‹ Humanisme intégral: Le duel des sexesChapitre 12 sur 35 · DANS LA VIE SOCIALE · texte numérisé non relu

DANS LA VIE SOCIALE

Aî-je fait autre chose, en définitive, qu'examiner le duel des sexes sous cet aspect ?

Pouvais-je faire autre chose?

Gomment la femme et Thomme me seraient-ils apparus en dehors de la société?

Où vivent-ils, dans nos civilisations, affranchis delà Loi — ou des lois économiques?

Sur Tamour ditlibre, ces dernières lois ne pèsentelles point?

Le Gode ignore, donc ne gène, puisqu'on n'a pas demandé son intervention ; mais presque toujours des intérêts sont liés, par le fait, du même ordre qu'au mariage. Et la question d'argent a toujours son importance.

La liberté réelle du Féminin, dans cette union sans contrat social d'aucune sorte, ne commence

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qu'à son indépendance économique. Autrement dit, pour que Tunion nommée libre^ le soit (au moins du côté de l'ordinaire esclave), il faut que la femme, par son travail, par son talent, par des rentes, que sais-je? puisse, s'il lui plaît, quitter rhomme sans la peur économique du lendemain.

Mais cette peur, voilà bien, précisément, et dans le mariage comme dans le « collage », ce qui fait aujourd'hui la force principale du Masculin contre le Sexe.

Au moins l'Anglaise est-elle arrivée dans le mariage à conquérir la propriété, soit de ce qu'elle gagne, soit du bien qu'elle a pu recevoir de sa famille ou qu'elle peut tenir d'un héritage. En 1882 fut accordé le Married Women's Property Act, donnant à ces femmes la possession réelle de leurs gages, de leurs salaires ou de leur fortune mobilière et immobilière ; car elles ont le droit d'en disposer comme il leur plaît, le droit d'acheter, le droit de vendre. Or, notez qu'au milieu du siècle encore, non seulement leurs biens meubles étaient versés dans la communauté, mais leur patrimoine, quel qu'il fût, meuble ou immeuble, devenait la propriété du mari.

— La femme russe a le droit aussi de gérer sa fortune personnelle, d'acheter et de vendre. — En Danemark, depuis 1880, droit pour l'épouse de

toucher elle-même le produit de son travail et d'en disposer. — Des garanties ergonomiques avaient été données dès 1874, en Suède, à la femme mariée ; enfin (sans entrer au détail de ces législations), disons qu'en 1888 la Norvège suivait l'exemple.

Je dois confesser que j'emprunte ces renseignements à une publication de YAvant-courrière, association féministe très pratique fondée et dirigée par une Anglaise d'origine et de naissance» nationalisée Française par son mariage, madame Schmahl. Des deux buts de cette association (on saura le second tout à l'heure), le premier est d'obtenir pour nos femmes mariées la « capacité de disposer du produit de leur travail ou de leur industrie personnels ». Une proposition de loi fut rédigée par M. Léopold Goirand, député des Deux- Sèvres, et déposée à la Chambre par son auteur le 7 juillet 1894. Voilà donc plus de deux ans ; elle y sommeille encore. En voici le texte : « Quel que soit le régime adopté par les époux, la femme a le droit de recevoir sans le concours de son mari les sommes provenant de son travail personnel, et d'en disposer librement. »

C'est bien modeste ; quand cela sera-t-il dans le Gode civil? M. Goirand n'a que trop raison : « La France, où la communauté légale constitue l'état de la grande majorité des citoyens, reste au nombre des rares pays où la femme demeure frappée d'une

incapacité absolue que rien ne justifie et contre laquelle proteste le progrès de nos mœurs (i). »

Mais le vote de cette proposition devrait, à bref délai, entraîner tout Taffranchissement économique de l'épouse. L'ouvrière est la plus à plaindre dans sa lutte avec un mari souventparesseux, souvent débauché, libre de lui voler pour le cabaret, pour une maîtresse, pour un plaisir quelconque, tout ce qu'elle a gagné si péniblement. D'ailleurs, ici, armer la femme, c'est défendre le pain de Tenfant... ^

