LAMOUR
Après tout ce qu'on a pu lire jusqu'ici, un seul point, je crois, est à élucider.
L*amour, en la Cité nouvelle, serait-il, par son élévation, moins sensuel ?
L'ascétisme, au sens propre du terme [lutte contre soi), pourra, certes, se rencontrer Devoir ou Fatalité. L'aimante, l'aimant, être obligé par la force des choses, ou par Vimpératif intérieur, de se refréner, de s'immoler.
Mais l'idéal ne sera pas cet ascétisme.
L'humaine religion, n'est-ce pdint la liberté totale de l'être, sa large expansion — dans le véritable amour ici? et par véritable j'entends monogamique (1).
(1) Se reporter aa chapitre : Dant la Vie du Cœur,
264 HUMANISHB INTÉGRAL
N'ai-je pas dit —j'y songe — qu'il joindrait « la beauté de la personnalité conservée », développée « à Tantique poésie ennoblie du cœur et des sens » ?
Le mépris de la chair, bouddhique, chrétien, c'est le mépris de la Nature, de la Vie.
Et c*est une des façons de mépriser la femme, une des raisons de la haïr, de la tenir esclave ; c'est même la principale ou plutôt Tunique et multiple tout ensemble chez un TertuUien, un saint Jérôme.
Je me rappelle qu'ayant prononcé un mot, je Tavoue, équivoque, un mot de son gaulois dans ma première conférence féministe, Jules Bois, la semaine suivante, releva ce malheureux vocable et joliment, éoliennement, célébra laChasteté.
On Tapplaudit. Je dus me défendre. Je le fis quinze jours après, comme il suit:
« La Chasteté glorifiée, c'est du catholicisme encore, du monachisme. C'est toujours, sous quelque déguisement où s'ingénie notre christianisme inavoué, ce vieil esprit de mutilation faisant de la sainteté un miracle de chirurgie morale, parfois horrible physiologiquement, au mépris féroce et monstrueux de la nature tenue pour immonde, alors que toute joie, toute morale saine, et forte, et digne, a sa source en Elle.
» Entendons-nous. Quand j'exalte la Nature, ce n'est point par un retour au paganisme lascif; je
soutiens seulement, d'un point de vue moderne, d'un point de vue d'avenir, que l'idéal de chasteté, apporté par le christianisme ou du moins intronisé par lui dans toute l'Europe convertie du moyen âge, a fait dévier la morale, qui n'est point Thorreur de la chair, le dégoût de la vie par conséquent, mais, au contraire, la passion héroïque de Texistence, dans l'élévation des instincts primitifs et par la bonté.
» La sainteté pour moi, c'est l'amour actif et désintéressé de la si douloureuse humanité, dans le plus intense développement des énergies de soi-même, considérées toutes comme respectables, utiles et susceptibles seulement de subordination les unes à l'égard des autres, au plus grand profit deTuniversintime et de Tunivers alité des hommes.
» Chasteté I Chasteté! Ah! qu'il est élégant de pincer la lyre en ton honneur I Et comme la tâche est rude à qui, maudissant le célibat forcé, les causes de celui-ci fussent-elles non religieuses, mais économiques, comme aujourd'hui pour tant de vieilles demoiselles, pour des millions de misses anglaises et américaines ; comme la tâche lui est rude à écarter le soupçon de grossièreté I Quand voudra-t-on comprendre qu'il est religieux de ne point violenter la nature, qu'à se guinder, à faire l'ange on outrage 'le Divin (1), qui ne peut nous
(1) J*emploie bien entendu le mot Divin, ici, dans le sens panthéistique qa'il avait sous la plume de Renan.
266 HUMANISME INTÉdRAL
demander sur la planète Terre, que d'être vraiment, pleinement, superbement, des humains [
» Il y a bien un point sur lequel je vais me trouver d'accord avec Jules Bois.
