‹ Huit mois en Amérique [microforme]Chapitre 7 sur 56 · UT NS · texte numérisé non relu

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guerre, la confiance publique diminue. La spéculation, qui se risque partout, s'empare du marché de New- York; elle y fait faire au cours de l’or, presque d'heure en heure, des bonds insensés : les variations sont de 20, 30, 40 pour 100 dans la même journée. Les commerçants sérieux aiment mieux garder leurs marchandises que de les livrer en échange d’une valeur si mobile et si menacée. Le gouvernement même, obligé de payer en or l'intérêt de la dette, exige que tous les droits de douane soient acquittés en or. Rien ne déprécie plus la currency que cette espèce de défiance du trésor envers lui-même. Jusqu'à présent les greenbacks (1) ont plus de valeur dans le commerce qu'au cours officiel du marché de l'or. Qu'une fois les petits commerçants refusent de les prendre, qu'ils cessent d’avoir cours parmi le peuple, et ee pauvre M. Fessenden, qui vient de succéder à M. Chase, n'aura pris la direction des finances que pour associer son nom à la ruine publique.

Vous vous demandez peut-être ce que signifie ce changement partiel da ministère et cette ’etraite ;solée de M. Chase. Défaites-vous, pour le comprendre, de toutes vos idées parlementaires de solidarité ministérielle. Le gouvernement ressemble iei à la cour du roi Pétaud. Sans la suprématie nominale du président, élu du peuple, — élu temporaire bien entendu, — qui couvre ces querelles et donne à ce désordre quelque unité, on verrait clairement qu'il n'y a pas en Amérique un gouvernement, mais autant de gouvernements qu'il y à de ministères et d'armées. Voilà nn an que les ministres n'ont tenu con-

(4) Littéralement dos verts. C'est le nom donné en Amérique aux assignats de M. Chase, L'usage en a fait un nom générique pour désigner toute espèce d'assignats.

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seil. Quand le général Grant fait la sourde oreille, il n’y a pas de porte-voix qui le force d'entendre. Chacun est maître dans son département, et tous ces lambeaux divisés du pouvoir ne cherchent à se rejoindre que pour se dominer. La guerre veut usurper sur l'intérieur, les finances veulent usurper sur les affaires étrangères. Le Congrès est le seul juge avec lequel on compte, parce qu'il faut bien lui demander les lois. C'est lui qui, en rejetant le gold bill de M. Chase, a décidé le ministre à la retraite. Et remarquez en passant que, si le système parlementaire de la responsabilité collective des nunistres met, comme on le dit, le gouvernement dans ‘es chambres, le système contraire les assujettit plus étroitement encore, dans une république où chacun d'eux se trouve exposé isolément aux coups du despotisme résentatif.

Revenons à M. Chase. Il avait une idée fixe : étouffer la spéculation et faire baisser le cours de l'or. Il croyait qu'il suftisait pour cela de relever par ordonnance le crédit du papier<monnaie, et que les intérêts pouvaieut se manier comme des machines. I proposa done une loi qui interdit les opérations à découvert, les achats et les ventes fictives qui se résolvent en payement de la différence. Vous jugez si le coup de baguette du ministre à eu le pouvoir magique qu'il en attendait. Dès le lendemain, la spéculation effrayée se concentra dans un petit nombre de mains; elle se poursuivit en secret, sans concurrence, et sur-le-champ cette espece de monopole éleva l'or de 40 pour 400. Le Congrès voulut reurer ie bill. M. Chase insista pour qu'il fût maintenu, et ce fut lui-même qui se retira. Vous savez quelle peine on a eue à lui trouver un successeur. Enfin le sénateur Fessenden, président du comité des finances, s’est laissé vaincre par le vœu de

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ses collègues et les prières du président. Je ne sais s’il a un système, et je souhaite qu'il n’en ait pas d'autre que l'honnêteté. Il annonce l'intention de recourir aux emprunts ét aux taxes plutôt qu’au papier-monnaie. Si l’on sait s'arrêter, je ne crois pas que le peuple abandonne le papier-monnaie. La banqueroute porterait plutôt sur la dette et sur une réduction du remboursement promis. Songez que le nouvel emprunt récemment voté de cent millions de dollars se négocierait à 30 pour 100 au cours actuel de l'or; mais le papier lui-même peut chavirer dans une panique, et rien alors ne le remettrait à flot. Le jour où la erise l'aurait jeté dans les mains du petit nombre, le peuple ne songerait plus qu’à s’en défaire, et l'Amérique offrirait doublement au monde le spectacle de la « hideuse banqueroute ».