MaisTunion libre? Cette union gut ^era la seule connue de la Cité future^ parce qu'elle n'y sera jamais un mensonge de liberté, mais toujours la sincère alliance de deux cœurs dans Vindépen^ dance totale des personnes socialement ? La femme y serait donc, jusqu'à la disparition du mariage, condamnée à envier, de plus en plus, la sécurités l'indépendance croissante du Féminin marié I

Puis, dans le mariage, combien sont-elles, les femmes qui pourraient vivre de leurs biens, de leurs salaires ou de leurs gages ? — « Il n'y a pas à remonter fort loin en arrière pour trouver le temps où la fille des classes moyennes, de la pe? tite bourgeoisie, avait son avenir tout aussi assuré que la demoiselle riche... L'existence est devenue si difficile », que les parents d'aujourd'hui

(1) Exposé des motifs de la proposition.

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sont généralement « dans rimpossibilité de doter leurs filles et que personne ne songe plus h leur préparer un avenir (1). » Joignez la baisse rapide du taux de Targent, faisant de plus en plus maigre, en son rendement annuel, ce gui eût passé jadis pour forte dot. Quant au salaire de la femme dans l'atelier, dans l'usine, aux manufactures, il est, on le sait, toujours inférieur à celui de rhomme, pour un travail égalj et même supérieur, quantitativement et qualitativement.

De son côté, l'État, imitant le patron, n'ouvrit certains emplois et ne les ouvre de jour en jour davantage au Féminin, que pour économiser sur les appointements. Ainsi dans les bureaux de Poste. Et soi-disant, c'est par humanité.

Pour un peu, cet État-Providence irait jusqu'à dire : par pitié.

Pitié qui exige des malheureuses seize heures de présence, sauf le dimanche où, cependant, elles sont occupées la plus grande partie de la journée. Je lisais môme dernièrement que les receveuses, dans certains départements, n'ont pas de congé. En droit, elles en peuvent prendre un tous les ans^ <î une durée que j'ignore. Mais en fait, cela leur 6st impossible. Il leur faudrait (c'est le règle* ment) trouver une remplaçante agréée par

(1) Madame Hadry-Menos : L'Individualisme féminin dans la littérature. {La Société nouvelle,)

l'administration, et qu'elles paieraient de leur poclie«

De toutes parts, on spécule donc sur la misère pire de la femme, sur sa patience d'origine immémorîalement atavique — sur cette habitude' de souffrir, de peiner, qui fut son privilège d'héroïsme forcé en tout temps ; et aussi, oui aussi, sur ce qu'elle est insfrumenf de pZaisir pouvant ajouter au produit du travail régulier le secret produit de la vente de son corps.

On connaît le mot d'un directeur de théâtre répondant à une actrice qui se plaignait de l'extrême modicité de ses appointements : « Eh I vous avez les avant-scènes I » 11 était cynique. L'État et le patron sont des Tartufes, mais ils estiment in petto que l'employée, l'ouvrière ont cette ressource : la prostitution. Prostitution par le mariage, aussi bien, — de préférence, mettons ! Qu'importe I

Sous une forme ou sous une autre, la prostitution « entre implicitement dans la convention des salaires féminins », écrivait trop justement un D' Z... dans Y Harmonie sociale (1) du 4 mars 1893.

Partout, c'est comme au théâtre : Il y a l'homme I

Le patron, l'État ont a besoin » de la prostitu-

(1) Périodique intéressant qae dirigeait madame Aline Valette.

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tion économiquement, ou plutôt l'encouragent pat avidité.

Uhomme, qui en profite, en est souvent l'indirecte victime, car elle augmente la force de résistance du Capital contre toute légitime revendication virile.

Souvent, en effet, à l'employé, à l'ouvrier mécontent, ce Capital peut répliquer : « Voulez-vous que je vous montre la porte, par où jamais vous ne repasseriez? S'il me plaisait, ce serait tôt fait, messieurs. Je n'ai vraiment pas besoin de vous ; j'ai la femme. »

Et fomentant ainsi, dans le prolétariat, dans la bourgeoisie inférieure, la haine des sexes, — alors que leur misère commune les devrait liguer, ici» contre l'ennemi commun, — il entraîne des socialistes à renier inconsciemment leurs doctrines, à tenir contre la Concurrente des propos d'exploiteur, de capitaliste.

