CHAPITRE II
Un chemin de fer américain, — Philadelphie, la ville des quakers. — La Sanitary fair; un musée; un hôtel américain; un pamphlet humunitaire. — Les splendeurs de la capitale. — Le Capitole; une visite au Congrès. — Crise financière, — M. Sumner; Mount Vernon; un coucher de soleil. — Une soirée à l'opéra ; un jacobin abolitioniste. — M. Sew- d; querelles ministérielles. — Les Great Falls du Potomac.
Philadelphie, 21 juin.
Parti ce matin de New-York, je prends, au pied de Cortland street, le ferry de Jersey-City, qui me dépose sur l’autre bord de l’Hudson, à la gare du chemin de fer de Philadelphie.
On à décrit cent fois les chemins de fer américains, ct je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y faut attendre ni coussins moclleux, ni vaste espace, ni société choisie. lis n’ont pas de distinctions de classes, ou plutôt, établies à l’origine, elles ont cédé bientôt à l'esprit d'égalité d’un peuple où tout le monde s'élève, mais où personne n’est abaissé. Un citoyen des États-Unis ne voyage jamais qu'en première, et même en Europe, je devrais dire surtout en Europe, il se croira humilié si la pénurie de
Ca
s0 LULT MOIS EN AMÉRIQUE
sa bourse l'oblige à descendre au second rang. Ainsi le veut la démocratie, ear les Américains sont, comme les Romains, un peuple de rois. Seulement, comme les conditions de la société moderne l’obligent à balayer ses rues lui-même et à retourner lui-même son fumier, il arrive que le souverain se dispense un peu de létiquette : c’est en bottes crottées et en habits crasseux qu'il use de sa prérogative royale ; et, sauf quelques lambeaux de velours fané, ces wagons-palais (palace-cars, comme les annonces les appellent) semblent avoir perdu tout souvenir de leur rang. On s’est tiré d'affaire en imaginant le wagon des dames, ouvert seulement aux ladies et à leurs compagnons. Je m'assieds donc auprès d'une sorte de valet de ferme, en compagnie d’une cinquantaine de personnages du genre masculin. La voiture peut en tenir soixante : c’est une grande cage. vitrée montée sur huit roues, traversée d’un corridor et d’un courant d'air, et terminée aux deux bouts par un balcon et un double escalier. Malgré la défense affichée partout, on se promène d'une voiture à l'autre, on va manger et boire à la cantine ambulante; des nègres passent vendant des journaux, des romans, des fruits, des glaces, des fig-drops, et certaines tablettes trompeuses d’un bonbon indigène qui se trouve être du tabac. On fume, on mâche la susdite friandise, on crache, on se mouche dans les doigts. Voilà donc enfin la saveur a le parfum de l'Amérique.
Les locomotives onc aussi leur caractère. Longues, massives, pesantes, hautes sur pattes, elles ont sur le dos deux grosses chaudières de cuivre pareilles aux bosses d’un chameau. Leur sifflet est un hurlement rauque. Elles portent, comme les navires, une grosse cloche sur la proue; et c’est ainsi, mugissant et earillonnant
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tour à tour, qu'elles parcourent les forêts, les champs, les villages, au milieu des voitures, des piétons et des enfants.
Nous traversons l'État de N w-lersey, territoire étendu, pays maigre et sablonneux. L’horizon est plat et uniforme; le même aspect nous suit tout le long du chemin. Ce n'est pourtant pas un désert. La maison de ferme, espèce de chalet blanc, aux murs de planches, ou bien le log-house plus rude, avec ses poutres mal équarries, se montre à tous les détours, au fond de toutes les vallées, parmi de frais pâturages et des moissons jaunissantes. De place en place, un joli village se group sur les deux'bords, mêlé de jardinets fleuris ct dé verdure grimpante. Enfin nous sommes à Philadelphie.
La grande ville des quakers s'étend au bord du Delaware, dans une contrée agricole, à peine accidentée par les ondulations de quelques douces collines. Quoique riche et somptueuse, son premier aspect est somnolent, silencieux, presque abandonné. Peu de voitures dans les rues ; tout le va-et-vient se fait dans les cars. tristes et disgracieux véhicules qui roulent lourdement sur deux rails avec un vilain bruit de ferraille. De grands squares plantés de charmilles coupent quelquefois l’uniformité de ses longues rues désertes, proprement alignées entre des maisonnettes roses qui ressemblent, avec leurs entablements et leurs collerettes de marbre, à une file de
jolies quakeresses en bonnet blane, Cela est coquet,
propre, décent, mais fastidieux et insipide N’en croyez pas trop cette absence de mouvement et de bruit qui donne à ce quartier de la ville un air de cimetière : la vicille cité sommeille, mais elle n’est pas morte. Tournez l'angle de cette avenue, suivez l’une ou l’autre de ces
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deux grandes rues parallèles, Chestnut et Walnut street, qui parcourent Philadelphie dans toute sa longueur, de la rivière à la banlieue, et vous êtes entouré d’un luxe de bon aloi qui, pour être moins pompeux que celui de New-York, n’en est que plus solide et plus sérieux. Des magasins vastes, ornés avec art, auprès desquels ceux de Londres et de Paris semblent des échoppes, de riches étalages d’étoffes, de livres, d’orfévrerie, de hautes et monumentales maisons, s’alignent à perte de vue. Plus loin, Market street (la rue du Marché), large voie bordée de maisons noircies et irrégulières, offre tout le mouvement, tout le tumulte industriel d’une ville commerçante et populeuse, et cette animation grandit à mesure qu'on descend vers le port. Philadelphie est la seconde ville de l'Amérique; sa population dépasse 500,000 âmes. New-York, qui, tout compris, compte environ 1,500,000 habitants (900,000 dans la cité, 300,000 à Brooklyn, 300,000 à Jersey-City, Hoboken et autres faubourgs), est devenue en peu d'années le port et le marché de l'Amérique entière. Philadelphie est au contraire l’ancienne ville manufacturière et indus-
trielle de l'Est, et sa prospérité, déjà séculaire, n’aug- |
mente pas en proportion du rapide accroissement de sa rivale. C’est l’histoire de toutes les vieilles villes d'Amérique : elles reconnaissent avec peine la suprématie de leurs voisines récentes, et leur font une sourde guerre d'influence qui a souvent de bons comme de mauvais ré-
sultats. Cette émulation, jointe au patriotisme, a produit |
la grande entreprise qui depuis quinze jours met la ville en émoi :
dats blessés. Tout le monde m'avait parlé de cette
œuvre, qui est à la fois une entreprise charitable, une |
manifestation politique et une sorte de fête nationale. Ne
c’est une vente de charité au profit des sol- ;
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vous rappelez ni la bienfaisance des coteries parisiennes, ni cette mendicité fashionable où les billets doux se mêlent aux billets de quête, ni ces bazars où nos dames élégantes rassemblent un petit monde poli, indifférent et raffiné. La charité américaine n’est pas le luxe ou l'amusement des désœuvrés. Figurez-vous une sorte d'exposition universelle où est conviée l'Amérique entière, enrichie par cent mille donateurs, soutenue par le zèle et le dévouement d'un millier de personnes, et suscitant les aumônes par millions de dollars : voilà le miracle accompli par l'initiative hardie de quelques hommes généreux, au premier rang desquels je peux vous citer l’infatigable organisateur de cette entreprise nationale, M. J. Barklay.
La santtary fair se tient sous de vastes hangars de planches, somptueusement décorés, qui occupent un des squares les plus spacieux de la ville. Cinq cents dames se sont volontairement enrôlées dans l’œuvre, et passent treize heures par jour à leurs comptoirs. Rien d’ingénieux d’ailleurs comme leur système d’impôt : elles ont su varier et multiplier à l'infini les tentations et les piéges. Je paye en entrant, je paye en sortant; je paye pour voir un musée où resplendissent à la lumière du gaz les platitudes bien vernies de la peinture indigène ; je payerai si je veux prendre part au vote qui décerne un vase d'argent à l’homme politique le plus populaire; je payerai encore si je veux contribuer au choix du général à qui sera offerte une épée d'honneur. Chaque suffrage
A pèse en proportion de l’offrande qui l'accompagne. Je
retrouve là ce génie du négoce, cet art souverain de la réclame, que les’ Américains portent dans toutes leurs
entreprises, et auquel répond si bien la générosité du E public.