» Aux époques de lutte ardente et comme de tempête, — que le but soit politique, patriotique, philosophique ou social, — et que Ton se batte à ciel ouvert ou que Ton conspire ; — qu'il s'agisse des femmes nihilistes en Russie, ou d'une Jeanne d'Arc, — la chasteté de l'héroïne est une farce merveilleuse, une magie. Elle l'est, d'abord, par la vénération qu'elle inspire ; elle a quelque chose d'éblouissant, et dont l'effet direct est d'empêcher de naître chez les hommes qui entourent cette femme, compagnons ou lieutenants, des rivalités, d'amour physique où l'entreprise risquerait d'avorter au jeu des jalousies, peut-être même dans la trahison d'un désir éconduit et furieux. Enfin, cette magie de la chasteté, elle réside, pour une part non moins importante, dans ce fait que la femme morte sexuellement pour ainsi dire, est d'autant plus vivante pour son ^and dessein de héros. Tout son être, toutes les vertus de son être se ramassent et, par là, se multiplient au service de l'idée dont elle se sent l'instrument élu. Et, à ce propos^ nous pouvons noter après M. Ferrero dans un remarquable article: Le Troisième sexe{i)y que les victoires fémi-^
(i) Revue des Revues (janvier 1894}.
LA CITÉ JPUTURE 267
nistes de TAnglo-Saxonne sont dues surtout à cette concentration de la volonté par la suppression des soucis de l'amoureuse, dé réponse et de la mère chez ces millions de misses (1), qui n'ayant pu se marier ont capitalisé les forces naturelles inemployées et toujours les capitalisent et mobilisent dans le combat des revendications. Cette formidable armée du Célibat, devait peu à peu tout emporter.
» Mais quoi ! tous ces exemples disent l'état de guerre; et le dernier, la guerre des sexes. Or, cette guerre même, Jules Bois en souhaite la fin comme moi... C'est en vue de cette paix de justice qu'il a parlé. — Supposons-la réalisée. Les vertus guerrières de la chasteté que de viennent elles? N'est-ce pas l'union libre et tendre des deux sexes^ leur collaboration permanente et fraternelle, l'amour, tout l'amour, que nous apporte ce monde nouveau où il n'y a plus d'esclaves ni de maîtres, où l'homme délivré de ses Préjugés a pour sœur véritable, pour véritable compagne la femme affranchie de ses dernières entraves ? » (2) M'attaquant alors au Christianisme :
«On le félicite généralement, disais-je, d'avoir affranchi la femme. Quelle méprise I
(1) Oq les appelle des Spinsters,
(2) On voit qu*à ce moment (hiver 1895) je professais la même doctrine exactement qui anime tout ce livre.
268 HUHANISMB INTÉGRAL
» Le culte de Marie ? Religion précisément d'antînature.
» A la femme, — voici la vérité, — le Christianisme donna un maître nouveau, le prêtre, confesseur et directeur. Au-dessus de l'ancienne tyrannie maritale, il érigea la tyrannie mystique qui, je le reconnais, fut bien souvent un refuge et une consolation pour l'épouse malheureuse, pour la veuve, pour la mère et pour Torpheline. Je ne voudrais pas être accusé d'un bas anti-cléricalisme; le confessionnal sécha des millions et des millions de larmes, versa la paix ou l'espérance en des millions et des millions de cœurs ; le cloître en ces temps de rudesse et de ténèbres fut un asile trop souvent nécessaire pour la femme douloureuse ou supérieure; il fut un lieu d'extase et de joie infinie. Mais nous parlons de la doctrine, et à qui pourrions-nous la demander si ce n'est & ceux-là mêmes qui l'établirent, à ceux que l'Eglise a nommés les Docteurs et les Pères ? »
11 y avait pour ceux-ci la Genèse, la faute originelle, dont Proudhon fit un de ses points d'appui. Jésus, d'ailleurs, par la parole, par l'exemple, n'avait-il point prêché la virginité?
Saint Jérôme s'écrie dans le pur esprit chrétien :
« Mettons la main à la cognée, et coupons par la racine l'arbre stérile du mariage. Dieu avait bien permis le mariage au commencement du monde, mais Jésus-Ghristet Marie ont consacré la virginité.»