« Demandons la suppression du travail des femmes », proposait, en 1882, le citoyen Marty dans un congrès socialiste, à Bordeaux. Autrement dit : Condamnons à mourir de faim ou à dépendre éternellement de notre bon plaisir toute une moitié de l'espèce humaine.

Cette théorie, monstrueuse aux lèvres d'un socialiste, car c'est la théorie précisément du Capital contre le travailleur, se maquille volontiers, il est vrai, d'un sourire de tendresse protectrice.

Le citoyen Roussel, au même congrès, ne disaitil pas — à la Michelet : « Que Thomme travaille pour la femme?»

Michelet, qui m'a soutenu en certains développements, eut un grand tort. A force de considérer la femme avec attendrissement, comme un être poétique mais faible, comme une « malade » — lui, l'adversaire du moyen âge I — il oublia de se demander à quelles conditions l'homme nourrissait la femme, lorsqu'il peut la nourrir!

Son émotion lui brouilla le regard d'une buée h travers quoi l'âpre réalité se métamorphosa idylliquement ; et trahissant par un amour un peu « gâteux », dans certaines pages, les principes du droit moderne, Tidée de justice, dont il fut ailleurs, tant de fois, l'éloquent champion, il se retrouva chrétien au profit du Virilisme en son adoration tremblante de la Madone fragile que lui montraient ses larmes.

« L'homme doit gagner pour deux » ; ainsi s'intitula, sous sa plume ici pitoyable — à force de pitié, un des chapitres de son livre : L'Amour. Car c'était dire, en dévot ingénument sacrilège, que la femme doit rester serve (1).

(1) a Quand donc, se demandait un sociologue du premier ordre, un véritable maître, Emile Acollas, quand donc la femme comprendra-t-elle que, pour conquérir sa dignité et son indépendance de femme, il faut qu'elle commence par se mettre en état de se charger elle-même de son sort I » {Manuel de droit civil, tome II.)

Il y a une façon de chérir le Féminin qui Temprîsonne aussi despotiquement en sa niche d*idole que le mépris ou la peur, et Tintérét, dans le rôle de courtisane ou de basse ménagère.

Puis, j'y reviens, cette idole qui est de chair, qui a faim, qui a soif, qui a froid si l'homme ne la nourrit, ne l'habille et loge conformément au vœu de Michelet, trouve-t-elle donc si facilement Tentreteneur légal nécessaire? Et puisque, maintenant, aucun lecteur de ces études ne saurait me contester que le mariage et même l'union dite libre sont, le plus souvent, des formes adoucies de la prostitution, les cas seront confessés bien rares où le véritable amour, joint aux moyens de faire vivre l'aimée, rehausse et voile d'authentique poésie la servitude de cette heureuse.

Les jeunes filles qui ne rencontrent point Tépoux, ou qui le rencontrent pauvre, parce qu'elles sont pauvres; qui, si elles vont à l'amant, unissent encore, d'ordinaire, deux faims et deux soifs obligées de s'entr'aider au travail ; les veuves, avec ou sans enfants, qui n'ont pas le sou et qui, vieilles ' ou fatiguées ou laides, n'ont à compter que sur elles-mêmes : millions et millions de femmes par le monde, que l'œil troublé de Michelet n'a su apercevoir !

Très lu dans la classe ouvrière durant des années, le grand moraliste lyrique a fait à la femme.

somme toute, plus de mal que de bien ; comme le Christianisme le plus charitable, le plus éloigné de sa farouche misogynie primitive.

Plus nous allons, d'ailleurs, moins Thomme se marie, et moins l'exaspération de la lutte pour l'existence lui permet, se mariant ou dans l'amour sans contrat, de subvenir aux dépenses d'un ménage, d'une famille»

L'incessant progrès de la science appliquée, le développement formidable du machinisme, la concentration des capitaux aux mains d'une élite ploutocratique de plus en plus restreinte et de plus en plus puissante, voilà qui, en faisant du mâle humain sans argent un martyr du pain quotidien (comme la fejume dans le même cas), ne peut lui inspirer le désir raisonnable du mariage. La passion, parfois, l'emporte; — la sensualité, moins rarement. Mais la triste raison peu h peu incline l'homme au célibat. Il s'y console en des plaisirs rapides, bestiaux, satisfactions ou excitations tout organiques dont la ûlle pullulante est le moyen, la cause ou le but.