La commussion sanitaire, qui recucille les bénéfices de la vente, n'est pas seulement une bonne œuvre, c’est une institution politique. Quand le gouvernement, surpris par la guerre, eut tout d’un coup à improviser une armée, l'initiative individuelle, qui en ce pays ne sommeille jamais, vint bravement à son aide. Les uns formèrent une compagnie, les autres un régiment, ceux-là un peloton, et en quelques semaines l’armée fut prête. Ce qui s'était fait pour l’armée, la commission sanitaire le fit pour le service des ambulances et des hôpitaux, et elle s’imposa le devoir difficile de pourvoir au bien-être du soldat. C'est cette association purement volontaire, soutenue d’abord par ses seuls fondateurs, qui bientôt se répandit, s’organisa, et qui continue encore, sans subvention aucune, à remplir la tâche qu’elle s’est donnée. Vous voyez que le peuple américain n’est pas près de la laisser périr. Harrisburg, Pittsburg, vingt autres villes, imitent l'exemple de Philadelphie. A l'heure même où les impôts sont triplés, les aumônes pleuvent plus que
jamais : l’agriculteur envoie son blé, l’artisan le produit |
de son travail, le financier ses bénéfices, chaque famille
son superflu. On ne croit pas avoir payé sa dette à la M
patrie en satisfaisant aux obligations communes et aux vertus passives du citoyen. Je vous livre le fait sans commentaire ; x vous d'en tirer la leçon.
Rien de curieux au musée, si ce n'est des nègres,
vêtus en gentlemen, qui semblent s’y promener sans scandale. J'avais déjà remarqué avec étonnement quel- }
ques négresses assises au comptoir parmi les ladies de la
ville. On dit qu'à Philadelphie la tradition locale des }
quakers a toujours adouci les préjugés de couleur. Depuis le temps de William Penn, la cité de l'amour fraternel a pourtant bien dégénéré. Je m'en suis aperçu à un
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PHILADELPHIL ET WASHINGTON
concert d'amateurs donné au profit de l’œuvre par quelques dames de la ville. Il y avait Jà des toilettes de quakeresses qui n'étaient pas d’une simplicité primitive. Ces dames parlent français; elles ont été à Paris chercher la mode. Elles sont trop de leur temps pour être de leur pays.
Quant aux tableaux, j'essaye en vain d'y reconnaître un caractère particulier du génie américain. Il y a sans doute plus d’une peinture qui ne figurerait pas au dernier rang de nos expositions annuelles. Il y a surtout des paysages, des tempêtes, des couchers de soleil, des clairs de lune pâles miroitant au pied des falaises, à la marée basse, sur l’eau ruisselante qui descend des grèves. L’artiste américain comprend mieux le paysage et la nature immobile que les scènes animées et les groupes d’êtres vivants. Les grands modèles de l’antiquité, qui pourraient lui enseigner la noblesse et le style, sont trop loin pour qu'il s’en inspire, et l’aspect utilitaire d'une civilisation toute moderne n'est pas fait pour lui enseigner le secret de ces tableaux de genre, dont le pittoresque bourgeois a remplacé chez nous les grands sujets classiques. Il n’a d’ailleurs, en général, qu’une conception lente et pauvre : il copie minutieusement et pour ainsi dire mot à mot. C'est dans l'invention surtout que sa faiblesse se montre : ses personnages sont roides et durs comme des morceaux de bois ou bêtement grimaciers comme de mauvais acteurs. Parmi ces magots sans pensée, un tableau français médiocre, une réduction de la Conciergerie de Muller, à un air de distinction et d’aristocratie qui me fait bien sentir en quelle mauvaise compagnie il s’est égaré.
L'hôtel d'où je vous écris est neuf et à la dernière mode. C’est toute une ville, tout un labyrinthe. Une foule
mouvantie encombre ses salons, ses escaliers aux riches tapis, son grand vestibule de marbre blanc. Le service est fait par la vapeur, l'électricité et une armée’de domestiques noirs. Pas de comptes détaillés qui embarrassent les livres : on paye tant par jour, tout compris. Cela ressemble un peu à un palais et beaucoup à une caserne.
22 juin.
J'ai vu le port, l'arsenal, les monitors, les vaisseaux de fer, et ces terribles canons américains dont un seul coup blesse à mort les géants cuirassés. J'ai vu surtout l'hôtel de ville, lieu consacré où tous les bons patriotes font leur pèlerinage, car c’est ici le berceau de l’indépendance. On montre encore la salle où siégea le premier Congrès américain, dit Congrès continental, et où il signa la fameuse Déclaration. Les murs sont couverts des portraits des héros de la révolution : Washington, Franklin, Jefferson, Lincoln, et cet impétueux John Hancock qui signait l’avte d'indépendance en lettres colossales, afin, disait-il, que les Anglais pussent voir son
nom de l’autre côté de l'Océan. On a conservé les anciens |
meubles, les bancs où ils ont siégé. Les reliques de Willian Penn, le vénéré fondateur de Philadelphie, sont
mélées à ces glorieux souvenirs. Voici le fac-simile de la |
charte qui lui fut octroyée par le roi. Voici l'original
même de la déclaration d'indépendance, où, proclamant |
d’abord le droit souverain des peuples, énumérant leurs longs griefs, leurs longues et patientes remontrances, les immortels signataires déclarent solennellement George déchu de sa royauté, et « en foi de leur parole, contiants
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dans la justice divine, s'engagent mutuellement leur vie, leurs biens et leur honneur sacré. » On redresse J4 tête en lisant ce morcean d'éloquence mâle et fière, qui répand pour ainsi dire la vie au milieu de ces monuments du passé.
Je monte au clocher du State-House, d’où la vue embrasse la contrée et la ville entière. Sous mes pieds flotte une armée de drapeaux patriotiques. C’estune habitude née en Amérique depuis la guerre. Non -seulement les maisons des villes, mais souvent les fermes dans les campagnes ou mème la blanche cabane au fond des forêts, portent Le signe menacé de l'Union. La ville, de cette hauteur, ne se distingue pas de la riante plaine qui l'entoure : ses dernières maisons éparses se perdent dans la ligne verte de l’horizon. A l’est, la Delaware l'entoure d’une ceinture blanche. L'asneei général de la contrée est fertile, pastoral et assez semblable à l'Europe.
En revenant, je m'arrête à la vitrine d’un libraire, dans Chestnut street; j'y vois l'annonce d’un éerit en vogue intitulé Miscegénation (théorie de la régénération de l'humanité par le mélange universel des races). L’auteur pose en principe que la race blanche est dégénérée, et la noire supérieure, parce qu’elle a dans le sang les ardeurs du tropique. Il ajoute que le type idéal de l'humanité ne s'obtiendra que par l'amaigamation des races, que le plus haut degré d'intelligence et de civilisation appartient aux races mêlées. Qu'on ne parle pus de l'infériorité intellectuelle des noirs : toutes nos ieligions viennent de leur race; l’homme blanc, matérialiste et borné, a reçu d’elle toutes ses notions de l'idéal. Sans le funeste préjugé qui les sépare, les deux races, comme cest le vœu de la nature, tendraient à se réunir. Le nègre a du goût pour la blonde, la blonde n'est pas
insensible aux charmes du nègre. La sympathie des races du Nord pour le nègre n’est qu'une forme épurée de cette attraction des contraires. À quoi tient la supériorité des hommes du Sud ? A l’éducation, aux lumières ? Non pas, mais à leurs relations intimes avec les noirs, leurs esclaves et amis. Que de romans ignorés dans ces maisons opulentes où les blanches filles du Sud vivent parmi les noirs! Que d'inclinations secrètes et opprimées, que de poétiques enthousiasmes dans ces jeunes cœurs pour les aimables compagnons de leur enfance! Je vous fais grâce du reste. L'auteur conclut en prophétisant l’unification du genre humain, et il en voit le glorieux présag
dans la statue de la Liberté, moitié blanche, moitié noire, qui couronne à Washington le dôme du Capitole, image et symbole des générations futures et de la race composite de l'avenir !
Est-ce burlesque, est-ce sérieux? Ni l'un ni l’autre. Demar::le7 à l'écrivain anonyme de ce pamphlet honteux s'il est univniste ou rebelle : il n’en saura rien. C’est quelque charlatan vendeur de scandale, payé sans doute pour jeter de la houe au rédacteur du journal le plus honnête de New-York, M. Horace Greeley. Déjà les démocrates vont imputant au directeur de la Tribune cette « ordure abolitioniste. » N'est-il pas triste de voir travestir la plus juste des causes, et mêler à d’indécentes plaisanteries les nobles paroles d’un Charles Sumner et d'un Wendell-Phillips ?