LA cit£ future 269
Aux femmes qui, se lamentant, se frappant la poitrine, raccompagnaient vers le Calvaire, le Maître n'avait-il pas dit :
« Ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vousmêmes et sur vos enfants ; car des jours viendront oîi Ton dira : Heureuses les stériles, les entrailles qui n'ont point enfanté et les mamelles qui n'ont point allaité (1). »
Toujours escorté de trois ou .quatre Galiléennes qui se disputent « le plaisir de Técouter et de le soigner tour à tour » (2), il laisse Marie de Magdala lui arroser les pieds de ses larûies, les essuyer avec ses cheveux, les oindre de parfums ; il la récompense de cette adoration en lui remettant ses péchés, « qui sont en grand nombre » (3). De Jeanne, femme de Khouza, et de Suzanne, il accepte qu'elles l'aident « de leurs biens » (au témoignage de Luc). Mais il n'aime aucune de ces dévotes, pas même cette autre Marie, sœur de Marthe, qui semble avoir été, comment dire ? la préîérée de son extatique indifférence. Il sourit, il a de douces paroles, mais venues d'un tel ciel intime ! ■— Ce fut le meilleur des chrétiens pour
(1) Evangile de Luc, xxiii. — Consulter une intéressante brochure de M. Henri Coulon : Jésus et la Femme, — Voir aussi une conférence de M. Léon Bazalgette : L'Internationale des poètes. {La Société nouvelle ^ septembre 1896.)
(2) Renan, Vie de Jésus,
(3) Luc, vil.
Eve ; mais il va par sa Galilée; aveugle aux choses de ce monde, à la misère morale et sociale du Féminin.
Cependant, c'est une femme, la Courtisane repentie, qui va crier: « Il est ressuscité I », et Renan a pu écrire que cette affirmation « fut la base de la foi de Thumanité (1) ». La martyre chrétienne égalera le martyr chrétien* dans les cirques. N'importe ! Les Docteurs verront toujours l'Impure, la femme au serpent.
Le Féminisme chrétien de certaines dames d'aujourd'hui, fort honorables, est à V Humanisme intégral ce que le Socialisme appelé aussi chrétien est au vrai Socialisme laïque, athée.
Doctrine de mort sur la terre, de par la tradition de la chute édénique et dans le rêve du Paradis éternel, dans la peur de l'Enfer, du Purgatoire, le Christianisme a pu ruser, tricher avec son principe, pour vivre lui-même, régner ; il lui était interdît d'aller plus loin qu'à tolérer. Tamour, en le bénissant au mariage* Le bénir, c'est, par une feinte mystique, le purifier. Mais le véritable état chrétien, c'est le célibat dans la chasteté.
Jean Izoulet, en des lignes très belles de justesse imagée, marque de façon décisive ce qui nous dresse contre le Christianisme de toutes nos énergies d'humanité :
(1} Les Apôtres,
« Une grève de l'humanité méditerranéenne il y a deux mille ans. L'humanité jetait Toutil, abandonnait le foyer, s'asseyait à Técart pour mourir, — l'hallucination d'une mystique patrie dans les yeux. Or le travail a repris, la grève cesse, rhallucination se dissipe, les imprécations tombent, l'amour réhabilite ses soupirs. »
L'amour I — Le droit à l'amour, voilà le premier des droits de la femme comme de l'homme. Le véritable Féminisme {Humanisme intégral) proclame avant tout pour la femme la liberté de son cœur, et, partant, de sa personne, -— dans une dignité d'idéal humain, cela va de soi.
On a entendu le cri de Magda (1). Le roman féministe anglais serait à rappeler aussi. Nous le retrouverons tout à l'heure, en traitant la plus grave de toutes les questions, celle de la maternité libre.
Sans doute, cette question, je pourrais l'aborder ici, car le droit de se refuser à la maternité dans le mariage, comme dans l'amour dit libre, dérive de tout le droit absolu du Féminin sur son « moi » physique et moral.