Ayant parlé du congrès de 1882, à Bordeaux, je ne dois pas laisser croire, à la honte du socialisme viril, que les citoyens Roussel, Marty et d'autres, n'y trouvèrent point de contradicteurs. Des propositions féministes, humanistes plutôt, réellement socialistes par conséquent, y furent discutées.

J'ignore si elles triomphèrent (1). Le certain, c'est que le Collectivisme parle encore volontiers de protéger le travail des femmes. Ce qui signifie : le contrôler, le réglementer, refuser à la femme le plein droit à. la vie par la liberté de l'effort digne (2).

La directrice du Journal des femmes^ madame Maria Martin, en juillet dernier, adressait un article à Jules Guesde (à propos d'une discussion parlementaire sur le travail des femmes et des enfants, — la femme étant toujours assimilée à l'enfant dans ces lois protectrices) ; elle lui disait : (( La loi de 1892 interdisant aux femmes seulement de travailler la nuit a eu pour conséquence de jeter sur le pavé des milliers de femmes honorables

» On ne peut dire qu'on prend une mesure humanitaire lorsqu'on substitue la faim à la fatigue. D'ailleurs, les femmes sont parfaitement libres de ne pas travailler et de mourir de faim pour se reposer, si telle est leur volonté.

» Le Congrès féministe de 1896 a émis le vœu, dans sa séance du jeudi 9 avril, que le travail des femmes soit libre tant que celui de l'homme ne sera pas réglementé.

(1) M. Octave Gréard a publié ces propositions dans Éduca" tion et Instruction,

(2) Néanmoins se rappeler que le droit social (et politique) des femmes fut reconnu par des congrès socialistes : notamment par le Congrès ouvrier socialiste de Marseille, en 1879, et par le Congrès ouvrier collectiviste révolutionnaire de

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»Nous profitons, monsieur le député, de ce que cette question est, de nouveau, à Tordre du jour, pour protester énergiquement contre une loi qui a prouvé, par ses résultats, qu'elle est anti-humanitaire et favorise Timmoralité. »

Réglementer le travail! Se flatte-t-on de pouvoir empêcher la femme de travailler chez elle au moins, jusqu'à la maladie, jusqu'à la mort?

A ce misérable travail, souvent meurtrier, la condamne, au contraire, la protectrice bonté masculine ; lorsqu'elle n'a point pour résultat d'augmenter le nombre des Laïs du trottoir. Demander « la femme au foyer », dans le peuple des villes, c'est là demander, huit fois sur dix, « au coin de la rue », suivant le mot de madame Camille Bélilon, dans le même Journal des femmes (août 1896). Et madame Maria Martin, pour lui revenir, invitait nos députés à se rendre aux quartiers pauvres, à voir par eux-mêmes ce que rapporte « le travail des femmes proprement dit, le travail de l'aiguille ». — « Vous aurez peut-être des remords », après cette enquête, d'avoir fermé à l'ouvrière « les ateliers et les fabriques où elle peut gagner trois francs par jour. »

Troisième point de vue :

La loi protège la femme grosse, à partir d'une

Paris, en 1880. *— Ne pas oublier non plus l'ouvrage deBebel : la Femme dans le passée le présent et Vavenir,

certaine date physiologique et, du même coup, elle protège Tenfant qui doit naître. Elle s'en admirerait. Mais résultat (observe encore madame Maria Martin) :

a La femme sera déplus en plus épouvantée à Vidée de devenir mère si, avec ce surcroît de dépense, elle doit perdre son travail, »

En d'autres termes : — Avec la conviction de servir Fintérêt de l'espèce (et de la patrie), on aboutit, par ces lois de coercition, à faire de la maternité pour la femme un tel péril économique qu'elle mettra toute sa prudence au plaisir (ou. après) à se garder inféconde. Et si, malgré les précautions, le flanc boit la semence, on Ten débarrassera n'importe comment. Il faut que la vivante terre soit stérile.