Autre pays, autres mœurs et autre idée des convenuances, Ce soir, assis dans le grand salon de l'hôtel, J'avais pris une Bible qui se trouvait là, et tout en feiguant de lire, j'observais les passants. Une jeune femme de tournure distinguée et tout à fait ladylike s'assit en face de moi avec un homme de belle figure et d'appa-
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rence un peu militaire. Le salon se vida : ils se prirent les mains et se parlèrent longtemps à l’oreille, de l'air le plus tendre et le plus intime. Je me levai, je déposai mon livre : ils ne parurent ni embarrassés ni surpris. Je revins au bout d’une minute : ils n’étaient plus seuls, mais l’anoureuse conversation ne s’en troublait guère et les deux mains restaient uries. J'étais le seul à m'en étonner, Ce qui ailleurs se voile et se dérobe, ce qu'une ombre, un so“ffl: effarouche, affronte ici le regard de la foule. À force d'ignorer le foyer domestique, on s’accoutume à vivre en public, dans les auberges, toutes portes ouvertes. C’est la maison de verre du philosophe latin.
On me montre deux dames du Sul qui attendent ici la lin de la gue””». tandis que leurs fils, leurs maris et leurs frères comh : :t dans l’armée de Lee. Nul ne les voit d'un mauvas œil, et elles ont les meilleurs rapports avec leurs pires ennemis. Les Américains, si violents dans la vie publique, sont plus que tolérants dans la vie privée. D'ailleurs, les deux sociétés, si profondément divisées par l'intérêt politique, n’en font qu’une par l'intelligence, les relations et les goûts. 11 est souvent difficile d’en fixer la frontière exacte et de dire positivement : C’est un homme du Sud, c’est un homme du Nord. Il * a des familles que le hasard a divisées encore plus que l'opinion. J'ai vu ce matin le commodore ‘"”, qui a quatre fils dans l’armée du Sud, un cinquième avec lui dans la ma rine fédérale. On m'a parlé de deux frères, officiers dans les deux armées, qui eurent un jour à se combattre aux avant-postes. On me nomme sans cesse des nordistes qui vivent au Sud, des sudistes qui vivent au Nord, Le bas peuple du Sud, qui, dit-on, se souciait peu de la guerre et n'a fait que suivre ses chefs, à fini par conce-
voir une haine mortelle pour ces Fankees qu’on lui représente comme des exterminateurs; mais je ne puis guère admeth qu’on me parle de « guerre nationale » quand je vois les classes élevées, qui ont fait tout le mal, se tendre enco 2n souriant leurs mains rouges du sang de leurs frères
Washirgton, 25 juin.
Je suis dans les splendeurs de la capitale des États- Unis, au quatrième étage d’une maison sale, brûlante, étroite, infestée de rats et d'araignées, ei si mal établie qu'à certaines heures du jour on fait queue à la salle à manger, à la salle de bains, avec des billets d'entrée comme au théâtre. Là-dedans bourdonne une population de raccroc, la plus bigarrée et la plus débraillée du monde : soldats, marins, commis, spéculateurs et surtout chevaliers d'industrie, horde bruyante et vulgaire comme la guerre en rassemble à l’arrière-garde des armées. Si l’on jugeait du peuple américain par sa capitale, on en aurait une triste opinion. A vrai dire, Washington n’est pas une ville : elle n’a ni commerce, ni industrie, nirien. C'est un camp d’administrateurs et de soldats : la vie politique n’y rassemble quelque société que dans la saison du congrès ; encore la plupart des sénateurs, qui sont la classe élevée du monde politique, y viennent-ils sans leurs familles. C'est une ébauche de ville, taillée dans des proportions monumentales qu'elle ne peut remplir. Le Capitole, immense édifice de marbre, a beau élever ses imposantes colonnades et son dôme fastueux dans la solitude : il trône sur sa colline comme une grandeur déchue. Les vastes avenues plantées d'arbres
qui ray de mais portique semble tombea ticr des dats, de l'avenue neuf dix quarts rien de larges r baraque:
Office ot Certaine les fondi que con pelotons lances c vers les improvis onnya artificiell Si les co l'éloigne:
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ter à Bal on voit « fer est p beaux d altestent s'en von!
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marbre, on dôme e comme s d'arbres
qui rayonnent alentour ne se couvriront sans doute jamais de maisons. En face, à une lieue de distance, un autre portique de marbre, celui du ministère des finances, ressemble dans sa nudité triste et grave à un somptueux tombeau. C’est là pourtant le cœur de la ville, le quartier des affaires, où s’agite un petit peuple affairé de soldats, de mari“hands et de nègres sur le trottoir nord de l'avenue de Pensylvanie, construite d’un seul côté. Les neuf dixièmes de Washington sont vides, et les trois quarts de ce qui reste sont bâtis en bois. Je ne connais rien de plus morne et de plus délabré que ces longues et larges rues tantôt désertes, tantôt bordées de pauvres baraques, avec la vue lointaine du Post-Oftice, du Patent- Office ou de quelque autre massive montagne de pierre. Certaines habitations isolées dans les terrains vagues on les fondrières sont littéralement inabordables. On ne voit que convois d'artillerie, caissons, équipages militaires, pelotons de cavalerie galopant à travers la ville, ambulances chargées de malades qui se traînent lourdement vers les hôpitaux. C’est l'aspect d’une place de guerre improvisée et en tenue de campagne. Jamais d’ailleurs on n'y a vu une si nombreuse population. L'existence artificielle de la capitale dépend du maintien de l'Union. Si les confédérés ont le dessus, il faudra bien la retirer et l'éloigner de la frontière : alors en dix ans Washington aura disparu.
Je suis venu directement de Philadelphie sans m'arré ter à Baltimore. À mesure qu'on approche de la guerre, on voit changer l'aspect des populations; le chemin de fer est plein de soldats. Quelques-uns portent des lambeaux d’uniforme ; leurs figures hälées, amaigries, attestent leurs fatigues. D'autres, tout de neuf équipés, s'en vont l’air joyeux et martial. Quel contraste entre
ceux qui vont et ceux qui reviennent! Dans le Maryland, nous rencontrons à chaque station des soldats par centaines, convalescents, blessés, malades, affreux à voir sous leurs chapeaux déformés et leurs capotes sales, tristes témoins de la partie sanglante qui se joue près de Richmond, En ême temps la robuste et brune figure du fermier maryls: ais ou virginien, le visage osseux, la tête mince et la barue de bouc de l’homme du Nord, dans un coin le mulâtre silencieux et humilié, toute une galerie de types américains défile sous mes yeux. Quant au pays, il devient plus sauvage à mesure qu'on descend vers le sud : d’abord les riches plateaux de la Pensylvanie, de grasses campagnes, de populeux villages, des vallées riantes où coulent des rivières tranquilles, tributaires du grand fleuve, devenu déjà presque une mer; plus loin, des forêts épaisses, une région heurtée, presque montagneuse, dont le versant s'incline à demi noyé sous les eaux calmes de la baie de Chesapeake. Des hêtres, des chênes, des platanes, tous les arbres de nos hois, et mille autres frais feuillages aux nuances tendres, ax fines découpures, s'y disputent le sol et l’espace; c'est pour moi la nature vierge. Quelquelois une cabane : apparait sous la feuillée, parmi les lianes et les herbes fleuries, témoin furtif et comme effrayé de notre bruyant passage à travers la solitude. Ou bien un large pli se fait entre les collines, et l'on traverse, soit un bras de mer environné de forêts baignantes et parsemé de petites iles gracieuses comme des bouquets de fleurs, soit la riante embouchure de quelque large et royale rivière qui serpente à perte de vue vers un horizon de montagnes vaporeuses. On traverse l’une de ces rivières, la Susquehannab, en bateau à vapeur. Nous faisons halte; je me lève : je vois la mer sous nos pieds. Ailleurs de longues
lignes de au-dessus:
quehanna doute une plus som grands el belles pla:
lons. Cett.
conquise deux pas « SA Caressa les wagon les bas qi jusqu'aux dans la pla s'alignent grande vil Je vous frivole et voir; mais les affaires teur Davis vaincu det malgré l’o Le sénat e qui s'élève discussion d’affaires.