L'esclavage commence à l'amour subi ; la maternité non consentie est une aggravation. Je me trompe : c'est le doublement de cet esclavage. Je me trompe encore : l'esclavage est triple. Car au
(1) Chapitre intitulé : Dans la vie du cœur.
fait de la fécondation imposée puis de la gestation^ qui double à soi seul la féminine servitude, -^ la naissance de l'enfant conçu dans la soumission d'une horreur impuissante ou simplement avec ennui ajoute une troisième, définitive et incomparable preuve de 1 autorité masculine.
Sans compter encore les périls de l'accouchement; les incapacités plus ou moins cruelles, physiques ou économiques, des semaines qui le précèdent ; les charges qui le suivent, et pour de longues années ; enfin les inquiétudes, les chagrins, peutêtre d'horribles douleurs.
Mais précisément, le troisième personnage — l'enfant — ne pouvant se séparer de la mère dans l'examen de la question, je dois réserver cet examen pour le prochain chapitre.
Parlons seulement de l'amour, abstraction faite de ses conséquences possibles au point de vue de l'Espèce.
Le droit à l'amour, à tout l'amour, au plaisir dans la passion^ pour être précis ; des féministes femmes hardiment le réclament. Et certes, à Tappui de cette revendication je n'ai rien lu de plus net, de plus ardent, de plus lyrique, que des pages de la baronne autrichienne Bertha von Suttner, traduites par elle-même pour le Magazine international d'avril 1895 :
€ Ah I malheur à l'ineptie de votre dualisme, de votre ridicule mépris de la nature, d'où vous
découlent tant de maux et qui vous rend si hypocrites et si cruels I Gomment, vous rougissez de ce que la base de votre sentiment le plus pur et le plus élevé soit un instinct que vous partagez avec le monde animal, et pour cela vous voulez, sinon l'étouffer, du moins le renier? Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas honte de votre besoin de vous nourrir, que vous ressentez avec les bêtes, pourquoi pas de l'aspiration vers la lumière du soleil que partagent avec vous-même toutes les plantes? C'est que vous ne l'avez pas reconnu ce lien sacré qui vous unit à l'univers, et, opiniâtrement, vous persistez à vous croire en dehors, au-dessus de la nature. Voilà pourquoi vous avez opéré cette violente scission de votre être, et vous avez inventé l'amour immatériel. A cet amour-là, que vous qualifiez de noble et pur, vous contestez le droit d'aspirer à l'union corporelle, et plus vous éprouvez que votre amour est élevé et affiné, plus vous tâchez de l'arracher de la matérialité où il a ses racines... Vous ne comprenez pas qu'en estropiant ainsi l'amour idéal, vous créez le vice de la débauche, celle-ci étant précisément la recherche des plaisirs de l'amour sans amour. »
Plus loin :
« Certes, la volupté est ressentie par les plus infimes bestioles ; mais ne voyez-vous pas que par là cette nature, que vous accusez d'insensibilité et de cruauté, répand sur ses créatures autant, —
274 HOMANISHB IMTÉ^BAL
non, cent fois pins de joies qu'elle ne leur inOige de douleurs, et cent fois plus de vie que de mort ? Car enfin, chaque créature ne peut mourir qu'une seule fois, et cent fois elle peut transmettre le flambeau de la yie. Les souffrances, la peur, le désespoir qui s'attachent à la mort et qui doivent s'y attacher afin que les créatures la fuient sont pleinement compensés par les ravissements, les douces lans:ueurâ, les extases suprêmes qui accompagnent Tœuvre de vie. Même les affres de la maladie, les infirmités de Tâge dont la mort est précédée, trouvent leur équivalent dans la lente naissance du mal d'amour, dans les rêves enflammés de la jeunesse, qui sont le prélude du bonheur d'aimer. De même que la mort ne comporte pas seulement le moment unique où le fil de la vie est coupé, mais bien souvent de longues décadences et de longues souffrances intérieures, ainsi l'amour ne se réduit pas à une minute d'extase^ mais parcourt toute une gamme de délices, depuis le premier battement accéléré du cœur jusqu'à l'abandon complet ; mais il n'est pas une heure d'agonie aussi cruelle que sont douces les heures qui précèdent le premier rendez- vous ; et, tandis que la sentence qui annonce au condamné qu'il mourra demain, ne peut être prononcée qu'une fois, l'amoureux peut bien souvent entendre le message tout aussi doux que l'autre est amer : « Viens, je ♦'«ttends cette nuit! » A travers la nature entière, oïl