Tant mieux, disent les malthusiens fanatiques. — Gela dépend, répondrons-nous. Partisan du néomalthusianisme de M. Paul Robin (de Cêmpuis), nous savons que cet admirable calomnié, cet injurié sans reproche ni crainte, dirait avec nous : « C'est à voir». Le principe néo-malthusien, hygiéniquement humanitaire (nous l'exposerons dans notre chapitre sur la mère et l'enfant), n'est pas de haine contre la vieetla fécondité ; il veutlavie belle, la fécondité saine, et non désastreuse économiquement, d'autre part, pour la famille et pour l'enfant — pour l'homme ou la femme que sera cet enfant, si la misère, la maladie, des tares héréditaires

le laissent vivre, devenir adulte ; tout dépend des cas, je le répète.

Et, quoi qu'il en soit, le but de la loi, non seulement n'est pas atteint, mais est, le plus souvent, jeté bas par cette loi même.

Je n'ai encore rien dit de la fille-mère. Mais sa lamentable condition a été l'objet de tant d'écrits détentes sortes, — brochures, livres, pièces de théâtre — de tant de discours !

On a réclamé pour elle, surtout, la recherche de la paternité.

Alexandre Dumas, dans ce dernier concert, s'illustra. Il fut la voix, la plus retentissante, la plus émouvante. Emile de Girardin eut sa note, non safas éclat.

N'oublions pas Victor Hugo avec sa divine Fantine, mère de Gosette. C'était plaider auprès de tous les cœurs pour la recherche de la paternité, que dresser, aux Misérables, ces deux figures d'innocente douleur.

(Sait-on que Marat, dans un volume très féministe, plaida la même cause? (1) J'ai fait une conférence à la Bodinière (mai 189^ sur Marat fémi-

(1) Plan de législation criminelle.

niste. Je peux sans ridicule avouer la surprise du public aux textes exhumés).

Enfin, si Ton veut posséder la question, son histoire et sa « géographie », suivant l'expression de Tauteur, il faut lire, de M. Raoul de la Grasserie, jurisconsulte savant, sociologue intéressant, féministe passionné, un volume intitulé : De la recherche et des effets de la Paternité naturelle (1).

Deux mots seulement ici : Marat demandait que le séducteur fût forcé d'épouser. Dumas qui, sûrement, ignorait l'ouvrage de Marat, fit même proposition.

Nous la repoussons pour plusieurs raisons :

1° Le mariage doit disparaître. Nous le voyons, déjà, se dissoudre. Il serait illogique d'y contraindre qui que ce soit. (Illogique si Ton pense comme nous.)

2o En admettant, même, le mariage pour chose bonne, utile, on n'aurait le droit d'y contraindre personne.

3° Ce serait vouloir le malheur du ménage, le martyre de la femme (à moins d'un miracle) avec, très vite, cette conséquence la plus fréquente : une instance en divorce ou en séparation.

(1) Sur cette question de la recherche de la paternité, voir aussi, de M. Léon Giraud, docteur en droit, la Vérité iur la recherche de la paternité {La Revue critique de législation et de jurisprudence), — M. Gustave Rivet, en 1890, déposa une proposition de loi.

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Mais, tant que le mariage subsistera ; tant que la femme, non munie des moyens de gagner sa vie et celle de l'enfant, se trouvera, par l'abandon, en proie à la misère, — dans la tentation soit de Tinfanticide, soit du suicide, soit de la prostitution, ou seulement provoquée par les circonstances à livrer l'infortuné produit de ce qu'on appelle sa « faute » à quelque hospitalière institution; il y aura crime légal dans TindifTérence d'un Gode ne forçant point le père, le père recherché, et qu'on aurait démontré, h faire vivre d'une pension, durant des années, ce « produit » et la mère.

Bref, le problème est tout économique, socialement.

Quant à l'homme abandonnant une femme pauvre enceinte de ses œuvres, il n'y a pas à chercher : c'est un lâche, un lâche scélérat (1).

