‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 4 sur 56 · AL · texte numérisé non relu

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oadway, Wall jour, pendant milliers d’omous les matins is les soirs. N de Rome aux «de ce mouveie ressemblent Fée, SOUCIEUSC,

camions et les

Mcharrettes. Nos boutiques riches et élégantes font bien dédaigner ces somptueuses vitrines, où une marchandise Brarc et pauvre disparait sous la pompeuse immensité des

“enseignes. Ces passants, tous vêtus de même, ont l’air “d'un peuple endimanché. J'observe avec étonnement la “brusquerie de leur allure, leur infatigable et disgracieuse activité. Il seinble que l'excès de fa civilisation et du ien-être ait étouffé en eux l'intelligence ct le sentiment

lu beau, que le positivisme utilitaire y règne en maitre absolu. Ces hommes si éclairés, si sages, si bien munis d'expérience et de savoir pratique, en sont venus, pour s plaisirs de l'esprit, à la naïveté des sauvages ou des “paysans. Le temple de l’art, à New-York, c'est le musée Barnum, où l'on montre des géants d'Islande, des femmes DUT e Patagonie, des nains, de serpents de mer, des albi- I Nos, que sais-je encore? et où l'on enseigne au peuple él ahi le grand art de la mystification. Voilà l'espèce de

L'TAUTE qui les charme, et peut-être bien faut-il voir dans œe vaste édifice peinturluré comme les tréteaux de la ire le modèle idéal du goût démocratique. Il faut Pavoucr, au premier coup d’ œil, ces Américains, si dédai- F jeux du reste du monde semblent bien inférieurs en eo" ce qui fait la délicatesse et la vraie valeur de l’homme. 4 Mais nous étions chez Barnum. Ce grand artiste compte L Brmi les gloires nationales de son pays : nul n’a poussé : pu: loin [à science américaine du humbug. On raconte ds propos, ses inventicns, ses traits de génie. « Les Bonnes, dit-il, se divisent en humbuggers et humbug-

ge, ct les humbuggers eux-mêmes aiment à être hum- Quyged. » L'an dernier, il lit célébrer en grande pompe mariage du ‘général Tom Pouce avec une gentille

2 hay > du méme volume. H y cut cérémonie solennelle,

; rocession, bal, banquet, et le lendemain, dans tous Le

journaux, récit magnifique de la fête, le tout gratis el aux frais du genéral, qui envoya lui-même les invitations. On attend le baptême de son premier-né.

Le plumet et la grosse caisse sont l’attirail indispensable de cette grande foire de village. Gn n'y voit que bannières flottantes, enseignes monstrueuses, oripeaux flamboyants. La réclame manque de place et déborde jusque dans la rue, sur le rebord des trottoirs, entre le ruisseau et les pieds des passants. Tantôt je lis ce mot sinistre : Blood! écrit en lettres rouges, et dont personne encore ne connaît le sens : l'an dernier, à la même place, le public étonné lut pendant six mois ce mot mystérieux : Sozodont! et pendant six mois le persévérant mystificateur garda le mot de l'énigme ; il s’agissait d’ume eau dentifrice qui se vend à profusion. Tantôt cette annonce énergique : Books at Tremendous low prices; puis une majestueuse rangée d'affiches toutes pareilles : On demande dix mille volontaires, avec le détail des primes offertes et des boissons promises, ou bien encore un large drapeau où se déploie en couleurs brillantes l'image d'une bataille fantastique. Tout se fait ainsi, même les choses sérieuses, même l'achat du sang ! À

Ce que j’admire le plus à New-York, ce ne sontniles M Banques, ni la Poste, ni la Monnaie, édifices lourds et mercantiles, ni même ce joujou gothique de Trinity Church, miniature mesquine des cathédrales anglaises : ce sont les quais et les rades, le mouvement prodigieux des îles et des rivages, le tourbillon continuel de ces ba- 4 teaux à vapeur bizarres, sortes de maisons flottantes 4 ut:

