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gardaient l'attitude hautaine et contrainte des vaincus. L'un d’eux, un émigré anglais, qui m’avait fait l'honneur de me parler la veille et de me communiquer ses sympa-. thies pour la sécession, manant brutal, tranchant du grand seigneur parmi les humbles Fankees, se tourna vers moi d'un air insultant, et dit en me montrant du doigt : « Voilà un homme qui est l’ami de Vallandigham ! » Je lui coupai la parole et lui dis que c'était faux. Jusquelà silencieux et discret, je me mis à formuler mon opinion avec une netteté qui fit ouvrir les yeux à messieurs les sudistes et qui réjouit le cœur à nos bons Allemands. Je leur dis que je n'entrais pas dans leurs querelles de famille, que je n’avais ni le droit ni l'envie de m’en mêler, que je n'affichais de préférence ni de haïne pour aucun des candidats à la présidence ; mais, puisqu'on me provoquait, j'exposerais toute ma pensée. Je regardais en principe l'esclavage comme un crime et comme un déshonneur. Enfin, sans avoir pour l’Amérique aucun atlachement filial, je ne concevais pas qu’on püût se dire patriote et ennemi de l'Union. — Croyez-vous donc, me répliqua un gentleman en paletot noir qui semblait le plus lettré du groupe, que tous les hommes soient nés d'un même couple? — Je m'étonne que des hommes qui professent tant de révérence pour la Bible osent lui donner un si formel et si audacieux démenti. — Mon adversaire, blessé au vif, invoqua le bon sens, l'expérience de tous les jours, la vue, l'odorat, la malédiction de Cham, me demanda si ie voulais prendre une négresse pour femme, et s’en alla, enfin, de guerre lasse, avec l'air d’un homme à qui l'on nie qu'il fait jour en plein soleil. Je devins alors un pestiféré dont on se tint à distance prudente. Voilà l'Américain du Sud : il veut à toute force que le nègre soit un animal un peu inférieur au singe.
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Quant à l’abolitioniste, souillé par ce contact impur, il inspire la même horreur et le même mépris.
La vallée du Mississipi est charmante à quarante ou cinquante milles au-dessus de Saint-Louis. Les collines sont arrondies et douces, quelquefois harrant le chemin à la rivière, qui se détourne et s’ouvre un passage entre les rochers. La végétation est d’une richesse et d’une beauté merveilleuses. La tranche des îles coupée par le courant montre dans les eaux basses vingt pieds au moins de terre végétale. Les cultures sont rares; quelquefois, en traversant l'archipel infini des îles, on entrevoit sous la feuillée une cabane dont les habitants solitaires paraissent oubliés sur leur petit continent sauvage. Depuis la guerre civile, la colonisation recule plutôt qu’elle n’avance au Missouri. [l y a des établissements florissants naguère que les habitants, chassés dans les villes, ont été forcés de rendre aux broussailles et aux déserts.
Nous avons vu hier soir une nuée de pélicans. On les aperçoit au loin, flottant par müiliers sur la rivière, comme les flocons d’une neige blanche. Un soldat désœuvré leur tira un coup de pistolet. Ils s’envolèrent comme un tourbillon de neige soulevé par un ouragan. Au même instant le navire faitun violent soubresaut, puis on entend un grincement aigu, comme si quelque rocher en labourait la coque. Le master, une lanterne à la main, se précipite dans la cale : nous avions touché, heureusement sans dommage, un de ces troncs d'arbres cachés sous le fleuve qui sont, dans les eaux basses, le danger de cette navigation. Enfin nous longions ce matin les deux rangées de bateaux à vapeur immenses qui bordent les quais de Saint-Louis sur un espace d’une ou deux lieues. Ils sont si grands que celui qui nous porte passe à leur ombre comme un pygmée. On.me dit qu'il y en avait vingt fois
plus avant la guerré. Le fangeux Missouri à jauni les eaux noires du fleuve. Une troupe de matelots nègres assis à l'avant du bateau, les pieds pendants dans la rivière, chantent en chœur un refrain singulier, sans doute un souvenir du pays de leur race. Cette mélopée n'a plus de paroles, et se dit sur des sons inarticulés. Un soliste commence d’une vcix lente et grêle une sorte de récitalif sauvage, puis tous répondent en chœur et achèvent le motif comme le verset d’un chant religieux. Cette musique primitive et monotone n'es. pas sans charme.
13 septembre.
J'ai fait uné sorte d'amitié avec un jeune homme, voyageur comme moi et de passage seulement à Saint-Louis, que j'ai rencontré sur le bateau à vapeur, en venant de Saint-Paul. C’est le fils d’un fermier de l'Ohio, ayant luimême Mmanié la charrue, puis fait ses études, pris ses degrés, travaillant aujourd'hui pour devenir lawyer et passer peut-être ensuite à la vie politique, car le barreau, en Amérique, est comme chez nous, la pépinière des hommes politiques, et l'étude de la loi est le chemin le plus honorable ouvert aux rising men pour parvenir au gouvernement. Négligent des apparences et grossièrement vêtu, Comme un vrai fermier de l'Ouest, mais de figure intelligente, de manières franches et décentes, d'esprit plus cultivé que beaucoup d’élégants financiers des villes, il cache un vrai gentleman sous une enveloppe de paysan. Cette espèce d'hommes est particulière à l'Amérique et lui fait honneur. Riche sans être opulente, simple sans être grossière, instruite sans être raffinée, elle a une indépendance et une droiture qui plaisent par
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le manque même d'artifice. Vivant dans le pays le plus démocratique du monde, elle ne se sent inférieure à personne : elle n’a pas cette humilité envieusé que montre chez nous la classe aisée du peuple, elle à au contraire ce petit sentiment de fierté qu’éveille la propriété tertitoriale héréditaire. Elle donne l’idée de ce que devait être la robuste yeomanry anglaise avant le règne de l’industrie et de la spéculation. Cette classe est, si jé ne me trompe, l'espoir de l'Amérique, le fondement de l’aristocratie de fait qui ne peut manquer quelque jour de s’élever comme ailleurs du sein de la masse du péuple. Sur ce sol fraîchement remué, qui sé consolidéra plus tatd, les tiges qui domineront et abriteront les récoltes futures ne sont pas assurément ces monstrueux champignons de la finance, gonflés par une pluie d'orage et renvetsés du premier coup de vent, mais ces arbres sains et vigoureux qui ont pris solidement racine en terre, et qui s'appuient sur le ferme fondement de la propriété.
