‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 31 sur 56 · DE EE · texte numérisé non relu

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joue ici le même rôle que le calumet des Indiens et la chibouque des Ottomans. Une fois cette formalité remplie, l'homme de l'Ouest bannit de ses manières tout le superflu dés compliments et des conventions sociales. Quand on l’insulte, il en tire une vengeance simple et pratique ; il attend son ennemi au coin d’une rue pour le rouet de coups, quelquefois même, si l’injure est grave, pour lui tirer son pistolet par derrière. Ce n’est pas un spectacle extraordinaire à Saint-Louis que de voir deux hommes « respertables » mettre habit bas et se colleter publiquement. La chose faite, on remet froidement son habit et l’on passe; voilà comment se vident ici les affaires d'honneur !

14 septembre.

J'ai renoncé à tout voyage dans le Kansas. D’après les

renseignéments que j'ai recueillis, entre les Indiens et les guérillas, il y aurait grand danger de n’en pas revenir. Il est vrai que, si les Indiens tuent, les guérillas se contentent souvent de voler. Cés gentlemen ont à peu près les mêmes mœurs due leurs confrères bourboniens du royaume dé Naplés ; mais il ne serait pas agréable d’être dépouillé de toute chose et laissé nu sur une route.

L'état de ce pays-ci est vraiment déplorable, et les habitants de l'Est, dans leur tranquille sécurité, ne se le figurent pas. Je ne m'étonne pas de voir les passions sourdement excitées au milieu des horreurs qui se commettent des deux parts. La loi martiale, qui règne dans les border-states, y est devenue une nécessité; le gouvernement militaire n’en est pas moins un gouvernement détestable, surtout celui de l’armée américaine, puissance

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indépendante et anarchique, sur laquelle le pouvoir exéeutif n’a pas de prise, ni l’opinion publique de contrôle. Une poignée de soldats peut faire ainsi la loi à des populations entières etcommettre impunément des excès dont le seul récit aurait autrefois soulevé l’indignation de tous. Les exécutions militaires ne sont qu’un jeu. Un officier subalterne va saisir un citoyen, le jette en prison, le fait fusil ler sans forme de procès. L'autre jour, au Kansas, exéeution inexplicable et inexpliquée d’un brave agriculteur unioniste, fidèle à toutes les réquisitions, à toutes les taxes. Les journaux républicains eux-mêmes étaient ré voltés. Une courte note au bas d’une page, voilà toute la réparation, voilà tout le châtiment des meurtriers. La semaine dernière, un fou vient à l'état-major de l’armée de Saint-Louis dire qu’une bande de guérillas a pénétré dans la ville et occupe telle maison dans telle rue. Le général, qui dinait, envoie négligemment au poste voisin l’ordre d’entourer la maison et d’en délogér les rebelles. Ses soldats accourent, se rangent en ligne et font feu ; puis ils se précipitent, brisent, tuent, saccagent, brûlent enfin la maison suspecte. 11 s’y trouvait des femmes, des enfants, un vieillard, un Allemand, artisan paisible, le plus loyal des citoyens ; il n’y avait pas un rebelle, L’erreur alors fut reconnue ; mais qu'importe? On n'ose pas sévir contre des patriotes coupables seulement de trop de rèle.

À Memphis, dans le Tennessee, c'est pis encore, on assassine en pleine rue; une troupe de soldats s'empare d’un homme, le mène sur la place publique et l’exécute. L'autorité fédérale a interdit sous les peines les plus sévères de posséder aucune monnaie d’or ou d'argent. La confiscation immédiate et un emprisonnement indéfini sont le châtiment du coupable ou de l’igaorant. Tous les

habitants sont engagés de force dans la milice; sur le refus d’en faire partie, on a vingt-quatre heures pour vider la place. Cependant les brigands confédérés rôdent par la ville en plein jour ; les déloyaux tentent les crimes les plus hardis. On met le feu aux bateaux à vapeur, aux arsenaux ; on se venge sur les choses quand on n’ose pas toucher aux personnes. Pilot-Knob, dont je comptais visiter la montagne de fer et les mines de houille, vient d’être pillée pour la seconde fois. La guerre civile est dans toute là contrée, à quelques lieues seulement de Saint-Louis, et c’est au milieu de ce désordre qu’on va faire Les élections!

