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prospérer seuls. Ils disent qu'ils armeront le pouvoir central d’une autre force que la constitution des États- Unis, et que, venus plus tard, ils sauront profiter de l'expérience du voisin pour fonder quelque chose de plus sensé et de plus durable.
Ce n’est pas que la nation nouvelle soit unanime. La vieille discorde séculaire du Haut et du Bas-C: nada, bien que noyée dans ce projet d'union, comme un combat singulier dans la mêlée d’une bataille, a laissé des traces qui ne s’effaceront pas de sitôt, et, comme toujours, la menace des mécontents est qu’ils vont passer à l'ennemi, c'est-h-dire aux États-Unis. Autrefois le foyer de la révolte était au sein du pays français. Après la dernière insurrection, la politique sage et impartiale de l’Angle-
terre pacifia tout en accordant aux deux provinces des
constitutions séparées el libres avec une représentation égale dans le gouvernement; mais depuis plusieurs années, tandis que la partie française du Canada s’est réconciliée avec la domination étrangère, le Haut-Canada commence à son tour à murmurer.
Il y a vingt ans, la population du Haut-Canada était encore inférieure à celle du Bas-Canada : aujourd'hui elle lui est tellement supérieure qu’elle ne veut plus se contenter de l'égalité. Sa richesse a grandi à proportion, et les impôts se sont élevés avec la richesse. IL se plaint donc, non sans justice, de ne contribuer que pour une moitié au gouvernement, quand il contribue pour les deux tiers aux dépenses. De là ces troubles nouveaux, cette guerre civile au sein de la législature, ces menaces de révolte (au fond peu sincères), auxquelles l'Angleterre, toujours habile et modérée, a mis fin par le grand projet d'union nationale qui se discute aujourd’hui.
L'effet en fut immédiat : les francophobes du Haut-
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Canada, qui, disaient-ils, « ne s’en trouveraient pas plus pauvres d'un dollar, » s'ils ne voyaient plus jamais un Français dans leur pays, — qui se plaisaient à montrer sur la carte combien était artificielle la frontière des lacs ct ne parlaient de rien moins que de transporter derrière l'Ontario la frontière des États-Unis, abandonnèrent des
projets hasardeux dont, à vrai dire, depuis la guerre
civile et la maladie financière de leurs voisins, ils ne faisaient plus qu’une vaine menace. Ils avaient incontestablement raison quand ils disaient que tout les pousse dans le mouvement commercial de la république américaine : leur situation, le voisinage des États-Unis, ces lacs mêmes, qui, loin de les séparer, rendent entre eux les communications si faciles, — et nul doute qu’ils n’y fussent entrainés, si les questions de nationalité se décidaient uniquement par la position géographique des peuples. Leurs produits, au lieu de suivre la route longue et difficile de Saint-Laurent, encombrée la moitié de l’année par les glaces, s’écoulent par les chemins de fer et les canaux, qui les concentrent sur le marché de New- York. Mais la formation des peuples obéit à d’autres lois que ces causes à priori, auxquelles résistent souvent les habitudes et les traditions. Par cela seul qu'une population à gravité durant un ou deux siècles autour d'un certain centre politique, elle a contracté avec ses nationaux mille liens, mille affinités, qui, pour rester cachés, n’en seraient pas moins difficiles à rompre.
Ce n’est pas d’ailleurs sans regret que les Français du Bas-Canada voient disparaître leur nationalité ; aujourd’hui encore le Bas-Canada, tout anglicisé qu'il est par une longue habitude, demeure une province essentiellement française, parce que l’émigration n’en a que très-peu modifié les premiers éléments. IL üent à ses
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vieilles mœurs, à ses vieilles institutions politiques et religieuses, à ses vestiges de féodalité, au catholicisme conservé comme religion d'État. Rien de tout cela ne Sera ébranlé par la constitution fédérale; mais le mélange progressif de toutes les petites nationalités dont se composera l'union étouffera dans un temps plus où moins
- long le noyau de la nationalité française. Enfin le Bas-
Canada, en souscrivant à l’union nouvelle, renonce à ses traditions, et quiconque a seulement traversé ce pays sait avec quel amour on les y conserve. Tandis que la France d'Europe faisait bon marché du passé et se lançait dans toutes les voies que lui ouvrait l'esprit révolutionnaire, ce réjeton planté au delà des mers gardait l’ancien esprit
monarchique de la métropole, et nourrissait, sous une |
domination étrangère, toutes les vieilles coutumes qui disparaissaient chez nous; son isolement même le tenait à l'écart du mouvement révolutionnaire; il grandissait à sa façon, sans rien renier du passé, et tout ce que la domination anglaise a laissé subsister de français appartient plus à l’ancien régime qu'à la France moderne. On comprend que cette vieille société se plie mal au changement etse résigne avec peine à l'assimilation anglaise qui la menace. |
Elle s’y résigne pourtant, et à l'exception d’une cotcrie qui veut la ruine de tout gouvernement protégé par l'Angleterre, fût-il composé de Français, la reine n’a pas de sujets plus fidèles que les Bas-Canadiens. Presque toutes les familles de l'aristocratie de Québec ont contracté des alliances avec les Anglais, et parlent plus souvent la langue officielle que la linguc natale. Le gouvernement en est plein. Deux hommes qui m'ont accueilli avec une grande bonté, M. Duval, chief-justice, el M. Tessier, président de la chambre haute du parlement
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canadien, tout en gardant au fond du cœur un vif sentiment d'affection pour le nom français et pour la petite nationalité de leurs pères, m'ont paru les partisans dévoués de la couronne britannique. J'en dis autant de M. Taché, de M. Cartier, les deux ministres dirigeants du cabinet canadien, de M. Belleau, président de la chambre des représentants, et de bien d’autres. M. Taché, l'insurgé de 1837, le compagnon d'armes de Papineau, est aujourd'hui premier ministre et anobli par la reine sous le nom de sir Étienne Taché. Si j'en dois croire mes oreilles, M. Cartier, ministre de la justice, qui est, avec M. Mac-Donald, l’homme actif du cabinet, parle un anglais plus pur que son français bas-normand. Son alter ego politique est M. Brown, qui fut toujours le représentant des intérêts du Haut-Canada. En un mot, l'union est intime entre les hommes éclairés des deux provinces : ils comprennent qu'il faut faire disparaitre les distinctions de peuples avec les hostilités de races. Mais s’il y a une province que le système américain attire et menace d'absotber, ce n’est point l'Est avec ses institutions locales, ses vestiges d’aristocratie et son nationalisme obstiné, — c’est l'Ouest, province moderne, peuplée d'habitants nouveaux et formée sur le modèle de ses voisins des États-Unis. Le Bas-Canada, tout en maintenant son droit à l'indépendance locale et à la liberté politique, comprend qu'il ne peut rester dans | isolement, et que la formation d'une grande union coloniale est la garantie nécessaire de son autonomie. Il comprend que sans cet appui il sera infailliblement dévoré par le minotaure américain ou réduit à l'insignifiance. L'union nouvelle, qui le fait disparaître comme nation, le protége comme société indépendante, et c’est de toutes les combinaisons la plus favorable à ses intérêts.
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