VOUS vous.plaîgnez de voir régner ranéantissement, se répand le tori*ent de la vie sans cesse renouvelée ; pour chaque gémissement d'agonie qui monte au ciel s'élèvent en jnème temps mille soupirs amoureux. Dans les coups incendiaires de la foudre, dans le souffle des vents chargés de semences, dans le vol des papillons messagers des baisers de la rose, jusque dans la fusion des éléments physiques, Tamour fécond remplit la nature de son cri d'allégresse... »
Ode en prose qui eût ravi la comtesse d'Agoult, car cette Française d'esprit si libre s'affligeait du divorce prononcé par le christianisme entre l'âme et le corps, entre l'amour physique et l'autre ; elle écrivait :
« Quelle misère que cet amour prétendu platonique dont votre orgueil se targue I Songez donc, ô Batilde, qu'en donnant votre âme à un amant auquel vous refusez votre corps, vous témoignez ainsi faire infiniment moins de cas de Tune que de l'autre. »
Ce qu'elle n'avait pas dit, et ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que la condamnation officielle (j'entends bourgeoise et religieuse) des joies physiques de l'amour pour la femme non mariée, doit, au nombre de ses crimes sociaux, compter celui d'entretenir, pour sa part, la prostitution publique et tout ensemble la débauche virile.
Cela, madame de Suttner l'a vu, l'a dit. — Il y
276 HUMANISME INTIÉGRAL
a toute « une armée d'esclaves pour les basses besognes du plaisir », cependant qu'à Tidéal de chasteté se trouvent condamnés des peuples de jeunes femmes. Antithèse odieusement logique (1).
La prostitution disparue, puisque les causes en sont dans Tinégalité sociale des sexes et dans la pire misère de la femme aux classes pauvres ; l'instinct sexuel non plus dissimulé comme une honte par le Féminin (qui n'ose, même aujourd'hui, sembler le subir dans l'amour que si ledit amour a reçu l'estampille de l'État marieur) ; le « divorce chrétien » entre la chair et Tâme ayant fait place à leur naturelle harmonie; l'amour y gagnant d'abord de n'avoir plus à mentir sur soi, de puiser en sa franchise tranquille un sentiment de dignité, qui lui permettra, rendra facile son plein développement : voilà quelques-unes des transformations profondes dont l'imagination d'un psychologue et sociologue totalement affranchi n'a aucune peine à se procurer le spectacle, dans sa vision de la Cité future.
(1) Même remarque chez Edward Carpenter : c L'état de célibat involontaire dans lequel un grand nombre de femmes vivent aujourd'hui sera regardé comme un mal aussi nuisible à peu près que la prostitution dont il est, en quelque sorte, la contre-partie et Taccompagnement nécessaire. »
Mais écoutons encore Théroïne du roman d'Olive Schreiner, cette Lyndall que nous avons entendue' parler de son « petit menton » avec tant de verve (1),
Interprète, évidemment, des idées de l'auteur, elle prononce ces trois phrases, gui sont à méditer :
« Une grande âme attire et est attirée avec une intensité plus puissante qu'une petite. A chaque centimètre dont s'accroît notre hauteur intellectuelle, notre amour enfonce ses racines plus profondément, et étend ses bras plus loin. C'est encore plus Vamour de Vamour qu'autre chose qui nous fait désirer cette époque nouvelle. »
Et pourquoi encore l'amour sera-t-il plus beau, de nuances plus variées et plus riches, plus durable par suite ?
Parce que, l'homme et la femme se développant l'un et l'autre dans leur entière originalité de sexuation mentale et sentimentale, les contrastes d'où naît l'amour entre les sexes seront beaucoup plus nombreux et de séduction plus puissante qu'aujourd'hui.