La balance penchera sans doute du côté du sabre. Le gouvernement l’emportera, si à l’opposition des démocrates et des sudistes coalisés il peut opposer à son tour une coalition des radicaux abolitionistes et des républicains modérés. Le général Fremont, chef du parti radical et candidat favori des patriotes missouriens, n'a aucune chance de succès dans les autres États de l’Union; si, comme tout porte à le croire, il retire sa candidature, ses amis reporteront leurs voix sur le président Lincoln. Malgré sa disgrâce déjà ancienne, le pathfinder laisse à Saint- Louis beaucoup de souvenirs et beaucoup de chauds partisans. J’entends raconter des choses curieuses de l'espèce de proconsulat et presque de royauté qu’il a exercée dans l'Ouest. Comme toujours, les opinions varient beaucoup sur son compte : les radicaux le dépeignent comme un homme énergique, actif, un administrateur habile et un grand général. Les démocrates, les sudistes et le petit nombre de républicains modérés qu’on rencontre au Missouri s'unissent pour l'accabler. Ils en parlent comme d’un homme ambitieux, suffisant, indécis, dévoré du besoin de faire du bruit. Ils prétendent que dans ce pays des

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gloires surfaites nulle réputation n’est si usurpée. Pendant qu’il était maître à Saint-Louis, il y menait vie de prince, toujours chamarré d’or, entouré d'officiers nombreux, ne se montrant au peuple qu'en grand équipage, n'accordant une entrevue qu’avec l'étiquette d’un empereur. Tandis que la Maison-Blanche à Washington est ouverte à tous venants, blancs et noirs, et que le laboureur y vient chapeau sur tête, en gros souliers ferrés, serrer la main du président, il fallait, pour parvenir jusqu’au général Fremont, percer deux ou trois phalanges d'aides de camp et de chefs de bureau; quand on avait obtenu l'audience, on ne trouvait au fond du sanctuaire qu’une idole de bois.

On ajoute qu’il est plein de son génie et se croit destiné à jouer le rôle de dictateur dans la république américaine régénérée. Fabuleusement enrichi par la découverte d'une mine d’or dans ses propriétés de Californie, il a voulu se rendre populaire par de folles prodigalités. Les ouvriers de Saint-Louis se rappellent l’heureux temps où il les enrichissait en les faisant travailler à de gigantesques et inutiles ouvrages. Fortifications, bateaux à vapeur, monuments inachevés, que n’a-t-il pas entrepris! Enfin, quand il s’est agi de faire la guerre, Fremont a réuni des ressources immenses, de quoi faire vivre une armée de cinq cent mille hommes; puis, nouveau Xerxès, il s’est mis en campagne avec un air de triomphateur anticipé, pour s’en retourner au premier choc et laisser tout son coûteux appareil aux mains de l'ennemi. C’est alors que le gouvernement fédéral, engagé malgré lui dans d'énormes dépenses, ferma sa bourse et refusa péremptoirement de rien payer. Il fallut trouver en quelques jours cent millions, et toute la richesse du général y passa.

On l’accuse enfin d'être ambitieux et révolutionnaire. Il voulait, dit-il, séparer l'Ouest du Nord et s’y faire une sorte d'empire. Pendant tout le temps de sa dictature, il a régné pour son compte et en dépit des injonctions du président. Entre les républicains du Nord et les démocrates du Sud, il n’y avait qu’une place vide, le radicalisme, et il est devenu le chef des radicaux. Toutefois ses allures indépendantes et dictatoriales l'ont mal servi ; * le gouvernement, impatienté de l'opposition systématique de ce lieutenant indocile, lui a retiré son pouvoir avant qu’il se crût assez fort pour résister ouvertement. Visant à être une sorte de César nouveau dans la république américaine, il n’a trouvé nulle part et dans aucun parti le grand rôle qu’il voulait jouer. Ses partisans traitent le président Lincoln, ses généraux et ses financiers d'incapables; mais le peuple américain n’est pas de cet avis. Si le général Fremont ne retire pas sa candidature, il va essuyer un échec éclatant qui lui fermera à jamais la carrière politique.