(1) Je ne parle point ici du droit propre de l'enfant naturel. Le mariage, et aussi l'héritage, ayant disparu, il n'y aura plus dans la Cite future l'abominable distinction entre les enfants dits légitimes et ceux que l'on qualifie de naturels — comme si les premiers étaient surnaturels. Mais sur cette distinction, je récommande un remarquable rapport parlementaire de M. E. Jullien, député de Loir-et-Cher (1892). Surtout lire l'excellent, Téloquent petit livre de Emile Àcollas : Les Enfants naturels, paru voilà plus d'un quart de siècle. Fondant toute sa philosophie sociale sur le droit de l'individu, Emile ÂcoUas proclamait le droit de Ten/anUndépendamment du droit delà mère. « Tous les enfants sont égaux devant la loi », c'était le premier article du projet de loi contenu dans ce bref ouvrage. L'éminent jurisconsulte renouait ainsi la tradition révolutionnaire, car il ne faut pas oublier l'admirable Code civil de la

Du mariage, nous n'avons plus h rappeler (si souvent nous Favons diti) que, vente de la jeune fille par elle-même ou par sa famille, — ou par celle-ci et celle-là en même temps, — c'est de la prostitution et de l'esclavage (1). C'est un homme prenant possession d'une créature humaine, avec ou sans dot, comme d'un champ, d'une maison, ou, si vous préférez, d'un cheval ou d'un chien. L'indépendance économique de l'épouse ne lui rendrait pas la disposition de son être moral et physique.

Cependant le divorce, rétabli en 1884, portait au mariage un premier coup social d'une gravité que l'Église a bien sentie. Il faut la foi religieuse dans un peuple pour que certaines institutions survivent longtemps à de certaines blessures. La loi, chez nous, étant ou morte ou pâlissante, le mal heureux dû principalement à M. Naquet (sans oublier la campagne dramatique de Dumas etd'Augier) est bien irréparable. Si l'on n'avait tant abusé

Convention détruit ou affreusement matilé par Bonaparte. — Et je répète que la recherche de la paternité ne peut être qu'une mesure transitoire, bonne pour la cité présente, jusqu'à l'émancipation totale du féminin » jusqu'à la Révolution sociale d'où surgira ce que j'appelle la Cité future. (1) Lire Jean Grave et Sébastien Faure.

du fameux vers de Sully- Prudhomme sur le vase brisé, je dirais que le mariage en France, aujourd'hui, est comme ce vase. « N'y touchez pas. »

Mais, au contraire, on ne cesse pas d'y toucher pour élargir la brisure.

Récemment, Paul Hervieu, dans ses Tenailles, demandait que le consentement de l'un des époux suffît pour le divorce (1).

M. Naquet disait l'autre jour à un rédacteur de l'Éclair :

V II faudra plusieurs étapes pour arriver au but qui est le retour à la loi de 1792. Mais nous sommes prêts pour la première étape qui consiste dans la révision de Tarticle 310, en vue de rendre obligatoires les conversions, aujourd'hui facultatives, dans l'abrogation de Tinhibition faite à l'époux coupable d'épouser son complice, dans le rétablissement du consentement mutuel, et enfin, comme

(1) « Le divorce a lieu par le consentement mutuel des époux, ou par la volonté d*un seul » (article 2, tit. VI, iiv. I, dans le projet de Code civil de la Convention). — Ce Code civil resta en effet à l'état de projet. Pourquoi ? Parce que, dit Emile Acollas, la Convention « le trouva encore trop peu philosophique, trop peu pénétré de raison. » Promulgué «.il eût renouvelé en entier la législation de la famille et en particulier celle duâmariage.. . Il contient une série de titres qui, après plus d'un siècle, paraissent, d'un siècle encore, « dépasser rétat actuel. » Bref, déclare toujours Emile Acollas dans son beau livre sur le Mariage, « jamais pareille œuvre de législation civile ne fut élaborée en aucun temps et chez aucun peuple. » Seulement « il n'y a pas dix légistes parmi les plus renommés en tous pays qui aient lu le Code civil de la Convention. »

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conséquence, dans Tabrogation du délit d'adultère. Outre que ce délit fait intervenir Taction publique là où elle n'a que faire, il jure avec le sentiment de la société contemporaine qui repousse Tinégalitè créée par nos lois entre rbomme et la femme.