0 bout uezlarg en a | verné roues M extrê A passa SENS | deux

surmontées d'une machine qui se balance comme un Je | bras nerveux et agité. Ils vont, viennent, s’entre-croisent M autre : en poussant des mugissements rauques, et c’est un mi- É (way,

racle qu'ils ne s’abordent pas tous les jours. J'ai pris, a D Lécs sil

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bout de Wall street, le ferry boat de Brooklyn. Imagiuez-vous une boîte carrée sur un bateau couvert d’un large tablier; deux tunnels pour les voitures, une tour en avant, une tour en arrière, et de chaque côté un gouvernail, —un immense bras de machine et deux énormes roues. Cet édifice se meut avec une sûreté, une légèreté extrêmes. Il touche au quai, les voitures s’ébranlent, les passants suivent de plain-pied leur route. Puis il repart sens devant derrière, véritable pont voyageur entre les deux rives. Trois hommes suffisent pour le diriger. Quel- | quefois, les jours de fête, la population s'y entasse en telle foule qu'on y respire à peine. Brocklyn, NewiJersey, tous les faubourgs, n’ont pas d'autre communiication avec la ville. On dit qu'il y a sur le chemin de fer le Washington un ferry-boat qui charge les trains en- “biers à toute vapeur.

Brooklyn est un ancien lieu de plaisance peu à peu ) ransformé en ville. Elle a plutôt l'air d’un riche village que d'une cité commerçante et populeuse. Toutes les rues ont ombragées d'arbres, les maisons entourées de jar- 0 dinets fleuris, et la solitude si grande que les enfants jouent sur les portes et sur les chemins. C’est la demeure d'une foule de familles qui ne peuvent habiter les quartiers élégants. Rien de plus gai, des hauteurs de Brooklyn, que la vue du Long Island Sound, et de cette rade, vrai faubourg flottant de la ville, où les maisons “mouvantes circulent parmi les îlots couronnés de ver- “dure. La vie, l’activité, le pouvoir de l’homme sont par- | tout.

+ Je rentre dans le quartier que j'habite; 2 trouve un © autre aspect de la grande ville. Là, tout près de Broa- (or la foule s’éclaircit, les bruits s'éteignent. Les alnice silenciceuses sont ombragées d'arbres touffus. Souvent

un frêne, un catalpa dans une cour voisine se penche On &

par-dessus la muraille, et envahit la rue, où pendent ses 0 polit

vertes guirlandes. Les maisons rouges, bâties de briques, #44

s'entourent de grilles élégantes et d’escaliers de grès M

rouge, d’une couleur sévère. Pour la plupart sans orne-

ments et sans luxe inutile, elles ont pourtant un air d’ai-

sance bien assise et de tranquille solidité. Derrière les

hautes fenêtres, on aperçoit des enfants au regard cu-

rieux ; souvent le soir ils jouent sur le seuil. Alors les

balcons s'ouvrent et se parent de fraîches toilettes. Enfin

ce quartier respire le bien-être de la vie de famille. C’est

là que ces hommes aflairés, ces spéculateurs audacieux,

ces travailleurs infatigables reviennent jouir de leur home

paisible et de la richesse acquise dans le tourbillon de

chaque jour. On parle de familles riches qui vivent au

jour le jour dans les auberges et n’ont jamais connu le

foyer domestique. Ce sout les parvenus, les bohèmes de: nces

la finance, qui mènent cetté vie agitée et incertaine. Il y ociale

a pour les fortunes modiques un grand noïubre de boar-

ding-houses, de pensions bourgeoises où se rassemblent

plusieurs familles; mais tout homme riche et « respec-

lable » veut avoir sa maison loin du quartier sale et ne nou

bruyant des affaires. L’individualisme aventureux du Se blas

spéculaterr américain n’a pas encore étouffé chez lui ce "he. T

goût du home qui est propre à la race anglaise… Dar-ro Il se fait tard. Tout dort depuis longtemps, sauf le mu- ire qi

gissement lugubre du chemin de fer et l'éternelle alirme fun h

d'incendie qui tinte dans le silence nocturne. Est-ce lt une:

distance? est-ce la solitude ? Hommes et choses, tout #de bar

m'effarouche, tout me semble étrange et nouveau. Tra- 1j allais

vailleur, commerçant, homme de labeur et de fatigue, "connait

l'Américain n’a pas eu ces loisirs où la sensibilité s’aiguise Æfmême :

et où l'esprit se raffine : il a gardé toute sa rude écorce. sèche «

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| On s’en aperçoit aux compliments que les adversaires politiques se jettent mutuellement à la tête. Hier le Jerald dressait l'acte d'accusation du sanguinaire Lincoln ;

1 aujourd hui le Times rend leur monnaie aux démocrates, là ces serpents venimeux, les copperheads. « Ce sont, dit-il, des écureuils enfermés dans leur cage roulante, qui font des efforts surhumains sans avancer d'une ligne. Ils n’en sont pas moins une ignoble et sale vermine, » La presse de New-York abonde en parcilles aménités. invite les raffinés qu'irrite la licence de la presse franaise à venir s'aguerrir en Amérique.