15 septembre,

Vous vous demandez où le Sud a puisé ses forces, et par quelle vertu secrète il a trouvé en lui-même de quoi résister trois ans à un ennemi dix fois plus fort. La réponse est facile : le Sud a puisé sa force dans la com= plicité d’une partie du Nord. On s'est habitué chez nous à ne voir dans toute l’insurrection du Sud qu’un essai d'indépendance nationale; on oublie qu'avant d’être. une nation séparée, la rébellion était un parti politique, et que la guerre n’a point brisé le lien qui l’attache à ses adhérents du Nord. De même qu’il y a au Sud des unio-

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pistes opprimés, il y a dans le Nord des sudistes qui font une guerre persistante à l'Union. Il y a six semaines, le bruit courait qu'il s'était formé dans l'Ouest une grande association secrète, une sorte de charhonnerie de l’esclavage, militairement organisée, dont le grand-maiître, nommé par le président des confédérés, était le célèbre Vallandigham. On ajoutait à la nouvelle toutes sortes de broderies américaines, toutes sortes de détails terribles et ridicules; en peu de jours, les journaux républicains, trop prompts à la propager, réussirent à la rendre absurde et à faire lever les épaules à tous les gens de bon sens. Il semble aujourd'hui prouvé que la rumeur était vraie, et un récént procès donne de curieux détails sur l’origine et le but de la conspiration.

L’accusé n’est pas Vallandigham, c’est un certain Harrison Dodd, délégué à la convention de Chicago, traduit devant la cour martiale d’Indianapolis, où ont été découvertes les traces du complot, L'ordre des American knights ou des Fils de la liberté semble avoir des adhérents nombreux dans l'Indiana, l'Illinois, le Kentucky et le Missouri. Dodd lui-même et quelques autres y occupent un rang élevé sous les ordres d’un commandant militaire suprême, investi de pouvoirs illimités et dont le nom reste inconnu. Le Credo de la conjuration déclare usurpateur le gouvernement des États-Unis, légitime la rébellion des États du Sud, et contient un engagement de prendre les armes au premier signal du chef suprême. Il s’agit de saisir les arsenaux, de mettre en liberté les prisonniers de guerre, de leur donner des armes et d'ouvrir le territoire aux rebelles. En attendant, les affiliés s’engagent à empêcher de toutes leurs forces le recrutement de l’armée fédérale. Je ne dis pas que ce soit-bien terrible : peut-être les soixante-dix ou quatre-

vingt mille affidés dont se vantent les registres de l'ordre dans les seuls États d’Indiana et d'Ohio n’existent-ils que sur le papier; mais ce complot n'en prouve pas moins l'existence dans les États du Norä d'un parti de rebelles aussi décidé et plus audacieux encore que celui de R'chmond.

Les border-states sont le foyer de ces trahisons. Le Nord les a occupés avec ses armées; il y a, comme on dit, protégé la liberté du vote, et sous ses auspices, une administration républicaine a surgi partout des suffrages populaires dans un pays qui compte deux tiers de partisans du Sud. La population s’y divise en citoyens loyaux, qui se disent fidèles à l’Union, et déloyaux, qui s’y disent hostiles; on a imposé le serment de fidélité aux électeurs, et une classe considérable, ayant le courage de s’avouer déloyale, s’est trouvée du même coup exclue des droits politiques. Dans le Missouri, une assemblée constituante, nommée par les soins de l’armée, a prononcé récemment, avec un sursis de dix années, l'abolition radicale de l'esclavage. Un parti puissant la réclame déjà immédiate, et si l’on touche à la dernière loi, ce ne sera point pour en allonger le terme. En attendant, l’œuvre de l'abolition a commencé : par décret du président, les esclaves des rebelles ont été mis en liberté. Ceux des loyaux, anticipant sur leur délivrance, ont pris sans façon Ja clef des champs ; le gouvernement ne s’est pas soucié de les poursuivre, et leurs maitres découragés n'osent plus les reprendre. L’esclavage est mort dès ce moment et tombe en désuétude avant le jour qui doit l’abroger légalenient : il a diminué dans le Missouri des trois quarts, ailleurs d’une bonne moitié; l'avenir enfin, dans un court délai, doit en effacer les dernières traces. On dirait donc que l'opinion publique est décidée pour l'abolition. Re-