Quand je vous disais qu’on la voyait venir sans crainte ct que Îles ressources étaient assez grandes pour que la richesse privée püt braver la ruine publique, j'exagérais l'invulnérabilité financière de ce grand pays. J'entends parler de misères que je n’avais pas soupçonnées sous leur apparence de prospérité. Sans parler des fortunes que la guerre civile à directement atteintes, il y a des (amilles dont l’épargne est anéautie. La richesse commerciale est gravement ébranlée : elle tomberait dès la première secousse; mais il restera toujours des fondaions, des matériaux préparés, ec surtout un ouvrier fort, ingénieux, persévérant, qui ne se laisse pas décourager. L'agriculture demeurera florissante, l’industrie active, le vie abondante et facile pour le travailleur. Quant au capilal englouti dans le désastre des grandes maisons commerciales , l'Amérique, pour en tenir lieu, demanderait une nouvelle mise de fonds à l'Europe. Une terre fertile ne devient pas inculte parce qu'un orage à détruit une

récolte ou un incendie brûlé Ja maison de ferme. L’Amérique a ceci de remarquable, que son avenir matériel ne dépend pas des hommes et qu’elle puise en elle-même sa prospérité. Elle peut changer de mains, changer d’institutions, se morceler en plusieurs peuples, cesser d’être le grand et heureux pays qui s'offre en exemple au monde; ce sera toujours une terre qui appellera les hommes et qui aura pour elle l'avenir.

7 juillet.

J'ai vu le grand asile municipal de l'ile Randall, où la ville élève gratuitement huit cents enfants pauvres ou abandonnés ; puis les prisons, les hôpitaux, la maison de refuge. Mon guide était M. Isaac Bell, le secrétaire et le membre le plus actif du comité directeur. Un bateau à vapeur attaché à l'établissement nous attendait aux environs de la 308 rue. Nous ÿ montâmes, M. Bell, quelques religieuses françaises bien reconnaissables sous leurs habits de ville, moi-même enfin, et derrière nous, à distance respectueuse, une foule de pauvres gens qui allaient faire visite aux habitants de l'asile, de la prison ou de l'hôpital.

Chemin faisant, notre hôte nous expliquait le mécauisme de l'institution. La commission dont il fait partie el qui dirige à la fois tous les établissements charitables et pénitentiaires de la ville, se compose de quatre membres aux appointements de trois mille dollars. Autrefois elle sortait directement du vote populaire : nommés par le suffrage universel, les commissaires se trouvaient quasi indépendants du maire et des autres pouvoirs municipaux. L'élection leur contiait un pouvoir isolé, dont per-

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sonne ne surveillait l’usage. Sans comptes à rendre, maitres de tout faire, nommant, destituant leurs subalternes, ils usaient largemr: 1 des commodités de l'arbitraire ; puis, leur terme expiré, devenaient les esclaves de la popularité. Cette administration n’avait ni le contrôle qui corrige, ni la durée qui fortifie. Aujourd’hui les commissaires ont encore la haute main sur l'institution

mais le corps municipal les nomme et les surveille. Cette réforme laisse l'autorité où elle doit être, en l’assujettissant à une responsabilité sévère. L'expérience est décisive : que ne l’applique-t-on à toute l'administration municipale? Pour la réformer, il suffit d’un peu plus de cette hiérarchie qui lui manque, d’un peu moins de cette simplicité de mécanisme qui semble plaire si fort aux démocraties. Qu'une fois une direction suprême se substitue à l’exercice anarchique de plusieurs pouvoirs isolés et parallèles, que le peuple se contente d’être le maitre sans choisir directement tous ceux qui le servent, et ce n’est certes pas la liberté qui en souffrira.