Mais, au lieu de bavarder en style figuré, pr'omenonsnous un peu à travers la ville. Saint-Louis est sale, vulgaire et délabrée. Le quartier du sud est un amas de baraques irrégulières et mal habitées; le quartier du nord est plein de magasins et d'usines à demi abandonnés. A l'ouest sont les rues neuves, les maisons riches, des jardins, des terrains vides. Dans les rues voisines du port, les trottoirs et les pavés sont en fer tiré des mines et des fonderies de Pilot-Knob. On me fait admirer le Court= house, grand bâtiment corinthien des plus ordinaires, avec un péristyle banal et une coupole écrasée, qui a coûté cinq millions de dollars et enrichi successivement plusieurs entrepreneurs, — une cathédrale catholique avec
un pauvre fronton grec mesquin et étriqué, — une église
protestante ornée d’un triste clocher de briques, — la
bibliothèque enfin, grande salle basse décorée de statues contrefaites. Voilà la liste des monuments de Saint-Louis ! On me mène à la promenade de Lafayette-square, misérable enclos sans ombre et sans verdure, situé dans les champs, au bout de la ville, sur une éminence d'où l’on embrasse un vaste panorama de bâtisses inachevées. Je ne m’arrête que sur le port, devant le steamer Mississipi, dont les proportions dépassent tout ce que J'ai vu et imaginé jusqu'à ce jour. Les escaliers sont assez larges pour qu'il y passe vingt hommes de front, le faite est aussi élevé que la nef d’une cathédrale. Ces bateaux de la Nouvelle-Orléans sont vraiment prodigieux.
On dit que la ville de Saint-Louis était autrefois trèsaristocratiquement habitée. Il n’y paraît plus guère aujourd'hui. On n'y trouve même pas ce, vernis brillant, mais un peu frelaté, qui couvre la société de l'Est, et peut à première vue faire illusion. Les hommes les plus riches, ceux qui comptent par millions leurs revenus, ne se distinguent pas de l'ouvrier des rues : ils s’en vont débraillés, la pipe à la bouche, mal peignés, mal vêtus, un chapeau gras sur l'oreille, des bottes trouées aux pieds. Quart aux hommes d'extérieur convenable, on s’en défie, ce sont des gamblers, des aventuriers qui veulent jeter de la poudre aux yeux. Les gens posés et respectables ne connaissent que le luxe positif des dollars. Encore la richesse ne représente-t-elle pour eux qu’un moyen d'en acquérir davantage en faisant plus d’affaires. Ils n’imaginent pas d'autre jouissance que d'ajouter une pierre à l'édifice sans cesse croulant et relevé de leur fortune ; ce sont des machines à faire de l’argent, qui ne savent pas l'appliquer à leur usage. Qu'ils aient dix mil-
lions ou dix francs, ils n’en ont pas moins la même vie et
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finance de la ville : c’est une échoppe borgne, où deux fois le jour les convives s’entassent autour d’une table en forme de tréteaux comme une meute de chiens affamés. Cette collation leur coûte quinze sous et s'achève par d'abondantes rasades de wiskey. En revanche, leurs femmes sont couvertes de bijoux de pacotille achetés au double de la valeur. — Saint-Louis est une des villes d'Amérique où il s’en vend le plus. Dès six heures du matin, dans les auberges où vivent les négociants de la ville, on voit descendre au déjeuner, tout caparaçonnés de pierreries, ces mannequins parés qu'on appelle des dames. Si l’on achète une maison, on la décore somplueusement, mais sans ordre et sans art. Je me suis promené dans les boutiques des marchands d'objets d’art
pour étudier les goûts de la classe opulente, et je les ai
trouvés dignes des nègres de Guinée. Je ne parle pas de leurs tableaux, de leurs statues, des sujets à la fois bourgeois et pompeux qu'ils préfèrent : on dirait ces papiers peints, à grandes scènes historiques, qui tapissent nos cabarets de province. L'œuvre d'art la plus estimée à Saint-Louis est une sorte de paysage en relief, avec un
ciel d’émail, une mer d'ivoire, des arbres de bois et
d’étoupe, des bateaux à vapeur sur les fleuves, des chemins de fer sur les rivages et des châteaux sur les monlagnes. C’est presque aussi beau que ces jouets appelés par les enfants ménagertes, où l'on voit des chênes de mousse et des peupliers de copeaux plantés sur un pied de bois peint en vert figurant la prairie. J1 ne manque plus que de faire mouvoir les petites marionnettes de bois qui animent le premier plan.
On me présente : à plusieurs gros bonnets de la ville :
chacun m’invite à aller boire au cabaret (take a drink). Le drink est le fondement de la politesse de l'Ouest. Il