19 juin.

Rien de bien neuf depuis deux jours. Sauf les diffénces extérieures, dont je vous ai parlé, et les différences Sociales, dont je ne puis juger encore, le Nouveau Monde “ressemble beaucoup à l'ancien. I suffit de la plus courte “xpérience pour s'en apercevoir. Le duel au canon et la “loi de Lynch ont ému nos imaginations craintives, et nous Qc nous figurons l'Américain que le revolver an poing et Ac blasphième aux lèvres, ou du moinsla chique à la bourhe. Tels sont peut-être les habitués des cabarets, des Dar-rooms; quant aux gens bien élevés, est-il besoin de ire qu'ils sont les mêmes que partout ailleurs ? Suffit-1l un habit disgracieux, d'un chapeau un peu rustique, une mode malheureuse qui veut qu'ils aient une espèce je barbe de boue au menton, pour nier leurs qualités,

4 allais presque . dire leurs vertus ? D'ailleurs, pour les 4 connaitre, ce n'est pas assez de les voir dans Ja rue, ni Mncme à leur comptoir; ils y gardent une certaine froideur sèche et brève, en hommes d’affaires économes de temps

et de paroles. C’est chez eux qu’il faut aller pour savoir comment ils pratiquent l’hospitalité. Ils ignorent peutêtre les raffinements de notre politesse; en revanche, ils ont une simplicité franche, affectueuse et cordiale, qui vaut bien notre faux empressement. Nous savons faire des offres chaleureuses, des protestations de dévouement; mais il est convenu que tout se passe en paroles. L’Américain, au contraire, n’aime pas qu’on lui retuse; il n'attend même pas qu'on le remercie. Il vous tend la main, vous invite, et tout est dit. Sa maison, son temps, son argent même, sont à vous. Ainsi le veut la loi de l'hospitalité.

On m'assure que cette largeur se retrouve en toutes choses. Un commerçant entre chez son voisin, lui emprunte 40, 20, 40,000 dollars, et s’en va sans donner de reçu, sans autre garantie que sa parole. Il paye le lendemain ou la semaine suivante, quand ses fonds rentrent, et presque toujours exactement, car c’est une dette d'honneur qui passe avant les dettes légales. Appelez-la imprudence ou sécurité, cette confiance du eréancier n’est pas moins surprenante que la ponctualité du débiteur.

Autre exemple, — ce sont les petits détails qui peignent les mœurs : — montez dans un omnibus. Vous entrez librement, nul ne vous surveille, nul ne vous fait rien payer. Il y a seulement une boîte carrée au fond de la voiture, où vous devez mettre le prix de la place. Je suis sûr qu'il n’y a pas d'exemple, je ne dis pas d’une soustraction frauduleuse, mais encore d’un payement irrégulier. C’est qu’à défaut d’un surveillant titré, l'œil du public est à qui veille. Mettez le public en tutelle, faites étalage d'autorité, et la règle devient une ennemie qu’on a l'envie d’enfreindre ; mais l'opinion libre est la meil-

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“rôles sont renversés aujourd'hui, et s’il fallait mesurer

| leure des polices : elle veille à l'honnêteté des petites transactions quotidiennes, elle impose le respect des | femmes, elle leur fournit une protection toute-puissante.

… Celles-ci ont, je l'avoue, des dehors qui bouleversent \ toutes nos idées du comme il faut, et qui peuvent exposer

un étranger à bien des méprises ; mais , quoi qu'on en

« dise, je ne les ai point encore vues s’asseoir en omnibus “sur les genoux des hommes; les hommes, en revanche, se lèvent pour leur faire place. Ainsi le veut une habi- “tude qui est devenue presque une loi. Dans cette ville Rorrompue comme toutes les grandes capitales, la femme isolée jouit d’une parfaite sécurité. L'opinion, appuyée de la coutume, punit d’une flétrissure certaine quiconque

Oserait la braver.

