‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 41 sur 56 · RITES · texte numérisé non relu

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Quant aux gens du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle- Écosse, de l’ile du Prince-Édouard, de Terre-Neuve, ils doivent sentir l'avantage qu’ils auraient à sortir de leur isolement. Leur situation géographique leur assure le monopole du trafic maritime du nouveau peuple le jour où, comme on l'espère, l'effort concerté de toutes les provinces aurait détourné de leur côté une partie du commerce qu'attirent aujourd'hui les grandes voies de communication et les grands marchés cosmopolites des États- Unis. On les dit pourtant mal disposés à tenter l’aventure et résolus d'avance à mettre à leur concours de lourdes conditions. De leur côté, les provinces hautes ont quelque répugnance à s'unir à ces lointaines colonies de

l'Est, que leurs relations attachent à la Nouvelle-Angle-

terre de la même manière que le Haut-Canada aux États de l'Ouest. Le parti américain, bien que fortaffaibli, n’est donc pas désarmé, et quand ses adversaires répondent que la loi d'attraction peut bien agir en sens inverse et absorber le Maine, le New-Hampshire et le Vermont dans la confédération nouvelle, ils oublient que les gros poissons ont souvent mangé les petits, mais qu’il n’est jamais arrivé que les petits aient mangé les gros. Néanmoins tout le monde a bon espoir. Qu'il procède soit d’une fraternité sincère, soit d’une haine et d’une jalousie communes, le lien moral sans lequelil n’y a pas de peuple, le sentiment national paraît formé. On croit que les résis- {ances s’évanouiront d'une part devant ce sentiment nouveau, de l'autre devant la sage politique de l'Angleterre, bien décidée à relâcher autant qu’elles le voudront les liens qui rattachent ses colonies à son empire (1).

(1) On sait que ces espérances ont été déçües : le projet d'union a échoué par l'opposition persistante de ces provinces

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Québec cst une vieille ville perchée sur un rocher, au bord du Saint-Laurent, entourée de vieilles fortifications délabrées. La ville basse s’étend sur le rivage, au pied de la colline, et comprend les quartiers commerçants et populaires. Le quartier aristocratique est dans la ville haute. On y monte par une rampe tortueuse, escarpée, qui passe. sous une poterne noire. Au sommet, dans un jardin qui fait face à la rivière, se dresse un obélisque où le patriotisme canadien a inscrit côte à côte les deux noms ennemis de Wolfe et de Montcalm. A droite sont les fossés et l'enceinte d’une citadelle moderne qui domine la ville. Du reste, ni églises, ni palais, ni monuments remarquables, mais la situation est admirable. De la terrasse qui sert de promenade, on a sous les yeux un tableau gracieux et tranquille qui ne lasse jamais : le port qu’on domine, le fleuve, tantôt calme, tantôt tourmenté par la marée, un horizon de promontoires et de montagnes brumeuses, la grande île voisine d'Orléans, les gros navires de guerre mouillés dans la r2de, les villages et les forteresses dispersés sur l’autre rive. Il y a le soir une heure charmante : c’est celle où les barques des pêcheurs remontent en louvoyant la rivière et où toute la flottille étend ses ailes blanches autour des gros vaisseaux de la rade; mais je vois tout cela dans une saison pluvieuse et triste. Je commence à me lasser de ces ruelles boueuses, de ces vieux porches croulants, de ces maisons nues comme celles des villages de montagnes et de tous les pays de grande froidure. Toute cette tristesse déteint sur l'esprit. Heureusement l'accueil obligeant que je trouve,

maritimes qui dès lors semblaient froidement l’accueillir. Aussi le parti américain a-t-il relevé la tête et menace-t-il sérieusement l’empire de la métropole.

la nécessité de faire bon visage à cette bonne vieille société qui met tant d’empressement à recevoir les Français de l’ancienne France, me tirent malgré moi de ma torpeur.

21 octobre,

Je mène une vie fort dissipée : bals, soirées, concerts, ne discontinuent pas. Je m'accommode très-bien de cette oisiveté, car tout le monde ici me témoigne une bienveil- Jance extrême, quelques-uns même une véritable amitié. Je ne suis déjà plus un étranger. Dans la famille de M. D..,, où j'ai établi mon quartier général, on me recoit comme un enfant de la maison; j'y reste des journées entières, j'y dine, j'y passe agréablement les heures longues et monotones de la soirée d'un voyageur, J'ai à me louer aussi de l'accueil excellent que m'a fait M. Gauüer, notre consul général à Québec. Il a voulu me mener lui-même chez le gouverneur, lord Monck, m'a présenté dans le monde, inscrit au cercle, m'a ouvert enfin sa porte avec une hospitalité tout américaine. A peine arrivé, je songe à repartir; mais en si peu de jours il me semble que je laisserai de vieux amis au Canada.