dent siége vent d’hu sénateurs les repren Quant à
Marys par à voir sales, > près figure ux, la , dans alerie | PAYS, ers Île ie, de vallées res du s loin, montajus les es, des ois, et S, Aux :; cest è aPpas fleupruyant se fait de mer petites soit la ière qui tagnes usque- ; je me longues
lignes de pilotis forment des ponts à jour où l'on roule au-dessus des vagues. Je remarque, au bord de la Susquehannah, un joli village appelé Havre-de-Grâce, sans doute une ancienne colonie francaise. Ici les bois sont plus sombres, la terre plus riche et plus humide. De grands champs de maïs s'étendent sur les hauteurs, de belles plantations s’abritent sous l’ombrage dans les vallans. Cette campagne adoucie, mais jeune encore, semble conquise sans peine. Elle déploie une richesse sauvage à deux pas de la demeure de l'homme, qu'elle entoure de sa caressante beauté. Voici enfin Baltimore ; on détache les wagons, on y attelle des chevaux : nous traversons les bas quartiers de la ville; puis le voyageur s'endort jusqu'aux portes de Washington pour ne s’éveiller que dans la plaine aride, blanchâtre, poudreuse, uniforme, où s'alignent majestueusement les baraques misérables de la grande ville avortée.
de vous entends déjà dire que je mène une vie bien frivole et que j'aurais dû aller voir le congrès. Je l'ai été voir; mais ses dernières séances, consacrées à expédier les affaires, sont d’un mortel ennui. J'ai entendu le sénateur Davis, du Kentucky, vieillard plein d'énergie, qui, vaincu deux fois dans une motion sur l'esclavage, voulait, malgré l’ordre du je“:r, ramener la question déjà jugée. Le sénat est une assemblée grave, paisible, elair-semée, qui s'élève rarement au ton oratoire, et préfère dans la discussion quotidienne l'allure aisée d'une conversation d’affaires. Peu de solennité et nulle prétention : le président siége en veste grise; une douzaine d'enfants servent d’huissiers. Au côté droit, les fauteuils vides des sénateurs du Sud semblent attendre que leurs titulaires les reprennent,
Quant à la chambre des représentants, nous n'avons
pas l’idée d’une pareille réunion. C’est bien là une assemblée démocratique, peu soucieuse du cérémonial, dédaigneuse de l’étiquette. Pas de cravates, pas de gilets, des figures vulgaires, incultes, des cris violents, des gestes désordonnés ; on dirait les successeurs des clubistes de la Révolution plutôt que les héritiers de ces graves personnages dont les portraits décorent le Capitole. Cependant au milieu de ce tumulte la voix du speaker retentit nette et forte ; les affaires se discutent, se votent, et la chambre a même la patience d'écouter l’apostrophe injurieuse de deux forcenés copperheads qui viennent, avec force éclats de voix et imprécations démagogiques , glorifier l'esclavage et la sécession. Voilà peut-être la centième motion qu'ils font pour la paix et le deux-centième dis-
cours qu'ils fulminent. Nous ne sommes pas habitués à
cette tolérance d’une majorité qui, pour imposer silence à la minorité, n'aurait qu’à le vouloir; mais ces actes d'autorité sont la ressource des assemblées peureuses qui craignent la vérité. Lei la chambre laisse ies orateurs véhéments de l’upposition déclamer tout à leur aise; mais quand à bout d’haleine et d’éloquence ils ont repris leur place, personne ne se lève pour leur répliquer, et l'assemblée reprend avec sang-froid le cours des discussions interrompues, leur faisant par son silence même la plus méprisante réponse. Elle est du reste habituée à ces liqueurs fortes, qui ne font pas plus d'effet sur elle que de l’eau tiède.
Puisque nous sommes au Capitole, visitons un peu l'édifice. Cette montagne de marbre blanc, posée sur la colline au milieu d’une charmille d’ormes et de platanes comme sur un piédestal de verdure, a dans l’ensemble un aspect majestueux. Malheureusement, l’ancien Capitole a été augmenté il y a dix ans de deux immenses
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ailes qui en ruinent toute l'harmonie. L'ancien dôme a élé remplacé par une coupole immense qui écrase la colonnade du fronton. D'un côté, l’on y monte par une suite monumentale d’escaliers ornés de fontaines jaillissantes. Mais tout est disgracieux sur l'autre face. : :ux groupes d’un sculpteur américain célèbre sont postés du côté de la colline, aux deux coins d'un péristyle grec. Celui qui représente Christophe Colomb et l'Amérique est d’un ridicule achevé. Colomb, un poing sur la hanche, une jambe en avant, un globe dans la main droite au bout de son bras tendu, semble un hercule de la foire qui soulève un boulet de canon. Au dedans il y a des peintures, des bas-reliefs, des escaliers de marbre, des balustres de bronze ; puis des corridors nus et sombres, qui ressemblent aux voûtes d’une cave. « Voilà, me dit-on, le plus beau monument du monde; il est construit tout enticr en fer et en pierre : il n’y entre pas un morceau de bois. » Les Américains ont une manière à eux et toute positive de prouver la beauté a'ane œuvre
d'art : ils en jugent par la dépense et par l'excellence des matériaux.
26 juin.
La question financière préoccupe tous les esprits. Le papier-monnaie, avec lequel le gouvernement fédéral pourvoit depuis trois ans aux charges de la guerre, et qui la semaine dernière valait encore 50 pour 100, vient de tomber soudainement à 34 ou 35 pour 100. L'or s’est élevé jusqu’à près de 300 sur le marché de New-York. On se demande si ce n’est pas le commencement de la grande débâcle. A supposer même que le cours de l'or
doive rester quelque temps stationnaire, il est difficile que le gouvernement ne perde pas bientôt la faculté de battre monnaie avec du papier. Jusqu'ici on a pourvu au présent, mais sans souci de l'avenir. On a emprunté démesurément et sous toutes les formes. Je trouve des optimistes qui me disent d’un air de patriotisme offensé : « En trente ans, la dette sera payée. » Alors pourquoi ces mesures extrêmes qui avouent la détresse? Pourquoi l'emprunt de 200 millions de dollars voté le 9 mars dernier et payable en papier porte-t-il un intérêt de 6 pour 100 en or, c’est-à-dire, au taux actuel, un intérêt véritable de 17 ou 18 pour 100? Pourquoi le remboursement, promis dans un délai de trente ou quarante années au plus, doit-il se faire en or, c’est-à-dire au double ou au triple du capital emprunté? Le trésor fédéral reçoit 200 millions de piastres, un milliard de notre monnaie; mais il les reçoit en papier, c’est-à-dire qu’il aura 400 millions tout au plus pour un milliard dont il se reconnaîtra débiteur. De plus, il lui faudra chaque année 60 millions en espèces pour payer les rentes : ce qui, dans le cas même où l’or redescendrait au cours de 200, ferait 12 pour 100 d'intérêt. À ces déboursés annuels ajoutez l'amortissement du capital fictif que l’on reconnaît au créancier, ajoutez enfin l’immunité privilégiée de l'impôt sur le revenu, et vous aurez une idée des conditions exorbitantes auxquelles se contractent les emprunts des État-Unis. Aussi les pessimistes prédisent-ils qu'après la guerre, quoi qu’il arrive, la hanqueroute est certaine. La bonne politique, à défaut de conscience, ordonnerait de sauver à tout prix le crédit et la probité de l’État; mais les Américains n’ont qu’à un faible degré la notion de l'État : ils ne sentent pas leur parole engagée avec la sienne, L'État n’est pour eux qu'un étranger
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PHILADELPHIE ET WASHINGTON aT
dont ils veulent être indépendants, parce qu’ils n’ont pas besoin de son appui. Le sentiment national existe, mais le lien national n’est pas encore formé. Capable à l’occasion de grands sacrifices, mais plus dévoué à la patrie que fidèle à l’État, l'Américain ne peut le concevoir comme une personne morale dont il ait à conserver l'honneur et à respecter les engagements. Il est bien à craindre qu'au jour de la liquidation dernière le peuple ne se sente lié par aucun vote des législatures précédentes, par aucune signature de ses magistrats, et ne préfère une banqueroute commode à l'ennui des impôts prolongés. On dit que la guerre est utile pour fortifier l'esprit national, qu'il est bon qu'il y ait une dette perpétuelle pour unir le peuple dans le sentiment d’une obligation commune. J'ai grand'peur qu'au contraire elle ne l'en dégnûte.
