‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 43 sur 56 · RARE TT · texte numérisé non relu

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puis des années. IL y avait autrefois (et c'était le mode ordinaire de la propriété) des terres concédées moyennant une redevance perpétuelle, qu’on pouvait dire véritablement inféodées. Le seigneur, outre la reute perpétuelle servie par le vassal, percevait à chaque vente un droit de mutation de 12 pour 100. La législäture du Canada, après de longues hésitations et de longues disputes, a complétement aboli pour le présent et interdit pour l'avenir cette espèce de tenure féodale. On a indemnisé tant bien que mal les anciens seigneurs, qui se sont résignés à un gros sacrifice. Comme dans la loi française,

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perpétuelle, et fait du contrat entre le seigneur et le vassal une vente pleine et entière de la propriété. Ainsi, de

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démocrates, on n’a gardé aujourd'hui que le nom, qui, comme celui de la dime, fait illusion à distance, mais n’a plus d’autre valeur que celle des souvenirs. | Je voudrais enfin vous donner quelques détails sur l’organisation de l'instruction publique au Canada, aussi différente du système américain que du nôtre, et qui me semble concilier dans une juste mesure les droits de l'initiative locale et l'intervention souveraine de l'Etat. Taxe scolaire communale sur la propriété foncière et sur chaque tête d'enfant, qu’il aille ou n’aille pas à l’école, — obligation pour chaque paroisse de nommer elle-même un comité qui fixe et lève l'impôt et choisit l’instituteur, — droit et obligation pour le gouvernement de pourvoir d'autorité à ces divers soins quand les paroisses y manquent, — encouragement et subvention de l'Etat égale à celle que la paroisse a spontanément ou forcément fournie, — fonds de réserve pour secourir les paroisses pauvres, — tels sont en deux mots les principaux traits

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de ce système. Ce qui me frappe surtout dans les institutions canadiennes, c’est la spécialité et pour ainsi dire la localisation des taxes. Chacun paye pour ses propres besoins, à ses propres” députés, la somme qu’il leur a donné mandat d'exiger, ou bien, quand l'impôt est fixe, le produit n’en est pas moins perçu et appliqué dans la localité. Chez nous, au contraire, l'État est comme le so- :ci qui pompe les nuages, les amasse au ciel et les fait également retomber en pluie. Je ne nie pas la beauté apparente du système; mais il a l'inconvénient de cacher aux contribuables l'emploi et la distribution de leurs ressources. Ils voient bien leurs revenus s’en aller en fumée ; mais, ne voyant pas d’où vient la pluie qui les féconde, ils s’habituent à considérer les exigences de l'État conime des exactions, et ses bienfaits comme un don naturel.

Je suis allé ce matin voir le village indien de Lorette et acheter au chef de la tribu (qui est un Français aussi blanc que moi) une collection de babioles indigènes. La race rouge.a disparu partout où elle s’est trouvée en con-

tact avec la race blanche, s’imprégnant d’une teinture de

plus en plus française, jusqu'à ce que l’origine primitive se reconnût à peine à quelques signes obscurs. Les Hurons de Lorette n’en ont pas moins leurs chefs, comme dans le vieux temps, et, chose étrange après deux siècles de civilisation, l’agriculture n’est pas encore leur oceupation favorite. A côté du soin de leurs champs, la chasse et les petits ouvrages ingénieux occupent beaucoup de leurs heures : ce sont des canots, pauiers, pelotes, mocassins brodés, éventails de plumes, dont je fais ample provision, et ces grands patins ou traineaux à marcher sur la neige, faits de cordes tendues dans un cadre de bois dur, espèces de raquettes longues d'un mètre et

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il ÿ à à Lotette un joli ravin, une jolie cascade; mais les chutes d'eat, si délicieuses en été, m'inspirent plutôt dé la répulsion pat ce temps froid et sombre. Je reviens sur l’autre bord de la rivière Saint-Charles, traversant les villages semés le long du chemin, où les paysans en bonnets de laine rouge rentrent au logis, la bêche sur l’épaule, d'un pas alourdi par les travaux du jour. Des brouillards flottent dans la vallée, le soleil couchant répand sur les nuages noirs un flot de lumière sanglante dont tout le ciel est embrasé; en face, sur la colline, les clochers de Québec, étincelant à travers la brume, se dressent du sein des vapeurs comme une vision merveilleuse,