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gardez pourtant le dessous des cartes; suivez les mouvements des déloyaux, leurs complots, leur concert occulte avec ceux qui, moins courageux ou plus pulitiques, n’avouent que leur opposition légale : on se dit citoyen des États-Unis, on est quelquefois au service du gouvernement fédéral, et l’on tend la main gauche à la rébellion. Les riches habitants du Missouri payent, nourrissent, choient les bandes de brigands qui désolent la contrée. Ils ont envoyé tous leurs fils, l’un après l’autre, se faire tuer sur les champs de bataille du Sud : on voit souvent ‘ans une fonction publique un homme dont les enfants servent avec son consentement, si ce n’est par sa volonté, dans les rangs des rebelles. A moins qu’il ne soit un Romain, comme l’ancien Brutus ou le vieil Horace, je vous demande de quel côté peuvent être ses préférences. Les femmes elles-mêmes sont fanatiques. Elles ont joué un grand rôle dans cette guerre civile, portant de l’argent aux rebelles, espionnant à leur profit, courant le pays déguisées en hommes et le revolver à la main. On me nommait une jeune fille qui seule, avec un cheval et une voiture, colportait de Nashville à Atlanta des selles et des galons d’or pour les uniformes des officiers. Les journaux vous ont parlé d’une célèbre héroïne, la Clorinde du Sud, mademoiselle Belle Boyd, qui, trois fois prisonnière, presque fusillée, a trois fois recommencé son aventureux métier pour conquérir enfin à la bonne cause l'officier qui l’avait faite captive et le retourner contre ses anciers compagnons d'armes (1). Il y a à Saint-Lou.s toute une prison pleine de ces amazones appartenant aux meilleures familles du pays. Malheureusement leurs ex-

(1) Mademoiselle Boyd vient justement de publier elle-même le récit de ses aventures et de ses campagnes,

ploits ne sont pas toujours si chevaleresques. Vous savez peut-être avec quels transports de joie elles ont accueilli les repelles lors de leur invasion dans le Maryland, leur ouvrent les portes des maisons sans défense, leur indiquant la retraite des fugitifs, les aidant à voler de leurs propres mains. Plusieurs ont été prises sur le fait, en flagrant délit, témoin la jeune lady de Baltimore qui s’amusa avec ses chers rebelles à dévaliser dans sa chambre un pauvre chirurgien de l’armée. Cette folie furieuse des femmes est un indice expressif des sentiments secrets nourris dans les familles. La division profonde de la société dans le Nord, l'unanimité au contraire de ls société du Sud, expliquent assez la faiblesse de l’Union malgré son million de soldats.

Quand nous voyons la carte des États du Sud serrés entre les flottes et les armées fédérales, il nous semble que tout doive y être épuisé. Nous disons : Où prennentils des vivres? où prennent.-ils de l'argent? où trouventils encore des hommes ? Nous avons toujours devant les yeux l’image d’une ville assiégée, que la famine rédui lentement. C’est une idée fausse. Bloquez donc un pay: entier, surveillez donc une frontière qui s'étend de là Virginie au golfe du Mexique! Ces raids, ces incursions hardies qui vous surprennent sont inévitables dans des solitudes où, avec la plus puissante armée du monde, on ne peut occuper que des points clair-semés et lointains. Où trouvent-ils des vivres? Dans les pays environnants. Chaque jour, les campagnes devenant plus désertes, ik vont chercher plus loin leur subsistance, au cœur même du pays ennemi. Où trouvent-ils de l'or? Dans la bours des riches des border-states, quise ruinent pour les soutenir.—ÆEnfin où trouvent-ils des hommes? Dans les familles, qui se déciment pour les sauver. Quant au blocus mari-

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garnison, sans ordres, ne bougea point. Cependant les confédérés allaient de maison en maison, prenant l’argent et emmenant les chevaux. Au point du jour, ils se retirèrent en visiteurs paisibles, après que le général Forrest et ses officiers eurent inscrit leurs noms sur le registre de l'hôtel. On se mit à leur poursuite deux jours après.