Ne cherchons pas entre nous et l'Amérique des comparaisons impossibles. Chacun de nous sait que sa fortune est inséparable de celle de l’État; mais ici la fortune de l’État et celle des citoyens ne sont point solidaires , et l’on discute froidement lequel serait plus avantageux, du remboursement où de la banqueroute. Ce mot terrible, avant-coureur chez nous de révolution et de ruine, certaines gens voudraient ici en faire le synonyme de délivrance. Si la nouvelle élection mettait le pouvoir dans des mains nouvelles, les maîtres du jour voudraient-ils accepter l'héritage onéreux de leurs prédécesseurs ? A quoi bon s’appauvrir en acceptant des charges qu'on peut répudier d’un .ät de plume? Les capitaux trouveraient ailleurs un meilleur emploi, et la nation a toujours le droit de se dispenser elle-même de ses propres eng gagements. En définitive, la banqueroute n’est qu'une manière plus simple et plus expéditive d’éteindre la dette. Que ce so-
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phisme, déjà trop répété, pénètre dans les esprits, et la répudiation de la dette est certaine.
Voilà ce que me disent des observateurs peut-être un peu chagrins, mais certainement impartiaux. Ils nous reprochent de trop juger l'Amérique d’après ses vertus passées. A les entendre, s’il y reste des habitudes, des souvenirs de son ancienne liberté, elle en a perdu les principes. Ce qu’on admire surtout dans la liberté américaine, c’est qu’elle est non pas un édifice abstrait, fondé sur des théories, mais un fait puissant, enraciné dans la coutume, et le résultat d’une indépendance locale plus forte que tous les pouvoirs. L'heure n'est-elle pas venue où cette indépendance locale va périr? Déjà la guerre civile a rendu nécessaire un lien plus étroit entre les membres indociles de ce grand corps divisé; mais est-il bien sûr que la liberté résiste à cette concentration de pouvoir ? Un gouvernement que les lois désarment trouve dans leur impuissance une excuse trop facile à l'arbitraire. Dernièrement deux journaux de New-Yor! — si je ne me trompe, le World et le Daily News — publièrent une fausse proclamation du président qui appelait aux armes 400,000 hommes. Ce n'était pas une caloue, puisque la nouvelle s’est vérifiée. C’était un faux, le plus odieux des délits de presse. Pourtant comment faire ? Il n'y a pas de lois sur la presse. La seule action judiciaire possible est celle en diffamation, réservée aux individus, et dont la tradition constitutionnelle ne permet pas l’usage au gouvernement. Alors que fit-on? On mit la main sur les journaux, sur les journalistes ; on laissa huit jours durant les scellés sur les presses, jusqu'à ce qu'on eût trouvé le coupable, qui reste renfermé au fort Lafayette. Les démocrates s’indignent; mais à qui la faute? Il faut bien que l'administration se défende, La faute est
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de ne pas comprendre que les lois répressives sont moins une menace qu'une protection pour la liberté.
27 juin.
J'ai vu hier M. Charles Sumner, assez connu pour que je me dispense de faire sa biographie. Tout le monde sait le rôle courageux que joue dans le congrès, depuis vingt années, ce généreux et infatigable défenseur de la liberté humaine. Tout le monde se rappelle le scandale de cette séance mémorable où un homme du Sud, un député, vint en plein sénat assommer lâchement par derrière, et sur son fauteuil, l’orateur trop éloquent de la cause aboliioniste, — haut fait qui d'ailleurs lui valut de son parti un gourdin d'honneur, à pomme d’or, avec cette inscription : Hat him again. C'est par ces aménités parlementaires que le Sud préludait à la guerre civile. M. Sumner s’est relevé, grâce à Dieu, plus redoutable et plus honoré que jamais. L'État de Massachusetts l’a réélu sénateur avec une unanimité touchante. Ses collègues lui ont confié les importantes fonctions de président du comité des affaires étrangères, et c’est au milieu des notes et des documents diplomatiques que je le trouvai la première fois, trop occupé pour que je pusse prolonger ma visite. Je suis retourné chez lui hier dimanche ; il m’accucitiit avec une grande bonté et voulut bien s’entretenir longuement avec moi.
M. Sumner est un homme grand, à traits un peu lourds, à figure intelligente et bonne. Sa manière est flegmatique, simple, cordiale, pleine de droiture et de sincérité. Il a conscience de son mérite, mais sans vanité aucune et sans cette fausse modestie souvent pire que la vanité.
Érudit, curieux de toutes les choses nouvelles, sachant sur le bout du doigt notre littérature et notre histoire, il a immensément lu, appris et retenu. Dans notre causerie longue et rapide, il a passé en revue bien des hommes et bien des époques. A vrai dire, il est bien plus philosophe qu’homme d’État. Sous son apparence calme, c’est une sorte d’enthousiaste plein de foi dans sa mission morale et dans l'idée maitresse à laquelle il a dévoué sa vie. C'est l’homme d’un principe plutôt que le chef d’un parti.
J'entends dire qu'il néglige un peu la diplomatie pour s'occuper de ses chers nègres, dont il est le défenseur atlitré et en quelque sorte le père adoptif. Voilà la pensée noble sans doute, mais trop exclusive peut-être, à laquelle il a consacré sa vie, Hier le contentement rayonnait sur sa figure : il venait d'obtenir dans le sénat l’abolition de la loi, odieuse d’ailleurs, qui refusait aux nègres le droit de témoigner en justice. Sa motion fut repoussée d'abord; il revint à la charge et triompha. Comme il m'exposait sa politique, immobile dans son fauteuil, d’une voix grave et d'un ton presque religieux, il me disait : « L'homme d’État doit se guider par la lumière immuable des principes, comme le marinier par l'étoile du matin.» Et ce langage solennel tombait naturellement de ses lèvres comme la langue intime et familière de ses pensées. Je crois que ce seul mot suffit à le peindre. Vous le voyez maintenant, cet homme d'esprit élevé et de loyale conscience, ce philanthrope convaineu, propagateur, j'allais presque dire prédicateur persévérant de la grande réforme morale dont le triomphe est son unique ambition. On le blâme d'aller toujours droit devant lui, guidé, comme il le dit lui-même, par la lumière des principes, sans faire aux préjugés les concessions que la politique
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FHILADELPHIE ET WASHINGTON
exige, et de ne pas assez louvoyer parmi les écueils qui menacent les libertés publiques. On ajoute même qu'il sacrifie parfois au droit des nègres les droits essentiels des citoyens. Quand cela serait, c’est le défaut commun des idéalistes : comme ces soldats de Villars qui jetaient leur pain pour courir plus vite à la bataille, ils oublient le bien nécessaire de tous les jours pour la glorieuse conquête d’un bien superflu; mais en vérité est-ce done un bien superflu que d'en finir avec l'esclavage et de réhabiliter l'Amérique parmi les nations du monde? Plût à Dieu que la république eût compté dès l’origine beauconp de fanatiques de son espèce!
En sortant de chez M. Sumner, j'allai faire une excursion sur le Potomac. L’équipage était cosmopolite, composé de toutes les légations européennes, nos hôtes, le capitaine A... et sa famille, représentant seuls l'Amérique. Je devais cette bonne fortune à l’aimable intervention de notre chargé d’affaires, M. Louis de Geofroy, toujours si amical et si sympathique aux voyageurs français. Nous nous embarquons au Navy-Yard sur un bateau de l'État, ancienne prise de guerre, qui sert aujourd’hui de yacht au président. J'admire ce beau fleuve, large et profond comme un lac, cès vaisseaux armés, ces barques à voiles, ces rives chevelues, et ces riches feuillages où le rose printanier des premières pousses se mêle à la verdure argentée et aux couleurs plus sombres de l'été. Le but de notre promenade était Mount-Vernon, l’aneienne résidence de Washington, vendue il y a quelque vingt ans par le dernier héritier du nom pour payer ses dettes, mais rachetée aussitôt par une société de dames patriotes, qui en ont fait un lieu de pèlerinage et de souvenir, Quand les confédérés menaçaient la capitale, Mount-Vernon, qui n’en est pas éloigné de plus de vingt
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milles, resta isolé dans l’espace incertain laissé vide entre les armées. Aujourd’hui la vieille demeure n’est
plus exposée qu'à la visite irrégulière de quelque bande
de guérillas malapprise. Voici déjà les forêts touflues, les grands chênes, les prairies, et la blanche maison sur la colline, à demi dérobée sous l’ombrage. On nous annonce alors que l'heure avancée ne nous permet pas de mettre pied à terre. Nous rebroussons chemin, et les dames se
consolent par une rasade de mant julep, boisson natio- M
nale aromatique tout imprégnée de feuilles de menthe. Je les imite, mais timidement, mélangeant la liqueur suspecte d’une forte-ration d’eau pure. Mais, hélas! il fallut bien vite avouer l'avantage des têtes saxonnes sur les têtes latines, et tandis que mes compagnons, ranimés par le généreux breuvage, semblaient redoubler de bonne humeur, j'allais mélancoliquement admirer à l’écart les magnificences d'un de ces couchers de soleil d'Amérique, dont jamais voyageur ni peintre n’ont pu faire un assez merveilleux tableau.