24 octobre,

Laissez-moi aujourd'hui vous parler de la nature canadienhe, puisque je n’ai rien de mieux à vous dire, ct que l’huis clos des délégués ne laisse pas percer la plus petite indiscrétion. Charles est venu me rejoindre ici depuis deux jours. Nous sommes allés hier à la cascade de la Chaudière, malgré lé dimanche, qui, en ce pays comme en Amérique, est un jour d’immobilité systématique et -d’ennui volontaire. Des voyageurs n'ont pas le droit de pérdre ainsi leurs journées. Nous avons donc, bravant le scandale et débauchant un hackman, fait cinq lieues de route en plein dimanche, au grand mécontentement de nos voisinés de l'hôtel, qui en observaient religiensement l'oisiveté sédentäire, mais comptaient sut nous pour l’égayer, Un ferry à vapeur, luttant avee la marée, nous

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dépose à Pointe-Lévi, sur l’autre bord du fleuve, où passe le chemin de fer de Montréal. Tous ces environs sont riants, peuplés, bien que le sol n’y soit pas riche. En parcourant ces collines inégales, ces champs maigres, ces petites prairies arrosées dans les vallans, je songe que pendant presque une moitié de l’année tout cela est enseveli sous une neige sibérienne, et je m'étonne encore de tant d’aisance et de prospérité, Les maisonnettes sont blanches, soignées, entourées, avec les champs voisins, de barrières de bois. Quelques têtes de bétail, un ou deux chevaux paissent à l’entour de chaque ferme. Enfin les habitants endimanchés ont un air de contentement, de proprété, de bonheur, qui le cède à peine à celui des entreprenants colons de là Nouvelle-Angleterre. Il faut avouer que cette humeur sédentaire, qui pour un peuple est un vice, peut être une qualité chez les individus. Un pays grandit. moins vile au milieu des lentes et laborieuses conquêtes du laboureur courbé sur le même sillon que parmi les aventures hardies d’une civilisation affamée de richesse. Les longs efforts du fermier canadien ne sont pourtant pas stériles, et si le pays est moins riche dans son ensemble, l'ardre, l'économie, la persévérance, donnent l’aisance aux familles, qui savent vivre aussi heureuses avec moins de ressources.

En revanche, si le pays est pauvre, il est éminemment pittoresque. Le Tirge fleuve épandu entre deux bards élevés et abrupts, des bois de pins et de bouleanx mêlés aux rochers sur ces cûtes, à leur pied de petits villages adossés à des pentes rapides, de belles rivières encaiscées dans des ravins sauvages qui viennent se noyer dans des baies tranquilles que troublent seulement les courants de la mârée, des routes en corniche parmi les forêts ou sur les plateaux sillonnés de vallées humides, au mi<

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lieu des vastes prairies entourées partout d'une barrière de sapins sombres et bornées au loin par des formes de montagnes bleues, tout ici a‘un caractère de grandeur, d’immensité triste et sévère, qui n’est pas sans charme, — La Chaudière est une des rivières innombrables qui coulent au Saint-Laurent. Comme le Niagara, dont elle est un peu la miniature, elle déchire brusquement un ravin au milieu des collines et tombe à pie dans l’entonnoir qu’elle a creusé : c’est une gorge des plus sauvages, vù elle bondit entre deux barrières d'escarpements et de forêts. D’en haut, la vue domine toute la scène et embrasse, avec le cours sinueux du torrent, la couronne de montagnes calmes et brumeuses qui trônent à l'horizon. La chute elle-même n’est pas très-haute, elle n’a guère qu'une centaine de pieds; mais sa masse d’eau, les vapeurs blanches qui sans doute lui ont valu son nom, surteut la gracieuse disposition des rochers boisés qui l’encadrent, en font de beaucoup la plus belle des environs.

Nous sommes descendus en rampant jusqu’à un petit cap de rochers qui s’avance au milieu du courant sous le vent des cascades. Mais leur pluie, mêlée à celle du ciel, nous en a vite chassés. Nous 'egagnons à travers les bois la ferme où est restée notre carriole, enjambant barrières et troncs d'arbres, clapotant dans des trous pleins d’eau et de boue que déguise un tapis trompeur de feuilles mortes entassées : promenade accidentée qui nous. fait comprendre l'utilité des grandes bottes canadiennes.

En revenant, nous nous arrêtons dans une maison de paysans pour manger un morceau de pain et boire une tasse de lait. « Êtes-vous Français ou Anglais? demandai-je. — Monsieur, je suis Canadien. » La réponse est caractéristique e montre combien sont chimériques nos idées de nationalité opprimée chez nos compatriotes du