A vrai dire le Sud-Ouest n'appartient pas plus aux fédéraux qu'aux rebelles. Ceux-ci ne se contentent pas d'y jeter leurs bandes et d’entretenir des relations clandestines avec les habitants; ils y ont organisé, — là chose semble incroyable, — un gouvernement. Sous l'édifice extérieur du gouvernement régulier de chaque État, ils ont creusé un établissement souterrain, dans l'espérance de faire un jour sauter la mine. Pendant que le peuple nomme ses représentants, son sénat, son gouverneur, les déloyaux, hypocrites ou avoués, ont aussi leur législature , leur gouverneur occulte. Ce pouvoir fait des lois, recueille des subsides, paye des guérillas et donne des ordres secrets, dont les assassinats qui frappent çà et là des têtes inoffensives ne sont trop souvent que la sanglante exécution. Le chef du gouvernement sudiste du Missouri est justement le général confédéré Sterling Price, le même qui prépare une invasion redoutable. Les fidèles n’attendent que sa venue pour jeter le masque. |

Et remarquez la curieuse coïncidence! tandis que les unionistes ont pris pour candidat au gouvernement de l'État le colonel Fletcher, l’homme même qui est chargé de les défendre contre l'expédition du général Price, les copperheads ont choisi Thomas Price, homonyme et parent du général. N'est-il pas évident que le but qu'on se propose est la réunion en un seul des deux gouverne-

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rents, celui des démocrates constitutionnels et celui des sudistes insurgés? Les ennemis du dedans donnent la main à ceux du dehors. Les unionistes le savent et s’en vengent en traitant comme traître quiconque fait une résistance légale à leur politique. A la trahison, ils opposent la force, et si vivement qu’on le regrette, on ne peut leur en faire un crime.

16 septembre.

Hier soir , deux meelings devaient avoir lieu à Saint- Louis en même temps et à quelques pas de distance, l'un pour la nomination d’un Fletcher-Club en face du café Guénaudon, l’autre en faveur de Mac-Clellan et de Price, en face de l'hôtel Lindell, où je demeure. Vers huit heures, la musique, la grosse caisse, les pétards, les cris, les fusées, m'attirèrent à la porte, et je vis qu’on faisait les préparatifs de l'assemblée : les feux de joie, les feux d'artifice des deux partis se faisaient concurrence et tâchaient de s’éclipser mutuellement. A gauche s’assemblait une foule républicaine, à droite une foule démocrate. Les orateurs montaient déjà sur l’estrade au milieu des bannières, des transparents et des lanternes. Je fis quelques pas, et je me trouvai devant le restaurant Guénaudon. L’obscurité était grande; mais, à la lueur d'une guirlande de lanternes vénitiennes, je pus voir sur la terrasse un groupe d'hommes assis. L'un d'eux se leva, et d’une voix tonnante (les Américains, habitués à parler dans les rues à des multitudes bruyantes, crient tous à tue-tête) accusait les traîtres et les déloyaux. « On ne peut pas dire, s’écriait-il, qu’on n’ait pas de liberté de parole dans un pays où je viens de rencontrer, se