. On dit qu’en Amérique les femmes sont de beaucoup supérieures aux hommes, et cela se comprend. L'homme vit: à son bureau ou à son chantier, occupé de soins vulaires dont il rapporte toujours quelque chose chez lui. Partagé entre un labeur positif et la jouissance de son “bien-être , il n’a ni le loisir, ni même l'envie de cultiver : eaucoup son esprit. La femme, au contraire, a des loi- 1 rs : elle a ju, elle a pensé, ou du moins elle veut qu’on %e croie. Si à la somme assez modique de son savoir il se Joignait parfois un peu de pédanterie, il ne faudrait pas s'en étonner. Fille, elle s’adonne à l’enseignement, qui “est devenu son domaine : femme , elle est l'ornement et le bel esprit de la maison. Elle est seule, dans ce monde

ET cantile, à conserver le goût et le dépôt des idées; il

est tout simple qu’elle le fasse sentir.

4 Chez les Indiens, la femme était l’esclave et la bête de pomme : l'homme faisait la guerre et fumait sa pipe. Les

à l'indépendance des femmes le degré de civilisation des peuples, la société américaine aurait le pas sur toutes les auires.

20 juin,

Mes amis m'ont mené à Central-Park, vaste hois de Boulogne américain, avee vallons, rochers, cascades, ponts, aquedues, laes et montagnes, qui s'euvre au bout de la cinquième avenue. C’est À, sur une longueur d'une licue, et dans les rues transversales, que demeure Île monde élégant.

Les maisons sont coquettes, entourées de grilles, de parterres, de buissons de roses grimpantes. L'intérieur est aussi soigné que le dehors : toutes les recherches du luxe sont réunies dans ces bonbonnières. Chaque chambre a ses conduites d’eau, de gaz ct de chaleur; chaeune est munie d’une salle de bains. Le tout tient d'ordinaire dans un rectangle de vingt-cinq pieds de facade sur cent pieds de profondeur. C’est la mesure consacrée, l'unité de superficie des terrains des villes. Chaque famille d’ailleurs vit soule dans sa maison. If y a loin de ces agréables demeures à nos escaliers sombres, à nos cours étroites et à nos logements étouffés.

Le pare, s'il faut en croire son nom, sera un jour Île centre de la ville. Rien de plus américain que ce nom ambitieux donné de prime abord à un terrain sauvage situé au delà des faubourgs. Quelle limite assigner à cette ville envahissante, qui déborde dans la banlieue et qui à peut-être doublé depuis quinze ans Ÿ Aussi la municipalité tranche-t-elle de la capitale, Elle emprunte soixante millions pour construire le pare; che envoie des architectes étudier en Europe l’art des jardins. On bâtit des

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ponts, des terrasses de marbre, on creuse un lac dans une vallée, on plante des parterres de fleurs et d'arbustes rares. Tout cela est récent, à peine achevé, mais déjà envahi chaque soir par une légion de cavaliers et d’équipages, Où je remarque surtout ces surprenantes voitures américaines aux roues grêles, qui ressemblent à de frêles bijoux de filigrane, et courent avec leurs longues jambes comme de grandes araignées.—Près de là est situé le grand réservoir des eaux de la ville. C’est un bassin de granit qui a deux milles de tour, ct dont l’étenduc est presque cffrayante, Nos réservoirs de Versailles ne sont que des jeux d'enfants.

Au retour, je remarque çà et là de grands édifices : ce sont des écoles, des églises, des hôpitaux, des asiles, toutes institutions particulières ct soutenues par la charité privée. Tous le monde a entendu parler de ces églises en même temps salles de danse et de concert, qui se louent à la séance et entendent les farces du bateleur après les sermons du missionnaire. La construction d'un temple est une affaire comme celle d’une auberge ou d'un théâtre : l'entrepreneur le lone, l’aliène, où bien vend aux fidèles des banes héréditaires moyennant des rentes annuelles; mais ces choses se font le plus souvent par dons volontaires, et nul ne les marchande moins que ces hommes avides dont il semble que l'argent soit lunique passion. Les souscriptions sont aussitôt remplies qu'ouvertes. L'Américain ne donne pas seulement beaucoup, ce qui pourrait s'expliquer par l’ostentation, mais il donne avec bonne grâce et simplicité, Quand le défunt archevêque de New-York voulut bâtir une cathédrale, il lit une liste de cent personnes à qui il écrivit pour leur demander 1,000 dollars à chacune : le soir même, quatrevingt-dix-neuf avaient répondu.