J'ai diné hier chez le gouverneur général. Que vous dirai-je de sa maison ? Elle ressemble à celle du vice-roi d'Irlande : appareil de prince quant à l'étiquette, extrême simplicité pour tout le reste. La table est entourée d'efticiers anglais en uniforme, tous courtois et distingnés. 11 n'ya rien à remarquer Îà que je n’aie vu en Europe : j'aime mieux vous montrer une soirée officielle chez un haut fonctiounaire canadien.

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sans ostentation ni vanité aucune, bien qu’il se promène au milieu du bal avec un uniforme chamarré. Lui-même il donne l'exemple et se mêle aux quadrilles sans rien perdre de sun sérieux. La maîtresse de la maison, qui n'est plus jeune, va de groupe en groupe, poussant les résalcitrants à la danse, ou bien danse elle-même par devoir, avec le même flegme imperturbable et le même air résigné. ]l y a là toute une foule d'hommes politiques Causez avec eux, vous les trouvez en général simples, bienveillants, éclairés, et, si j'ose le dire, un peu bourgeois, mais sans l'ombre d'affectation ni de ridicule. Ils ne cherchent pas à vous éblouir de leur mérite; ils n’ont pas l'air de considérer leur position comme une chose qui les élève beaucoup au-dessus de vous. Le gouvernement est pour eux une fonction comme une autre, et nou pas une distinetion qui les oblige à prendre de grands airs. /

Je fais la connaissance du premier avocat de la ville. Il a étudié en Europe. 11 me dit qu’à Paris le ton ampoulé de nos avocats l'étonne : ici les affaires se plaident tout simplement, à la bonne franquette, sur le ton de la conversation, et je vous jure que si l'avocat ne parle pas plus correctement que le causeur, les audiences de la haute cour doivent ressembler aux séances d’un conseil municipal de eampagne. Ces hommes-là ne comptent pour rien la farme ; c'est à vous de découvrir sous leurs propos insignifiants ou rustiques le bon sens, le mérite solide, là droiture de jugement qui y est cachée.

[y a dans la société de Québec deux courants distincts, qui, comme le Rhône ct la Saône, ne se mêlent qu'à demi, L'un découle immédiatement de source anglaise ; renouvelé sans cesse par l’immixtion de l'aristocratie britannique, par le passage continuel du monde militaire, qui y apporte les habitudes et les manières de Londres,

il n’est qu’une copie en miniature de la société anglaise : c’est assez vous dire qu'il est froid, décent, formaliste et raide. J’ahne mieux la bonhomie de la vieille société franco-canidienne : celle-ci ressemble à nos bourgeoisies de province dans nos villes les plus retirées et les plus patriarcales, peu occupées de choses sérieuses, et ne songeant guère qu'à se divertir, mais à la façon du bon vieux temps. Ainsi dans les bals du monde catholique les fast dances (nom effrayant pour les danses tournantes) sont rigoureusement interdites : on ne danse que des quadrilles de neuf heures du soir à deux heures du matin, mais avec un entrain, un acharnement, un air de bonheur indicible. Vieux et jeunes, tout le monde s’en mêle : les grand’'mères dansent avec ieurs filles, les cheveux blancs et les perruques n’ont pas honte de s’amuse> comme des enfants. On mange des pommes, on boit de la bière, préférées souvent à des soupers somptueux ; on cause du bal d'hier, du bal de demain, de l'influence de la comète ct de la lune sur les pluies, et l’on proclame bien haut que le bal est délicieux. le Ce monde aimable et gai commence à aimer le luxe. Ce ne sont tous les soirs que promenades en équipages et cavalcades aux environs. Tout le monde se connait : on passe le temps à faire Longchamps sur les remparts, à adresser des saluts, à rendre des visites. Les Canadiens disent avoir conservé les manières de l’ancienne France, et le fait est qu’ils en ont au moins gardé la chaude hospitalité. Quand ils me disent que, si je restais longtemps à Québec, je serais ravi de cette société, la plus charmante, la plus distinguée, la plus spirituelle qu'il y ait au monde, ne croiriez-vous pas entendre l'écho d'un de ces cimetières vivants enfouis au fond de nos provinces, où un petit monde vieillot secoue encore les derniers

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grains de poudre de sa perruque et les derniers grelots de ses habits de cour? Comment pourrait-il en être autrement? C’est le rat qui vit heureux dans son fromage, et qui ne voit rien de mieux au dehors.