2e HUIT MOIS EN AMÉRIQUE

rendant librement à leur assemblée séditieuse, tous les rebelles les plus détestables de la ville. » Tout à coup une grande rumeur éclate, je retourne en hâte à l'hôtel Lindell. Je cherche des yeux les orateurs, l’estrade, la lampe électrique : tout avait disparu. La foule, dispersée, silencieuse, frémissante, s’écoulait lentement par les rues latérales; je voyais partout errer les uniformes et briller les baïonnettes. On se pressait contre les murailles comme dans l'attente de la fusillade ; au milieu de la rue, je pouvais voir, à la lueur mourante d’un feu de joie, un tumulte auquel je ne comprenais rien. C’étaient peut-être de bruyantes manifestations d'enthousiasme; mais que signifiaient ces coups de poing, ces coups de pierres, ces crosses qu’on voyait s'élever et s’abattre, ces fusils brillant dans l'ombre, ces officiers qui se promenaient, sabre en main, dans les groupes”? Je compris alors ce qui s'était passé : les soldais avaient résolu que le meeting n'aurait pas lieu. Sur un signal, une grêle de pierres avait assailli la foule; la soldatesque s'était ruée sur les orateurs désarmés; en un clin d’œil, elle avait brisé les lampes, déchiré les devises, abattu l’estrade, trainé dans la boue les bannières qui portaient le nom de Mac-Clellan, et une troupe de gamins, guidés par les uniformes, s’acharnaient avec de grands cris sur les derniers débris de ces planches rebelles. Je m'attendis alors à une émeute; je crus qu’une légion de revolvers et de couteaux allaient mettre les soldats à la raison. Il n’en fut rien : l’armée est trop puissante à Saint-Louis pour qu’on lui rende ses insultes. Il y eut quelques rixes, quelques blessures, quelques pistolets tirés; on releva quatre ou cinq victimes assommées et foulées aux pieds durant le tumulte. La foule, muette et irritée, stationna longtemps, comme hésitaute. La nuit était si obscure

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qu’elle ne savait ni le nombre ni la force de ses ennemis. Enfin elle se dispersa en chuchotant avec des murmures : « Ces damnés soldats! — Avaient-ils des ordres? — Sans doute ; ils avaient leurs fusils! » Et les républieains restèrent maîtres de la place, triomphant d'un succès qui n’était pas bien glorieux.

Je revins au meeting du café Guénaudon. L’éloquence y était médiocre, et franchement l'occasion mal choisie pour parler de liberté; mais les soldats, armés et présents partout, veillaient à ce que l'enthousiasme fût unanime. Une douzaine d’orateurs se succédèrent à la file, s'indignant qu’on osût réclamer pour les déloyaux les mêmes droits que pour les patriotes. « Montrez-nous, disaient-ils, un homme connu pour être un bon et fidèle citoyen, un défenseur dévoué de l’Union, à qui jamais on ait refusé le droit de parler devant le peuple. Quant aux traîtres, nous les chassons, et c’est justice : nous ne les laisserons pas répandre leurs doctrines venimeuses et envahir le gouvernement de notre pays. » En d’autres termes, nous voulons la liberté pour nous-mêmes, mais nous ne la voulons pas pour nos adversaires. — La liberté a partout de ces jaloux défenseurs, de ces adorateurs respectueux qui craignent de la souiller en la prétant à une mauvaise cause, et qui en conservent pour eux-mêmes le dépôt sacré. — L’argument d'un major Miller me paraît digne d’être cité comme fort pittoresque. « Je connais Tom Fletcher, et je le soutiens parce que je l'aime. Quant à big Tom Price, il boit plus de wiskey à lui tout seul que Fletcher et moi à nous deux. » Ce trait d'éloquence souleva un trépignement d’admiration. Une voix malencontreuse s’avisa de crier : Three cheers for Mac-Clellan ! Aussitôt tumulte, agitation; un grand eri de kick him out ! interrompt l’orateur ; on se précipite

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sur l’infortuné démocrate, qui est en un clin d'œil saisi, terrassé, battu par les soldats; le malheureux, à demi brisé, s’enfuit avec la moitié du meeting à ses trousses, Enfin le Fletcher-Club, ou comité électoral républicain, fut nommé par acclamation, et je m'en retournai chez moi.

Je trouvai une scène toute différente dans le vestibule de l'hôtel; au moment de l’émeute, une foule effrayée y avait cherché refuge. Peu à peu, la colère succédant à la crainte, il s’éleva des voix séditieuses, et l’on commença à jeter des regards menaçants sur les uniformes victorieux. Un officier fédéral eut l'imprudence d’y répondre et de provoquer tout haut les démocrates. En un instant, ils devinrent furieux, se jetèrent sur lui et auraient mis en pièces sans le secours de deux camarades qui réussirent à le dégager. Il resta quelque temps derrière le comptoir, debout, le pistolet à la main, tenant la foule écartée. Les gens de l'hôtel l’'emmenèrent de force pour prévenir une lutte sanglante, puis tout rentra dans le calme; mais je me trompe fort si ces tragédies ne se sont pas renvouvelées, et si l'élection présidentielle ne se fait pas dans le Missouri au bruit du canon.