La journée avait été brûlante et finissait par un vaste embrasement. Figurez-vous un ciel diapré, des nuées violettes et brillantes, dont les contours, noyés dans une lumière de pourpre et d'orange, se mariaient insensiblement à l’azur pâle. Sur les eaux huileuses et dormantes, il y avait un jeu mobile de rubans argentés et de bandes vives, éclatantes comme des ruisseaux de feu; — plus près, une espèce de fournaise rouge où petillaient des flammes bleues; et à nos pieds enfin, un bleu sombre et déjà nocturne, où trainaient les dernières lueurs de l’incendie. Rivière, forêts, rivage, tout avait disparu : il n'y avait plus que des couleurs.
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28 juin.
J'allai hier au théâtre. On jouait Ali-Baba ou les Quarante Voleurs. La représentation commença par une longue et déchirante ouverture, entremêlée de valses, de polkas, d’adagios mélancoliques, de tutti grinçants à réveiller les morts, et terminée par une stretta triomphale avec tonnerre continu de grosse caisse. Enfin la toile se leva sur les quarante voleurs, réduits à quinze, mais d’un aspect vraiment terrible. La salle entière trépignait. Ils reparurent cabriolant dans des chevaux de carton, tandis que des marionnettes figuraient au second plan la suite de la cavalcade. Alors l'enthousiasme fut an comble, mais un enthousiasme sérieux et convaincu, comme jamais nos gamins du boulevard n’en éprouvèrent aux féeries et aux mélodrames de la Gaité. L’'Américain n'est pas encoré dédaigneux ni difficile. Avec son sens sagace et pratique, ce n’est au fond qu’un grand enfant robuste qui s'étonne et s'amuse de tout.
.….. Je retrouve ici mon premier maitre de politique américaine, le lieutenant C... Ce n’est pas seulement un républicain, c’est un radical, et nous avons déjà rompu quelques lances. Comme tous les Américains, il pousse l'infatuation nationale au delà des limites polies et permises. La démocratie est son oracle, son dieu, etil ne permet pas qu'on la distingue de la liberté. Si je lui réponds que la volonté populaire doit encore avoir ses limites, et que si elle exerce en Amérique le règne absolu dont il parle, elle assure moins la liberté qu’elle ne prépare la tyrannie, il me réplique brutaiement que je suis Français, que je n'entends rien à la liberté, et que je n’ai pas le droit de juger son pays. Bref, il m’a fait une pro-
fession de foi, celle de son parti, où je vois un signe curieux de l'esprit public. — Les Européens, me dit-il, sont nés esclaves; ils l'ont toujours été, et ils le seront toujours. L'Amérique seule connaît la liberté.
— Oh! lui répliquai-je, rabâttez un peu de votre hauteur. Il sied mal d’être arrogant quand on n'est pas sans reproche. I! y a biez des ombres à votre merveilleux tableau de la liberté américaine. L-dessus je lui énumérai la suspension de l’habeus corpus, la violation de la liberté de la presse, la suspension de la justice légale au profit des tribunaux militaires, les arrestations secrètes, les emprisonnements arbitraires, et toutes ces usurpations qui sont le triste cortége de la guerre civile. Je lui demandai si c'était là ce qu'il appelait la liberté. — C’est la liberté, si nous l'avons voulu. Nous avons le droit de suspendre l’habeas corpus; la constitution nous le donne. Nous suspendonsle jugement par jury, parce que nous sommes sous l'empire de la loi martiale et sous un régime d’exception. M. Seward se vante de n'avoir qu'à agiter sa petite sonnette pour faire emprisonner n'importe qui. Cela est vrai, mais derrière lui il y a le peuple américain qui le dirige. Laissez frapper les rebelles et les traitres, n'invoquez pas pour eux l'impunité. Nous voulons la loi martiale, entendez-vous ? Nous la voulons, et voilà pourquoi nous sommes libres.
— Je ne vous le reproche pas : je crois la loi martiale nécessaire. Je vous reproche de ne pas sentir la grandeur de votre sacrifice. C’est un germe de dictature qu'un pouvoir révolutionnaire. Prenez garde que la mauvaise herbe ne s'enracine. Vous refusez de voir le danger : peu vous importe la liberté du voisin ! C’est le moyen de perdre la vôtre, et d'aller quelque jour donner tête baissée dans le despotisme.
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| — Ne parlez pas de despotisme : c'est nous qui avons 4 voulu, nous qui avons voté l’abdication temporaire de | nos libertés. C’est la preuve que nous sommes libres, et À que vous ne le serez jamais.
J'objectai les droits de l'individu. — Il ne s’agit pas, reprit-il, des droits de l'individu, mais des devoirs du citoyen. Le droit d’un seul ne doit rien peser dans la balance contre le bien public et la volonté nationale.
— Allons, lui dis-je, finissons-en. Je connais vos théories. Nous les avons pratiquées sous la Convention na- 4 tionale. Vous croyez découvrir une idée neuve, et vous NI ne faites que bégayer les sophismes du comité de salut 1 public.
Voilà, n'est-ce pas? une opinion curieuse dans la bouche d’un Américain, et qui conviendrait mieux à un jacobin d'Europe qu'à un whig du Massachusetts. Nous croyons les Américains fous de leur indépendance individuelle, et voici qu’une école s'élève qui la nie au nom du salut publie, et qui met la liberté dans l'obéissance à la multitude. Une longue paix énerve les vertus militaires d’un peuple, peut-être une trop facile indépenlance énerve-t-elle ses vertus politiques. — L'amour de à l1 liberté, comme foutes les passions humaines, s'endort 2 quand il n’est pas coinbattu. Les Anglais, tenus en haleine par une aristocratie groupée autour d'un trône, n’ont jamais attendu leur liberté que d'eux-mêmes et de leur éfense énergique des droits qu'on leur avait reconnus. Les Américains semblent avoir pris l'habitude de s'abandonner sans résistance au pouvoir démocratique. Douter de la démocratie, se défier de ses erreurs ou de ses exigences, est devenu pour eux un crime de lèse-patrie.
Quand les États rebelles eurent voté la guerre, le peuple enticr suivit en masse; les plus hésitants obéirent à
l'impulsion générale, ei sauf une poignée d'hommes courageux qui furent en butte à toute sorte de persécutions cruelles, nul n'osa plus défendre les lois de l’Union contre la majorité qui les avait violées.
Il en est de rnême ici. La légalité n’a plus pour défenseurs que les ennemis publics. Un pouvoir matériel nouveau s’est élevé, l’armée, moyen de domination pour l'État. L'arbitraire, chose nouvelle, a paru plus commode qu'une réforme légale. Un exeès de presse est pun: par un coup de violence; un soupcon des ministres emprisonne un homme. Le représentant d’une puissance européenne me racontait qu’un de ses nationaux, quoique étranger, avait été mis en prison pour refus de se soumettre à la conseription. On l'y avait laissé plusieurs semaines, et le secrétaire d'État, pressé de faire justice, avouait naivement, comme un célèbre magistrat royaliste de la Restauration, que le temps passait bien vite, et qu’on l'avait oublié (4).
2 juillet.