La ville et le comté de New-York, — car le comté et la municipalité s’y confondent, — à rassemblé toutes ses entreprises charitables sous la direction de ce comité. Dans un grand Etat, les mêmes hommes ne pourraient mener de front les détails et l’ensemble; c’est l’avantage des petites sociétés qu'elles n’éloignent pas la tête qui dirige du bras qui exécute. M. Bell visite deux fois par semaine tous les établissements commis à sa garde. Le principal, celui qui fait l'orgueil de ses directeurs et de la ville, est situé sur la rivière de l’est, en face de Long-Island, sur deux iles riantes incessamment égayées par le mouvement des navires. Nous débarquons à l'ile Randall, en face d'une petite armée de cent cinquante garçons, que nous passons en revue avec tous les hon-

neurs militaires. Propres, gais, bien portants, on ne les caserne pas dans une cour étouffée, on ne les accable pas de travail et de fatigue. Ils ont l’île entière pour s’ébattre. Ils vivent par troupes choisies dans de jolis coltages aux larges fenêtres, aux planchers blan”s et polis, entourés ue galeries couvertes. Les plus sraids s'occupent de travaux agricoles; les plus petits restent dans la nursery et jouent sous la surveillance des matrones. L'école les reçoit chaque jour pendant un nombre d'heures qui varie suivant leur âge. On leur apprend à lire, à écrire, à calculer, à chanter ; on leur fait même un cours d'histoire et de politique qui commence à la révolution, finit à la guerre civile, et où ces deux grands événements sont sans cesse et patriotiquement rapprochés. Un Français s'étonne toujours de voir des petites filles de dix ans parler politique et expliquer la constitution. Cela paraît indispensable en Amérique, car si les hommes y font les affaires publiques, ce sont les femmes qui les enseignent. En entrant dans la grande salle de l’école, nous cherchâmes vainement la figure d’un homme : une femme tenait Le piano et conduisait Le chant. Des femmes assises pres d'elle semblaient être les docteurs de l'université enfantine. Toutes les petites têtes blondes, encadrées dans leurs tabliers blanes, fixaient avidement les yeux sur l’estrade où nos seigneuries venaient de paraitre, ct après la formalité des trois hurrahs obligatoires tout retomba dans un profond silence. Alors on entonna le God save the Queen, puis l'air national américain; enfin un jeune garcon décoré de l’épaulette, un des chefs de l’armée qui venait de manœuvrer devant nous, monta sur une sorte de tribune, et nous adressa un compliment en forme de discours. Un second récita une pièce de vers, puis deux petites filles vêtues de blane, représentant

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l’une l'Amérique, l'autre la France, s’avancèrent leurs drapeaux à la main et nous dirent un dialogue politique sur les causes de la rébellion. Elles conelu:ent par un vœu patriotique qui fut vivement applaudi. et nous sortimes comme nous étions entrés, au bruit des hurrahs et des cheers.

C'était Le plus joyeux de notre visite. On nous mena ensuite à l'hôpital, où les petits malades succombent plus souvent qu'ils ne guérissent, exténués qu’ils sont d’avance par la misère et les privations. Le ‘ns, pâles et silencieux, mouraient sans plainte; les convalescents, nous souriaient d’un air éton ayaient quelques petits jeux pour charmer leui sues heures d'ennui. Il m'a paru que l’insouciance enfantine recevait quelque atteinte de ce continuel voisinage de la mort.

Il y a dans l’île un grand nombre d'enfants rachitiques : ce sont ceux que leurs parents abandonnent le plus volontiers à la charité publique. IT y a aussi beaucoup d’idiots et de fous. Rien n’est plus triste que le riant cottage qui leur sert de demeure. Là une sorte de singe à tête d'oiseau est venu nous tendre la main, et, les yeux stupidement fixés sur les nôtres, répondre à nos questions par des grimaces. Un pauvre enfant mince et frêle, à tête énorme et pleine d’eau, penchait son cou faible et ouvrait à peine ses veux appesantis, tandis que son bras tremblant étendait vers nous sa main crispée. Quelle vie que celle des malheureuses qui leur servent de mères! quels regards tristes! quels visages abattus! L’intérêt n’explique pas cette abnégation. On ne saurait voir figures plus douces, plus honnêtes, sollicitude plus attentive et plus simple, enfin plus grand amour de l’ordre ct de la propreté que chez ces teachers, ces nurses, qui pourtant font profit de leur métier. L'éducation est ici,

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