Le législateur, en faisant de l'adultère une cause de divorce, et en mettant de ce chef les deux époux sur le pied d'une égalité absolue, a donné à radultère la vraie place qui lui convient dans nos codes, et l'heure me paraît venue de ne point lui en laisser d'autre et de supprimer les dispositions antédiluviennes dont les résultats sont si contraires aux espérances mêmes et aux désirs de ceux qui s'en font les défenseurs. »

Et la pensée de M. Naquet allait encore plus loin, jlmagine : jusqu'à la thèse des TenaiZies, jusqu'au projet de la Convention. Et je suppose qu'il n'était pas dupe de son affirmation d'une « égalité absolue » entre les deux adultères; car il y a toujours — monstrueux — l'article 324 du Gode pénal !

M adame Marya Chéliga, Polonaise venue à Paris voilà quinze années environ ; fondatrice, en 1889, de V Union universelle des femmes : âme, toute vibrante, de revendicatrice; parole impétueuse, écrivain de fougue et de verve cinglante, s'attaquait, l'hiver dernier, dans l'Ornière, pièce en trois actes, à cet article excusant le meurtre de l'épouse adultère, par le mari qui la surprend, dans la maison conjugale, en flagrant délit.

Cette excuse est le plus sombre vestige de l'antique sauvagerie dans nos lois.

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Elle affirme — si Ton me permet ralliance des deux vocables — avec une hypocrisie cynique le droit de propriété maritale, promu à la dignité du droit de mort, ou plutôt maintenu dans ce droit barbare sous une tragique pudeur d'expression légale.

En combien de chroniques, ici ou là, je me féliciterais d'avoir dénoncé cet abominable numéro 324, si elles avaient eu la moindre influence I Mais les jurés, qui sont du sexe ayant tous ce droit d'assassin, ne se bornent point à l'application du dit article; ils en étendent ordinairement le bénéfice à tout mari convaincu de « cocuage » et accusé pour la forme d'avoir supprimé la cocuflante*

Voilà, en 1896 encore, la façon dont le mâle, dans l'union « légitime », conçoit ses privilèges !

Pour le ineurtre par réponse de Tépoux adultère surpris en délit non moins flagrant au domicile non moins conjugal, inutile en effet de noter que le Code est implacable.

Il arrive aux jurés de se laisser émouvoir ; mais il faut que la meurtrière soit jeune, jolie, leur apparaisse au banc des prévenus comme, au théâtre, une belle actrice de drame. Ou bien c'est que son histoire révélée lut vraiment si atroce qu'elle en arrache des larmes (presque) au substitut luimême, à l'avocat général ou au procureur chargé de requérir.

L'article 324, surtout dans Télargissement criminel de sa criminelle indulgence viriliste, a d'ailleurs pour effet d'encourager au meurtre des hommes qui résisteraient fort bien à leur envie de se « faire justice », s'ils étaient sûrs, non.de l'impunité, mais du contraire.

Dans la prétendue violence irrésistible d'une jalousie qui « voit rouge », les trois quarts de nos Othellos sont effectivement d'esprit assez lucide pour songer à Vexcuse légale.

Il se disent qu'ils auront des « ennuis », mais qu'ils ne courent aucun risque. Leur existence sera troublée pendant quelques mois ; mais, vraiment, la suppression d'une personne au prix de cinq ou six séances chez un juge instructeur, de deux ou trois journées en Cour d'Assises, c'est pour rien : on peut, sans grand courage, offrir à ses nerfs cette satisfaction.

Môme, soyez-en convaincus: ce n'est pas les trois quarts seulement de ces assassins légitimes qui, parmi leur fureur, ont le sang-froid du rapide calcul : c'est bien les neuf dixièmes — sur un total de cent, par exemple.

Et si l'on met à part certains cas d'indéniable égarement passionnel, de jalousie sensuelle affoléCy car l'amour d'humanité plus haute ne tue pas» quel est donc réellement, sous le mensonge d'apologie, l'ordinaire mobile de ces exécutions domestico-tragiques ? L'amour-propre blessé ; la vanité'

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maritale bondissant frénétique sous Toffense, et s' appuyant du reste, en ce bond meurtrier, d'une théorie de Vhonneur qui fait mieux que justifier la vengeance de sang — qui la prescrit.