Aujourd'hui, en effet, ou bien l'attrait qu'exerce
(1) Première partie de ce volume, vers la fin du chapitre intitulé : Dans la vie temuelle,
278 HUMANISME INTÉaRAL
la femme sur l'homme est tout physique ; ou bien les différences attractives qui s'ajoutent h cette première et souvent seule magie sont de mensonge, d'artifice si vous préférez.
Ce sont des charmes de « perruche », de « poupée » — (il y a des exceptions, et de plus en plus nombreuses, cela va sans dire), — tristes charmes comparés h ceux que la femme rendue & son génie, Y Eve nouvelle, assemblera pour notre total enchantement.
Je récrivais dernièrement dans le GU Blas :
« L'homme prend pour différences essentielles et suffisantes celles, très médiocres ou plutôt misérables, qu'il a créées, qu'il a du moins imposées au Féminin ; et il ne voit pas les secrètes richesses de nature, par où la femme, en sa libre expansion, rémerveillerait. »
Car j'y insiste, voilà la vérité :
Loin d'arriver à une déplorable identité morale oîi l'amour périrait, l'homme et la femme, même en courant des carrières parallèles, toutes semblables, seront de plus en plus différents.
D'ailleurs, (je l'ai indiqué voilà des pages, j'y reviens), une nouvelle beauté féminine se fera, d'éloquence supérieure.
On la peut pressentir; Rosny Ta vue en promesse au visage de son Indomptée^ étudiante en médecine, puis femme médecin.
Pourtant, nombreux les hommes qui, devant l'invasion commencée des professions dites libérales par la femme et la jeune fille, se demandent si la femme ne perdra point peu à peu toute sa grâce, en ces rudes efl!orts.
« Exquise sollicitude, leur répond ais-je en ma troisième conférence — où je prenais d'abord la chose d'assez loin, comme on va en juger I — Exguise sollicitude 1 un peu bien intéressée sans doute... mais enfin qu'il y a délicate apparence h ce souci I
9 Le malheur est qu'il se soit fait jour chez l'homme, seulement depuis les premières tentatives sérieuses du Féminin vers les modes d'activité sociale où l'amour-propre viril se croyait à jamais roi. Oui, cette inquiétude artiste (à la supposer fondée), ce qui me la gâte, c'est de la voir exactement coïncider avec les intérêts de la haute vanité bourgeoise masculine! Et je suis frappé qu'elle ne se manifeste pas, mais pas du tout, là où elle serait charitable, là où des multitudes de pauvres créatures, qui eussent pu être jolies, qui promettaient de l'être, qui le furent quelques instants, sont à vingt- cinq ans déjà toutes fanées par la misère, par les métiers meurtriers, par les déceptions imméritées et fatales. Oui, l'homme en tout pays et de tout temps eut l'héroïsme de ne pas se soucier de ces ravages dus aux douleurs
dont les causes principales sont sa dureté, son égoïsme, son avarice, sa cupidité, — ou bien aux fatigues assassines de la mine, de la manufacture...
» Charbonnières des pays noirs, houîUeuses, casseuses de sucre dont les cils tombent et les dents vers la vingtième année, allumettières dont une récente grève nous fit connaître l'effroyable nécrose, autres empoisonnées des industries chimiques les plus délétères ; enfin, pour un usage ou des usages quelconques, bêtes de somme & la ville, aux champs, — devant vous l'homme a le courage de maîtriser son amour du Beau. Il le sent se réveiller, au contraire, avec la plus chevaleresque intensité, quand il s'agit de savoir si, aux routes sociales supérieures, la femme instruite et ûère fera concurrence au tyran.
