pieds d’un côté le lac George, de i’autre le lac Champ'ain. La guerre est l'ouvrier qui a défriché cette clairière; le sol que nous foulons es! plein d’éssements humains. Voici la place où Montcalm avait élevé ses retranchements, où douze mille Américains ou Anglais, commandés par Abererombie et lord Howe, essayèrent de l'y forcer. Montcalm n'avait que deux mille huit cents Français et quatre cent cin-

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quante Canadiens; mais le général anglais, soigneux de sa sûreté, était resté au pied de la colline, dans le hameau dont nous apercevons là-bas les maisons blanches, et quand on le chercha pour rallier la déroute, on ne le trouva nulle part. Lord Howe se fit tuer avec deux mille hommes, Un simple poteau, surmonté d'une brève inseription, est l'unique et modeste monument de ce grand deuil et de ce grand triomphe.

Plus loin, nous traversons un clair torrent qui coule sous des aulnes en un lieu où les Français avaient construit des scieries dès le milieu du siècle dernier. Il s’y est bâti un village où je cherche vainement une chaumière et un paysan. Toutes les eabanes sont proprettes, bordées d'un petit jardin fleuri. Les hommes s’en vont aux champs avec leurs chevaux, leurs machines; les femmes ont un air de dames sous leurs tabliers blanes. Un fermier, assis à la porte de sa grange, fait une grave lecture pour se délasser des travaux de la matinée. Rien de plus frappant que cet air d'aisance et de bien-être. Si l’on excepte les villes, il n’y a pas, à proprement parler, de peuple en Amérique; tout le reste est clas®+ moyenne, c’est-àdire classe aisée, instruite et régulière. Le paysan n’est pas, comme ailleurs, un prolétaire, c’est un bourgeois qui cultive son propre héritage. Aussi n’y a-t-il qu’une différence de degré et de fortune entre l’humble ouvrier de village et le riche négociant de Fifth-Avenue. Regardez-y de près, et vous verrez comme ils se ressemblent, comme ils se confondent aisément.

C’est la première colonie agricole que je vois en Amérique : les collines n’ont jamais été touchées par la hache, elles gardent leur vêtement sombre. La vallée cependant est riante, semée de prairies et de champs d'avoine. Les enclos sont séparés par des barrières tortueuses de rails

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posés les uns sur les autres, semblables à un paravent à demi déployé. Les troupeaux errent dans les pâturages où blanchissent encore les souches déchirées des forêts anciennes. Voici enfin le lac George, ce joyau de l’Amérique, dont on m'a tant parlé.

C’est vraiment une merveille. Les Indiens, dans leur poétique langage, l’appelaient Minnehaha, ou le lac aux doux sourires. Je le retrouve tel qu'ils l'ont laissé, doux, quoique désert, et hospitalier, quoique sauvage. On voudrait s’y construire un nid dans la forêt, un canot sur la rive, et se tailler une miniature de royaume dans son archipel inhabité. J'y vois rassemblé tout ce que Côme, Zurich et Killarney, la Suisse irlandaise, ont de plus délicieux. J'y trouve de plus cette impression vivifiante, ce parfum de sauvagerie qui manque à notre Europe. Les bords sont escarpés, anguleux, puis arrondis à mesure qu’on avance. La forêt qui les enveloppe réunit tout ce que la végétation méridionale a d’énergique, tout ce que les humides contrées du Nord ont de frêle et de gracieux. Les eaux sont d'un bleu tendre, comme celles de Côme ou de Lugano. L’œil se joue dans les détours des anses profondes et se repose doucement sur les plans aériens de la montagne. Sur la plage, solitude éternelle. Deux barques nous accostent au passage : ee sont des pêcheurs qui vivent sur lès eaux aussi isolés que le chasseur dans la forêt. |

No’ s soinmes dans la région des iles : il y en a des centaines, des myriades; elles ohstruent le passage, elles fourmillent dans le bassin du lac comme autant de bouquets fleuris, parmi lesquels on circule comme à travers une flottille verte. Il y en à de grandes et de montagneuses, puis des îlots dispersés autour comme de petites barques près d'un gros navire : chacun déploie sur sa

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dans ce labyrinthe, non sans jeter un regard d'envie sur ces petits continents sauvages, fourrés d’arbousiers et de bouleaux. Vous ne sauriez croire quelle variété, quelle coquetterie charmante ces premiers plans donnent au paysage. Quelquefois deux îles encadrent le tableau de leur verdure sombre, et entre deux, sur l’onde unie, le regard fuit au loin vers des cimes bleues, déjà vêtues de l'ombre du soir. Un peu plus loin, le lac s'ouvre; les collines adoucissent leurs replis sinueux. Les maisons de campagne se multiplient sur la rive; de petites barques pleines de monde sortent des criques ombreuses et nous entourent avec des cris de joie. Enfin un riant village apparaît groupé autour d’un grand édilice, l’hôtel Byron de cet autre lac de Genève. Le soleil se couchait, enveloppé de brume et rouge comme du sang. il se cachait derrière une cime, puis reparaissait au fond d’une vallée, comme s’il eût prolongé son adieu. Il projetait du haut de la montagne une longue traînée d’étincelles de pourpre sur les petites vagues mourantes du lac argenté. Au pied de la côte, à l'ombre des forêts, les eaux avaient une noirceur épaisse en contraste étrange avec le mobile feu d'artifice qui s'étendait au large jusqu’à nos pieds. De blancs chalets dispersés sur les coilines, un clocher debout au sein d’une verdure bovagère et pastorale, des fumées bleues s’élevant dans le ciel pâle et rosé, tel est le doux tableau que nous contemplâmes avant de dire adieu, pour jamais sans doute, au lac des eaux souriantes.…

Le village moderne de Caldwell s’élève sur l’emplacement d’une ancienne forterésse anglaise, prise et détruite par Montcalm. Cooper, dans le Dernier des Mohicans, a tracé un tableau animé du siége et de cette curieuse

armée mêlée de Français et de Peaux-Rouges, où marchaient rassemblés, sous la bannière de Louis XV, les guerriers de toutes les tribus sauvages des côtes de l'Acadie aux bords du lac Supérieur. Après une défense courageuse, la garnison de Fort William-Henry obtint une capitulation honorable. Mais les Anglais commirent l'imprudence de donner de l’eau-de-vie à boire aux sauvages, qui, après une nuit de danses, de chansons et d’orgie, s’amusèrent à les massacrer. Montcalm et Levi, accourus à leur aide, n’en purent sauver que six cents qui s’enfuirent en déroute à fort Edward, où Webb tremblait avec six mille hommes. La colonie se crut conquise. Il sembla un moment que la France allait balayer la puissance anglaise du continent d'Amérique. Deux ans plus tard, Wolfe s "emparait de Québec.

Nos bagages sont égarés. On nous assure qu'ils nous attendent à la station de Moreau. Nous partons sur-lechamp dans une voiture légère, rapidement entraînée par deux chevaux énergiques, sur un chemin pavé de troncs d'arbres. Nous passons à Glen’s-Falls, lieu que Cooper a décrit dans le Dernier des Mohicans. Avertis par le bruit des eaux, nous tâchons de percer les ténèbres; nous voyons bien ruisseler la blanche écume; mais nous entrevoyons un village, un moulin, un barrage surmontant la cascade. Mieux valait garder notre illusion première, et ne pas voir combien le site romantique s'était gâté entre les mains utilitaires de l'Américain civilisateur.

Les cascades de l'hôtel Clifton ; Canada; fausse menées des dém musée éclectiqt Le lac Ontario.

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