Voulez-vous l'ombre au tableau ? Il y a entre Broadway et la rivière du nord, autrement dit l’'Hudson, un quartier sale et dépenaillé ou vivent les Irlandais et les sens de couleur. Rien de plus tristement misérable que ces masures de planches, ces longues avenues boueuses et cette pauvre population. De temps à autre, un lourd wagon roule sur une voie ferrée, trainé par deux chevaux étiques, au bruit d’une clochette fèlée, et l'étranger y lit, . Stupéfait, cette inscription : « Voiture permise aux gens de couleur. » Qu'est-ce à dire? Sommes-nous dans l'Illinois? y a-t-il des lois contre les nègres? sont-ils en dehors du droit commun? Non pas; mais le préjugé public les persécule plus tyranniquement qu'aucune loi. On les chasse des omnibus. on les exclut des églises. Voilà comment ces démocrates comprennent l'égalité, et ces puritains la charité chrétienne. Les catholiques du Sud, sous le régime de l'esclavage, admettaient les noirs dans leurs temples : les hommes du Nord, qui les émancipent, ne les veulent même pas pour égaux devant Dieu! Les amis du Sud ont-ils donc raison? Est-il vrai que l'esclavage ne soit qu'un prétexte et l'abolition une machine de guerre ? Sans doute cela ne justifierait pas les gens du Sud de s’armer pour la défense d’un odieux préjugé; mais si les principes n'étaient en effet pour les gens du Nord qu'une enseigne, un masque ingénieux pour couvrir leur intérêt, il serait difficile de ne pas devenir tiède à Ja vue d’une inconséquence qui ressemblerait si fort à de l'hypocrisie.

Quoi qu'il en soit, aujourd’hui la destinée de l’esclavage dépend du sort de la guerre, et nul ne doit refuser sa sympathie à une cause qui est l’alliée de la liberté humaine. Qui ne sait d'ailleurs qu'un principe une fois admis porte ses conséquences malgré les hommes? Il s"1m-

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pose à leur esprit et à leur volonté. Le prétexte qu’on à invoqué, si peu sincère qu'on soit d’abord, devient un engagement auquel on ne peut plus échapper, et le préjugé qu’on désavoue perd toute sa force du jour où l’on n'ose plus le justifier. Hier, une pauvre femme de couleur, veuve du sergent Anderson, des troupes nègres, mort au champ d'honneur, fut outragée et battue par un cocher avec l’aide d’un policeman ; mais ce soir un journal relève avec indignation cette brutalité. Ceux-là seuls qui connaissent l'Amérique d'autrefois peuvent dire la réaction qui s’est faite contre les préjugés de couleur. I faudra bien que la logique ait son cours, et que cette grande réforme soriale passe des institutions dans les mœurs. Déjà ces blancs qui ne veulent pas s'asseoir auprès des nègres en ont fait leurs compagnons d'armes. Il est difficile de traiter comme des chiens ceux qu'on appelle ses frères, et d'interdire de prier Dieu à ceux qu'on à jugés dignes de servir la patrie.

New-York est d’ailleurs une ville démocrate et sudiste, ou de pareilles scènes sont à leur place. La finance et la populace, qui y règnent ensemble, veulent avant tout [a lin de la guerre, l’allégement des taxes, la suppression des levées militaires. Elles ne demandent qu’à s’engraisser seules, et se soucient peu des intérêts de l'Union. C'est que dans cette Amérique, où déjà le lien national est si fragile, New-York est entre toutes une ville sans patrie. C'est le marché cosmopolite, la vaste hôtellerie que l'Amérique ouvre à tous les peuples. Il est naturel qu'on y déteste des sacrifices faits sans dévouement. L'an dernier, à propos, de la conscription, l'argent des riches copperheads obtint des Irlandais une émeute que leur archevêque lui-même ve put réprimer. Le signal fut donné au moment où la ville, dégarnie de troupes et pri-

vée de sa milice, ne pouvait opposer aucune résistance aux insurgés. Cette guerre des rues, la première qui ait ensanglanté la république, a été une guerre de sauvages. On a tué, pillé, pendu les nègres aux lanternes, mutilé et torturé les prisonniers. La cruauté de la populace était poussée jusqu’au délire; les femmes mêmes donnaient l'exemple de la férocité. Deux officiers, pris dans leurs maisons, ont été traînés dans les rues, sanglants et défigurés, puis hachés en pièces. Enfin les troupes vinrent, on tira le canon, et il y eut douze cents morts. Les Allemands sort en général plus paisibles, quand le whiskey ne les gouverne pas.