J'ai vu l’autre jour les chutes de Kontmorency, une imposante rivière qui se précipite d’un bond dans le Saint- Laurent du haut d’un escarpement de deux cent cinquante pieds. C’est la hauteur du Niagara. Elle arrive, bondissant de roche en roche, dans un vallon plein de verdure. Un moulin, une prise d’eau, situés au-dessus de la cascade, brisent le courant limpide, qui glisse follement au bord de l’abîme. Plus bas, un pavillon bâti sur une saillie du rocher, à deux pas de la masse écumante, plonge sur la profondeur où tournoient les eaux éperdues. Tout au fond on aperçoit la nappe verte du grand fleuve à travers les vapeurs blanches soulevées par la cascade ; mais il grésiliait, je grelottais, et je ne m'y suis pas longtemps altardé. Aujourd’hui le soleil, si longtemps absent du ciel, brille doucement sous des nuages légers. Je n’en jouis guère dans mon réduit sombre de l'hôtel Saint- Louis, au fond d’une cour qui ressemble à un puits. L'hôtel est une baraque branlante, aux chrridors étroits, où tous les bruits sont des roulements de tonnerre. J'y partage d'ailleurs les attentions de l'hôte avec les correspondants des grands journaux anglais, personnages con : sidérables et reçus avec autant d’honnears qu'un ministre ou un prince. Il ont en effet l'oreille d’un prince, d’un souverain dont le règne est absolu à Westminster et à Swint-James : je veux dire l'opinion publique anglaise, et c'est à l'Angleterre que les Canadiens témoignent en leur personne tant de déférence et de respect. Quant à moi, le Journal de Québec annonçait hier pompeusement mon séjour dans cette ville. Me voilà done aussi un person-

nage, ct je vais ce soir honorer de ma présence le bal des bachelors de Québec.

22 octobre.

Le Canada donne en ce moment l'étrange spectacle d'une métropole qui offre l'indépendance et d’une colonie qui ne la veut pas tout entière. Depuis longtemps les Anglais ont eu le bon sens de comprendre que le régime du monopole énerve les colonies et oblige ensuite la mère patrie à des efforts eoñteux pour les soutenir. Ils ont donc laissé le commerce du Canada libre, se réservant seulement quelques avantages insignifiants et l’influence générale que leur donne ce pied en Amérique; mais cela même ne compense pas l'obligation qu'ils s’imposent de protéger leur colonie. En cas de danger, cette protection deviendrait trop onéreuse, sinon tout à fait impossible. 11 s'agit donc pour eux, non de posséder le Canada en maîtres, mais de le fortifier assez pour qu'il puisse se faire respecter tout seul.

Dr le projet actuel est un acheminement vers celte situation nouvelle. Les Anglais ne retirent pas leurs troupes, mais ils stipulent qu'ils ne seront chargés, en cas de guerre, que de la défense des forteresses. L’immensité des territoires ne permet pas davantage à une armée dé quinze mille hommes, et c’est tout ee que les Anglais veulent laisser au Canada, Que les Canadiens s'organisent eux-mêmes pour tout le reste, qu'ils choisissent le genre de gouvernement qu'ils préfèrent, république éleclive, ou, comme c'est plus probable, monarchie constitutionnelle sous la forme d'une vice-royauté : les Anglais ne se réservent rien que la position d'alliés, de protec-

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teurs et d'amis. Que cette voie conduise à l'indépendance absolue, cela frappe les yeux de tout le monde. L’Angleterre ne s'en effraye pas, et elle a le bon sens de comprendre que les colonies ne sont pas des esclaves dont on exploite le travail, mais des mineurs qui doivent s’affranchir au jour de leur force et de leur âge mûr. Il ne manque pas au contraire de Canadiens à qui paraît fort dure l'obligation de se défendre eux-mêmes, et qui accorderaient volontiers à l'Angleterre plus de pouvoir en échange d’une protection militaire plus efficace.

La question financière aussi est difficile à résoudre. Le Canada a de grandes ressources, mais une dette; les provinces de l'est ont de faibles revenus, mais point de dettes. Il faut qu’elles acceptent le” charges de la dette

canadienne en échange des ressources nouvelles que le

Canada leur apporte, et il faut que le Canada, à son tour, consacre ses capitaux à des entreprises qui, sans lui, seraient inexécutables. Aujourd’hui la voie de Portland est encore la plus prompte du Saint-Laurent à la Nouvelle- Écosse et au Nouveau-Brunswick; il faut passer par les terres du voisin pour aller de l’un chez l’autre. Et en hiver, quand le Saint-Laurent est bloqué par les glaces, c’est-à-dire pendant cinq mois de l'année, le commerce des deux Canadas prend tout entier le chemin du Sud. Il importe donc à l'union des provinces de l'Est qu’un chemin de fer soit ouvert jusqu’au Nouveau-Brunswick à travers des déserts encore inhabités. Une pañtie de ce chemin est achevée déjà jusqu’à la rivière Saint-Jean. II faut que le reste soit exécuté au plus tôt avec l'argent du Canada, qui en retour y gagnera un débouché toujours libre, En nême temps le Haut-Canada, en demandant le rachat du privilége de la compagnie de la baie d'Hudson, concessionnaire de tous les rivages des grands lacs, parle

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