Je connais enfin M. Seward. Il m'invita l’autre jour à venir le voir au ministère. On me fit entrer dans un salon aux murailles nues, aux meubles dépareillés, orné de l'indispensable pot d’eau glacée américain, de là dans un
(4) J'adoucirai plus loin ces jugements trop sévères, J'ai maintenu à dessein ces premières impressions du désappointement auquel nous exposent les illusions entretenues chez nous par certains admirateurs extrêmes de l'Amérique. Les États- Unis ne sont pas assez loin de l'Europe pour qu'on puisse y bâtir je ne sais quelle Salente fabuleuse de la démocratie. Ce n’est pas servir la cause de la liberté que de la travestir.
cabinet enc chêne et d’:
de cuir et € un petit ho broussaille « el narquois, tuelie, qui x bone hume il est vrai q il n’a rien d ya dans se son accueil laisser-aller distinction n nale, ni très c'est-à-dire pensée, et u Cependant il délié, une v à des choses les qualités s mais l’éducat du pays, le !
bien forcé de Palmerston, « vée, ni les él locrate, M. S américain sa muré dans sa œil bien Sag:
geoises une |; les favoris de Aussi ne
àS COUcutions contre
ir dé natériel on pour )mimode ui: par
empri- Ce EUrOquoique se SOU usieurs justice, royaliste | vite, et
let.
re jour à un salon orné de dans un
ères. J'ai appointe-
stir.
chez nous es Étatspuisse y icratie. Ce
cabinet encombré de meubles de toute sorte, bureaux de chêne et d’acajou, sphères terrestres et célestes, fauteuils de cuir et de soie. Puis M. Seward entra. Figurez-vous un petit homme souple et leste malgré son âge, avec une broussaille de cheveux blancs mal peignés, un nez aquilin et narquois, une bouche édentée, mais ironique et spirituelie, qui vous regarde avec des yeux noirs pleins de bonne humeur et de malice. On l'appelle ici un jésuite; il est vrai que ni dans son esprit, ni dans ses manières, il n’a rien de la rudesse ni de la raideur américaines. Il ya dans ses gestes, dans ses vêtements négligés, dans son accueil plein de bonhomie, une désinvolture, un laisser-aller plébéien où perce toujours une nuance de distinction naturelle. Sa conversation n’est ni très-originale, ni très-brillante; elle a gardé l'allure de son pays, c'est-à-dire une lenteur, une solidité un peu massive de pensée, et une simplicité un peu terne dans l’expression. Cependant il circule à travers tout cela un fil souple et délié, une veine de finesse native qui donne du piquant à des choses fort simples. La nature lui a donné toutes les qualités subtiles que nous appelons l'esprit français ; mais l'éducation américaine, les coutumes démocratiques du pays, le terre-à-terre général des intelligences, l'ont bien forcé de se mettre au niveau. On le compare à lord Palmerston, dont il n’a pourtant ni la scholarship achevée, ni les élégances mondaines. Avec l’étoffe d’un aristocrate, M. Seward garde l'apparence du vieux politique américain sans raffinement, sans prétentions, et claquemuré dans sa parte. Il n’est pas besoin cependant d’un œil bien sagace pour découvrir sous ces allures bourgeoises une largeur d'idées trop rare parmi les élèves et les favoris de la démocratie américaine.
Aussi ne l’aime-t-on guère. On l'accuse d'être un
Machiavel, un homme sans croyances ni principes : reproche vulgaire des esprits bornés aux esprits supérieurs. On se fonde sur ce qu'ayant été dans le sénat le chef et l’orateur du parti abolitioniste, il se montre au ministère le plus prudent et le plus modéré des ennemis de l’esclavage, comme si cette union d’une politique tolérante à une opinion ferme ne lui faisait pas honneur. On lui reproche aussi d’avoir accepté le ministère d’État du président Lincoln, dont il avait été le concurrent aux élections dernières, comme si un antagonisme personnel ne devait pas céder à une foi commune. Le fait est qu’il ne ressemble pas assez à ses compatriotes pour les satisfaire; il a des vues trop hautes, un sens critique trop fin, trop de douceur naturelle et peut-être aussi d’indulgence calculée pour flatter les passions brutales d'aucun parti. De tous les Américains, c’est peut-être le plus capable de porter avec dignité le portefeuille, aujourd'hui si incommode, des affaires étrangères, et, passez-moi le mot, de servir de tampon entre l’humeur malveillante des puissances européennes et la rudesse agressive de ses concitoyens. Îl ne partage nileur monstrueuse vanité nationale, ni leur insupportable admiration d'eux-mêmes, ni leur confiance belliqueuse en leurs propres forces. Sa politique extérieure, sans être humble ni servile (il l'a bien prouvé par sa verte réponse aux accusations de la chambre des lords), se résume en un mot : la paix. Vous ne voyez ici que brûlots prêts à se lancer sur l’Añgleterre et sur la France. Quant à lui, il pense que l'Amérique a bien assez de sa guerre civile pour ne pas chercher de nouveaux ennemis. Je m'attendais du moins à le trouver violent et intraitable sur la question du Mexique; mais il m'a dit : € Tant que ce métier coûteux plaira à la France et aux mexicains, tant pis pour eux ; ce n’est pas à nous de nous
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en plaindre, à nous qui du reste avons pareil péché sur la conscience. » Quand les envoyés du Sud furent pris sur le Trent, M. Seward seul insista pour qu'ils fussent rendus, jouant sa popularité pour le bien public. L’outrecuidance yankee ne lui a jamais pardonné cet acte de bon sens et de patriotisme. Il est Jà comme isolé dans son ministère d’État, mais au fond tenant, je crois, tous les fils de la marionnette appelée gouvernement. Il lui importe peu que son pouvoir soit caché, pourvu qu'il soit réel. Les trois quarts des Américains croient ou feignent de croire que M. Lincoln est son maître, que la volonté ferme, persévérante du président "et en mouvement cet ingénieux et subtil instrument. Quelques autres pensent au contraire que M. Seward est la petite bête intérieure et invisible qui anime la charpente plus lourde du président. C’est un de ces hommes qui ne cherchent leur satisfaction ni dans le bruit ni dans l’exercice fastueux de l'autorité, mais dans le spectacle que leur donne à euxmêmes, au fond de leur cabinet, le rôle qu'ils jouent devant le monde. Il consent volontiers à passer pour dune et à rester confondu dans la foule; le demi-sourire malicieux qui lui échappe trahit seul l'ironie intérieure et le sentiment calme d’une supériorité discrète. Jamais il ne se donnera le sot plaisir d'humilier les autres; il lui suffira de savoir qu’il les domine. Ouvert, facile, accessible à tous, sachant plaire, mais sans se livrer, 1l les traite avee celte aisance familière des hommes heureusement nés à qui leur bonne humeur fait prendre leurs semblables en pitié plutôt qu'en haine : figure attachante, originale, et que je définirais volontiers un diplomate aristocrate dans la peau d'un bourgeois américain.
Son fils, M. Frédéric Seward, sous-secrétaire d'État, m'a promenc en voiture aux environs. Le voisinage im
médiat ‘de la ville est poudreux et aride; on y bâtit une ceinture de forteresses. Hier encore c'était une campagne solitaire, à présent c’est un atelier et un champ de manœuvres : fossés, murailles, redoutes, routes stratégiques, toute espèce de vilains terrassements déparent les collines. Cependant le magnolia fleurit dans les vallons humides, le chèvrefeuille sauvage, blanc, délicat et odorant comme l’azalée, la vigne aux larges feuilles y Suspendent leurs guirlandes. Des chênes robustes, des châtaigniers en fleur, des hêtres, des platanes se pressent sur les pentes où rampent à leurs pieds le feuillage sombre de l’arbousier et la branche élégante et fine du laurier sauvage. Çà et là un ruisseau frais et tranquille, où gisent des troncs d'arbres déracinés pendant l'hiver, coule en travers du chemin. Plus loin, la destruction recommence; la terre est jonchée de grands arbres abattus, à la place desquels s'élèvent des baraques pleines de malades et de mourants.
Les environs de Washington ne sont qu’un immense hôpital. Le service même de la ville et des forts est fait par une garnison d’invalides. J'ai vu l’ancien asile bâti autrefois par le général Scott pour ses compagnons d'armes blessés du Mexique. C’est une jolie maison, dans un parc anglais, d’où la vue ‘étend sur la plaine et sur le dôme imposant du Capitole qui rappelle Saint-Pierre de Rome. Mais tous les hôpitaux ne ressemblent pas à celte maison de plaisance, retraite de quelques vétérans privilégiés. Rien de plus triste que ces pauvres hangars de planches près desquels se trainent quelques convalescents faibles sous l'uniforme gris des soldats invalides. L'un d’eux est l'hôpital des chevaux : c’est là que s'allume tous les soirs Le bûcher dont le vent d'est rabat
sur la ville les émanations fétides.
