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aussi d’un chemin de fer du Pacifique, qui doit lui ouvrir les solitudes de l’Ouest et attirer de son côté le flot de l'immigration européenne. 11 n’est pas besoin de dire combien ce projet, qui sera exécuté un jour ou l'autre, serait pour le moment ruineux et prématuré.
Enfin la religion est aussi un obstacle. Dans le Bas- Canada, le clergé catholique lève la dime (1}, tandis que le clergé protestant, par tout le Canada, ne se soutient que par les donations, les contributions volontaires, les héritages et les secours de l’État. Si l’on veut passer sur le Canada un niveau d’uniformité, il faut abolir la dime et la remplacer par une taxe régulière équitablement répartie entre tous les cultes; mais, outre que la répartition serait difficile, l'institution du clergé catholique au Bas- Canada est une chose ancienne, respectée et respectable, à laquelle il serait dangereux de toucher.
Il est vrai que la difficulté est plus apparente que réelle. La dime, au Canada, n'est pas cette institution abusive dont l'Irlande montre une si injuste application ; le nom a été conservé, la chose même a disparu. Il n’y a rien d'obligatoire dans la taxe de l'Église. Les jurisconsultes ont admis, depuis le temps de la conquête anglaise, que le droit inviolable de l'individu faisait fléchir la règle ecclésiastique. Ne paye donc la dime que qui consent à la payer : le simple refus est admis comme une dispense. La dime en effet est perçue non point en vertu d’une loi, mais d’un septième commandement de l'Église supprimé chez nous, et il est impossible que, dans un pays où règne une parfaite liberté de conscience, on en impose
(1) La dime au Canada n’est pas du dixième, comme on pourrait le croire, mais du vingt-sixième des produits de la terre, L'habitant canadien la paye en nature.
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l'exécution à celui qui refuse les enseignements de l'Église. 11 suffit donc de dire qu’on n’est pas catholique pour se dispenser de toute redevance ; l'action légale que le clergé a contre les réfractaires tombe devant ce désaveu, el le bras séculier ne prête sa force à l'Eglise que pour faire respecter sa loi dans son propre sein. On peut dire que l’Église catholique est au Canada une institution privilégiée, mais qu’elle n’est pas une institution oppressive. C’est une sorte d'association libre qui impose d’étroites obligations à ses membres, qui exige qu'ils les remplissent tant qu’ils en font partie, mais leur permet toujours de s’y soustraire en reniant ses doctrines.
N'est-ce pas là une transformation remarquable? N'estil pas curieux de voir comment l'esprit moderne peut conserver les coutumes et les traditions du passé, et la démocratie se mouler dans les formes de la féodalité ? Voilà un privilége séculaire qui se trouve, sans révolution violente, sans ruines, saus désordres, par la seule intervention de deux idées nouvelles, celle de l'indépendance individuelle et celle de la liberté de conscience, transformé en usage à peu près semblable au système américain des contributions volontaires. Ainsi, tandis que le nom effraye encore nos préjugés modernes, ce pays jouit en réalité d’une liberté religieuse inconnue chez nous. Chacun y paye, sans contrainte, l'exercice de son propre culte, sans qu’une loi d’oppression uniforme impose également à tous, sous prétexte d'impartialité, l'entretien de cultes indifférents ou hostiles.
L'usage d’ailleurs vaut encore mieux que l'institution. IL'est presque sans exemple que jamais action soit intentée par le prêtre pour le payement du vingt-sixième qui lui est dû. Le prêtre canadien n'est pas, comme le clergyman anglais, un gentleman raffiné qui a besoin d'un gros re- 22,
venu pour vivre; c'est un fils de paysan vivant de peu, retnettant la taxe aux pauvres qui ne peuvent la payer, consäcrant les trois quarts de son revenu à des charités où à des travaux utiles. Le clergé n’est pas ici une aristocratie oisive qui dépensé somptueusement $es dotations, c’est un agent civilisateur actif, aussi occupé de Ja prospérité matérielle des fidèles que de leur progrès moral. La plupatt de ces colonies, qui chaque année reculent la limité des terres habitées en faisant tomber les forêts de quelque cañton nouveau, sont fondées, stimulées, soutcnues par les prêtres. La civilisation n’avance point par des trouées hardies dans la solitude, comme à l'ouest des États-Unis, mais par tnc lente ét continuelle inondation. Le colon de la Nouvelle-Angleterre défriche, bâtit, cultive, et s’en va plus loin, après avoir vendu, recommencer son éntreprise aventureuse. Celui du Canada meurt la plupart du témps où il a vécu, sur la terre que ses mains ont äplanie; inais à chaque génération nouvelle il se fait un Mouvement en avant ct un pas de plus vers la conquête agricole qui se poutsuit avec les siècles ; à chaine génération, il se peuple un rang de paroisses nouvelles. Le mot d'ordre du clergé et du parti français est de s'emparer de la terre, d'arrêter l'émigration aux États-Unis, de développer la population canadienne, de grossir en un mot la fiationalité menacée et de la rendre assez forte pour résister à la lente action de la domination étrangère. Le cletgé canadien joint donc à son rôle civilisateur un rôle politique; il s'associe aux souvenirs français et s’en fait le représentant fidèle, tout en donnant des exemples de tolérance qui étonneraient les plus libéraux de nos prêtres. On ne se dispute pas ici les âmes avec l’acharnemeñt de brigands sur une même proie : on les laisse venir, et cla‘un fait sa moisson en respectant le champ
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du voisin. Le clergé catholique est le premier dans cette joute de libéralisme qui scandaliserait nos fougueux converlisseurs. Je n’en veux pour preuve que cette fondation de l’université Laval, élevée au frais des catholiques, 6ù l’enseignement est donné sans distinction aux jeunes gens des deux religions aussi bien par des professeurs protestants que par des catholiques. L'établissement a coûté plus de deux millions et absorbe tous les ans un gros revenu. On y enseigne le droit, la médecine, les lettres, les sciences, la théologie, et l’on y délivre des diplômes pour toutes les facultés. La plupart des professeurs ont étudié à Paris; on les envoie tout exprès prendre leurs degrés en Eurupe. Les études de droit durent trois ans, celles de médecine en durent quatre; les exainens sont fréquents et sévères, et j'entendais le recteur, M. l'abbé Taschereau, qui avait la bonté de m'accompagner luimême dans ma visite, se plaindre du grand tort que font à l’université Laval ces écoles à l'américainé, vraies fabriques de diplômes, où études et examens sont expédiés en quelques mois. Dans ce mouvement rapide de la civilisation américaine, où le succès appartient moins à la science approfondie qu'à la pratique audacieuse, on est moins préoccupé de faire bien que de faire vite, et l’université catholique de Québec est délaissée trop souvent pour l’université protestante de Montréal,
Il en est de même de ce qu'il est convenu d'appeler encore les vestiges de la féodalité au Canada. Quand les Américains parlent des institutions canadiennes, €'est pour crier à l'abomination et à la tyrannie, On croirait, à les entendre, que leurs infortunés voisins du Bas-Canada en sont encore aux seigneurics, aux droits du seigneur, à toutes les barbaries du moyen âge. Il est vrai que le nom S'est maintenu, mais la chose est abolie de-
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