J'ai rencontré ee matin un régiment de milices qui marchait enseignes déployées, musique en tête, à la grande admiration des passants. C’est la première fois que les Américains jouent au soldat, du moins depuis longues années, et, si terrible que soit le jeu de la guerre, les peuples s’en amusent toujours. Moi-même, en voyant l'orgueil patriotique peint sur tous les visages, je m'y associais bon gré, mal gré, tant le bruit du clairon et du tambour va au cœur de l’homme! Ces milices ne ressemblent guère à nos gardes nationales : encore moins rappellent-elies les volontaires anglais : ce n’est ni une paade, ni un crickett-club; demain, à toute heure, un ordre du gouverneur peut les jeter dans la mêlée.

1 y a trois ans que la guerre dure; on se forme vite à pareille école, ct les Américains sont devenus plus belliqueux qu'il n’est de mode de le penser en Europe. Leur temps d'apprentissage est fait. Il y a loin des vicilles bandes aguerries de l’armée de Grant au ramassis qui s’enfuyait à Bull’s-Run. J'ai rencontré çà et là des échantillons peu brillants de cette première armée. Les avocats et les boutiquiers sont rentrés dans la vie civile. Il n’en

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est resté qu’un noyau de vétérans qui maintiennent l’esprit militaire et forment les recrues nouvelles. Il en est de même des officiers ; ce ne sont plus des agents recruteurs récompensés par une épaulette; il n’y a plus ni grades improvisés, ni avancements à vendre. Les cadres sont encombrés d'officiers méritants qui attendent. D’ailleurs il ÿ a beaucoup de provisoire dans l’organisation de l'armée. Elle se divise en armée régulière, autrefois la seule, et directement soumise au gouvernement fédéral, cten armée volontaire, levée, équipée, organisée par les États particuliers, et mise au service de l’Union. L'armée régulière s’amoindrit chaque jour; elle ne comble pas ses vides et elle aura bientôt disparu. On la délaisse pour l’armée volontaire, où l'avancement est plus rapide et la solde plus forte. L'engagement des volontaires n'est point permanent ; ils s’enrôlent pour la durée de la guerre, et pour trois ans au plus si la guerre ne finit point. Ils sont l’armée la mieux payée du monde. Je lisais l’autre jour dans Broadway une affiche qui leur promettait une prime d'engagement de 400 dollars et le choix de leur arme. « On peut . : npter, me dit le général T..., de qui je tiens ces détails, que chaque vétéran a gagné 750 piastres environ depuis le début de la guerre. » On se demande comment le pays suffit à ces dépenses. Il escumpte hardiment l'avenir. Hier c'était l'emprunt d’un milliard, dont la souscription n’est pas encore close. Aujourd’hui c'est un nouvel emprunt de denx milliards, dont le congrès discute les conditions. Les États font comme l’Union. Pour fournir leur contingent, ils préfèrent encore l’emprunt à la ressource extrême de la conseription. Le seul État de New-York s'endette de 300 millions, et le pire est qu'il faudra recommencer demain. Cette guerre terrible dévore par milliers les hommes : 400,000 en quatre

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ans, 30,000 pour les deux derniers mois seulement, sans compter ni les prisonniers ni les malades. Les troupes de couleur forment un corps séparé. Il y a 100,000 nègres sous les drapeaux de l’Union, pour la plupart réfugiés du Sud. Ils savent que l'ennemi ne leur fera pas quartiér et se battent en conséquence. Leurs officiers, nommés directement par le président, sont choisis après examen parmi les plus capables. Fidèles, dociles, laborieuses, ces troupes sont peut-être les meilleures de l’armée. |

Quant à la dictature militaire que leur prédit l'Europe, les Américains se contentent d’en rire. Accoutumés nousmêmes à cette issue des discordes civiles, nous ne nous figurons pas qu'un peuple ait pu s’armer sans s’asservir. La liberté nous paraît être la rançon du salut qu’il doit à un général victorieux. Peut-être quelques milliers de mercenaires étrangers et d’aventuriers sans famille répugneront à poser les armes : on leur ouvrira les portes du far-west, et même, s’il le faut, on les poussera au Mexique à coups de canon. Mais la grande masse des citoyens qui composent l'armée fédérale reprendront leur charrue, leur métier ou leur négoce. Quand même un général élevé par l'engouement populaire s’assiérait à la présidence, sa dictature d’un jour finirait avec la guerre, et le lendemain il subirait les lois comme le premier venu. Enfin l'Amérique est si peu menacée d’une tyrannie militaire, qu'aujourd'hui, dans le feu de l’action, le candidat désigné pour l'élection prochaine n’est pas même un soldat : c’est le représentant des classes agricoles et laboricuses, le pacifique président Lincoln.

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