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Je com coin et m Unis. C’e trat supr shake ha On dit qu d'armée, poignées formalité La disc de la riv finances. À et de faire fractions « représente venteur di On le rega financier d consisté à sions à la prunter q laisse une est-il que deux chefs d'éclater a bill sur l’o M. Chase ; presse de 1:
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és ! Je compte sur M. Seward pour me présenter à M. Lina i coin et me faire serrer la main du président des Etatsge A Unis. C’est une faveur qui ne se refuse guère, le magisee ! trat suprême de la république ayant pour fonction de MOT D shake hands à loute heure avec tout le genre humain. ps Æ On dit que l'année dernière, rendant visite à un corps SET A d'armée, il passa tout le jour à distribuer cinquante mille eat ë i poignées de main. Telle est l’unique, mais impérieuse illes Ÿ M formalité de l'étiquette républicaine. 8 des k La discorde est dans le ministère. Il n’est question que Cpres de la rivalité du ministre d’État et du ministre des uillage finances. M. Lincoln a eu jusqu’à présent l’habileté d’unir line du et de faire vivre en harmonie dans le cabinet les deux nquille, fractions opposées du parti républicain. M. Seward y l'hiver, représente les modérés, et M. Chase l'abolitioniste, l’in- MONTE) venteur du papier-monnaie, y représente les radicaux. es abat- On le regarde ici, à Lort ou à raison, comme le premier eines de financier du monde. Il me semble que toute sa science a | consisté à maintenir la barque à flot en jetant les provimmense
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sions à la mer. L'épreuve difficile n'est pas tant d’emprunter que de rendre, et je crains que M. Chase ne
su laisse une rude tâche à ceux qui le suivront. Toujours ns d'ar- est-il que son crédit chancelle, et que la discorde des Wie deux chefs, qui à longtemps troublé le ‘abinet, vient LEA d'éclater au dehors. La débâcle financière et l'échec d’un HRtre bill sur l'or qu’il vient de proposer au congrès ont décidé nt ss : M. Chase à offrir sa démission. L'opinion publique le os presse de la reprendre. M. David Tod, ancien gouverë Re neur de l'Ohio, refuse le ministère, et nul ne parait
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d'humeur à lui succéder. Rentrera-t-il? C'est la question. S'il rentre, l'influence de M. Seward en sera amoindrie. Ce serait un grand malheur si jamais le secrétaire d'État quittait le ministère.
CS
3 juillet.
J'ai fait hier une excursion dans la wilderness, aux Great-Falls du Potomac. J'ai loué une de ces petites voitures aux roues fines comme des dentelles, aux ressorts minces comme des aiguilles, et cependant si solides qu'on les fait bondir dans les mauvais chemins pardessus les grosses pierres et les fossés sans qu'elles se brisent jamais. Mon conducteur était un nègre, ancien esclave de la Virginie, du type africain le plus prononcé. Jamais je n’ai vu mâchoires plus saillantes, bouche plus béante, lèvres plus épaisses, râtelier plus semblable à des dents de chevaux.
La route des Great-Falls ou plutôt celle de Harper s- Ferry traverse le faubourg de Georgetuwn, et suit l’aqueduc qui fournit les eaux de Washington. Elle longe
d'abord un grand bras de mer qui s'enfonce profondé- .
ment dans les terres, plus semblable à un lac qu'à un golfe. La colline en face de nous baignaït son frais manteau de verdure dans l’eau dormante, et la teignait à ses pieds d’un long reflet d’émeraude. Sur sa pente escarpée des trains de bois roulaient, comme dans les Alpes, de gros troncs d'arbres dépouillés jusqu’à la rivière. De notre côté, de belles prairies s’inclinaient jusqu'au rivage, peuplées de grands troupeaux rassemblés sous des groupes de chênes. Le long du chemin courait un canal bordé de platanes. C'était déjà la solitude, mais envahie par les travaux militaires qui entourent partout la capitale; çà et là quelques maisons blanches, et surtout des fourgons, des équipages, des campements de soldats, des pelotons de cavalerie; plus haut, sur les plateaux élevé
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Bientôt nous quittons la vallée, le chemin rahoteux s'engage dans un étroit ravin dont j’admire la végétation luxuriante : de hauts chènes de toute forme, de toute couleur et de tous feuillages, soit lustrés et sombres, soit tendres et cendrés, soit aux feuilles larges et charnues, soit aux feuilles minces, légères et délicatement ciselées, ceux-ci droits et décidés, ceux-là languissants et pleureurs ; puis des platanes, des hêtres, des érables, beaucoup d’autres arbres qui me sont inconnus. Plus haut, nous vimes s'étendre à nos pieds la vallée où la rivière n’était déjà plus qu'un large et gracieux torrent mêlé d’iles vertes. Nous les suivimes longtemps à micôte, dans une forêt maigre, mais fraîche, et capricieusement mêlée de tous les arbres de la création : il y avait là ceux de nos pays et les arbres de Virginie, une sorte de pin aborigène aux touffes grises, le chêne nain à côté du chêne monumental, et au milieu de ce désordre la foule parasite des vignes et des lianes passait d'arbre en arbre et de buisson en buisson. Nous montions toujours (quand je dis nous, je veux parler de moi et de mon nègre, oubliant qu'en ce pays un nègre est une chose neutre et ne se compte pas); nous marchions sans voir âme qui vive, sans entendre autre chose que les cris des oiseaux de proie ou le murmure lointain du Potomac, dont nous apercevions quelquefois au fond de la vallée la nappe blanche et bleue, les rives verdoyantes et les îles chevelues. Nous gagnâmes un plateau désert, coupé de broussailles et de maigres prairies, où nous retrouvons à peine la route. Ici la solitude absolue, de toutes parts un vaste horizon de forêts, de temps en temps une clairière, une maison ruinée servant d’étable
et d'abri nocturne à quelques bestiaux abandonnés. Nous nous lancons sur un chemin rapide qui se glisse dans un vallon, sous un bois de pins, puis sous des châtaigniers en fleur. Enfin voici le village, une sorte de terre-plein déblayé, deux ou trois baraques de planches, un canal, une écluse et des bateaux qui passent : c’est le hameau des Great-Falls, composé d’un cabaret et d’un corps-degarde. J'y laisse cheval et voiture, et seul avec mon nègre, guidé par le bruit des cataractes, je m'engage à travers hois.
Rien de gracieux et d'agreste comme cette libre végétation, ces fourrés épais où la serpe n'a pratiqué que des brèches capricieuses, aussitôt réparées par la nature vierge. Les fleurs y foisonnent; de brillants papillons et de petits oiseaux y butinent. Le magnolia S'y épanouit au soleil dans les lieux humides, avec le chèvrefeuille sanvage et ces beaux bignonias grimpants à fleurs de lis que nous eultivons dans nos jardins. Le fracas grandit : encore un pas, et nous sommes au bord de la coupure profonde où la lourde rivière a creusé son lit. Elle tombe de marche en marche au milieu d’un pêlemêle de roches immenses et déchirées. J'ai longtemps admiré ce combat terrible des saux et de la montagne. Le tonnerre de la cascade semblait une clameur immense de mille voix confondues; je croyais parfois y démêler le cri d’une poitrine humaine, et dans les jets d’écume qui bondissaient au sein du tourbillon, il me semblait voir s'élever et disparaître des bras humains désespérés. Le Potemac vient d’une vallée large et riante, bordée de forêts épaisses, et s'enfonce dans nn ravin tortueux, non cependant inaccessible, où je suis descendu en m'aidant des pieds et des mains. J'ai trouvé là, à l'auri d'une falaise de granit, une petite plage douce où le remous
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limpide vient s'endormir à deux pas de la chute. J'y ai pris un bain délicieux dans une eau tiède .et dormante, tout près d’un flot rapide qui m'aurait roulé et englouti comme une feuille. Je suis resté trois heures dans ce désert, suivi toujours de mon fidèle Africain, qui était bien le plus patient, le pius discret serviteur du monde. J'aurais pu y errer bien des jours sans voir d'autre figure humaine. Nulle part je n'avais senti cette impression solennelle de la solitude et ce plaisir sauvage de la liberté.
Un orage nous mit en fuite, et tout à l'heure je dinais à Willard-Hôiel, gravement assis près d’une figure noire, attentive à chasser les mouches en éventant ma seigneurie. Je vous écris dans une chambre étouffante, au souffle empesté des cuisines, au bruit d'une machine à vapeur située sous mes fenêtres. Je suis souffrant, la chaleur est extrême. Chacun me conseille de fuir cette ville malsaine et brûlée, où viennent aboutir toutes les immondices de l’armée. J’abandonne Washington, sauf à y revenir plus tard, et je m'achemine demain vers New-York.
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Une fête nati York; l'ile néral Dix e — Invasion vage et l’a de l'Union partis.
Il y a qu sa vulgaire aujourd’hui saurais vou amitiés con ligure de co au sortir de
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