» Eh bien I que l'homme me permette de le rassurer. Loin que le travail cérébral puisse amoindrir le charme naturel d'une jeune femme, il a pour résultat, comme chez l'homme, d'ajouter aux dons physiques par la flamme de l'esprit, visible au front, au sourire, au regard et dans toute l'attitude de la personne; et si la nature fut cruelle oa seulement indifférente, il en corrige par les mêmes reflets spirituels l'inconscient dédain ou la méchanceté. Un visage de lumière, sans rien qui plaise d'ailleurs, et même dans la disgrâce des traits et du corps, c'est de la beauté la plus émouvante, et dont l'humanité doive être le plus flère; car cela
LA CITÉ FUTURB 281
dit la magique puissance de transfiguration des parties immatérielles de notre être... »
J'aurais pu pousser mon triomphe (dialectique) jusqu'à d'assez piquantes ironies, si, h ce moment, je m'étais rappelé d'Anatole France, Le Jardin d'Epicure. Car en ce livre plein de suc, — de suc amer parfois, ^ — j'eusse cueilli et opposé deux demi-pages oh la malice du philosophe a sans doute voulu faire ressortir l'inconséquence des jugements virils sur la beauté de la femme et sa grâce, suivant que ce Féminin s'emploie, comme ménagère, à servir le mâle ou, comme mondaine ou courtisane, à le séduire.
Après avoir dit, en effet, dans la première de ces deux demi-pages, — aux Laïs et Gléopâtres contemporaines : a On rêve de vous et l'on se damne pour vous. Vous inspirez le désir et la peur... Si fêtais de vous, f aurais en aversion tous les éman-» cipateurs qui veulent faire de vous les égales de l'homme. Ils vous poussent à déchoir » ; Anatole France, dans l'autre passage de mon choix, montre â plein l'indifférence du môme Masculin aux rapides et déplorables effets du métier de servante sur les charmes tôt détruits de la ménagère : « C'est dans les soucis quotidiens que la mère de famille perd sa fraîcheur... C'est devant le fourneau de cuisine que par une magie vulgaire la petite créature blanche et rose, au rire de cristal,
se change en une momie noire et douloureuse.
Sur l'autel fumeux où mijote le pot-au-feu sont sa^ crifiées jeunessey libérien beauté, joie. » L'Iiomme, de fait, comme il s*agîl de son bien-être à la Ghry- , sale, n'éprouve aucune délicate souffrance à ce spectacle d'esthétique immolation. Or ici, encore, n'est-ce que la ménagère, non pas Touvrière des modernes industries. La ménagère, Tun des deux types féminins les plus chers à Tégoîsme du roi tantôt lubrique, tantôt affamé de bonne soupe familiale et désireux que Tesclave ait soigneusement brossé la redingote, le veston, s'y consum&t-elle en quelques années.
Mais je m'attarde. — Ce n'est ni la beauté fre* latée de la fille de joie, ni les ravages précoces de la femme de peine, que l'homme, dans la Cité nouvelle, trouvera devant soi.
Disparus alors ces deux types également factices, quoique si différemment.
L'ouvrière elle-même, émancipée comme l'ouvrier, possédant comme lui le sol, les instruments et le produit de son travail aura des heures de loisir (le tiers de chaque jour), où se défendre contre l'injure beaucoup plus lente de fatigues qui ne seront plus hors de proportion avec sa force musculaire et nerveuse.
Dans ces mêmes heures elle pourra s'élever spirituellement. Et lorsqu'elle aimera, ce sera donc en personne humaine, non plus en serve de
rhomme ou en brute, dans sa grâce à l'abri des trop prématurées flétrissures.
Enfin la beauté gui régnera, celle que chanteront les poètes, je la vois, vêtue d'intelligence rayonnante. Fleur haute de Tâme même, de la pensée, le visage — aujourd'hui souvent de simple charme animal chez la femme — aura pour harmonieux support un corps souple et fier, participant à la vie supérieure qu'il soutiendra — tel un beau vase qui vivrait en son marbre animé de Texistence lumineuse d'une large rose légère à ses bords.
L'homme, alors, dont le cœur se sera fait digne du parfum radieux de la fleur et de la frémissante élégance du beau vase de chair, connaîtra le véritable amour qui vers lui montera de cette merveille. Il donnera, il recevra des baisers d'âme et de lèvres noblement passionnées, vraiment humaines.