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Canada. Le fait est que les deux races s'unissent de plus en plus, qu’elles se confondent volontiers sous une même dénomination nationale, et qu'aujourd'hui la rivalité n’est plus entre les deux langues, mais entre les intérêts des deux provinces. Le vieux parti français, celui qui rêve l’affranchissement et, s’il le faut, l’union aux États-Unis, le parti rouge, comme on l'appelle ici, bien qu’il soit encore imbu de légitimisme et ennemi de la liberté de la presse, ce parti se sent impuissant et s’en irrite. Jl y a quelques jours, on a élu un membre du conseil législatif dans la circonscription des Laurentides, qui comprend le comté de Québec, Beaufort et tout le bas Saint-Laurent, c’est-à-dire la partie la plus française du Canada. M. Price, Anglais, l’a emporté sur M. Laterrière, Français, à une immense majorité, environ douze contre un. Une centaine de voix tout au plus, voilà ce qu’a pu réunir le parti de l’anglophobie dans un pays où l’on parle: français. Et cependant, par une sorte d’inconséquence, tout en servant fidèlement l'Angleterre, quelques Canadiens gardent pour la mère patrie un amour platonique et persévérant. Ainsi, au bal des bachelors, un jeune homme en uniforme anglais s’approche de moi et me dit : « Vous êtes Français, monsieur ? — Oui, monsieur. — En bien! monsieur (et il me prit la main avec chaleur), souvenez-vous qu’il y a ici, sous l’uniforme anglais, des cœurs qui battent pour la France. »

La Montréal, 28 octobre.

La pluie me poursuit avec une obstination irritante. Parti hier de Québec en nombreuse compagnie, je trouve ici le même déluge qu'il y a quinze jours. Donegana-

Hotel a fait faillite, les autres auberges sont pleines ; bien heureux de pouvoir trouver quelque part un abri. IL y a ce soir un grand bal donné aux délégués, qui, avec les mœurs errantes des Américains, poursuivent leurs .

délibérations en se promenant de ville en ville et de fête :

en fête, trainant à leur suite la moitié de la seciété de : Québec. | Il est probable qu'en fondant la monarchie du Canada,

les rédacteurs de la constitution imiteront de très-près les institutions anglaises. Une des questions épineuses était celle de l'élection de la chambre haute ou conseil législatif de la confédération nouvelle, parce qu'elle enveloppe, à vrai dire, le principe même du gouvernement. Le conseil législatif des deux Canadas, qui procédait au trefois de l’élection directe de la couronne, est issu main4 tenant du suflrage populaire, sauf le droit acquis de quelques anciens membres qui ont été maintenus à vie; mais pour l'union nouvelle une foule de systèmes sont en présence. Le conseil sera-t-il héréditaire, à vie, élu temporairement, nommé par la couronne, par les législatures locales, par le peuple, ou bien adoptera-t-on un système mixte ? Quelques-uns soutiennent le système que Stuart- Mill a préconisé dans son livre, et que j’appellerai l’élection de droit, c'est-à-dire l'aristocratie politique à vie des anciens juges, grands fonctionnaires et ministres désignés par la constitution pour faire partie dela chambre, et promus de droit en sortant de charge, sans que le gouvernement puisse les choisir. C'est assurément une idée féconde, et peut-être ce qu'il y avait de plus sage était-il de combiner ce système avec celui de l'élection, en réservant un certain nombre de siéges à la désignation des législatures provinciales; mais alors les siéges de la chambre haute ne pouvaient ni être fixes en nombre, ni

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se répartir toujours également entre les provinces, et ce système avait peu de chance d’être adopté dans une assemblée où se rencontrent des ambitions rivales qui ont besoin de limites précises.

. L’hérédité soulève les mêmes objections : elle ne peut

d'ailleurs prendre racine dans un pays accoutumé à l’élec-

tion populaire. I y'a encore le système américain d’un sénat élu tout entier par les législatures des États, et c'était évidemment le meilleur parti à prendre. Il paraît pourtant que les délégués sont décidés à en confier le choix à la couronne. Reste à savoir quels tempéraments on apportera au principe pour empêcher que la chambre haute ne devienne un corps de domestiques ou un hôpital d’invalides. Il est vrai qu'avec le gouvernement sage, impartial, éclairé de l'Angleterre, un pareil danger n'est guère à craindre; mais ce n’est pas une raison pour faire une constitution boiteuse, dont l'avenir dira peut-être les inconvénients.

Outre la question politique générale, il y a celle des intérêts locaux. On s’est vite trouvé d'accord pour distribuer, suivant la population des provinces, les siéges de l'assemblée législative ou chambre d'assemblée. Elle comptera 194 membres, dont 82 pour le Haut-Canada, 65 pour le Bas-Canada, 39 seulement pour Les États maritimes; mais les siéges de la chambre haute seront autrement répartis. Ainsi l’Acadie (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, ile du Prince-Édouard) aura droit, dit-on, à 24 députés, Terre-Neuve à 3, le Haut et le Bas-Canada chacun à 24 seulement. Autre question non moins disputée : comment organiserait-on le pouvoir exécutif dans chacun des États formant la confédération nouvelle ? Le pouvoir exécutif serait-il aux mains d'un ministère responsable ou d'un gouverneur élu comme aux États-Unis ?

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