Voilà les bons exemples que donne ici la force armée : les défenseurs de la paix publique imposent à coups de pierres leur caprice aux citoyens. Au lieu de la réduire sévèrement à la discipline, ses chefs, qui sont des hommes de parti, l’encouragent dans sa turbuience. Peut-être même ne sont-ils pas fâchés de donner à l'exécution de leurs fantaisies l'apparence d’une émeute populaire. Les soldats du poste voisin se sont-ils, comme on veut bien le dire, mélés accidentellement à la foule avec leurs officiers, et le tumulte a-t-il échauflé leurs têtes? ou bien était-ce un conp prémédité? Le général Rosencrans, qui

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du balcon de l'hôtel voyait la scène, s'est-il amusé à jouer ce tour aux démocrates? Tout est possible, et ce doute même est la condamnation du système. Chez nous, le soldat est l’esclave de sa consigne, et n’exécute jamais que les ordres qu’on lui a donnés. En Amérique, son indépendance est inouïe; il va se promenant tout armé dans les villes, le fusil sur l’épaule, usant comme bon lui semble de la pou‘re et des baïonnettes. Engagé volontaire pour une, deux ou trois années, il n’a pas abdiqué sa liberté en touchant sa paye; il se considère non pas comme attaché à un devoir, mais comme lié par un contrat à rendre certains services. Le reste du temps, il est son maître et use à son gré de la force dont il est revêtu. L’uniforme qu'il porte est bien moins un signe d'assujettissement qu'une garantie d'impunité. — Un soldat enfin est une chose rare, chèrement achetée et doublement précieuse en sa qualité d’électeur. L'armée, en effet, n’est pas seulement une force militaire, elle est aussi un grand corps politique investi de la force au service d’un parti. Le gouvernement, qui compte sur ses suffrages, et qui a besoin de ses services, ne se soucie pas de la mécontenter : il ferme done les yeux à ses désordres, et couvre de son nom des excès qu'il devrait punir. Le danger n’est pas tant ce despotisme si souvent et si vainement prédit à l'Amérique que l'anarchie, c’està-dire la tyrannie des subalternes et l'impuissance du pouvoir qui devrait les dominer.

Chez les nations européennes, l'armée est un instrument docile placé dans les mains du pouvoir. Il n’est pas à craindre qu’elle opprime pour son propre compte. Si jamais elle devient l'outil du despotisme, on sait à qui s’en prendre et sur qui faire peser la responsabilité des crimes qu’elle a commis. Elle est une chose dangereuse,

mais n’est point une chose malfaisante, et il suffit de peser sur le gouvernement pour peser en même temps sur elle. En Amérique, elle n’est ni une institution ni un instrurment, mais une force irrégulière, convoquée à la hâte, mal faite à l'obéissance, agissant d’après ses passions et ses caprices plutôt que par une direction suprême qu’on n’essaye même pas de lui imprimer. C’est pourquoi un système régulier de despotisme militaire n'est pas à craindre ên Amérique, si ce n’est de la part de quelque général victorieux que détrônerait bientôt la jalousie de ses rivaux. C’est pourquoi aussi la domination de l’armée n’est pas durable, et doit peu à peu s'évanouir après la guerre, à mesure que les bandes licenciées se disperseront dans les nouveaux territoires de l'Ouest ou se perdront dans des brigandages obscurs. Jusqu’alors les violences, les crimes mêmes sont inévitables, et il faut s’en prendre, non pas à l’administration républicaine, mais à l’organisation même de l’armée. Cette organisation est-elle donc si mauvaise? Est-il déplorable qu'on ne puisse la changer? Il me semble que le remède serait pire que lé mal. Si une fois l’armée devenait une force constituée et obéissante, si elle prenait la permanence et l'unité qui lui manquent, le despotisme sortirait nécessairement de la guerre civile. Mieux vaut souffrir temporairement son indiscipline que d’avoir plus tard à courbet la tête sous la tyrannie savante dont elle serait la servante trop docile. Le mal même du présent est une garantie du mieux à venir.

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