Théorie burlesquement horrible aujourd'hui, chez les peuples de civilisation comparable à la nôtre, car elle n'y est généralement qu'une méprisable caricature macabre de l'espèce d'idéal sauvage (et raffiné) dont Caldéron fut le Shakspeare dans El Medico de su honra {Le Médecin de 8on honneur).

Tandis que le héros du sombre drame si espagnol immole à une véritable religion de l'honneur, pour la seule joie douloureuse de ce sacrifice de latrie, la malheureuse dona Mencia ; — espérant que cela demeurera secret ou plutôt que celapassera pour un accident^ nos médecins de leur honneur opèrent à geu près tous, au contraire, pour r opinion : afin de n'être pas ridicules. Plus d'un ne put se retenir de le confesser : de s'en faire gloire. Au village, ils tuent pour le village ; dans la petite ville, pour la petite ville ; aux villes grandes ou moyennes, pour « le quartier », pour les voisins, — et pour leur « monde », fussent-ils du peuple.

Jaloux sans doute, mais par lâcheté d'orgueil et, à la fois — l'analyse nous ramène toujours à cette cause première — par l'atavique certitude, dont j'ai tant parlé, du droit de propriété viril, dans le mariage, sur la femme^ animal acheté, portant le

nom du mari comme un chien sur son collier le nom de son maître.

Ce droit de propriété, rien ne paraît à certains pouvoir l'amoindrir pour eux : n'eussent-ils plus môme, et depuis des années, qu'un dédain de chair, humiliant éternel, au contact d'une épouse encore jeune, encore désireuse de caresses, d'amour ; ce dédain s'aggravât-il d'impuissance, car celle-ci, dans la privation de toute « politesse » cubiculaire (ces « politesses » sont l'excuse du galant homme marié qui ne peut plus que distraire son amoureuse compagne), celle-ci devrait être pour la femme adultère la suprême « circonstance »

sexuelle non pas atténuante mais bien justifiante. Et des époux tragiques, il y en eut, il y en a de Tune ou de l'autre de ces deux espèces ; et ils se pavanèrent, ils se pavanent dans leur sanglante hypocrisie passionnelle : sachant qu'il faut cet adjectif à la Loi. En réalité, passionnés uniquement d'un droit de possession qu'ils n'exerçaient plus, mais n'entendaient abandonner à personne, on doit les comparer, disait un jour Henry Bauër, « à ces fermiers qui laissent pourrir les fruits sur l'arbre », mais s'arment d'un fusil ou d'une fourche pour qu'on n'y touche pas.

Tantôt ils abattent le maraudeur ; tantôt le fruit même — ce qui, nous l'avouerons, est de sagesse supérieure, leur donnant une sécurité définitive. Parfois ils lont coup double, jettent l'homme sur

le fruit ou le fruit sur rhomme — et l'acquittement n^en est pas plus douteux. Mieux alors:

il arrive qu'empoigné^ comme au dénouement d'un drame bien corsé, le public, dans la salle d'audience, puis le peuple dans la rue salue d'applaudissements et de bravos le rude fermier absous, triomphateur deux fois sanglant du masculin privilège conjugal d'humaine propriété.

Mais pourquoi donc nous écouteraient les «soutiens » du Mariage, quand nous demandons l'abrogation de cet article 324? Nous sommes d'une naïveté qui prête vraiment trop à leur ironie. Cet article est la flèche hardie, mais logique, si je puis ainsi parler, de l'édiflce qu'ils admirent, dont ils ont fait le centre de leur cité.

Que proclame, en effet, l'article 213 du même beau Code? «La femme doit obéissance. »

Fût-elle majeure et très majeure, la voilà mineure pour l'entière durée de cette union. Tant que le mari vivra, elle sera légalement une enfant. Or, il est bien certain que le père n'a pas le droit de tuer ses petits, ni ses petites ; mais cette enfant particulière, qu'il n'a pas faite, il se trouve être à la fois, contre elle, époux et père ; et comme elle peut, de la spéciale désobéissance appelée adultère, outrager en lui les deux hypostases tout ensemble, c'est justice, en cette métaphysique positive, ou plutôt en cette théodicée sociale, que le dieu

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